LA FAMILLE BERLIOZ
J'aimerais présenter ici, en une sorte de tableau généalogique, la lignée ascendante d'Hector Berlioz. Cet esprit si fin, ce génie si original, ce tempérament si ardent, ne sont pas seulement l'effet d'une nature exceptionnellement douée. C'est l'effort de plusieurs générations qui accumule en lui cette puissance dévie et d'intelligence; sous l'action d'un climat plus favorable au développement de la sève, c'est une végétation nouvelle qui fleurira sur la vieille tige
dauphinoise, au moment où la terre vient d'ôtro remuée jusque dans ses couches Ic^s phis profondes. La vue de l'homme, d'abord inquiet, sous le coup de l'ëblouissement, puis emporté par l'irrésistible impulsion de l'esprit nouveau, va s'élever jusqu'aux sphères les plus hautes de la pensée et dépasser l'horizon qu'elle avait peine à embrasser jusque-là. Si c'est l'art qui sollicite toute cette force intellectuf^lle, on peut juger de l'énergie vitale qu'a concentrée le travail latent, inconscient de ces générations antérieures, soumises à la dure discipline d'un régime qui comprimait les besoins d'expansion et refoulait les aspirations de l'homme on dressant autour de lui les barrières, en le contraignant à la tcàche matérielle, le devoir étant inéluctable et l'espoir do la délivrance un rêve désolant.
Cette force de vie amassée par le passé et attirée par ce renouveau du monde moderne, est remarquable chez l'homme de notre siècle. Aussi, sans vouloir reconstituer pour Berlioz un arbre généalogique et lui créer une lignée héraldique, je n'ai pas cru devoir me dispenser de faire quelques recherches sur sa famille. J'ai pu m'assurer que les Berlioz étaient de purs Dauphinois. La déclinaison, de désinence latine très marquée, pouvait laisser supposer une origine étrangère. Un de mes confrères m'affirmait avoir lu à Naples deux fois le nom de Berlioz sur des enseignes : on me déclarait, d'autre part, que le nom était espagnol, quant à la structure.
On peut rapprocher cette indication, si l'on veut, du fait de l'établissement d'une importante colonie de réfugiés napolitains à Grenoble, mentionné par M. Champollion-Figeac ('), ou de celui que cite Clerc Jacquier, concernant le séjour de nombreuses bandes de mercenaires italiens en Dauphiné au seizième siècle (-) : mais il ne s'agit ici que d'hypothèses sans intérêt, et je me borne à les indiquer en passant, par respect pour l'opinion contraire et sans aucun désir de discuter ce point.
Je tiens en effet pour certain, que le suffixe oz est abso-
(1) Chroniques dnjtpliinoises, t. II, p. 93, '.)G.
(2) La Côte Saint André ancienne et moderne, p. 58.
l'homme 93
lumeut dauphinois; son caractère exclusivement local me parait bien démontré par l'étude de noms patronymiques et la simple lecture d'une carte de la région où les dénominations topographiques sont plus complètement démontratives. J'y relève les noms suivants: Craponoz, Méaroz, Siévoz, Oz (Grenoble), Optevoz, (La-Tour-du-Piii), Diémoz, Chavanoz, Vernioz (Vienne), Culoz (Ain), Marlioz, Semnoz, Servoz, Saint-Jorioz (Haute-Savoie) .
Le radical BerV semble indiquer une origine germanique qui serait très admissible si l'on considère les vicissitudes de l'histoire ancienne du Dauphiné, oîi l'on trouve les Burgondes établis au début de l'époque féodale. Ce qu'il y a de plus notable, c'est que ce radical est la seule partie du mot qui soit articulée dans la prononciation ordinaire du nom de Berlioz, Dans le Graisivaudan, aux environs de Grenoble, à Valence même, on ne dit pas Ber-lioz ; on élide la finale et l'on dit BerV.
Ceci, du reste, est peu important. A mes yeux, ce qui atteste l'origine eutièrement dauphinoise des Berlioz, c'est la mention au nobiliaire du Dauphiné de l'ancienne famille seigneuriale de ce nom, éteinte au milieu du seizième siècle dans la ligne directe, mais qui se rattache sûrement aux Berlioz de Grenoble, de Lj^on et de la Côte. Je lis à l'article Berlioz (les Ambrois, le Clous), la- mention suivante :
« Très ancienne fam.ille du Graisivaudan alliée à celle de Gommiers. »
Je vois parmi les personnages notables un Aymar Berlioz, qui accompagna en 1309 l'empereur Albert en Italie; un Eustache Berlioz (1:^90), père de Jean Berlioz, qui suivit Humbert II aux croisades en 1346 ; un autre Eustache Berlioz chevalier chcàtelain de Morestel en 1365 ; Jean Berlioz chevalier de Malte en 1409. La notice nous apprend que la famille s'est éteinte au milieu du seizième siècle par Gasparde, dame de Bontière, veuve de Guigues Guifîrey et héritière de son fils Bonaventure, laquelle passa vente le 13 juin 1560 de la moitié de la veherie de Moirans à Jacques de Barond.
