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LES HUIT SCÈNES DE FAUST, LA SYMPHONIE FANTASTIQUE ET LE PRIX DE ROME

« Les coups de foudre, écrit quelque part Hector Berlioz, se succèdent quelquefois dans la vie de l'artiste

aussi rapidement que clans ces grandes tempêtes où les nuées gorgées de fluide électrique semblent se renvoyer la foudre et souffler l'ouragan. »

Il venait de recevoir le choc de Shakspeare... et voici que, deux mois après, à travers la traduction de Gérard de Nerval... le génie de Gœthe éclatait à ses yeux... et trois mois plus tard, c'était Beethoven qui lui était révélé ! Les deux premières influences devaient se traduire par ses deux chefs-d'œuvre, celle du poète anglais par Roméo et Juliette, celle du grand Allemand par la Damnation de Faust.

Jeune et ardent musicien, fou de Schakspeare, de Gœthe, de Beethoven et de... miss Harriett Smithson, tel nous apparaît Hector Berlioz, en 1827-1828. Mais n'oublions pas que tous les emportements de la passion laisseront toujours intact son merveilleux sens pratique. C'est ainsi que nous le voyons, à cette époque, viser un but singulièrement ambitieux et l'atteindre, en dépit d'obstacles en apparence insurmontables. Il s'agit, cette fois d'une histoire d'un haut comique. Ne s'est-il pas mis en tête de donner un grand concert de ses œuvres et d'avoir la salle du Conservatoire ? Il l'aura. Tout d'abord, il la demande à Cherubini qui, pour se débarrasser de l'importun, le renvoie au Surintendant des Beaux-Arts. Adoiirez son habileté consommée. Le jeune compositeur se met en mouvement ou plutôt lance à l'assaut ses protecteurs — il en a de puissants, son père étant réputé « bien pensant ». Que leur dit-il? Que Cherubini « l'autorise à demander la salle, donnant ainsi une marque de

Tintérêt qu'il porte à son élève ». Le surintendant accueille favorablement la demande. Ce n'est encore qu'une formule banale. Berlioz le serre de près et insiste pour qu'on fixe un jour. Mis au pied du mur, le ministre renvoie à Cherubini la supplique de l'audacieux élève. Le vieux maître furieux conclut à un refus pour des raisons d'ordre administratif et aussi « dans l'intérêt de M. Berlioz », la saison étant trop avancée.

Réplique du jeune musicien qui, après un début habile, risque un coup droit d'une audace singulière : « Si ma lettre arrive trop tard et que votre détermination soit déjà prise, écrit-il au surintendant, ce sera la seconde fois que vos intentions bienveillantes pour moi auront été paralysées par la volonté d'un agent subalterne. » Cherubini, directeur du Conservatoire, glorieux dans le monde entier... qualifié d'agent subalterne ! Le mot était dur. Il porta à fond et le vicomte Sosthène de LaRochefoucauki, surintendant des Beaux- Arts, écrivit sèchement à Cherubini : «Je ne saurais me dispenser d'acquitter une promesse. » Et voilà comment le jeune Berlioz, à vingt-quatre ans et demi, obtenait, pour son premier concert et malgré Cherubini, la salle du Conservatoire.

C'est le 26 mai 1828 qu'il eut lieu. Le programme, exclusivement composé d'œuvres de Berlioz, comprenait l'ouverture de Waverleg, une Mélodie pastorale (soli et chœurs, extraits du deuxième acte des Francs Juges) ; la Marche religieuse des Mages et le Resnrrexit, pour la

première partie. Dans la seconde : l'ouverture des Francs Juges et la Révolution grecque.

S'il renonce à donner la Mort d'Orphée, avec la rutilante Bacchanale, que l'Institut a déclarée inexécutable, c'est qu'on est à la veille du concours de Rome et qu'en homme prudent, il ne veut pas risquer de s'aliéner ses juges... Ajoutons, pour être justes, qu'il avait dû se rendre compte, à une répétition d'orchestre, que le morceau était en vérité d'une exécution très difficile.

Pour piquer la curiosité, déjà très éveillée, Berlioz fait passer des annonces dans la presse. Au Corsaire, où il écrit, il lance cette note malicieuse : « Le jeune compositeur a triomphé d'une influente puissance musicale. » 1j agent subalterne est tout à coup érigé en puissance, à l'effet de faire ressortir la force du jeune homme qui l'a terrassé.

En dépit des assurances enthousiastes de Berlioz, qui crie au « grand, très grand succès », il semble bien qu'il y eut peu de monde dans la salle. Il n'en est pas , moins vrai que le jeune musicien sortait de là consacré et que Fétis écrivait ces lignes significatives : « Son talent prématuré nous inspire un vif intérêt... M. Berlioz a les plus heureuses dispositions... il a du génie ! »

Ce jour-là, le jeune artiste avait le droit de croire en lui-même : il sentait sa force intime et son action sur les autres. Plein de confiance, il entrait dans la carrière, et entraîné par le succès, qui féconde l'imagination créatrice, il marchait d'un pas si rapide que, bientôt il allait écrire, en quelques mois, les Huit Scènes de

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Faust, c'est-à-dire toute une moitié de son chef-d'œuvre.

