‹ BerliozChapitre 4 sur 14 · LES PREMIÈRES ŒUVRES · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES ŒUVRES

Cependant les cours de l'Ecole de Médecine avaient repris. Yoilà qui ne touche guère Hector, qui ne les suit plus qu'en amateur. Il est résolu — sans l'avouer encore — à tout braver, si résolu que, non content de suivre assidûment la classe de Le Sueur, il se fait chroniqueur, sentant, avec son instinct pratique, que le critique pourra servir puissamment le compositeur. Il donne son premier article au Corsaire, Journal des spectacles. C'est déjà une profession de foi : il se porte champion de la tragédie lyrique française contre le Rossinisme menaçant.

« Qui pourrait nier, dit-il, que tous les opéras de Rossini, pris ensemble, ne sauraient supporter la comparaison avec une ligne de récitatifs de Gluck, trois mesures de chant de Mozart ou de Spontini, et le moindre chœur deLesueur?»

L'idée, juste en elle-même, était rendue avec une exagération regrettable.

A la même époque — à peine âgé de vingt ans — il imagine d'écrire un oratorio sur le Passage de la mer Rouge, sous l'influence directe de l'esthétique si curieuse et, avouons-le, si bizarre de son maître le chevalier Le Sueur. La musique descriptive, imitative et particulière, suivant l'expression étrange de l'auteur des Bardes, la nécessité d'un programme, commentaire indispensable de toute musique, telle était la thèse que soutenait alors le chevalier Le Sueur. Qu'elle répondît aux secrètes aspirations, au tempérament propre de Berlioz, on n'en saurait douter, si l'on considère à quel point il la fît sienne et que les œuvres de sa pleine maturité en demeurent pénétrées, à l'égal des essais informes dont nous parlons en ce moment. Cette thèse a une telle importance que nous nous proposons de l'étudier ultérieurement, quand nous examinerons l'œuvre du maître.

Revenant au Passage de la mer Rouge, notons que le jeune Hector, séduit déjà par le mirage de ces exécutions grandioses — Babyloniennes, Ninivites, comme il se plaisait à dire — annonce à son père qu'il est à la veille d'un grand jour, que son Oratorio va être inter-

prêté par deux cents musiciens, sous la conduite de Valentino, chef d'orchestre de l'Opéra. La nouvelle était pour le moins prématurée. Il est vrai qu'on se mit à l'œuvre ; mais tout alla de travers. Au lieu d'une armée de deux cents artistes, mettez qu'il parvient àréunir une douzaine d'instrumentistes etune vingtaine de choristes, les enfants de chœur compris. Valentino fait la grimace. On commence néanmoins : les parties sont criblées de fautes. Impatienté, Valentino s'échappe. Triste tentative dont souffrit fort l' amour-propre de Berlioz, mais à laquelle le docteur Louis n'attacha pas la moindre importance, apprenant presque au même moment qu'Hector venait de passer avec succès son examen de bachelier es sciences physiques. C'était, aux yeux du père, un pas nouveau et décisif vers la carrière médicale. La folie artistique s'en irait, avec la maturité, comme une extravagance de jeunesse.

Dès qu'Hector arriva à la Côte Saint-André, pour prendre quelques vacances, le docteur perdit toutes ses illusions. Les conciliabules se succèdent, orageux parfois : le jeune homme est irréductible. La mère, à son tour, livre bataille : elle est plus tenace, plus violente — au besoin, tragique. Ne va-t-elle pas jusqu'à menacer de sa malédiction ? Il paraît bien qu'elle n'a pas reculé devant cette douloureuse extrémité. Que faire? Hector prend la fuite, emportant, du moins, le consentement tacite de son père qui, avec un grand sens pratique, a compris qu'il y a des limites à la résistance.

Le jeune Berlioz se réinstalle à Paris, s'estimant à peu

près heureux de cette liberté conquise... Mais, sous la pression de Mme Berlioz, le docteur revient à la charge.

