‹ Berlioz 1923Chapitre 60 sur 91 · Les Troyens à Carthage, À. IT, sc. 6 et · texte numérisé non relu

Les Troyens à Carthage, À. IT, sc. 6 et

3. NV: Laiprise de Troie, Al, sci et 3, A. IT, sc: 4 et5. Les Troyens à Carthage, À. NV, sc. 3, 4 et 5. Voir aussi, A. II, sc. 4,les touchantes plaintes d’Enée (/nutiles regrets).

186 || CHBERDIOZ.

D’abord exposé « dans le mode triomphal »

par les instruments et par les voix pendant le cortège de la Prise de Troie, il reparaît « dans le mode triste » lors de l’arrivée des Troyens à Carthage (A. I, sc. 6). On le retrouve encore, avec une intéressante variante rythmique, dans l'accompagnement de l’air où Enée donne le signa] du départ (Debout Troyens), puis à la scène suivante, mêlé aux plaintes de Didon*.

Berlioz fait dans cette œuvre une place très importante à la pantomime et lui donne un intérêt dramatique tout nouveau *. La pantomime d'Andromaque, tenant par la main son fils As-

tyanax, est d’une beauté touchante et vraiment

1. Les Troyens à Carthage, A. III, scènes 6 et 7. y a encore d’autres allusions à ce thème au cours du dernier acte. De même la mélodie du duo Nuit d'ivresse (Troyens, Il, 7) est reprise d’une manière fort heureuse dans l’air de Didon : Adieu fière cité (IV, 3).

2. On en trouve déjà plusieurs exemples dans l'Enfance du Christ. Il faut voir sans doute ici l'influence de Lesueur, qui recommande lemploi de ce procédé sous le nom de « pantomime hypocritique » (c'est-à-dire pantomime expressive, pantomime d’acteur et non pas seulement de danseur). Voir notamment les pantomimes hypocritiques de son Alexandre ‘à Babylone. (Bibliothèque du Conservatoire de Paris.)

L'ŒUVRE hs digne de l’art antique. L’intermède symphonique des Troyens à Carthage (Chasse royale et orage) forme tout un petit drame mimé, étroitement rattaché à l’action générale, avec de vives évocations de la mythologie païenne. Il n’est pas besoin de souligner les rapports de cette forme d'art avec la symphonie à programme, et l'on ne doit pas s'étonner que Berlioz se soit trouvé particulièrement à l'aise dans ce genre musical d’une antiquité vénérable et d’un si brillant avenir.

Les Troyens ont enfin la place qu'ils méritaient au répertoire de l'Opéra de Paris ‘. Mais il est regrettable que l'œuvre ne nous ait pas été restituée dans son intégrité, en spectacles séparés, comme pour la tétralogie de Wagner. Il y a tant d’opéras que l’on donne sans coupures et qui révèlent au moins autant de faiblesses que celui de Berlioz !

Béatrice et Bénédict (1862), la dernière œuvre dramatique de Berlioz (et sa dernière production musicale), ne pèche pas du moins par la longueur. Ce sont deux petits actes d’opéracomique, tirés de la comédie de Shakespeare Beaucoup de bruit pour rien) Dans une Sicile de

fantaisie, Béatrice et Bénédict, ennemis décla-

a Depuis la reprise du 10 juin rg21.

pias

rés de l'amour, découvrent qu'ils s'aiment sans lé savoir et, finalement, se laissent marier. Le livret, esquissé dès 1833, est entièrement de la

main de Berlioz, Il est écrit dans une prose

alerte et enjouée qui fait songer parfois aux

comédies de Musset. |

La partition, trop courte à notre gré, est d’une variété charmante, et d’une fantaisie vraiment digne de Shakespeare! Il y a dans ces quinze morceaux un mélange unique de verve rieuse, d'esprit léger et de tendresse.” L'Epithalame grotesque (n°6), le chœur du Vin de Syracuse (n°9), sont des pièces franchement comiques, qui rappellent un peu certains passages truculents de Benvenuto. Dans le trio moqueur du premier acte (Me marier ! Dieu me pardonne !), dans le duo du dédain (n° 4) et dans le Scherzo duettino final, qui a fourni le thème principal de l’ouverture, la musique commente à merveille la douce malice et la fine raillerie des paroles ‘. Enfin l’effusion la plus tendre anime l'air de Béatrice, Z! m'en souvient (N° ro), et surtout le délicieux Duo nocturne de Héro et d’Ur-

sule, qui termine le premier acte :

1. Dans le Scherzo duettino, tout l'intérêt musical est à l’orchestre. C’est en réalité une pièce symphonique, sur laquelle se posent les deux voix. (Pour l’ouverture, v. plus haut, p. 122-123.)

L'ŒUVRE noue

Andantino

Ce dernier morceau fit une grande impression sur Gounod lors de la première représentation à Baden-Baden. « C’est un modèle achevé de

ce que le silence du soir etle calme de la nature

peuvent faire descendre dans l’âme de rêverie et

de tendresse. IL y a dans l’orchestre des murmures divins qui trouvent leur place dans cette

admirable peinture sans rien Ôter aux voix de

leur délicieuse cantilène ; c’est absolument beau et parfait : c'est immortel comme ce que

les plus grands maîtres ont écrit de plus suave

et de plus profond.....f. », Cette œuvre suffirait à montrer combien l’inspiration de Berlioz conservait encore, à soixante

ans, de verve etde fraîcheur. Mais c’est une petite

1. Lettre inédite (communiquée par M. Bellaigue) citée par Prod'homme et Dandelot, Gounod, t. II, p. 45,n.1.—Ce duo se termine par une scène muette (encore une « pantomime »}, où l'émotion du chant se prolonge, tandis que les deux jeunes filles s’éloignent lentement dans la nuit. Les différents jeux de scène sont minutieusement indiqués sur la partition (Héro pleure d'attendrissement, Ursule essuie les larmes d'Héro, elle va lui cueillir un bouquet de roses, etc...).

190 BERLIOZ AE URTNR ne œuvre ; et d’ailleurs, projetée dès 1833, elle était peut-être esquissée depuis longtemps.

Malgré les pages admirables qu'il serait injuste d'oublier, il faut bien reconnaître que les opéras de Berlioz ne donnent pas la même impression de puissance et d’originalité que ses orandes œuvres de concert. Et cela s'explique aisément. Il n’a pas pu réaliser l’idéal qu’il s'était fixé dès sa jeunesse, « la glorieuse mission » de faire « passer dans l’art musical le génie et la puissance de Shakespeare‘ ». « Etre obligé de voir les plus belles années de ma vie perdues pour.la musique dramatique. ! »°.Ce cri de ses trente-deux ans, il pourra le répéter (avec combien plus de raison), pendant les années de maturité qui suivront la chute de Benvenuto. Après cet essai génial et plein de promesses, l’opposition des directeurs le tient pendant plus de vingt ans éloigné de la scène. C’est là la véritable infortune de sa vie, son grand regret, et le nôtre. Il n’a pas eu l’avantage de pouvoir se créer, par des expériences répétées, un style dramatique personnel, et se dégager complètement de ces conventions de l’opéra, si redoutables pour le musicien de théâtre. 11 avait sans

1 Article d’un « berlioziste » au lendemain d’Harold (1834); cité par Boschot, II, 284.

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