Ainsi Moirans nous ramène directement à la Côte Saint- André, et sans nous arrêter à rechercher le lien qui peut
exister entre rancienne famille seigneuriale et les Berlioz cotois, nous pouvons dire presque à coup sûr que ceux-ci en descendent ou du moins s'y rattachent.
Le nom est d'ailleurs assez répandu : en 1807, au mariage d'une de ses nièces, Berlioz écrivait aux Massart : « Nous étions vingt-deux gens de ia noce venus de tous les coins de la famille, de Grenoble, de ïournon, de Saint-Geoirs, etc. » En cherchant bien, vous en trouveriez d'autres encore, à peu près partout : « Notre grand-cousin de Toulouse est mort, » dit-il à son fils Louis en 1862. Dans les Mémoires, il est question des autres cousins, habitant Grenoble et ayant leur propriété à ]\lurianetto, près de Meylan ('). Il y a, dans les Lettres intimes et la Correspondance inédite le cousin Auguste, de Lyon, ami plutôt que parent, toujours prêt à obliger Berlioz (-). Encore un autre cousin directeur de la manufacture de glaces de Montlucon, au mariage duquel il assiste en 18GG f). C'est un nom qu'on trouve souvent sur la liste des consuls et des syndics de Grenoble. En 1803, un François Berlioz fit partie du conseil municipal ; en 1810, il fut élu membre de la chambre de commerce (*). En 1815, un autre Berlioz fut sous-préfet de Valence; je trouve encore un Berlioz aujourd'hui parmi les professeurs du lycée de Grenoble (').
Les registres de l'état civil de la Côte, conservés aux archives de la mairie, nous donnent la généalogie complète de la famille Berlioz jusqu'au commencement du dix-huitième siècle. L'acte de naissance du père de Berlioz, en date du 9 juin 1776, nous apprend qu'il eut pour parrain et marraine sou grand-père Joseph Berlioz et la dame Catherine Julie Berlioz. 11 était le second fils d'un conseiller à la Chambre des comptes, qui, lors de la naissance de l'enfant, était seulement avocat en Parlement de Dauphiné, habitant la paroisse Saint-Hugues à Grenoble; son mariage avec Espé-
(1) Mémoires, p. 439.
(2) Lettres intimes, p. 43.
(3) Correspondance inédite, p. 331.
(4) Champollion-Figcac. (Chroniques dauphinoises, t. l, p. l'J8, 211.
(5) Almanacii national. IHIO, 18.S1.
rance Robert, sa cousine germaine, avait été célébré à la Côte le 16 février 1773, en présence de toute la famille. Les conjoints, parents au quatrième degré, avaient obtenu les dispenses prescrites. Six Berlioz signèrent au contrat, y compris le curé Claude Berlioz, qui dressa l'acte, où il est qualifié « oncle du côté maternel à l'épouse ». Le marié, âgé de 25 ans et deux mois, est déclaré « natif de cette paroisse, » fils de Joseph Berlioz et de Catherine Valet. 11 était donc né à la Côte en 1747; il me semble inutile de remonter plus haut, jusqu'au Berlioz que nous trouvons en 1682 fermier du prieuré de la Côte. L'abbé Clerc Jacquier nous apprend quelles étaient à cette époque les obligations des Berlioz de la Côte envers le prieuré, et l'on peut en conclure que leurs revenus étaient déjà considérables. Le fermier avait à payer les prébendes de huit chanoines, qui recevaient chacun 120 livres en argent, huit setiers de froment, et neuf charges de vin (')■. Ce n'est pas pour plaindre les chanoines, que je cite le fait ; mais avec des redevances pareilles, les lourdes exactions des intendants et les innombrables charges imposées par le régime fiscal de l'époque, il est permis de supposer que le Berlioz de 1682 pouvait jouir d'une certaine aisance pour n'être pas réduit à s'expatrier.
Quant au curé Claude Berlioz, sa nomination datait de 1768 et l'indication de sa parenté avec la grand-mère d'Hector Berlioz nous apprend principalement que la famille comptait de nombreuses branches collatérales.
Le docteur Louis Berlioz (') était un homme de valeu^-, d'une nature vraiment supérieure. Les Mémoires nous parlent de quelques uns de ses travaux sur des questions techniques : le plus important était un mémoire sur les maladies chroniques, qui avait été couronné dans un concours ouvert en 1810 par la Société de médecine de Montpellier, une des plus importantes de l'époque. Lorsqu'on lui parlait des emprunts indélicats faits par des confrères à ses travaux, il s'étonnait,
(1) La Côte Saint-André ancienne et moderne, p. 151.