Cette femme de nature exaltée, imbue au surplus des idées de son temps — idées qui avaient leur source dans le jansénisme — n'admettait pas que son fils pût travailler pour le théâtre. Nouvelle Clotilde, elle eût dit volontiers : « Plutôt mort que tondu ! »

Est-ce par hasard ou par diplomatie et pour désarmer sa mère ? Si c'est un hasard, il est singulièrement heureux. Voici qu'Hector se met à écrire... une messe! Et cette fois, éclairé par l'aventure du Passage de la mer Rouge, il prendra mieux ses mesures. Il veut frapper un grand coup. 11 aura une exécution magnifique... un peu moins babylonienne, peut-être, mais sûre et soignée. Le sens pratique a repris le dessus. Mais comment s'en tirer ! La pension que lui sert son père — très suffisante pour vivre — n'est pas pour faire face aux dépenses de grandes exécutions musicales avec chœurs et orchestre. Demander un supplément à sa famille ? C'est la guerre. Il trouve sur son chemin un ami qui, spontanément, lui prête 1 200 francs. Hector est sauvé! : il réunit tout son monde et commence ses répétitions.

Admirons ici la rare habileté de l'homme qui s'entend à préparer le succès, à organiser la réclame. Je constate la chose, sans blâmer l'artiste. L'histoire nous montre que certains — et des plus grands — ont excellé en ces manœuvre, à commencer par l'auteur à'Iphigénie en Aidide qui fut un tacticien de première force.

Berlioz court les journaux : partout il s'impose, à force de ténacité et d'éloquence. Gomment résister à ce jeune homme qui porte en ses yeuxla foi et annonce le triomphe prochain. Il obtient des annonces ; on lui promet même des comptes rendus. Quand tout est prêt, il livre bataille . C'est le 10 juillet 1825 — Hector ne sait rien encore de son art ! — que l'église Saint-Roch accueille le premier grand ouvrage de celui qui bientôt sera un maître.

Une sait rien, ai-je dit... et [le doute n'est pas permis. Mais encore faut-il ajouter que, de cette œuvre qui a disparu, quelque chose est resté, qu'il a repris, remanié et porté ailleurs. Ulterum Ventants est du Credo où le jeune audacieux faisait éclater trompettes et cors, trombones et timbales, est devenu, plus tard, le fameux Tuba mirum du Requiem que nous retrouverons bientôt sur notre chemin.

Si nous en croyons le jeune et bouillant auteur, l'effet fut formidable. Que l'église ait tremblé sur ses bases au final du Judicare vivos et mortuos, où, parmi les hurlements des cuivres et le tonnerre des timbales, retentit un terrible coup de tam-tam, je le crois sans peine. N'était-ce pas Téveil du génie décoratif de Berlioz la première explosion de cette ardeur, de ce besoin de sonorités éclatantes qui devait le poursuivre, toute sa vie ? Que le chevalier Le Sueur qui assista, à ce brillant début, en ait été ravi, je le crois encore : son imagination inquiète, ce besoin de nouveauté qui le tourmentait et que n'avait pu réaliser son génie incomplet — chrysalide

condamnée à ne jamais briser la coque fatale qui l'emprisonne — trouvaient en cet élève extraordinaire l'espoir de l'épanouissement suprême. Il pouvait en être jaloux. Cœur généreux et très noble, il s'en réjouit. Au sortir de l'église, il dit à Berlioz Je mot décisif : « Vousneserez ni médecin, ni apothicaire, mais un grand musicien : vous avez du génie ; je vous le dis, parce que c'est vrai. »

Trop souvent, il nous faut mettre en doute les affirmations de Berlioz, victime de ses illusions et de la « folle dulogis ». Le mot est si vraisemblable, cette fois, qu'il a dû être dit — ou quelque chose d'analogue. Pour le maître, aussi bien que pour l'élève, on a plaisir à l'enregistrer.

Nous pouvons maintenant nous donner le malin plaisir de reproduire quelques lignes du compte rendu de ce Corsaire, où écrivait Berlioz. On va voir qu'elles sonttrès significatives :

« Ce brillant début de M. Berlioz a produit le plus grand effet... Le crescendo du Kyrie n'est pas d'un élève; il est d'un grand maître... L'effet colossal et terrible du dernier chœur du Credo dénote des dispositions extraordinaires pour la grande musique tragique. »

Et nous attirons l'attention sur les dernières lignes qui sont comme une profession de foi : On voit que ce jeune et bouillant compositeur écoute plus ses inspirations que les règles étroites du contrepoint, de la fugue et nous ne saurions assez l'en féliciter.

