LA CHUTE DE BENVENUTO CELLINI. SES CAUSES. SES GRAVES CONSÉQUENCES
Pour l'observateur attentif, le fait capital de la seconde période qui commence avec le Prix de Rome, en 1830, et va jusqu'en 1838, c'est la chute terrible et irrépa-
MISS SMITHSON (Lithographie de Desmarais.)
rable de Benvenato Cellini à l'Opéra, le 10 septembre 1838. Nous en étudierons bientôt les causes et les conséquences, qui ont pesé sur toute la vie du maître et changé pour jamais l'orientation de sa destinée. Suivons rapidement Berlioz à travers les faits les plus saillants de ces huit années qui, pour être fécondes en événements de toute sorte, n'ont plus, au point de vue de l'homme, l'importance décisive que présentaient les années précédentes.
Le fait capital de cette fin d'année 1830, avant le départ pour FItalie, c'est l'exécution au Conservatoire, dans un concert, au profit des victimes de Juillet, de la Symphonie fantastique, sous la direction d'Habeneck, avec un succès foudroyant — ce n'est plus seulement Berlioz qui l'atteste. Nous en trouvons l'écho dans le Figaro, alors à ses débuts, et dans la Gazette musicale, sous la signature de Fétis.
Je passe rapidement sur les fiançailles de Berlioz, à la suite de son départ pour Rome, avec la brillante pianiste, Camille Moke, qui ne tardera pas à l'oublier pour épouser le facteur Pleyel, en attendant qu'elle coure à de nouvelles aventures. Cet abandon lui fournit l'occasion de jouer au désespéré. Nous ne le suivrons pas davantage dans son voyage acccidenté à travers le midi de la France et l'Italie du Nord, jusqu'à la ville des Papes. A la villa Médicis, il a pour directeur le peintre Horace Vernet qui l'accueille paternellement. Sa rencontre avec Mendelssohn, alors âgé de vingttrois ans et en pleine gloire, est des plus piquantes.
Tandis que Berlioz admire la précocité merveilleuse et les dons vraiment extraordinaires du jeune compositeur allemand, celui-ci, pondéré, sage jusqu'à la froideur, maître de tous les secrets de son art, ne comprend rien au génie dévergondé du musicien français. Moins large que Schumann, il traite avec mépris la Symphonie et se moque du médiocre compositeur incapable d'écrire une bonne fiîgue. Mendelssohn n'a peut-être pas tort : nous ne saurions voir en Berlioz un prodigieux manieur de contrepoint. Mais le jeune maître allemand aurait pu soupçonner le génie, qui fait tout pardonner... et cela lui échappe absolument, non pas qu'il en soit jaloux, mais simplement parce que sa nature, parfaitement équilibrée et un peu dépourvue de flamme, répugne à cet art tout d'inspiration, de fantaisie et de verve. Ces deux hommes étaient vraiment aux pôles extrêmes de la musique. Il n'y a qu'un point sur lequel ils soient d'accord : la haine de la musique italienne, alors acclamée sur toutes les scènes du monde musical.
Nous devons faire cet aveu que Berlioz ne comprit pas grand'chose aux beautés artistiques de l'Italie et que Rome en particulier laissa fort indifférent le jeune romantique. Le fait le plus saillant de cette période serait une tentative de suicide, sur laquelle nous croyons à propos de glisser, tant elle nous paraît suspecte et, en tout cas, singulièrement ridicule.
De retour à Paris, après deux années de séjour en Italie, il retrouve l'Irlandaise Harriett Smithson et, après mille péripéties, Berlioz épouse, le 3 octobre
1833, celle qu'il ne cesse de voir à travers le prisme shakspearien, tour à tour Ophélie et Juliette... mariage d'enthousiasme imaginatif, qui ne sera pas heureux. Il lui faudra peu de temps pour reconnaître que le mirage de la scène avait illuminé d'une auréole factice cette femme, de médiocre intelligence, qui n'avait rien de ce qu'il fallait pour être la compagne d'un artiste aussi extraordinaire à tous égards et, avouons-le, aussi difficile.