(2) Il est qualifié « officier de santé jj dans l'acte de naissance de son fils dressé en 1803.
sans s'indigner : « Qu'importi^ , disait -il, si la vérité triomphe ^ (') »
Un extrait du premier Mémoire, donné par Clerc Jacquier, nous montre quelle était la sérénité de pensée de ce savant : « Les applaudissements sont reçus avec la satisfaction que tout homme de bien doit éprouver en acquérant la certitude d'avoir servi Thumanité, Quant à la critique, il ne peut en éprouver d'autre chagrin que de se voir convaincu d'avoir perdu son temps et de l'avoir l'ait perdre aux autres. »
L'autre citation n'est pas moins intéressante : « Tous les secours de la diététique médicale échoueront contre les désordres produits par les passions dans l'économie' animale si la morale n'apprend à l'homme h se rendre maitre de son àme (^). » C'est d'un véritable philosophe. Il était, en effet, libre penseur, sans aucun préjugé social, politique ou religieux. Son fils devait mettre cette indifférence générale à de dures épreuves ; mais la sjaupathie restait profonde entre eux. « Nous avions, dit Berlioz, tant de conformité d'idées sur beaucoup de questions dont le simple examen électrise l'intelligence de certains hommes! Son esprit avait des tendances si hautes ! Il était si plein de sensibilité, d'une bonté, d'une bienfaisance si parfaite et si naturelle! C) »
Ce fut sans doute sur les instances de la mère que le docteur mit son fils au petit séminaire de la Cote pour commencer le latin; il prit cependant une part plus importante à son éducation. La sollicitude de M. Berlioz était des plus touchantes. Un jour où l'élève, tremblant d'émotion li la lecture d'un passage de VEnêïde, balbutie et ne peut achever, le père feint de ne point remarquer son trouble, et, pour ne point le prolonger, forme le livre et se lève en disant : « Assez, mon enfant, je suis fatigué (^) ». Ts'est-ce point d'une bonté et d'une délicatesse de cœur vraiment dignes d'admiration ?
Cette époque est précisément celle de ses travaux les plus
(1) Mémoires, p. 7.
(2) La Côte Saint-André ancienne cl moderne, p. 2U4. (:j) Mémoires, p. 434.
(4) Ibid., ]). 10.
l'homme ut
importants, qui ne l'empêchaient pas de surveiller les études de son fils, do lui apprendre la flûte et le flageolet, de donner toute son attention au développement de cette ardente et vive intelligence, si proinptemeut éveillée. L'abbé Clerc Jacquier, qui l'appelle un « savant digne du grand siècle », nous apprend qu'il se livrait alors à une série d'importantes et patientes observations sur les constitutions atmosphériques (^t leur influence sur la production des différents états pathologiques; ses recherches se poursuivirent durant six années, de 1810 à 1815 ('). En 181G, il publiait le traité sur l'acupuncture dont a parlé son fils (-). Ce n'était qu'une partie de ses travaux, car l'abbé Jacquier nous parle d'études inédites du docteur sur l'emploi de l'eau froide comme traitement. « Elles prouvent, dit-il, que le génie de notre docteur devança quelquefois son époque, car trente ans après qu'il eut obtenu lui-même de remarquables succès par ce moyen, Xhydrothèropic fut érigée en système et le modeste M. Berlioz ne songea même pas à revendiquer ses titres à la postérité C^). » 11 pratiquait des opérations chirurgicales tellement hardies qu'elles avaient été réputées jusque là inexécutables : si j'en crois quelques récits, elles ne furent pas toutes heureuses ; mais il ne me paraît guère que les critiques de ses concitoyens, même fondées, aient une valeur scientifique suffisante.
Que de jolies pages à extraire des Mémoires, en rapprochant la tête blonde de l'enfant de cette sympahtique figure du docteur ! Ces leçons de musique (''), ces promenades à Meylan, où Berlioz, assis sous un hêtre, au pied du Saint- Eynard, joue à son père la musette de Nina sur son flageolet rustique (•), ces scènes intimes qui nous font voir dans le même tableau la famille, mêlant ses impressions, ses sentiments, et cette figure rose qui attire tous les sourires et concentre tous les espoirs ! La vie du fils doit nous reporter
(L) Lu, Cûlc Sahit-Andrc ancienne et moderne, p. 2'J3.
(2) Mémoires, p. 7.
(3) La Côte Saint-André, p. î^tiô.
(-1) Mémoires, p. 13. .
(ô) Ibid.. p. 438.
à celle de cet excellent homme, aux soins duquel il dut ses joies d'enfant et ses premières ébauches d'idées sur le monde et sur la science. Ses occupations savantes, son métier de praticien, ses fonctions officielles même, car sa notoriété lui valut, en 1817, sa nomination à la mairie de la Côte ('), sont moins ce qui nous intéresse que ces récits des Mémoires où Berlioz raconte, en termes émus, ce que fut pour lui cet ami auquel il devait la vie de l'esprit autant que celle du corps.
Berlioz ne peut se plaindre d'avoir vu sa vocation contrariée, car c'est avec une exemplaire longanimité que son père le laisse se livrer en paix à sa passion pour la musique : s'il le décide à se préparer, sous sa direction, aux études médicales, c'est à l'aide d'une habile transaction, en lui promettant « une flûte avec toutes les clefs nouvelles (-) ».