Ainsi Berlioz écolier est déjà l'ennemi de la fugue, que, toute sa vie, il poursuivra de ses sarcasmes.

Le bruit du triomphe parvint à la Côte Saint-André. Il y causa un plaisir que ne tarda pas à troubler la découverte de cette dette de 1 200 francs. La famille jugea que c'était beaucoup d'argent pour un peu de fumée. Elle paya, mais en menaçant de couper les vivres, et Hector dut faire amende honorable.

Comment va-t-il se tirer d'affaire, en attendant qu'il trouve le secret de livrer une nouvelle bataille, de frapper un nouveau coup ?

De tempérament combatif, il reprend la plume de critique et attaque hardiment Castil-Blaze l'arrangeur, disons le dérangeur des opéras de Weber, qui du noble Freyschùtz a fait un Robin des Bois mutilé, étriqué et qui, par un nouveau sacrilège, prétend changer Eiirijanthe en une Forêt de Sénart, abominable pot-pourri où s'étalaient, à côté de la musique de Weber, des fragments empruntés à des musiciens de tous les pays, Français, Italiens et Allemands ! « Ruine, destruction, fin totale de l'art... Grime ridicule... » crie Berlioz, avec raison ! Et, pendant ce temps, il patiente, son père envoyant régulièrement la pension qui lui permet de vivre.

Passons sur la Révolution Grecque, qui ne laissa aucune trace et arrivons à l'époque où Hector Berlioz, écolier plus assidu, va tenter la conquête — qui pour lui, sera particulièrement difficile — du Grand Prix de Rome. La première fois qu'il se présente, il est écarté à l'examen préparatoire, n'étant pas même jugé digne de concourir. Le docteur, à cette nouvelle, annonce la sup-

pression de la pension. C'est en vain que Le Sueur intervient, se portant fort de l'avenir de son élève. Le père tient bon. Hector est contraint de revenir à la Côte Saint-André. On devine les luttes quotidiennes entre le jeune homme irréductible et le père irrité de l'insuccès et soutenu parla mère, que la maladie a rendue plus intraitable encore. Qui cédera? Le père, comme toujours, en pareil cas. — « Pars ! dit-il un matin, à son fils. — Fais de la musique, puisque c'est ta vie... mais ne dis rien à ta mère, pour nous éviter des scènes pénibles. » En résumé, le docteur accordait à son fils une ou deux années pour faire ses preuves. C'était tout ce que demandait Hector.

Des preuves ? Il allait en donner promptement, non pas, il est vrai, celles qu'attendait le bon docteur, d'immédiats succès d'école, mais quelque chose de mieux, la première éclosion des œuvres durables. Nous voyons, en effet, apparaître un titre qui a survécu aux jeunes espérances, celui des Francs Juges. Ce n'est pas qu'il faille s'arrêter à l'opéra prétentieux et vide élaboré par un ami d'Hector, poète médiocre. Mais, de cette nouvelle tentative, deux pages devaient se détacher et traverser les siècles; tout d'abord l'Ouverture, puis certaine Marche lugubre qui, plus ou moins remaniée, allait bientôt devenir la célèbre Marche au Supplice de la Symphonie fantastique .

Yoici qu'un nouveau coup de tonnerre éclate dans le ciel du jeune musicien. Le docteur apprend que la fameuse Messe de Saint-Roch a laissé, derrière elle, une

dette de quelques centaines de francs, dont on lui a fait mystère. lise fâche, cette fois, paie de suite, mais supprime sans discussion la pension mensuelle. Disons à son excuse que le digne homme avait, à ce moment, de gros ennuis politiques à la Côte. Il se flattait sans doute que son, fils allait capituler et revenir, l'oreille basse, au pays natal. C'était mal le connaître. Il resta, cherchant, pour vivre, à donner des leçons de guitare.

