PREMIÈRE PARTIE
L'tPOQUE
Qu'un artiste, entraîné par la pasBion qui s'est emparée de tous ses conlemporains, traduise dans la langue qu'ils compi ennent, qui leur est familière, les sentiments qu'ils éprouvent comme lui, de son vivant il est sacré grand homme, la faveur accueille toutes ses productions, son génie n'est rebuté par aucune entrave et se développe en toute liberté. Si, au contraire, les moyens d'expression ne gont à la portée que de l'élite, si l'éducation du public n'est pas assez avancée pour que le maître puisse correspondre avec la foule, entrer en communication intellectuelle avec ses contemporains, quelque talent qu'il ait.
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la lutte lui sera pénible ; il ne sera compris que d'un petit nombre et devra se résigner k attendre qu'un revirement dans le goAt et dans la mode, qu'une initiation nouvelle, qu'une culture plus parfaite, rapprochent de son esprit les intelligences que ses témérités ont d'abord e&ayées. U y a un niveau qui s'établit, et ce n'est pas l'artiste qui fait le nivellement : il s'isole, au contraire, lorsqu'il prétend avoir raison des résistances et faire pénétrer sa conviction chez ceux que la prévention ou l'ignorance ont éloignés de lui.
Par ses audaces, par son génie novateur, Berlioz a commencé par froisser les préjugés d'une époque dont il croyait traduire les rêves, les aspirations, car il voulait qu'elle comprit sans effort la langue qu'il lui parlait, tandis qu'elle la bégayait encore. Pour tout dire aussi, il débutait de trop bonne heure ; il entreprenait de renouveler cette langue avant d'en avoir patiemment et docilement étudié la grammaire. U n'était pas devenu homme du métier : sa science et son expérience ne dépassaient pas alors la culture d'un simple apprenti, è. Tintelligence prompte et élevée, mais dépourvu de la pratique et de l'habileté professionnelles. 11 entrevoyait la vraie beauté musicale, il la sentait : mais il n'était pas encore le grand musicien qui se révéla dix ans plus tard. S'il fut attaqué, contesté, décrié dès ses débuts, il porta surtout la peine de la présomption avec laquelle il descendit dans l'arène sans avoir arrosé ses reins de l'huile des lutteurs, sans avoir exercé ses membres encore débiles, lorsqu'il avait à affronter les plus redoutables des athlètes de son temps. Lorsque Beethoven était à peine compris de ses contemporains, il fallait à ce jeune homme une extraordinaire ingénuité pour vouloir arracher k la contemplation de
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l'astre rossioien les fanatiques de la mélodie italienne et lea entraîner, avec lui seul pour guide, vers cette forêt vierge de la grande symphonie allemande, effrayante par sa majesté sévère autant que par son immensité sans bomea. Mais étant donnés la direction intellectuelle et l'enthousiasme littéraire auxquels il dut sa Tocation d'artiste, il était assurément impossible qu'il choisit une autre voie.
L'époque est curieuse k étudier : son influence sur la destinée de la musique française a été si considérable qu'on peut se demander quelle n'eût pas été l'autorité de Berlioz s'il eût réussi à comuniquer & la génération dont il faisait partie ce feu sacré dont il était animé, et si, à 8a voix, le public de 1830 se fût détourné de l'Italie poar reporter tous ses regards vers l'Allemagne. Si cela ne s'est pas fait, c'est assurément que cela ne pouvait pas se faire. De bonne foi, les dilettantes de 18Z0 à 1840 entrevoyaient la perfection de l'art musical dans Moïse, dans Guillaume Tell, dans la Muette, dans Robert, dans les Huguenots, dans la Juive, dans Norma, dans la Somnambule, dans les Puritains, dans Oietto, dans VElisire et dans Lucie. Incontestablement, les cantilënea auK accents si pénétrants, la profonde impression provoquée par cette mélodie italienne, chantée par d'incomparables virtuoses, avaient de quoi calmer la sensibilité inquiète, mélancolique, maladive, d'une époque qui ne correspondit qu'à une éducation musicale absolument inférieure, on pourrait dire même à un défaut total d'éducation artistique. L'engouement roseinien était à peu près fatal, et il allait falloir une longue série de luttes pour imposer Beethoven, et acclimater sur cette terre mal travaillée les puissantes floraisons de la grande symphonie allemande. La langue de RoBsini et la langue de Beethoven traduisaient avec la
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mâme puissance les sentiments d'une génération si tourmentée : la dernière n'était pas comprise; la première se parlait d'instinct, pour ainsi dire. Le drame lyrique de Gluck et de Spootini était oublié : la chaude mélodie italienne évoquait des vibrations bien plus retentissantes chez ces pauvres &mes troublées, ne trouvant à apaiser leur agitation intérieure que dans des esplosions d'enthousiasme ou des crises de larmes, et ne pouvant contenir leur émotion aux stances du tae, de Lamartine, traduites en langoureux adagios.
C'est précisément cette insuffisance de l'éducation musicale de la génération à laquelle appartient Berliot qn'il est essentiel de noter tout d'abord. Tourmentée par des aspirations aussi démesurées que celles qui on été déterminées dans la première partie de cet ouvrage en étudiant la maladie du siècle, il lui eût fallu un sens artistique bien cultivé et bien vif à la fois pour qu'eUe put trouver, comme Berlioz l'y convia le premier, la consolation et le remède à ses souffrances dans l'œuvre du profond génie de Beethoven, qui devait parler aux générations la langue nouvelle des temps nouveaux.