En mai 1834, il achève sa seconde symphonie, Harold en Italie \ dans laquelle, à la demande de Paganini, à ce qu'il assure — et le fait est contestable — il introduit une partie importante d'alto solo. Il la fait entendre — toujours au Conservatoire — en novembre 1834. Bien que la partie d'alto soit tenue par Uhran, et non point par le grand virtuose italien, le succès est très vif.
Nous voyons qu'à cette époque il est déjà question de Benvenuto Cellini, opéra en deux actes. On l'annonce ; on dit que le maître y travaille.
C'est le 14 août de cette même année, qu'un fils lui était né, qui ne semble pas avoir tenu une place essentielle dans cette vie agitée, parfois jusqu'au désordre.
Harold en Italie avait triomphé devant une salle élégante, où s'étaient donné rendez-vous tous les amis du jeune maître, qu'on commençait à appeler le successeur
1 II n'est pas sans intérêt de rappeler que, primitivement, cette « Fantaisie dramatique pour orchestre, chœurs et alto principal », portait un nom bien différent. Berlioz l'avait annoncée tout d'abord sous ce titre : Derniers instants de Marie Stuart. Le personnage delà malheureuse reine était figuré par l'alto.
de Beethoven. Berlioz se décide à en donner une seconde audition, le 14 décembre, puis une troisième le 28... et déjà il prend conscience de ce fait extrêmement grave qu'il ne parvient pas à saisir le vrai public, les masses qui font les grosses recettes. Toute sa vie se passera à remporter d'éclatantes victoires... à la Pyrrhus, qui ne mettent rien dans sa caisse, et ne parviennent jamais à entamer les foules, dont il aura besoin le jour où il abordera le théâtre.
Doué d'une remarquable intelligence et d'un sens pratique vraiment supérieur, n'est-ce pas parce qu'il a conscience de cette infériorité qu'il s'efforce dès lors de prendre nettement position comme critique musical ? Depuis plusieurs années, il écrivait à droite, à gauche, publiant des articles qui ne passaient pas inaperçus. La grande tribune lui manquait jusqu'ici. Une circonstance favorable la lui offrit : il se garda bien de laisser passer l'occasion.
La place devint vacante au Journal des Débats. On sait quelle influence ce journal avait alors, aux mains des Bertin, qu'on disait « faiseurs de ministres »^ sinon de rois. Très lié avec Jules Janin, le « prince de la critique », en bons rapports déjà avec la famille Bertin, Hector Berlioz entre aux Débats en 1835, décidé à y prendre, suivant sa propre expression, une « position armée ».
Les années 1835 et 1836 ne nous offrent rien de saillant. Nous y trouvons quelques concerts où on l'acclame, mais il faut reconnaître encore que le public s'abstient
et que, par une inévitable conséquence, les recettes sont médiocres. Vers la fin de Tannée 1836, le 14 novembre, notons à l'Opéra, l'échec retentissant de la Esmeralda de Mlle Bertin — sur un détestable poème de Victor Hugo, d'après Notre-Dame de Pains. Berlioz qui était quelque chose comme le secrétaire musical de la fille de M. Bertin, dut rendre compte aux Débats de cette malheureuse représentation, et il faut reconnaître qu'il s'en tira avec un tact parfait et une rare adresse. Il n'en est pas moins vrai qu'il dut comprendre, au cours de cette soirée pénible, que la masse du public nourrissait, contre la toute-puissance des Bertin, une hostilité qui se traduisait avec une joie visible et dont il pourrait bien, un jour prochain, ressentir le contre-coup.
Et il orchestre avec ardeur ce Benvenuto Cellini, que les amis annoncent partout comme le chef-d'œuvre qui éclipsera les Huguenots, dont le triomphe — la première est du 29 janvier — remplit toute l'année 1836... et retarde forcément les espérances de Berlioz. En attendant que l'Opéra lui ouvre ses portes, une nouvelle occasion se présente qu'il se garde bien de négliger, et quand je dis qu'elle se présente, n'est-ce pas un peu inexact? Il me paraît, à y regarder de près, que c'est lui qui la fait naître, la pousse et la mène enfin à sa réalisation, en dépit de sérieuses difficultés. Il s'agit, cette fois, de l'affaire du Requiem.