Après quelques discussions, Berlioz finit par s'engager à suivre les cours de la Faculté et son père consent à le laisser partir pour Paris ; mais bien que le serment ait été aussitôt oublié, ce n'est qu'au bout de trois ans, et à la suite de tentatives malheureuses pour débuter dans la carrière de compositeur, que le père se fâche tout h fait, et supprime décidément la pension de son fils. C'est l'intervention de Lesueur, plaidant la cause de son élève à l'aide d'arguments religieux, qui le fait sortir de son calme : sa réponse est brusque et roide et commence ainsi : « Je suis un incrédule, monsieur (•^) » .
C'était moins pour plaider sa cause, comme il le prétend, que pour revoir sa famille, après trois années de séparation, que Berlioz revint en 1825, car la résistance n'était pas si rigoureuse qu'il a voulu le dire. En 1828, quand il fit un nouveau voyage à la Côte, la concorde était parfaite entre les parents et le jeune indiscipliné. « Vous commencez donc cà prendre un peu de confiance en moi ! Puissè-je la justifier,
(1) Recherches historiques sur la Côte Saint-Andrc, p. 125. — Cette mention a été supprime'e dans la deuxième édition. La dure'e de ces fonctions fut courte, car, au mois de novembre, le docteur cédait l'écharpc municipale à Charbonel, le père du jeune étudiant avec lequel Berlioz s'associa en 1820.
(2) Mémoires, p. H.
(3) Ibid.. p. 84.
écrivait Berlioz en 1830 ! C'est la première fois que vous m'écrivez sur ce ton, et mille fois je vous en remercie! C'est un si grand bonheur de pouvoir faire honneur et plaisir à ceux qui nous sont chers (')• » Ce n'est qu'à la fin de 1830 que la réunion définitive a lieu : cette fois Berlioz a conquis le prix. Mais que de luttes encore, lorsque, à son retour d'Italie, il lui faudra en venir aux sommations respectueuses pour se marier avec Henriette Smithson !
La naissance d'un fils dissipa tous les nuages (-). Les quinze dernières années du vieillard, malgré la mort de la mère de Berlioz, en 1838,' furent relativement heureuses. Louis ne fut présenté à son grand-père qu'en 1847 ('^) ; il avait alors treize ans. Ce fut une heure charmante, la dernière joie du docteur, alors dans sa soixante-douzième année, déjà bien attristé, bien affaibli par l'âge et la maladie. Berlioz lui racontait sa réception à la frontière russe, lors de son récent voyage, par le maître de poste, M. Nernst, qui, l'entendant décliner son nom, s'était écrié : « Rien que ça! (^) » En dépit de toute sa philosophie il ne songeait pas à dissimuler l'orgueil naïf que lui causait cette preuve originale de la célébrité de son fils. Cette dernière entrevue fut courte : « Je n'ai que huit jours à donner à mon père f) », lit-on dans une lettre à Ferrand. Berlioz était obligé de gagner Londres où l'appelait un engagement avec Jullien. Le docteur vivait encore lorsque Berlioz nous retraçait son portrait dans le premier chapitre des Mémoires, nous le peignant comme un homme charitable, bienfaiteur des pauvres et des paysans. Depuis longtemps il a cessé d'exercer, ses forces l'ont abandonné : la lecture et la méditation occupent sa vie. Une incurable maladie de l'estomac, à laquelle il a failli plusieurs fois succomber, attriste ses derniers jours.
(1) Correspondance inédite, 2^ éd. Appendice p. 3G0. La date de cette lettre est le 10 mai 1830, et non 1828, comme le suppose l'éditeur. Berlioz y fait allusion à son troisième concert, qu'il doit donner aux Nouveautés, pour faire entendre la Symphonie fantastique, à la fin du même mois.
(2) Lettres intimes, p. 72.
(3) Mémoires, p. 426.
(-i) Ibid., p. 403.
(5) Lettres intimes, p. 1U5.
Il 110 mange presque pas et se soutient par un remède violent, l'opium. Quelques années auparavant, découragé par des soutïrances atroces, il a dû en prendre trente-deux grains à la fois. Cette médication effroyable le ranima ; mais il avoua à son fils que « ce n'était pas pour se guérir » qu'il y avait eu recours (').
Un de ses plus vifs désirs était d'entendre le Hcquieni. « Oui, je voudrais entendre ce terrible Dics ii-œ dont on m'a tant parlé, après quoi je dirais volontiers avec Siméon : aune dimittis (-). » Ce fut son plus douloureux chagrin de mourir sans avoir entendu le moindre fragment des ouvrages de son fils. Berlioz n'était pas pianiste ; ses sœurs étaient malheureusement peu musiciennes et pas un seul ouvrage important n'était gravé en partition réduite pour le piano que les amateurs de la Cote eussent pu déchiffrer en présence de la famille.
