Lettre à Ferrand
2. Il détestait la solitude (v. Boschot, II, 67 et III, 69-70).
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jeu et finit par croire à cette légende, qui a pour lui une sorte de vérité idéale, On a l'impression qu'il a vécu une grande partie de sa vie dans le demi-somnambulisme de la création artistique, qu'il l’a imaginée et jouée plutôt que véritablement vécue.
Ce souci constant de l'effet n’a pas été sans influer sur sa vocation même et sur sa carrière de musicien, La passion de la gloire semble ètre encore plus forte en lui que la passion de Part. Il n’a pour ainsi dire jamais écrit de musique sans lespoir d’une occasion prochaine et éclatante de l’imposer au public. Il n’a pas eu la foi et le courage d’écrire pour le théâtre, sans théâtre à sa disposition‘. C’est là son infériorité. Il songe à se produire au moins autant qu'à produire.
Aussi passe-t-il plus de temps à imposer et à propager ses œuvres quà en écrire de nouvelles ou à approfondir les secrets de son art. Pour organiser sa renommée, il déploie une habileté extrême et un sens avisé des réalités pratiques qui contraste étrangement avec son
1. Berlioz rapporte dans ses Mémoires (IT, 360) le mot d’un Allemand, qui lé juge, du point de vue de l’art pur, avec une juste dureté. Berlioz avait déclaré qu’il renoncait à écrire un opéra sur Roméo et Juliette parce qu’il seraff sûr, s’il l’'écrivait, « de mourir avant la première représentation ». Et
l'Allemand de s’écrier : « Eh bien, qu'il meure ! mais qu'il le fasse ! » |
romantisme, Le premier en date de tous les musiciens, il a recours franchement à une sorte de réclame à l'américaine, dont les résultats sont assurés.
D'ailleurs, il faut reconnaître à l'honneur de Berlioz que jamais ses besoins d’argent ni son désir de gloire n’ont pu le déterminer à briguer le succès par de lâches concessions au goût du publie. «Même aux plus tristes jours, .….., jamais l’idée ne lui vint d'acheter la vogue par une mélodie vulgaire”... » Bien qu’il composât d’ordinaire en vue d’une exécution prochaine, il ne se laissait guider, en écrivant, que par son inspiration et par, son idéal artistique.
Ce n'est pas là le seul trait sympathique du caractère de Berlioz. Il était bon, « bon jusqu’à la faiblesse », et profondément sensible àla pitié*?, avec de grands élans d'affection véritable et de générosité sincère. Vigny, qui s’y connaissait, a pu écrire de lui : « Il est homme de cœur et d’esprit°. » d
1. Théophile Gautier, Histoire du romantisme, 2° éd., p. 260. — Voir aussi le beau feuilleton de Berlioz sur la Dame
de pique, opéra-comique de Scribe et Halévy (Boschot, III, 250) et les Mémoires (II, 136-139).
2. V. Saint-Saëns, Portraits et souvenirs, p. 15; — Berlioz, Mémoires, 11, 334-335, et la correspondance.
3. Brouillon d'une lettre de recommandation adressée au comte d'Orsay le 30 janvier 1848 (v. Ernest Dupuy, Alfred de Vigny et Hector Berlioz, Revue des Deux Mondes, 15 avril rgrt, p. 858).
Me BERLIOZ
À vrai dire, l'esprit est plus brillant que profond, et les idées se ressentent certainement des insuffisances du caractère. Entraîné dans le tourbillon d’une vie trop extérieure, il a manqué à Berlioz le recueillement nécessaire pour mürir les grandes pensées. Sa philosophie est assez courte. Au sortir de l’adolescence, il a perdu la foi chrétienne et ne l’a plus remplacée par rien‘. Sans doute avec sa merveilleuse intuition d'artiste et de dramaturge, il sait comprendre la haute poésie de la tradition catholique, ainsi qu’en témoigne sa musique d'église. Comme la
plupart des romantiques, il éprouve un sentiment véritablement religieux en présence de la « Na-
ture immense, impénétrable et fière ». Mais il ne lui reste de cette contemplation que le désenchantement et le scepticisme *. [1] désespère de la foi traditionnelle et de la nature; et il n’espère pas en l’homme. Il reste à peu près insensible à cette religion de l'Humanité qui s’élabore en France et en Europe vers le milieu du xix° siècle *.
1. À Saint-Pierre de Rome, pendant les chaleurs, il lit Byron dans les confessionnaux.
2. « Quels non-sens que ces notions de fatalité, de divinité, de libre-arbitre, etc. !! c’est l'absurde infini ; l’entendement humain y tournoie et ne peut ques’ y perdre ». Mémoires, II, 534:
3. Vers la fin de sa vie, il semble entrevoir la grandeur de l’œuvre humaine qui organise la nature; mais trop tard pour
Aussi, à l'inverse de Wagner, prête-t-il peu d'attention aux grands événements deson époque. Ses idées politiques sont celles d’un pur artiste. Le régime qui lui paraît le meilleur est celui qui lui donnerait le plus de tranquillité pour: composer et le plus de facilités pour faire jouer ses œuvres. Son enthousiasme de jeunesse pour la Révolution de 1830 est superficiel, en grande partie littéraire et extrêmement passager. La Révolution de 1848 l’exaspère, parce quelle fait chômer les artistes : « Oh! malheureux! pauvres abandonnés artistes! République
de crocheteurs et de chiffonniers !...! » Aussi,
quel soulagement après le coup d’État! quelle dévotion au régime impérial, dont il escompte les faveurs ! « Moi je suis tout à fait impéria- liste; je n’oublierai jamais que notre empereur nous a délivrés de la sale et stupide république !*»
On voit que Berlioz, tout en abandonnant la foi de ses ancêtres, n’a nullement participé au guérir son pessimisme, « J'admire de plus en plus notre civihisation, avec ses postes, ses télégraphes, sa vapeur, son électricité, esclaves de la volonté humaine, qui permettent à la pensée d’être transmise si rapidement. — On devrait bien découvrir aussi quelque moyen d'empêcher que cette pensée fût si triste en général. » (Lettre à Ferrand, 10 novembre 186 {.)
1. Mémoires, 1, 22 et 43. Voir aussi la lettre à Guillaume Lenz, 22 décembre 1848. |