Traité d'instrumentation, p
mezza vace
Ce thème est repris par les autres voix, et le développement se poursuit avec une belle ampleur, angoissé par les chromatismes, ennobli par les emprunts aux modes antiques, varié par l'accalmie du Te decet hymnus et par l’éclaireie du Lux perpetua, Le Kyrie qui termine le morceau est d’une simplicité extrême : après les élans du début, c’est un accablement voisin du silence. Un appel en notes répétées, ditpartoutes les voix à l’unisson, alterne avec une courte plainte chromatique, etenfin se brise dans une dissonance douloureuse.
La deuxième partie (Dies iræ, Tuba mirum) est assurément la plus marquante de l’œuvre.
Le Dies iræ est tont entier bâti sur une longue phrase de basse d’allure liturgique, à laquelle les autres voix ajoutent divers contre-chants expressifs. Cette phrase est reprise trois fois, dans des tons divers’, et chaque reprise, de plus en plus animée, est précédée par une montée chromatique des cordes qui accuse la modulation. La
1. Dans les tons mineurs (sans sensible) de /a, de si bémol et de ré.
106. BERLIOZ troisième montée aboutitau cataclysme du Tuba mirum. C'est ici que se déchaînent tour à tour les quatre orchestres de cuivres lançant aux quatre coins de l’univers les formidables fanfares du Jugement dernier. C'est le point culminant de l’œuvre. Émotion musicale ou simple commotion physique, Peffet produitest d’une violence irrésistible. Après ce prélude surhumain, la foule des basses à l'unisson clame de toutes ses forces les vers du texte sacré (Tuba mirum spargens sonum)'. Les autres voix ne s’y joignent que plus tard et restent presque toujours au second plan. Le début du chant est ensuite repris en canon sur des paroles nouvelles. Mais brusquement, trop brusquement peut-être, tout s’apaise et cette tempête sonore s'achève en un murmure, sur les mots : « Mors stupebit et natura. »
Dans le reste de l’œuvre, Berlioz fait alterner les effets de puissance avecdes pages pluscalmes, pleines de douceur expressive, qui ne sont pas les moins intéressantes pour nous. L’humble
mélodie du Quid sum miser (n° 3), entrecoupée
1. Ce chant des basses est repris textuellement (pour les 16 premières mesures) du Resurrexit et iterum venturus, et provient de la Messe de 1825. La partition autographe et même la première édition gravée portent encore les paroles Et iterum venturus au lieu de Tuba mirum. L'introduction instrumentale est, dans le Resurrexit, beaucoup plus brève et plus timide. I n’est pas impossible que Berlioz ait emprunté à son ancienne Messe, aujourd’hui disparue, d’autres éléments du Requiem.
par le thème du Dies iræ, est un des spécimens les plus caractéristiques de l’art berliozien‘. Avec le morceau suivant (Rex tremendae majestatis) reparaissent la véhémence et la force : l’invo-
cation solennelle se transforme peu à peu en une supplication anxieuse, tour à tour déchirante comme un cri et presque muette d’épouvante, tandis que retentit par endroits le grondement menaçant des orchestres déchaiînés. Puis, nouveau contraste : les instruments se taisent, et les voix seules, sans accompagnement, s'unissent dans la douce prière du Querens me (n° 5), acte de contrition et d'espérance.
Le sixième morceau (Lacrymosa),le plus long de toute la messe, présente un déploiement de sonorités comparable à celui de Tuba mu'um.
Mais l'orchestre y esttraité d’une manière beaucoup moins efficace et le contenu musical ne semble pas être toujours à la hauteur du sujet”. Au contraire l’Offertoure (n° 7), qui se maintient dans les teintes douces, est d’une réalisation
extrêmement heureuse. En vrai musicien dra-
1. «.... Ce morceau est de ceux que j'estime particulièrement et que le public et les critiques ne remarquent pas. Il faut un sentiment très fin de l’expression musicale pour se plaire à ce style » (Lettre de Berlioz à L. Duchesne, 26 novembre 1852).
2, Notamment dans la dernière partie, dont les rythmes ternaires ont parfois une fâcheuse allure de valse.
matique, Berlioz l’a conçu, ainsi qué l'indique le sous-titre, comme un Chœur des émes du purgatotre. Mais ce chœur se réduit à un simple dessin mélodique de deux notes toujours les mêmes, répétées à l'unisson par toutes les voix, du commencement à la fin. Et le morceau est en réalité une très belle page d'orchestre, d’une grande noblesse, que traverse, obsédante, dans un crépuscule d’outre-tombe, la plainte des âmes pécheresses attendant l'aurore éternelle’.
Après le paisible Aostias (n° 8), très bref, mais très original comme harmonie et comme instrumentation”, le belensemble du Sancius(n°) unit la douceur et la force dans ses deux vérsets
1. Nous possédons sur ce morceau un précieux jugement de Berlioz lui-même, qui figure dans un compte rendu anonyme écrit en 1845 à l’occasion des festivals du Cirque Olympique : « Le Chœur des âmes du purgatoire, dé son Réquiém, est à peine connu au contraire et, certes, il y a peu de compositions plus essentiellement religieuses et plus hardies en même temps que celle-là. L'idée d’avoir, au milieu d’un morceau d'orchestre lent et triste, fait chanter un chœur sur deux notes, deux notes toujours les mêmés et revenant à chaque instant comme a voix gémissante d'êtres souffrants qui n'ont pas la force de varier leur plainte, est très belle et très neuve, et justifie bien l'admiration que les artistes (par artistes je n’entends pas parler seulement des musiciens) professent pour ce morceau ». (Manuscrit inédit de Berlioz, aux Archives de l'Opéra. Cité par Boschot, III, 80.) S'il faut en croire les Mémoires (HI, 60, n. 1), Schumann aurait dit à Berlioz, lors d'une répétition à Leipzig : « Cet offertorium surpasse tout. »