C'était, dit l'abbé Clerc Jacquier, un homme indépendant, désintéressé, bon, bienveillant, dévoué, infatigable au travail Q). J'ai vu beaucoup de ses compatriotes, qui l'ont personnellement connu et qui confirmaient le portrait qu'en retrace M. Daniel Bernard dans sa notice. « Un homme mélancolique, chercheur, triste d'aspecf, doux et bon : il se plaisait dans la solitude, et partageait sa vie er.tre l'étude et la surveillance de ses domaines (''). » Durant ses dernièi'os années, m'a-t-on raconté ta la Côte, il calculait méticuleusement la nourriture qu'il devait prendre pour ne pas renouveler ses douleurs gastriques, et pesait le pain qu'il ne mangeait que par rations. Son occupation favorite était la surveillance de son domaine du Chuzeau, dans un dos faubourgs de la Côte. 11 avait entrepris d'y créer un établissement agricole et avait fait faire à grands frais des constructions. On le voyait chaque jour assis au milieu des ouvriers, enveloppé dans une longue houppelande fourrée, s'entretenant familièrement avec les terrassiers et les maçons qui
(!) Mcnioires, p. S.
(2) Ibid., p. 4:Ji.
{•ij La Côte Saint- André ancienne et mode, ne. p. 2'Jli.
(4) Notice !<nr Iierllo:, p. 7.
i/iiOMMii; loi
lo vénéraient d'autant plus qu'il leur donnait par ses manies inoffensives des ressources de travail inattendues.
11 abusait de l'opium, comme nous l'avons vu ; il en prit jusqu'à la dernière heure, ce qui dut contribuer à aggraver les crises violentes do la fin ('). 11 venait de préparer un dernier travail sur l'emploi de ce terrible médicament (-) ; il no put l'achever. Ses dernières pensées furent pour son fils, qui ne fut pas prévenu, n'ayant pas annoncé à ses sœurs son retour de Londres (*). Il demanda un jour des nouvelles de ce dernier et de son petit-fils Louis. Une autre fois, au milieu d'une terrible agonie de six jours on lui montra le portrait de son fils : il le nomma, et vite, vite, voulut du papier, une plume : « Bien, dit-il, tout-à-1 'heure, j'écrirai ». Peu après, il perdit connaissance, et mourut sans l'avoir recouvrée ('). Ce fut un jour de deuil pour la Côte, dit Clerc Jacquier ; la cité tout entière suivit son convoi. Ces témoignages de douleur, lo souvenir qui s"est conservé jusqu'à ce jour de cet homme si simple, si bon, et si digne d'une renommée plus retentissante, commandent le respect pour cet humble médecin de campagne, qui eût peut-être été oublié à jamais sans l'immortalité donnée à son nom par son glorieux fils.
La mère de Berlioz, Marie-Antoinette-Joséphine Marmion, ne nous apparaît que d'après quelques traits vagues jetés ça et là dans les Mémoires ; ceux qui l'ont connue me l'ont dépeinte comme une femme des plus sympathiques. Au physique elle était de haute taille, belle et distinguée, très fraîche de teint. Elle se plaignait souvent de sa santé ; M. Berlioz, qui ne s'en inquiétait pas, avec une si belle apparence, la plaisantait quelquefois, mais ne la soignait pas comme s'il se fût agi d'une affection grave. Elle avait une maladie de foie
(1) Lettre e'crite â Berlioz par sa sœur Nancy, citée dans les .l/6'??;of?W, p. 4:^4.
(2) La Côte Saint-André ancienne et moderne, p. 295.
(3) Il donne aux Mémoires la date du IG juillet comme celle de sa rentrée à Paris ; celle de la mort de son père est le 2G du même mois.
(4) Lettre d'Adèle à son frère citée aux Mémoires, p. 435.
et mourut presque subitement dès la première apparilion du mal à l'état aigu.
Elle aimait les réceptions. Sa maison était une des plus fréquentées. On faisait la partie ; la musique était absente de ces réunions. Depuis longtemps, la bourgeoisie cùtoise a cessé de se visiter et ces soirées intimes ont disparu.
S'il faut en croire Berlioz, sa mère avait des convictions religieuses fort exaltées, et tout ce qui touche au théâtre la scandalisait. « Pour elle, acteurs, actrices, chanteurs, musiciens, poètes, compositeurs, étaient des créatures abominables, frappées par l'Eglise d'excommunication, et comme telles prédestinées à l'Enfer ('). » Toutes les mères religieuses sont dans les mêmes dispositions d'esprit, et en vérité, à côté d'un père aussi tolérant et aussi indépendant que le sien, Berlioz se montre assez dur pour sa mère et bien peu respectueux de ses croyances et de ses sentiments. Les sceptiques de ce temps n'étaient pas si fanatiques dans leurs opinions et savaient respecter la liberté de conscience chez les autres. C'est alors qu'on répétait en souriant et sans froncer les sourcils ce refrain si spirituel :
On peut aller même à la messe, Ainsi le veut la liberté.
Nous trouvons tout naturel que Mme Berlioz ait pu regarder les croyances religieuses comme indispensables au salut de son fils. M. Berlioz, en homme de cœur , lui promit de ne rien tenter pour en détourner celui-ci. Il allait jusqu'à lui faire réciter le cathéchisme. La réserve du père devant ses enfants était parfaite. Au moment de sa première communion, Hector est d'une piété exemplaire. Ce n'est pas tout ; il continue cà pratiquer, il entend la messe tous les jours, communie chaque dimanche. Il a treize ans passés et il parle encore de ses « aspirations religieuses », au moment de ses premières tentatives musicales (-).