Par une série de combinaisons savantes, Berlioz amène M. de -Gasparin, ministre de l'Intérieur et des Beaux-Arts, à lui commander une Messe des Morts, qui
sera exécutée solennellement, en commémoration de quelque grand événement funèbre. Que la date change, avec l'objet tout d'abord visé, peu nous importe. L'essentiel estque, le 5 décembre 1837, le Requiem est exécuté, dans la chapelle des Invalides, en présence d'un auditoire officiel, où se pressent toutes les notabilités du monde politique, littéraire et artistique... Faut-il noter encore que, par la force des choses, le public n'est pas là, et que si, cette fois, la commande officielle fait entrer quelque argent dans la caisse du maître qui en a grand besoin, le résultat est mince — pour ne pas dire nul — au point de vue de la marche en avant et de la conquête des foules ?
C'est en février 1838 que Benvenuto est enfin terminé et orchestré. A ce moment précis, Berlioz apprend la mort de sa mère. Il m'en coûte de constater que, non content d'en être peu affecté, — sa vie n'en est modifiée ►en rien, il n'en parle à personne et le fait passe inaperçu, — il aura le triste courage, bien des années après, d'écrire un mot cruel, que je voudrais pouvoir supprimer, que l'impartialité m'oblige à rapporter, en le déplorant. « Méchante mère ! » dira-t-il, plus tard, dans ses Mémoires... Méchante, est-ce bien sûr? Aigrie surtout et n'ayant rien compris au génie et à la nature difficile de son fils... Encore devait-il laisser à d'autres le soin de révéler ses imperfections.
C'est à cette époque — je le signale pour la curiosité du fait — que Berlioz fut nommé directeur du Théâtre- Italien, pour une durée de quinze années... Je n'oserais
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FRONTISriCE DE LA PARTITION AUTOGRAPHE DE Roméo et Juliette. (Bibliothèque du Conservatoire.)
garantir qu'il resta seulement quinze jours au pouvoir et, en tous cas, il n'eut pas même le temps de faire acte de directeur. Ne devait-il pas aussi, quelques années plus tard, être pendant quelques heures directeur de la musique à l'Opéra, et, pendant un peu plus longtemps, mais sans plus d'efficacité, chef d'orchestre de Drury- Lane, à Londres, sous la direction d'un certain Jullien, qui sut l'éblouir et l'entraîner dans une aventure assez pitoyable.
L'été de 1838 est pris par les répétitions de Benvenuto. Tout ce qui, à Paris, s'occupe du mouvement musical, a conscience qu'on est à la veille d'une lutte décisive. En août, paraît un pamphlet, signé de Joseph Mainzer, livre odieux et perfide, tandis qu'aux Débats Frédéric Soulié fait un panégyrique ardent de Berlioz, qu'il place sans hésiter à côté des plus grands maîtres. On riposte : la bataille commence avant le lever du rideau.
C'est le 1er septembre qu'a lieu la répétition générale devant un public très partagé. Beaucoup d'amis, sans doute, mais aussi beaucoup d'ennemis ou, du moins, de gens intéressés à la chute de l'ouvrage ou la souhaitant, par envie. La première, qui devait avoir lieu le 3, est remise au dernier moment, parce que le ténor Duprez est enrhumé — Duprez qui, en toute cette affaire, montre peu de bonne volonté. Ces retards font toujours mauvais effet, sans qu'on puisse dire pourquoi. De fâcheux bruits circulent : on parle d'inquiétudes. Les artistes sont démoralisés... que sais-je? Le 10 arrive. La salle est houleuse. L'ouverture, cependant, soulève le public
tout entier. « Belle affaire, disent les adversaires ! Qui conteste à Berlioz un talent de symphoniste? Attendez la suite. » La suite, hélas ! C'est un décor médiocre, puis une première scène triviale où abondent les expressions familières : Ma canne et mon chapeau... T aurai l'air d'un léopard... bref, une mauvaise impression, un public qui n'admet pas ces familiarités à l'Académie de Musique ; on commence à protester. Le monde élégant a de ces pudeurs étranges. Je me souviens qu'à la première de Namouna les délicats s'indignèrent au tableau de la fête foraine. A l'instant où les trompettes sonnent cette éblouissante fanfare, si riche de rythme et de coloris instrumental, ce fut un toile général. J'entends encore, dans une première loge que je pourrais désigner, un jeune homme, extrêmement élégant, lancer, à la fin de l'acte, cette phrase dédaigneuse d'une voix perçante qui passa par-dessus la moitié des fauteuils d'orchestre : « Je me demande si nous sommes à l'Opéra ou à la foire de Saint-Cloud. » Eh bien ! le public de 1838 ne put pas accepter la canne et le chapeau de l'argentier du Pape. L'ouvrage partit mal. Or, on peut affirmer que, neuf fois et demie sur dix, quand un ouvrage part mal, il est irrémédiablement perdu. Le public est un être essentiellement nerveux et impressionnable, qu'on ramène difficilement en arrière. Avant la fin du premier tableau — il y en avait quatre — le poème était condamné.