Alors commence pour Hector une vie de rudes privations et nous apprenons qu'il passa le premier jour de l'année 1827 en tête-à-tête avec un verre d'eau et du pain sec. C'est alors que, pour ne pas mourir de faim, il dut accepter un emploi de choriste, non pas dans un grand théâtre de musique, mais aux Nouveautés. Chaque soir, il dut chanter, à raison de 50 francs par mois, le Jeu de cache-cache, le Coureur de Veuves et autres inepties... 50 francs, c'était l'aisance pour qui prétendait vivre avec 30 francs ! Aussi se vante-t-il de se payer, le jour de Pâques, un chapon d'un franc cinquante.

Au cours de cette vie nouvelle, nous le voyons suivre, le jour, les classes de Le Sueur et de Reicha, tandis que le soir, il fait son métier de choriste. Mais, toujours pratique, jusque dans l'héroïsme, il lance à sa jeune sœur Adèle des lettres habiles, destinées à attendrir sa famille. Il y fait allusion à certain voyage « au pays d'où personne ne revient ».

La meilleure des plaidoiries c'était de conquérir le Prix de Rome. Hector entre de nouveau en lutte et cette fois, en 1827, il réussit l'épreuve préparatoire et

est admis à concourir. Le voilà en loge avec un Orphée déchiré par les Bacchantes. Il est content. Son sujet Tintéresse. Il termine sa partition par une Bacchanale sur laquelle il compte beaucoup. Quels sont ses juges? Il est piquant de les nommer : Cherubini, Paer, Berton, Le Sueur, Catel et Boieldieu.

A la lecture au piano, l'impression fut mauvaise. La Bacchanale, où sans doute Berlioz 'prodiguait déjà les richesses et les combinaisons hardies de sa merveilleuse orchestration, plongea le jury dans la stupeur. L'élève Berlioz n'obtint pas la moindre mention. Après l'accès de fureur du premier moment, Hector, cette fois, éprouva un profond découragement qui bientôt aboutit à une véritable maladie. Il n'en fallait pas tant pour toucher les parents qui rétablirent la pension. C'était l'espoir qui revenait, la joie et, avec la joie, l'inspiration. Vaincu, repoussé par l'Académie, il reprend ses Francs Juges, écrit l'ouverture de Wawerley — encore un nom qui va vivre. Et, à dater de ce jour, presque tout ce qui va sortir de cette plume d'écolier, qu'on juge encore indigne du « Prix d'excellence musicale », aura le don de vie, l'originalité, la marque du génie.

Mais voici l'heure du coup de foudre. Le 6 septembre 1827, les acteurs anglais jouent Hamlet, à l'Odéon. C'est Kemble, Powers... c'est Harriett Smithson. Double coup de foudre, aurais-je dû dire ! Le génie de Shakspeare l'écrase, bien qu'il ne sache pas un mot d'anglais, et la beauté séduisante de miss Smithson le conquiert. Quelques jours après, il la revoit en Juliette.

C'est en fait. Il montera jusqu'à elle ! Il escaladera les hauteurs où brille son étoile... ou il mourra. Amour d'imagination avant tout, besoin de romanesque et de folie, rêve d'artiste, qui a soif d'un idéal vivant, idéal qu'il quittera, pour y revenir... Mais nous ne suivrons pas le grand romantique à travers ses folies — folies d'un caractère spécial, qui ne lui ôtent rien de sa lucidité, car nous le voyons, en pleine crise, organiser une nouvelle audition de sa Messe, revue et corrigée. Depuis la première audition, à Saint-Roch, il a fait un grand pas : il a un parti. Le jeune musicien a su s'entourer d'un groupe qui s'attache à lui, le suivant partout, l'exaltant, l'imposant. Il est le grand homme de quelques fanatiques — ■ force immense qui ne suffit pas à imposer une médiocrité, mais qui permet au talent de ne pas se laisser étouffer. Et il n'a pas vingt- quatre ans ! Il est encore élève du Conservatoire, prétendant, jusqu'ici malheureux, au Prix de Rome !

Donc il dirige sa messe à Saint-Eustache et, s'il faut l'en croire, avec un succès foudroyant.

Page 1