Il s'en faut que j 'admette sans restrictions la réalité de la fameuse scène de famille racontée dans les Mémoires. C'est
(1) Mémoires, p. -30
(2) Ibid.. p. 16.
au moment où Berlioz est revenu à la Côte, rappelé par ses parents, après trois ans de séjour à Paris. Mme Berlioz apprend que son mari, qui combattait avec elle la vocation du jeune homme, a fini par céder; sa colère éclate à l'instant. Devant son regard couroucé, Berlioz croit prudent de s'esquiver et de se tenir coi jusqu'au moment du départ. Mais elle le rejoint et ses gestes indiquent une émotion extraordinaire. Elle ne tutoie plus son fils, elle qualifie ses projets de coupables et d'extravagants. Elle se jette à genoux : malgré son émotion Berlioz résiste encore. « Tu me refuses, malheureux, tu as pu, sans te laisser fléchir, voir ta mère à tes pieds. Eh bien ! pars ! Va te traîner dans les fanges de Paris, déshonorer ton nom, nous faire mourir, ton père et moi, de honte et de chagrin. Je quitte la maison jusqu'à ce que tu en sois sorti; tu n'es plus mon fils, je te maudis! » Lorsque Berlioz la rejoint avec son père et ses sœurs à la maison de campagne où elle s'est réfugiée, elle demeure inflexible : en les apercevant elle se lève et s'enfuit encore. On l'appelle en vain : Berlioz s'éloigne sans l'avoir embrassée, sans un mot, sans un regard, chargé de sa malédiction (').
Il y a évidemment beaucoup d'exagération dans cette scène, et la conclusion surtout me semble vraiment inadmissible. Je me demande pourquoi Berlioz a ainsi forcé la note en laissant entendre qu'il a bravé la malédiction de sa mère pour se faire compositeur. Sans doute il y eut une scène de famille tout à fait orageuse, mais la réconciliation fut bien prompte, car dans la lettre même où Berlioz raconte à Ferrand les incidents de ce voyage de Paris à la Côte, c'est-à-dire très peu de temps après son arrivée, loin de faire allusion à cette scène « d'une violence exagérée, invraisemblable, horrible », comme il la qualifle dans les Mémoires, il apprend à son ami que c'est avec le consentement affectueux de ses parents qu'il va bientôt reprendre la route de la capitale. « Mon père est tout à fait dans mon parti et maman parle déjà avec sangfroid de mon retour à Paris (-). »
Mais ce qui est tout à fait décisif, c'est le passage qu'on
(1) Mémoires, p. 37.
(2) Lettres intimes, p. 4.
va lire d'une lettre adressée vers la niômo époque k Lesueur. Sans doute on y voit que la mère de Berlioz n'était pas disposée à se rendre sans résistance; mais il y a loin des remontrances dont il parle à la scène terrible racontée dans les Mémoires. « J'ai été reçu dans ma famille comme je m'y attendais, écrit-il, avec beaucoup d'affection. Je n'ai point eu à essuyer, de la part de ma mère, de ces malheureuses et inutiles remontrances qui ne faisaient que nous chagriner l'un et l'autre. Cependant papa m'a recommandé par précaution de ne jamais parler musique devant elle('). «
Je dirai dans quelques instants quelle est la douloureuse supposition que m'inspire le récit tragique des Mémoires. Ces extraits m'en font suspecter l'exactitude et je ne l'admets qu'avec de graves réserves. Berlioz, qui a si souvent parlé avec tendresse de son père, voudrait sans doute faire juger le caractère de sa mère d'après cette seule scène : nous sommes obligés de constater qu'il nous a trompés. Il parle ailleurs des railleries qu'elle lui adressait à propos de sa passion pour une jeune fille de Meylan de six ans plus âgée que lui et qu'il ne revit qu'en 1832 : elle était mariée, il l'ignorait. « Némorin n'a pas oublié son Estelle, » lui dit la mère. « Son Estelle ! » repète Berlioz, ('e possessif si mal justifié l'exaspère. « Méchante mère! (-) » s'écrie-t-il.
Ne jugeons pas d'après ces deux passages la mère du grand artiste. Pensons à ce que la pauvre femme dut soulïrir, atteinte dans ses sentiments religieux par l'impiété précoce de son fils, dans ses préjugés sociaux par l'ardeur avec laquelle cet enfant bien aimé, au mépris des exhortations, des défenses et des supplications maternelles, choisit la carrière d'artiste qu'elle considérait comme une profession infamante, enfin par son mariage contracté malgré le refus de sa famille avec une actrice étrangère sur laquelle, au moment où il l'avait oubliée pour une autre, il avait pu, nous le verrons, faire de très imprudentes confidences à ses parents. Mme Berlioz n'était pas très âgée lorsqu'elle mourut, en
(1) Correspon lance inédite, 2" édit., appendice, p. o51).
(2) Mémoires., p. 12.
l/lIOMME 105
1838 : certaiuoinent ce fut une Mater dolorosa, et il est bien triste de penser que sa mémoire n'a pas été siiffisamnieiit défendue par sou fils.