Qu'importe la musique? Si la pièce tombe, elle entraîne la partition. Bref, on acclame, on siffle. Ce sont des hurlements, des cris d'animaux, des bruits grotes-
ques... jusqu'à un ventriloque, paraît-il, qui donna une séance, au cours de la représentation. Duprez chantait sans conviction; ses camarades étaient démoralisés, sauf les deux femmes, Mmes Dorus-Gras et Stolz, vaillantes jusqu'au bout. A la fin de la représentation, le nom de Berlioz se perd dans un tumulte indescriptible. La bataille est perdue : on ne luttera plus que pour l'honneur.
A la seconde, le 12 septembre, peu de monde. A la troisième on a donné beaucoup de billets, la location étant faible. Le public écoute, applaudit avec enthousiasme. C'est l'enterrement de première classe. En vain, la majorité de la presse proteste contre cette abominable injustice. Sauf quelques adversaires, la grande majorité, abandonnant le livret médiocre, célèbre les mérites de cette musique chaleureuse, colorée, vibrante, de cet et orchestration puissante. Rien n'y fait. L'œuvre disparaît pour jamais dans le désastre, après une dernière représentation, sans cesse ajournée, qui n'eut lieu que l'année suivante.
Si, après trois quarts de siècle, ayant sous les yeux les récits contemporains et tous les documents récemment mis au jour, nous recherchons les causes de cette incroyable déroute, nous demeurons tout d'abord incertains, troublés. A première vue, le fait nous semble inexplicable. Nous sommes ensuite tentés de croire à une cabale victorieuse. Ce n'est qu'après une longue réflexion que nous renonçons à cette trop commode hypothèse. Les cas où une œuvre succombe sous le
poids d'un complot, ourdi d'avance, sont extrêmement rares. L'aventure de Tdnnhaùser à Paris est tout à fait exceptionnelle. Qu'il y ait, dans une salle de première, des éléments de discorde, des partis pris violents, et même des haines féroces, cela est de toute évidence. Mais ces malveillances éparses ne suffisent pas, quand tout marche à souhait, pour entraîner la ruine d'un ouvrage. Il faut que, par certains côtés, celui-ci prête le flanc à l'attaque et que la masse du public, parfaitement neutre, sinon indifférente, qui l'emporte de beaucoup sur les petites coalitions d'amis et d'adversaires, ait, tout à coup, l'impression que la pièce ne se défend pas et qu'il faut l'abandonner à son malheureux sort.
Or, si la musique de Beiivenuto est intéressante, originale, belle parfois, comparable et même supérieure à celle des ouvrages qui réussirent à la même époque, — ainsi que l'affirment bientôt les critiques étrangers, Liszt, en tête — il faut bien avouer que le poème est médiocre, et qu'on fit une grande faute en laissant dans le texte des longueurs fatigantes et certaines trivialités qui semblaient braver l'opinion d'un public quelque peu gourmé. Dès que parurent ces mots dangereux, les ennemis aux aguets risquèrent un sourire moqueur et bientôt un léger murmure de protestation, qui n'offusqua pas le public ennuyé. C'était le commencement de la déroute.
Les beautés de la musique pouvaient tout sauver encore, si l'interprétation avait été de premier ordre. Mais tandis que les deux femmes luttèrent vaillamment et
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firent leur devoir jusqu'au bout, il faut bien reconnaître que le protagoniste Duprez, le ténor fameux, fit défection sur le champ de bataille, trahit l'ouvrage et l'auteur. Je ne prétends pas que la trahison fut volontaire et calculée. J'ai la conviction toute contraire et je crois Duprez moins coupable. Certains faits indiscutables jettent d'ailleurs sur son attitude un jour complet et limitent l'étendue de sa responsabilité.