Voilà qui mérite qu'on s'y arrête un instant. N'est-ce pas un sujet digne d'être médité? Bien qu'il n'ait rien de nouveau et qu'il soit, au contraire, de ceux qu'on voit sans cesse se reproduire à travers les âges, il demeure, à perpétuité, surprenant, impénétrable, fermé aux contemporains. Un jeune homme de vingt-quatre ans, écolier de médiocre savoir, écrit un chef-d'œuvre, imparfait encore, en ce qu'il renferme des maladresses. Mais, tel quel, il rayonne d'inspiration. Partout le génie y éclate, et il rejette dans l'ombre toutes les productions de ses contemporains... Et nul ne s'en doute — à trois ou quatre exceptions près — ni le public que déroutent ces formes nouvelles, ni la critique peu éclairée, ni les prétendus maîtres d'alors que cette lumière aveugle, sans les éclairer !

C'est l'éternelle histoire de l'humanité. Vienne demain un autre génie : il sera, à son tour, méconnu. Aussi, un écrivain contemporain termine-t-il mélancoliquement un ouvrage sur l'art par cette triste réflexion : « Je pense avec terreur que si nous avons, parmi nous, un nouveau Beethoven, je serai peut-être le premier à le méconnaître î »

Revenons aux Huit Scènes de Faust. Il convient que nous y prenions garde, puisqu'elles sont la première manifestation non plus d'une intéressante personnalité, mais d'un véritable génie musical. N'est-on pas curieux de savoir ce qui, de la Damnation de Faust, jaillit, tout d'abord, aux heures de l'adolescence. On reconnaîtra

avec surprise que ces pages ne sont pas parmi les moins belles de l'ouvrage.

Un jour, au cours d'une promenade dans le Dauphiné, lisant et relisant sans cesse la traduction de Gérard de Nerval, il entend une voix intérieure qui lui murmure la Chanson du Roi de Thulé, cette mélodie originale, aux contours étranges, si séduisante et si profonde, de «. style gothique », dira le romantique Berlioz, qu'enveloppent les sinuosités de l'alto solo. Voilà le point de départ, en septembre 1828. Puis c'est le Chant de la Fête de Pâqnes et la ronde des Paysans sous les Tilleuls, le Ballet des Sylphes et, coup sur coup, la] Chanson du Rat, aux modulations si hardies, si personnelles, et la Chanson de la Puce si joliment rythmée, et la Romance de Marguerite..» Ajoutons-y, pour finir, la merveilleuse Sérénade de Méphistophélès, dont Gounod devait, par un malheureux contraste, faire ressortir le caractère sarcastique, la prodigieuse verve et la géniale inspiration.

Voilà ce qu'étaient les Huit Scènes de Faust, dès l'année 1829, alors qu'Hector Berlioz, écolier, se préparait pour la quatrième fois à... échouer, au concours de Rome!

Second prix de l'année 1828, il entre en loge, en juillet 1829, s'attelle à une Cléopâtre de Vieillard, et se voit battu de nouveau, avec cette pauvre consolation que, pour le coup, on ne donne pas le Grand Prix. Il paraîtrait, à ce que nous conte Berlioz, toujours sujet à caution, que Boieldieu et Auber, ses juges et ses adversaires, lui auraient fait, le lendemain du

concours, de singulières confidences : « Malheureux ! Nous comptions vous donner le prix... Nous pensions que vous seriez plus sage... Mais nous ne pouvons juger que ce que nous comprenons... et nous n'avons pas compris. »

Si ces paroles sont inventées après coup, elles ont du moins un caractère de vraisemblance absolue... Que dis-je? Elles ont été pensées, sinon dites, puisque le fait les confirme absolument.

Notons, en passant, que le jour même où l'Institut repoussait la Mort de Clèopâtre, Guillaume Tell triomphait à l'Opéra, et constatons que Berlioz parle avec quelque légèreté de celui qu'il appelait à tout propos le Pantin de Rossini. « Je crois, écrit-il à un ami, que tous les journalistes sont décidément devenus fous... L'ouvrage a quelques beaux morceaux, il n'est pas absurdement écrit, il y a un peu moins de grosse caisse, et voilà tout. Du reste, point de véritable sentiment, toujours de Fart et de l'habitude, du savoir-faire, du maniement du public. Ça ne finit pas ; tout le monde bâille. . . »

Berlioz, critique sagace et profond, aurait dû, en ce dernier ouvrage du maître italien, faire la distinction entre ce qui est improvisé, médiocre, écrit en vue de l'effet, et nombre de scènes d'une éclatante beauté, inspirations sublimes qui traverseront les siècles... Excusons-le : vaincu, condamné, n'avait-il pas vingt-quatre heures pour maudire ses juges ?