M, Hiller nous apprend que Berlioz ne parlait de ses parents qu'avec une affectueuse reconnaissance, malgré la lutte qu'il soutenait contre eux à cette époque : il raillait seulement ce qu'il appelait les « préjugés » de sa mère à l'égard do la religion et de l'art ('). C'étaient des confidences qu'il pouvait faire à ses amis, mais il n'était pas indispensable qu'elles prissent place dans son autobiographie.
Nous pouvons voir dans quelques passages des Mémoires que Berlioz a toujours respecté et craint ses parents ; il ne luttera contre eux que lorsqu'il sera depuis longtemps séparé d'eux. Son père, pour le décider à commencer la médecine a recours non pas à un coup d'Etat, comme le dit Berlioz, mais k la conciliation; pour détruire ce qu'il appelle les « puériles antipathies )> de son fils, il lui propose de combiner l'ostéologie avec la musique. D'ailleurs, la résistance du jeune homme était loin d'être violente : « J'avais, dit -il, de mes parents une trop grande crainte pour rien oser avouer de mes audacieuses pensées (-) )). Je remarque, d'ailleurs, que ce respect s'affirme dans le ton de ses lettres où il ne tutoie jamai-s son père. Durant ses études, il avait subi bien de sévères remontrances et « do terribles colères f) », sans oser entrer en rébellion ouverte. Plus tard, lorsqu'après avoir entendu Iphigénie à l'Opéra il fera connaître à son père son irrésistible vocation, il commencera à s'irriter de ses résistances et s'emportera dans ses lettres « jusqu'à la fureur 0 ». Il me semble, en effet, qu'il n'a pas toujours conservé un sang froid suffisant.
Berlioz nous parle rarement de ses sœurs. L'aînée, Nancy, qui fit sa première communion en même temps que lui, étudia la guitare avec le même professeur que lui. Elle avait de
(1) F. Hiller. Kiinstlerle'en, p. G7.
(2) Mémoires, p. 17.
(;i) Ibid., p. 18.
(4) Ilmh, p. 22.
la voix, dit-il, « mais la nature l'a entièrement privée do tout instinct musical. Elle n'a jamais pu parvenir à lire la musique, qu'elle aime pourtant, ni à déchiffrer une romance (') ». Je lis (Cependant des remerciements adresscîs à Ferrand par Berlioz pour des airs suisses qu'il avait envoyés à sa sœur, ce qui prouve que celle-ci ne renonçait pas à la musique, même avec cette absence d'instinct que lui attribuait son frère. En sa qualité de sœur aînée, elle reçoit les confidences de Berlioz. C'est elle qui apprend la première, en 1825, que son frère, avec l'adhésion du père, doit repartir secrètement pour Paris, et continuer à suivre la carrière musicale malgré l'opposition de la mère (-). C'est à Nancy qu'il avoue d'abord, mais avec prudence, trois ans plus tard, ses projets de mariage, au plus fort de sa grande passion pour Miss Smithson 0. Elle paraît avoir partagé la piété fervente de la mère. La pauvre Nancy, qui avait épousé, en 1832, un juge au tribunal de Grenoble, M. Pal, mourut en 1854 d'un cancer au sein, après d'abominables souffrances (^). Berlioz ne manque pas, à ce propos, de s'indigner contre la théologie qui proclame la légitimité de la douleur physique et la recommande même comme un moyen de salut.
Il semble que ce soit la plus jeune, Adèle, qui ait eu toutes les sympathies de son frère. « Ma sœur cadette m'adore, écrit-il à Hiller, en 1832, et je me laisse adorer d'une manière fort édifiante f). » Il cite une scène vraiment digne de Bernardin de Saint-Pierre, qui se place précisément vers cette époque, au moment où il revient de Rome, après son séjour de dix-huit mois en Italie. C'est par une journée d'été, sous une pluie battante :
— Adèle, veux-tu te promener?
— Volontiers, mon ami: je vais mettre des galoches.
— Mais voyez donc ces deux fous, dit Nancy ! Ils sont capables d'aller, comme ils le disent, patauger dans la cam-
(1) Mémoires, p. 14.
(2) Ibid., p. 35.
(3) Lettres intitnes, p. 30.
(5) torrespomlance ijiedite,^. 104.
