ENÉE
Par une telle nuit, fou d'amour et de joie, Troïlus vint attendre au pied des murs de Troie La belle Cressida.
Abordant enfin l'étude du musicien et une analyse — nécessairement très succincte — de son œuvre, il importe que nous donnions, tout d'abord, une impression d'ensemble, une idée nette de son esthétique. Que l'ombre de Berlioz nous pardonne d'employer ce mot
qu'il avait en horreur, mais qui a pourtant l'avantage de rendre mieux qu'aucun autre l'idée qu'il exprime, de par son étymologie, aussi bien que d'après l'usage constant!
Pour comprendre l'auteur de Roméo et des Troyens, il ne faut pas perdre de vue ce que nous avons indiqué précédemment, ce que M. André Hallays a fait ressortir en termes si heureux, dans son introduction à l'ouvrage de Berlioz : Les Musiciens et la Musique, le dualisme fatal où il se débattait, les deux influences opposées, hostiles, qui tiraillaient en sens inverse son imagination hésitante et troublée. « J'ai mis au pillage Yirgile et Shakspeare, dit-il quelque part. Pas un seul jour, il ne se douta qu'il adorait deux divinités ennemies et que servir l'une c'était renier l'autre... Classique d'intelligence, classique d'éducation, classique jusqu'aux moelles, on le vit, un beau jour, cédant à l'entraînement général, se jeter à corps perdu dans l'idolâtrie shakspearienne. Shakspearien devint pour lui, comme pour tant d'hallucinés, le mot qui excuse toutes les folies. Shakspeariens les effets foudroyants, pour lesquels il décupla les sonorités de l'orchestre ; shakspearienne. l'obsession du colossal, du titanique; shakspearien , le mélange du trivial et du sublime dans la symphonie; shakspearien surtout, ce mépris des conventions qui tiennent à l'essence même de l'art, l'imprudente ambition d'amalgamer des sons, de la couleur et de la littérature. »
Par malheur, son maître, d'ailleurs si dévoué, Le Sueur,
qui fut pour lui un père, était l'homme le plus capable d'exercer sur un tel esprit une influence fâcheuse, Le Sueur qui, par une singularité, semble avoir été comme le prototype, ou plutôt l'ébauche, essayée par la nature, de celui qui, sous le nom d'Hector Berlioz, allait réaliser magnifiquement les conceptions entrevues, les rêves gigantesques à peine indiqués dans une œuvre informe.
Parler de l'esthétique de Berlioz, sans dire un mot des théories de Le Sueur, serait à la fois une ingratitude et une faute : le fils ne peut s'expliquer que par le père.
Le Sueur est l'inventeur incontesté de la musique à programme. Il va beaucoup plus loin : il la veut imitative. Le programme et la tendance à l'imitation jouent un rôle si important dans l'œuvre de Berlioz, on en retrouve l'influence si caractérisée chez Liszt, chez les musiciens russes et même dans les ouvrages d'un certain nombre de Français contemporains, qu'il est nécessaire de s'arrêter un instant à celui qui fut le créateur du genre, à Le Sueur, l'auteur des Bardes, musicien glorieux naguère, aujourd'hui complètement négligé.
Le programme? La musique imitative? Qu'est-ce à dire? Les classiques, Beethoven en tête, n'ont-ils pas, eux aussi, sacrifié à l'idole? la Symphonie pastorale ne répond-elle pas nettement à ces conditions?
On sait qu'il n'y a là qu'une apparence et que Beethoven se refuse à toute description matérielle. Le grand symphoniste s'en explique franchement, dans la notice
écrite de sa main : ce qu'il prétend c'est exprimer les sentiments de l'homme, c'est-à-dire ce qu'il a éprouvé à l'aspect de la nature.
Le Sueur procède tout autrement. Il affirme que l'objet de la musique c'est .de peindre. Donc, l'artiste doit mettre dans sa musique « le plus possible de poésie et de. peinture », car le but suprême c'est l'imitation. Vous voyez bien qu'il ne s'agit plus de nous rendre les sentiments de l'homme, mais directement le paysage, la beauté de la nature, l'horreur de la tempête et le reste. Aussi Le Sueur juge-t-il indispensable de mettre sous les yeux des auditeurs — j'allais dire des spectateurs — un programme détaillé, très explicatif de sa pensée. Compose-t-il un Oratorio de Noël? Il en donne un argument non pas musical, mais littéraire, le seul qui soit indispensable à ses yeux, et il publie une brochure intitulée Plan pour la messe de Noël.
Rien de plus curieux que ce commentaire. Malheureusement, son excessive longueur nous contraint à renvoyer le lecteur à l'ouvrage d'Octave Fouque, qu'on ne lira pas sans intérêt1. On admirera les naïvetés, les sottises auxquelles une conception fausse peut entraîner un esprit sensé. Faut-il, d'un mot, montrer l'abîme où l'on aboutit fatalement, en suivant cette voie périlleuse qu'est l'imitation de la nature matérielle, la description des phénomènes physiques? Rappelons le triomphe retentissant de la Tempête de Paul et Virginie, l'un des
1 Les Révolutionnaires de la Musique. Calmann Lé-vy, 1882.
opéras jadis réputés de Le Sueur — cette symphonie descriptive où le compositeur avait mis toute sa science du pittoresque, tout l'éclat de sa palette orchestrale. Eh bien ! Cette fameuse tempête ferait sourire le public d'aujourd'hui, tant elle apparaîtrait pauvre, mesquine, incolore, indigne du moindre écolier. Et Fouque a cent fois raison de conclure que « si la musique vieillit — comme toute chose, en somme! — la musique descriptive ne vieillit pas. Elle disparaît. C'est là son malheur, nous dirions volontiers son châtiment ».
A l'ambitieux programme de la Messe de Noël qu'on veuille bien maintenant comparer certaines élucubrations berlioziennes et l'on verra que celles-ci ne sont que la continuation des tendances de Le Sueur. Voyez l'argument fameux de la Symphonie fantastique : il semble avoir été dicté par le vieux maître à l'élève favori :