D'abord il étudia le rôle avec ennui et, vers la fin, avec dégoût, subissant, à son insu peut-être, l'influence des ennemis de Berlioz qui s'acharnaient à démolir l'ouvrage et à prédire un inévitable désastre. A la place de Duprez, mettez un Adolphe Nourrit et le résultat de la bataille eût été, sans doute, très différent. A quoi tiennent les destinées et le sort du pauvre compositeur !
Non content d'aller au feu sans entrain, avec la certitude démoralisante de l'échec final, Duprez avoue que des préoccupations de famille le rendirent particulièrement nerveux, — traduisons médiocre — au cours de ces malheureuses représentations. Nous avons le droit et le devoir de rejeter sur lui une partie des. responsabilités et de dire qu'il contribua grandement à la chute de Benvenuto .
Qui ne comprend qu'avec un poème maladroit et une interprétation insuffisante, le public, sollicité par les amis qui criaient au chef-d'œuvre et par les ennemis qui soulignaient habilement toutes les faiblesses, prit vite parti pour ces derniers ou, du moins, en vint à se désin-
téresser, à faire le silence? Or, le silence, en pareil cas, c'est la défaite.
Et maintenant il importe que nous nous demandions quelles furent les conséquences de ce désastre, au point de vue de l'avenir de Berlioz et de son œuvre. Elles furent considérables et modifièrent d'une façon définitive, absolue, l'orientation de son génie, la nature de son œuvre.
Berlioz est, avant tout, un musicien de tbéâtre. Symplioniste par nécessité, parce que les grandes scènes lui sont fermées, il fait éclater, en toute occasion, son tempérament de musicien dramatique. La Symphonie fantastique a, d'un bout à l'autre, quelque chose de théâtral. Dans Roméo et Juliette même, son œuvre la plus parfaite, comme musique pure, on sent continuellement la poussée d'une nature qui réclame la scène et souffre de s'en passer. En toute vérité, il n'est pas symphoniste. A ce point de vue, ses œuvres sont imparfaites et, parfois, d'une singulière inexpérience. En revanche, le génie dramatique se fait jour à chaque pas de la Damnation de Faust, depuis la scène de la Taverne, jusqu'à l'air de Marguerite, jusqu'au duo d'amour... Et que dire de la Course à l'abîme et de Y Invocation à la Nature, pages d'un tragique sublime ?
Supposons que Benvenuto ait réussi et que Berlioz, encouragé par un premier succès, se soit trouvé ensuite aux prises avec un bon poème, il aurait écrit, à coup sûr, un admirable chef-d'œuvre, que d'autres eussent suivi. Mais, repoussé du théâtre, il n'y revient que long-
temps après et avec des poèmes imparfaits. Ce n'est pas Béatrice et Benedict qui lui perrmttra de dépenser son ardeur enthousiaste et sa fougue passionnée. Le sujet des Troyens a, certes, de la grandeur. Mais le poème, écrit par le maître musicien, est loin d'être irréprochable. A côté de belles scènes, relevons un grave défaut : la monotonie. Aussi, malgré des pages d'une beauté sublime, l'ensemble parut-il quelque peu traînant, ou pour le moins austère. Les Troyens vinrent trop tôt ou trop tard... trop tôt pour le public, qui n'en saisit qu'imparfaitement la haute portée; trop tard pour Berlioz, qui ne pouvait plus leur donner une suite. C'est vraiment une douloureuse tragédie que celle de cet artiste, que le ciel avait fait naître pour de grandes choses et qui, par une terrible et inexplicable fatalité, ne put les réaliser qu'imparfaitement, en des œuvres qui ne donnent pas toute sa mesure, encore qu'elles suffisent à rendre son nom immortel.
Qui ne voit maintenant de quel poids l'échec de Benvemito Celiini a pesé sur la vie et sur l'avenir de Berlioz? Suivons-le à travers une carrière glorieuse, sans doute, mais qui semble vouée, jusqu'au dernier jour, à je ne sais* quoi de tragique.