Et le voilà qui prépare un coup d'état « une immense symphonie, écrit-il à l'ami Ferrand, quelque chose de

colossal, de babylonien »... Ne rions pas trop et excusons encore l'emballement de ce jeune homme qui, sur les bancs de l'école, écrit la Symphonie fantastique, œuvre étrange, inégale, mais où éclate encore une fois le génie du musicien. C'est le 16 avril 1830 qu'il peut dire : « Je n'ai plus une note à écrire. »

Ce qu'est la Symphonie fantastique, au point de vue de la conception littéraire et poétique, nous le dirons plus tard ; nous aurons à parler de l'étrange programme, de cet Episode de la vie d'un artiste, mise en scène ultra-romanesque, affolée, de sa passion pour Harriett Smithson. Bornons-nous à constater pour le moment que, considérée comme une œuvre absolument insensée et vide par les compositeurs français de l'époque, la Symphonie fantastique enthousiasmait Liszt et arrachait au sévère mais très sincère Schumann ces curieuses réflexions : « Avec quelle hardiesse tout cela est enlevé ! On ne pourrait absolument rien ajouter ou supprimer sans ôter à l'idée sa tranchante énergie, sans nuire à sa force. » Et plus loin, analysant certains détails, le maître allemand ajoute : «Puisse l'époque où l'on considérera de tels passages comme des beautés être loin de nous! »

Pauvre Schumann! que dirait-il si, revenant parmi nous, il constatait que ces hardiesses sont déjà passées à l'état d'essais timides, de craintives ébauches? Il penserait, sans doute, que la musique ne peut pas aller indéfiniment de ce train vertigineux, qu'il est temps, je ne dis pas qu'on s'arrête, mais qu'on cherche ailleurs,

qu'on puise l'inspiration à des sources nouvelles, qu'on se retrempe dans je ne sais quoi de pur et de simple.

Rappelons qu'en une autre circonstance le génial auteur de Manfred a écrit, à la gloire de Berlioz, cette phrase enthousiaste : « Sa musique est une épée flamboyante. Que ma parole soit le fourreau qui la garde ! »

Le 15 juillet, Berlioz entre en loge. Cette fois c'est Sardanapdle qu'il chante., et pendant qu'il écrit sa Cantate, éclatent les journées de juillet, les Trois glorieuses. Qui donc s'étonnera qu'au sortir de sa « prison officielle » le grand romantique, saisi d'un irrésistible besoin d'héroïsme, ait pris un fusil et se soit jeté dans la rue, avide d'émotions formidables ? Il ne trouve pas d'ailleurs la 'moindre occasion de faire le coup de feu — tout étant fini — et il rentre calmé par vingt-quatre heures de courses folles.

Un homme qui n'eût pas été fier de le voir si enthousiaste de « l'ère nouvelle », c'est le Docteur Berlioz, ce « blanc pur » qui voyait avec douleurl'effondreméntde ce qu'il aimait et la ruine de son parti. Il eut, du moins, pour se consoler, la nouvelle si désirée du succès définitif de son fils : le 21 août, Hector Berlioz obtenait enfin le Grand Prix de Rome. On lui adjoignait, d'ailleurs, un compagnon de gloire qu'on nommait toutefois après lui — un nommé Montfort, qui n'a laissé aucune trace. « Voilà l'Institut vaincu! » écrit le fougueux musicien.

Pour nous, c'est la première étape de cette vie si étrange que nous venons de franchir, la plus curieuse, au point de vue de la formation de l'homme et de la

psychologie du personnage. Et c'est pourquoi nous avons cru devoir nous y arrêter assez longuement, ayant à cœur de donner de l'extraordinaire artiste une idée très nette, une impression aussi complète que possible, en un ouvrage qui doit être bref. Désormais, nous pouvons nous borner à retracer à grands traits les faits les plus saillants de cette vie agitée, faite d'épreuves et de joies — comme toute vie — d'échecs douloureux et de triomphes éclatants. Nous connaissons l'homme; nous n'aurons plus à le peindre. Tel nous l'avons vu se développer logiquement entre la vingtième et la vingt-septième année — en 1830 — tel il restera jusqu'à la fin de sa carrière, calmant peu à peu ses frénésies romantiques, de plus en plus assagi, mais toujours ardent, passionné, mettant au point les inventions géniales de son adolescence, complétant les chefsd'œuvre ébauchés, créant de nouveaux et puissants ouvrages, sur lesquelles la critique impartiale pourra et devra faire des réserves, mais que tout artiste, tout amateur épris de beauté et de grandeur, devra admirer et aimer avec passion.

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