Lettre à Ferrand, 11 janvier
a BERLIOZ
Le Te Deum (1849) appartient au même genre que le Requiem. Il est concu également en vue d'une cérémonie nationale. Toutefois, Berlioz prévoit le cas où cette cérémonie pourrait avoir un caractère nettement militaire, par exemple à l’occasion d’une victoire ‘. Sur les huit morceaux dont se compose l’œuvre, deux se rapportent à des idées guerrières. Ce sont deux morceaux pour orchestre seul : un Prélude (n° 3), sorte de marche bâtie sur le thème du Te Deum initial et rythmée par « six tambours militaires » ; et une Marche pour la présentation des drapeaux (n° 8), brillante et solennelle, qui évoque à la fois un défilé de parade et une « sortie » de grand'messe. Ces morceaux ne doivent être.
joués, comme l’indique une note de Berlioz en tète du Prélude, « que sile Te Deum est exécuté
dans une cérémonie d’actions de grâce pour
1. C'était d’ailleurs l’idée première de l’œuvre, quise rattache au proiet, coùcu en 1832, d'une symphonie sur Le Retour de l'Armée d'Italie (voir plus haut p. 38, n.). Un ami de Berlioz, et sans doute à son instigation, nous éclaire parfaitement sur ce point : « Dans la pensée de l’auteur, le Te Deum devait faire partie d’une composition taillée sur des proportions colossales, moitié épique, moitié dramatique, destinée à célébrer la gloire militaire du Premier Consul. Ce n'était primitivement qu’un épisode intitulé le Retour de la campagne d'Italie. Au moment de l’entrée du général Bonaparte sous les voûtes de la cathédrale, le cantique sacré retentissait de toutes parts, les drapeaux s’agitaient, les tambours battaient, les canons tonnaient, les cloches résonnaient à grandes volées, Voilà ce qui explique la physionomie toute guerrière de cette œuvre ». (Maurice Bourges, Gazette musicale, 6 mai 1855.)
pi
L'ŒUVRE | 361 une victoire, ou toute autre cérémonie se ralliant par quelque point aux idées militaires ».
Les six pièces vocales, qui forment Le fond de … l’œuvre, sont destinées, comme le Requiem, à une grande masse d’exécutants. Elles sont écrites pour trois chœurs, les deux premiers de 100 choristes chacun et le troisième de «six cents enfants » : le tout accompagné par un orchestre presque comparable à celuide la Messe des morts, auquel répond, du fond de l’église, l'orgue, cet autre orchestre. Le premier morceau, le Te Deum proprement dit, dont le thème solennel domine
l’œuvre tout entière‘,
Allegro moderato
Te Der um el Pat da 0 mus:
Te DU MT num, con fi "te 1e mur,
déroule majestueusement ses répliques fuguées pour aboutir à une fin modulante, qui peut s’enchaîner avec le morceau suivant. L’ « hymne » Tibt omnes (n° 2), trop peu connu, est une des pages les plus admirables et les plus musicales 1. On a signalé la ressemblance de ce thème avec celui d’une
chanson à trois voix de Dufay (Cent mille écus quand je voudra). V. Marnold (Berlioz musicien).
302 | BERLIOZ que Berlioz ait écrites : par la béauté de la mélodie, par l’afnpleur et la variété du développement, par le choix exquis des sonorités, qui passent sans effort de la douceuf à l'extrême puissance, il n’est pas indigne d’être comparé aux grands ensembles de Bach et de Beethoven.
Après Le Prélude militaire (facultatif), la Suave «prièfe » du Dignare (n° 4), à laquelle font suite et contraste les claméeurs retentissantes du Christé, rex gloriæ (n°5). Puis, encore une prière, mais plus angoissée él moins purementmystique, dite par unténorsolo avecquélques interventions des chœurs (Te ergo quæsumus). Enfin le Judex crederis (n° 7), qui forme le finale des pièces vocales, est un des sommets de l’œuvre de Berlioz ; il dépasse en ampleur eten puissance toutes ses autres productions. Le Tuba mirum produit une impression plus violente, mais ici il y a certainement plus de souffle, un élan plus profond, une inspiration plus nourrie et plus abondante, qui se poursuit sans effort à travers les modulations les plus hardies. Jamais Berlioz n’a plus justement appliqué qu'au Judex crederis (et, dans un autre genre, au Tibi omnes) les épithètes romantiques qu'il affectionne : ce sont « des morceaux babyloniens, ninivites..…...". »