L'HOMME PHYSIQUE
Nous avons observé ou reconstitué un milieu ot un moment: ce n'est que le cadre du tableau. C'est seulement le cercle au centre duquel se meut, avec ses facultés originales, avec son instinct naturel, l'enfant, encore inconscient de la vie, qui sera dans quelques années, étant données l'éducation et l'affinité du caractère avec certaines aspirations qui sont dans l'air, pour ainsi dire, un apprenti artiste, avant d'arriver par l'effort à être grand artiste.
Nous verrons, que la famille, peu portée à la rêverie et étrangère au mouvement romantique de l'époque — du reste nous no sommes encore qu'en 1815 — va chercher à pousser le jeune homme vers la carrière paternelle. Berlioz était-il destiné à devenir médecin ? L'étude de son tempérament va nous montrer qu'il n'est porté ni à la patience d'investigation qu'exige la culture scientifiquo, ni à la pratique sédentaire d'un état, libéral ou autre, ni apte aux travaux savants, ni satisfait par le spectacle de la vie bourgeoise et par le calme plat de l'existence provinciale.
Voyons tout d'abord la physionomie. Telle que nous la retracent les portraits qui datent des dernières années de sa vie, nous y retrouverions difficilement le Berlioz des premières années. Ici, les yeux sont cernés, les lèvres maigres tirées aux coins de la bouche, les rides du visage marquées. Le portrait fait à Londres en 1848, et reproduit au frontis-
picc da livre de M. Adolphe Jullien, nous donne un autre Berlioz, plus vivant, plus énergique, moins funèbre. J'en trouve un plus conforme au type primitif dans une lithographie qui fig-urait en tête de l'édition du Voyof/c musical de 1814. De longues boucles encadrent le front et vont retomber sur les joues après de capricieuses courbes et descendre jusqu'au col de la chemise : un léger collier de barbe encadre le masque; l'œil est vif, hardi, clair, la bouche prête à parler. Assurément les traits ne sont pas d'une ressemblance parfaite, cela se devine : mais le personnage est plus animé que dans les portraits postérieurs. Berlioz, la main ramenée sur la poitrine, tient le bâton de mesure : une longue cravate à replis impénétrables descend jusqu'aux profondeurs d'un gilet tragique, comme dit M. ïaino ; la redingote à la mode du temps, avec son ample collet et ses vastes parements, complète le personnage. Le voici d'ailleurs peint à la plume par M. Legouvé, tel que le spirituel académicien le vit pour la première fois, en 1833, à une des représentations du Théâtre-Italien, qu'il venait de troubler par une réclamation contre les licences des instrumentistes : « Je m'étais retourné et je vois à mes côtés un jeune homme tout tremblant de colère, les mains crispées, les yeux étincelants, et une coiffure ! . . . une coiffure!... Non, un immense parapluie de cheveux qui surplombait en auvent mobile au-dessus d'un bec d'oiseau de proie ! C'était à la fois comique et diabolique. »
Cela nous rappelle les exclamations joyeuses qui accueillaient Berlioz à son entrée dans la salle à manger de la Villa Médicis : « Oh ! Berlioz ! oh ! cette tête ! oh ! ces cheveux ! oh ! ce nez ! Mille dieux! quel toupet ! (') »
Tel nous le peint Ernest Reyer à vingt huit ans, avec ses longs cheveux roux et son nez d'aigle (-). — « Blond ardent, » me dit-il, lorsque je lui signalai les contradictions dos biographies sur ce chapitre. — Malheureusement je suis forcé do déclarer que la couleur des cheveux sur laquelle les historiens de l'avenir disputeront probablement avec de nouveaux
(1) Mc))ioires, p. 118.
(2) Vo/c'.s lie .Vusiriuc. j). :J28.
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textes à l'appui, dciiieure sujette à contestation. Les Côtois m'ont assuré que Berlioz était blond : comme la nuance disparut avec ràg'o et que les cheveux grisonnèrent de bonne heure, je ne puis invoquer le souvenir de ceux qui l'ont connu dans les dernières années. Je crois cependant que les Côtois ont raison, si le mot d'une lettre écrite à Bulow en 1858 peut être cité pour clore le débat : « Jai été blond, dit Berlioz, et je ne suis pas doux (') ».
Je passe sur ce certificat de dureté que se décerne Berlioz, en constatant seulement qu'il ne se reconnaissait pas une aménité parfaite : mais ce témoignage n'est pas aussi décisif qu'il semble. Je lis en effet dans son récit de la distribution des prix à l'Institut qu'il apparut « le front enfoui sous une forêt de longs cheveux roiix(-) ». M. Bernard tient pour cette teinte et nous le présente à peu près comme l'a fait M. Reyer, « maigre, anguleux, les cheveux roux et ébouriffes f) ». J'aurais cru avoir le dernier mot en consultant l'admirable portrait peint par Courbet en 1850, qui aurait conclu en faveur des biographes ou qui eût tranché la difficulté résultant de la double affirmation de Berlioz. Malheureusement pour l'historien, cette fois Berlioz n'est ni blond ni roux, il est parfaitement brun ! Décidément le mystère demeurerait impénétrable, si nous ne considérions l'expression « blond ardent » comme l'euphémisme équivalent au mot roux.
