‹ BerliozChapitre 11 sur 14 · FAUST · texte numérisé non relu

FAUST

soufflez.

ou .. ra

gans

ggjgS

SE

Faut-il dire ce qui donne une âpreté si terrible à ce dernier accord? La modulation, et particulièrement l'attaque du sol à la basse, la persistance du 'si bémol qui devient une 7e et, par-dessus tout, le ré qui descend à Y ut, cet ut formant avec la basse une quarte d'une rudesse qui donne le frisson.

Puisqu'il faut se borner, rappelons simplement que Berlioz affectionnait tout particulièrement les successions d'harmonies à la tierce sur lesquelles se développe un chant expressif. Il a tiré de ce moyen élémentaire des eifets d'un charme délicieux et très personnels. L'exemple le plus caractéristique de ce procédé — si Ton ose employer ici un tel mot — se trouve dans un chœur à 2 voix, la Mort d'Ophélie :

ïPïP

Yoilà encore une page qui n'a point passé inaperçue et dont plus d'un contemporain s'est souvenu à l'occa-

sion. Pensez-vous que, sans elle, le célèbre duo àeSigurd, l'Incantation des fleurs, au dernier acte, serait la belle et prenante page que tout le monde admire?

Ne voulant pas prolonger outre mesure une étude aussi technique, je me bornerai à signaler quelques faiblesses, qui montreront où a pu descendre à l'occasion l'homme de génie dont nous admirons l'œuvre puissante et variée. Et ce n'est point aux ouvrages secondaires ou réputés médiocres que je m'adresserai. Les erreurs auront un caractère d'autant plus décisif que nous les rencontrerons clans les œuvres les plus célèbres. Ainsi, ouvrant Roméo et Juliette, irai-je droit alors à la scène capitale, le n° 3 de la partition : « Nuit sereine. Le jardin de Gapulet. .. a qui renferme l'une des pages les plus belles de la partition, la grande scène d'amour. Or, je remarque que le début est absolument déconcertant. Le morceau est en la majeur et voici qu'à la 5° mesure nous voyons arriver un accord de quarte et sixte, avec si bémol à la basse, d'un effet pour le moins troublant... Mais, dira-t-on, non sans raisons : patience ! Il faut voir ce que cela va devenir. En musique, il faut savoir attendre. Telle chose, qui sera belle, peut étonner tout d'abord. Que devient donc cet accord de quarte et sixte et ce si bémol de la basse, qui nous a choqués ou, du moins, étonnés?... Hélas ! le si bémol revient à son point de départ au la, avec un accord incomplet de septième diminuée !

C'est d'une pauvreté extraordinaire :

Allegretto

^:s:z:sfe:s

rv

VZ-

gspssf*^

Et voyez la suite que je me dispense de citer et qui, après de nouvelles étrangetés, aboutit fort heureusement à ce charmant chœur de coulisse, rappel du Bal, si lumineux, si impressionnant à l'audition. Faut-il indiquer encore un exemple de ces singulières négligences ? Prenons tout simplement la première mesure de la Symphonie fantastique; nous verrons, non sans étonnement, que la note sensible de la mélodie, que fait la clarinette, est doublée, à la basse, par le basson qui, naturellement, aboutit lui aussi à la tonique! Commentexpliquer de telles erreurs?

Les dons rythmiques de Berlioz ne sont, je crois, contestés par personne. Dès ses premiers ouvrages, ils brillent d'un vif éclat. Voyez la Symphonie fantastique : critiquable à certains égards — nous ne l'avons pas dissimulé — elle s'impose à l'attention du musicien, sous le rapport des inventions rythmiques, aussi bien que de l'abondance mélodique et des trouvailles orchestrales. Et que dire de la Damnation de Faust, œuvre inégale, j'en conviens, mais d'une inspiration si mer-

veilleuse, la plus géniale des partitions de Berlioz? Que de pages il faudrait citer, à commencer par le rôle presque entier de Méphistophélès et les séductions du ballet des Sylphes, cadencé de façon si originale, et les basses, tragiquement heurtées, de l'Invocation à la Nature, cette page sublime à laquelle il faut toujours revenir, et le dessin haletant delà Course à l'abîme, autre merveille... et tant d'autres inspirations heureuses ! Qu'on admire encore la forte originalité à'Harold en Italie, qui ne nous semble pas apprécié à sa juste valeur et cette fulgurante ouverture du Carnaval Romain. . . et je n'ai pas seulement mentionné la Marche au Supplice de la Fantastique, cette sublime invention rythmique d'un débutant.

Il y a un don que l'on conteste moins encore à Berlioz, c'est le génie de l'orchestration. Sous ce rapport, tous les musiciens contemporains lui sont plus ou moins redevables. Il ne serait pas difficile de démontrer que Wagner, lui-même, ce maître incomparable de l'orchestre, que Liszt, que les Russes surtout lui doivent beaucoup. I] est impossible, en écoutant les ouvrages si caractéristiques des Borodine, des Balakireff et des Rimsky-Korsakoff, de ne pas être frappé de l'air de famille qui rattache l'admirable école slave à notre grand maître français. J'en étais frappé, récemment encore, à l'audition à'Antar, le chef-d'œuvre de l'école russe. Ces maîtres éminents ont, d'ailleurs, le bon goût de n'en point faire mystère et ils considèrent Fauteur de la Damnation comme leur grand ancêtre.

On demeure confondu quand on songe que la Symphonie fantastique fut écrite a l'heure où Berlioz était encore sur les bancs de l'école, candidat malheureux au Prix de Rome, et que Jes maîtres dont il suivait les leçons et dont il entendait les ouvrages, s'appelaient Catel, Berton, Le Sueur, Boieldieu, Gherubini même dont la palette instrumentale est si terne. Cette instrumentation berliozienne est si personnelle, elle rompt si nettement avec tout le passé, qu'un musicien aussi consommé que Mendelssohn a pu s'y tromper et qu'à la lecture de la grande partition de la Fantastique il déclare que cela doit mal sonner. Rendons à Schumann cette justice qu'il y vit plus clair et salua en Berlioz un maître génial.

Génial, certes, plus peut-être qu'aucun autre musicien français ! Si, laissant de côté et les vivants que nous ne saurions apprécier avec équité et, parmi les disparus, ceux qui sont encore trop rapprochés de nous — tel César Franck qui, d'ailleurs, n'était pas de race française, tel aussi Edouard Lalo, pour ne citer que ceux dont l'œuvre nous paraît à l'abri du temps — nous choisissons, parmi les maîtres du temps passé, ceux qui ont le plus fortement caractérisé le génie de notre race et enrichi notre répertoire national de chefs-d'œuvre authentiques, que trouvons-nous au premier rang? Un Rameau qui fut certes plus grand musicien que l'auteur de la Damnation de Faust ; un Méhul qui a laissé, dans Joseph, une œuvre plus parfaite qu'aucune des partitions les plus admirées de Berlioz. Mais ni

Rameau, ni Méhul ne furent, au même degré, des créateurs.

En tout cas, le nom de Berlioz est destiné — il n'est plus permis d'en douter — à briller au premier rang des musiciens qui ont illustré notre école nationale. Comme Rameau, il figurera, à travers les âges, parmi les maîtres immortels, non loin des Bach et des Hândel, desMozart et des Beethoven, des Schubert et des Weber, des Schuman n et des Wagner, tous rapprochés dans une commune gloire.

Page 1