11 fout remonter jusqu'aux années de l'enfance de Berlioz pour imaginer tout d'abord quelle sorte de musique pouvait frapper ses oreilles lorsque son imagination, son instinct, si l'on veut, s'éveillait pour la première fois à l'audition de ce mélodieux langage, avant qu'il apprit quelles étaient la destination et les merveilles de cet art qu'on ignorait si complètement autour de lui.
Il est certain que, si quelque chose peut donner une idée de la musique, ce n'est pas celle qui se fait en province, et encore moins celle qu'on pouvait y entendre en 1810. On De connaissait guère le piano, et le clavecin n'é-
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tait pas commHn dans les premiërea années du EÎècle. La harpe, plus à la portée des familles bourgeoises, était surtout en honneur. La maison Brard en faisait un commerce considérable. La guitare était aussi très cultivée : le pianoforte n'avait pas encore reçu ses perfectionnements et le prix en était très élevé. H. Â. Ghampollion-Pigeac raconte, dans ses Chroniques dauphinoises, que le général de La Vallette en lit venir un à Grenoble : c'était le seul qui exi'st&t dans tout le département en 1808 et on le regardait comme un objet de curiosité.
Je pourrais citer, d'après le même auteur, des faits et des documents fort intéressants qui nous révéleraient la misérable situation du thé&tre municipal de Grenoble de 1803 k 1810 : à peine y donnait-on une fois par hasard ' une représentation musicale.
Du reste, Berlioï nous a prévenus : il lient les Dauphinois pour les plus innocents hommes du monde en tout ce qui touche h. l'art musical. Les progrès n'ont pas été notables en un demi-siècle.
Jusqu'à son anîvée à Paris, Berlioz reste donc à peu près étranger à tout mouvement artistique et ce n'est pas aux années de jeunesse qu'il faudra remonter pour rechercher les impressions musicales proprement dites. Aucun écho de la vie intellectuelle dans la capitale ne se rot fait entendre ; aucun contre-coup n'eût été transmis à ce petit bourg dauphinois perdu au fond de la province, alors même que Paris eût été le centre d'un mouvement de ce genre. Mais l'époque, malgré quelques illustres exceptions, était singulièrement stérile, et le clairon était le seul instrument qui donnât la réplique en ce temps-U au grondement perpétuel du canon dont la voix éclatait sur toute l'Europe comme le tonnerre.
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La musique était alors presque à l'état barbare. On trouve aux programmeB des concerts donnée k cette époque des œuvres de Pleyel, Jadin, Rigel, Casimir, Dominich, Cardon et autres illustres inconnus, et des fragments peu importants de Mozart ; ce sont pour la plupart des morceaux des Noeea, de la Clémence de Titut ou du Requiem. La symphonie en soi mineur apparaît pour la première fois à la date du 30 avril 1808, dans un concert donné & la salle Olympique par Habeneck atné. Quant à Beethoven, il est encore inconnu. Les grandes compositions symphoniques, l'Héroïque, la 4» et la 5" syniphoDies la Pastorale, Fîdelio, sont écrites seulement à cette date et à peine connues dans leur pays d'origine. Leur renommée franchira beaucoup plus tard la frontière. La première œuvre du maître entendue en France est la symphonie en ut mineur exécutée & la troisième séance de l'exercice des élèves du Conservatoire, le 33 février 1807. C'est le premier programme, dit M. Edouard Gregoir, dans les Gloires de If Opéra, sur lequel nous rencontrons le nom du grand symphoniste. Le même auteur nous apprend que l'on publia à Paris l'année suivante des sonates de Beethoven. C'étaient sans doute les premières seulement, celles qui sont écrites sous l'influence du style de Mozart. Le nom du grand maître était presque inconnu à la majorité du public. La notice de Cboron et Fayolle, dans le Dictionnaire historique des musiciens, publié en décembre 1810, mérite d'être citée : il n'est même pas question de ses symphonies ni de Fidelio.
B dii flls naturel de Ftédénei à Bonn, en 1711 (1). Il prit
(1) Dais iaeiacte : BeelhoT«a est né «n inO.
d'abord des leçons de musique de NeefeeDsuite d'AUuMhUberfer. A oDze ans, il jouai! déjà le clavecin tempéra de Sdbutien B«eh. 11 fit paraître alert à Hanheim et à Spjre neaf rariatioDS d'une marche,' trois sonates pour le elavecin et quelque» chautont. Depuis, il a publié un frand nombre de sonates pour le piano et plusieurs cBUTres de trios, de quatuors et de quintettes ponr le TJoloa. Parmi les osuvres qu'il a écrites pour la vocale on ei!e surtout, avec éloge, une scène et air à grand orcheslre et piano. Ah perfide tpergiuto. V. le catalogue de Cb. Zubhner. H. Bee* tboven est regardé comme un des plus habiles eompositeura de
Dans les programmes ordinaires des concerts donnés & Paris de 1800 à 1810, on remarque surtout des pièces de Paieiello, Pergolèse, Cimarosa, Paër, Simon Mayer, des ai[^ d'Aadreozzi, de Nazzolioi, d'Anfossi, et très souvent des symphonies d'Haydn. Quant au goût du public, !a mention suÎTante va nou9 éclairer complètement.
13 septembre. Tbéàtre-Oljm pique. Ou y enlead 1. GamerinK un jeune bomme qui a le talent de siffler avec une rare perfection et d'imiter successivement les sous les plus purs de la flQte et les plus éclatants du flageolet. Il obtient un auccè» eitraordl-
C'est dans un des ouvrages de Berlioz qu'on peut lire le bizarre programme de la musique de l'Empereur au •> Grand concert français et italien > du lundi 9 février 1807 ;
Ouverture des Deux Jumeatue, de Guillelmi {lit),
1* Air de Roméo et Juliette, de Ziugarelli, par M-* Duret*