Je me borne, pour conclure, à citer le portrait de Berlioz tracé par la main de son ami J. d'Ortigue en 1833 : « Berlioz est d'une taille moyenne, mais bien proportionnée. Cependant, à le voir assis, et sans doute à cause du caractère mâle de sa figure, on lé croirait beaucoup plus grand. Les traits de son visage sont beaux et bien marqués ; un nez aquiliu, une bouche fine et petite, le menton saillant, des yeux enfoncés et perçants, qui parfois se couvrent d'un voile de mélancolie et de langueur ; une longue chevelure blonde et ondoyante
(1) C.orrc-^pondance incililt', p. '■^Ô'S.
('■i) Mémoires, p. 107. Ce récit avait paru d'abord dans la Gir.ctlc iitustcalc
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(oj .\oticc 6ur Doiio'.. p. il.
ombrage un front déjà sillonné de rides et sur lequel se peignent les passions orageuses qui ont tourmenté son à me depuis son enfance. Sa conversation est inégale, brusque, brisée, emportée, quelquefois expansive, plus souvent retenue et rude, toujours digne et loyale, et, selon le ton qu'elle a pris, faisant naître dans celui qui l'écoute une vive curiosité ou un sentiment d'intérêt et do tendre c(Midoscendance (') ».
Pour compléter ce portrait de riiomme physique, j'ajouterai seulement que le corps est bien proportionné, la taille svelte, la stature plutôt au-dessus de la moyenne. Voikà pour la pliysiononiie générale du jeune homme, car il faudrait nous garder de nous représenter le Berlioz de vingt à trente ans avec l'aspect que ikjlis lui avons vu dans sa vieillesse, accablé par la maladie et aljîmé par les souffrances physiques et morales.
Ce qui est à noter, c'est ce besoin de mouvement qui excitait son agilité dans les premières années : il ne cessa jamais de céder à ces tentations de longues promenades et d'excursions à perdre haleine par vaux et par monts. « Je suis comme les chèvres (-), écrit-il, incapable de résister à mon humeur grimpante. » Dès son arrivée à Marseille, sa première distraction est de parcourir les rochers voisins de Notre-Damcde-la-Garde, « genre d'occupation, dit-il, pour lequel j'ai toujours eu un goût particulier (') ». Aussi que de courses et d'excursions durant toute sa vie! On écrirait un volume pour en faire le r(icit.
Un jour, il apprend à Ferrand que, pour calmer ses chagrins d'amour, il est allé depuis chez lui à la course jusqu'à Villeneuve-Saint-Georges, à quatre lieues de Paris. « Je n'en suis pas mort (') », croit-il devoir ajouter. Il y avait en effet de quoi ébranler une constitution qui eût été moins robuste et moins assouplie à ces tours de force. Nous lisons dans les
(1) Le Balcon de l'opéra. Rcnducl, 18o3, 1 vul. iii-lS, p, oti.
(2) Mémoires, p. 1*1.
(3) Ihid., p. 113.
(4) Lettres intimes, p. '-^U,
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Méinolre.s le récit des vagabondages déraisonnables 'à l'aide desquels il « fatigue son corps » durant cette période d'exaltatioii sentimentale, pour retrouver le sommeil qu'il a perdu ('). Eu Italie, c'est le spleen qui lui délie de nouveau les jambes et qui lui suggère l'idée des excursions les plus fantaisistes : il se livre à son penchant pour les explorations aventureuses (-). Le voiLà parcourant toute la campagne romaine : rien ne lui plait tant, dit-il à Hiller, que cette vie errante dans les bois et les rochers (') ; naturellement il a bientôt visité tous les sites accessibles et il s'empresse, à l;i première occasion favoral)le, de partir pour Xaples ; mais il ne manque pas de céder à la tentation d'en revenir à pied jusqu'à Rome. Un beau jour, il a les pieds en sang; puis, à Alatri, il faut quitter la route et suivre des lits de torrent, enjamber à grand peine des quartiers de roches énormes; enlln, il lui prend une idée vraiment ingénieuse et, de Subiaeo à Tivoli, le voilà qui s'élance à fond de train, s'étant défié lui-même de faire cet énorme trajet en courant tout d'une traite : il boite en arrivant, et s'étonne de n'être pas mort d'une rupture d'anévrisme. « Il faut croire que j'ai le cœur dur, ajoute-t-il (')• » A Nice, en 1844, il va recommencer ses explorations des rochers de la côte ("') qui lui rappellent les souvenirs de son expédition de 183L Et que d'excursions à rendre des points à un touriste de profession, dans les falaises de Saint-Yalery ('% dans les-montagnes du Harz("), aux environs de Bade O et de Plombières (")• En 1864, il retrouve ses jambes de douze ans pour escalader les rochers à la découverte de la maisonnette blanche d'Estelle juchée dans la montagne, au-dessous des majestueuses roches du
(1) Mémoires, p. OG.