l'iiommk 107
pagno par un pareil temps. « En effet, ajoute Berlioz, je pris un grand parapluie, et, sans tenir compte dos railleries de tous, nous descendîmes, Adèle et moi, dans la plaine, où nous fîmes près de deux lieues, serrés l'un contre l'autre, sous le parapluie, sans dire un mot. Nous nous aimions (•)». N'est-ce pas charmant ? C'est au moment de la mort de sa chère Adèle que ce souvenir des années heureuses lui revient à l'esprit. On sent bien qu'Adèle était la préférée : « son indulgence était si complète et si tendre pour les aspérités do mon caractère, pour mes caprices les plus puérils ! » C'était avec la même émotion qu'il rappelait, dix ans auparavant, les « brûlantes affections de son cœur aimant (-) ». Adèle avait épousé un notaire de Vienne, M. Suât, que Berlioz paraît avoir traité avec aussi peu d'aménité que le mari de Nancy. « Mon beau frère, qui est d'une loquacité effrayante, me tue, » disait-il de celui-ci dans une lettre à Ferrand ('). On me racontait h la Côte une plaisanterie qu'il avait faite à M. Suât en empêchant son second beaufrère de lire une pièce de vers en son honneur, dans un grand dîner de famille ; il la lui prend des mains et écrit gravement au bas : Suai fecit. Et les rires de couper la parole à l'orateur. Il exerça souvent contre lui sa verve de mystificateur. Nous voyons néanmoins cet excellent homme se mettre en quatre pour être agréable à Berlioz, et faire mille recherches à Lyon en 1864 pour retrouver l'adresse de la fameuse Estelle ('')• Faut-il signaler le dernier trait de la lettre d'Adèle, reproduite aux Mémoires (4 août 1848), dans laquelle elle annonce à son frère la mort de leur père : « Mon mari est resté le dernier auprès de lui. Il m'avait promis de lui fermer les yeux, de te remplacer dans ce pieux devoir : il m'a tenu parole, mon cœur lui en tiendra compte (^) ». Je ne veux insister à propos de ce mot que sur la délicatesse de cœur que possédait
(1) Mémoires, p. 484.
(•2) Ibid., p. 434.
(3) Lettres intimes, p. 120.
(5) Ihid., p. 435.
108 IJERLIOZ INTIME
cette charmante femme. Elle méritait d'être la préférc^e pour Berlioz. Il n'assista pas h ses derniers moments, lorsqu'elle mourut en 1800, encore dans la force de r.-ige. Etant allé, quatre ans après, se reposer dans la maison de campagae de son beau-frère, à Estressin, près do Vienne, c'est avec un saisissement grand et douloureux qu'il revoit le portrait de l'absente. Il reporte toute sa tendresse sur ses nièces, les deux jeunes orphelines, l'une de dix-neuf ans, l'autre de vingt et un. C'était une grande joie pour elles que cette réunion de famille avec un oncle déjà célèljre, si plein de bonté malgré une vie si douloureuse. « Mes nièces, écrit-il à INIme Massart, sont de charmantes enfants, qiie j'aime comme si elles étaient mes filles, et qui reçoivent les impressions de la poésie comme une planche photographique reçoit celle du soleil. C'est fort extraordinaire pour deux jeunes personnes élevées dans cette province des provinces qu'on nomme Vienne et dans le milieu le plus antédiluvien qu'on puisse imaginer ('). »
Cette branche collatérale est la seule lignée qui doive propager le sang des Berlioz. Les petites-filles du docteur Louis ont épousé, l'aînée un officier supérieur très estimé, le colonel Chapot, qui vit en retraite à Grenoble, la seconde, un descendant d'une des plus vieilles familles dauphinoises, M. de Colongeon. Nancy avait laissé une fille, aujourd'hui veuve, et dont le fils, M. Masclet, est un des jeunes avocats d'avenir du barreau de Grenoble. Les sœurs d'Hector Berlioz n'ont pu transmettre h leurs enfants le nom patronymique, et il a disparu avec le grand maître qui avait vu mourir avant lui, à, trente-trois ans, son fils unique. Mais le nom reste impérissable, si la postérité est éteinte.
Je n'ai point parlé d'un frère de ]3erlioz, de dix-sept ans moins âgé que lui, et qui mourut jeune, à 19 ans. Prosper Berlioz était né le 20 juin 1820. Il montrait de grandes dispositions musicales ; il apprit seul la harpe. La famille l'envoya à Paris vers 1837: son frère, marié alors, pouvait fort
(1) Corrcifonflance médite, p. :523.
pou s'occuper de Ihi ; il pensa cependant à l'inviter à aller voir son opéra de Benvemdo Cellini. Prosper revint enthousiasmé. Il retrouva aisément les motifs au piano ; il les répétait avec admiration. Quelques mois après, une fièvre typhoïde l'emportait. Il mourut dans la pension où il faisait ses études, 24 bis, rue Notre-Dame -des-Champs, le 1-5 janvier 1839.
Je comprends que l'existence de ce pauvre enfant n'ait jamais été signalée, ni même découverle par les biographes de Berlioz. Celui-ci n'a jamais parlé de son frère à qui que ce soit: il n'en est jamais fait mention dans les Mcmoircs, ni dans les lettres, sauf au post-scriptum d'une de celles qui viennent d'être ajoutées à la deuxième édition de la Cor/'cspoiidance inédile. Mon devoir est de parler de lui pour compléter ce tableau de la famille Berlioz. J'aurais voulu me borner à cette mention : il me semble cependant que ce fait peut avoir une certaine importance, si l'on se rappelle le récit des Mémoires, que je citais tout à l'heure, concernant la scène douloureuse de Berlioz avec sa mère en 1825. Si les informations que j'ai recueillies à la Côte sur la froideur qui existait entre les deux frères, d'ailleurs séparés par une trop grande différence d'âge, et qui m'a été certifiée de divers côtés, sont bien exactes, ne peut-on supposer sans invraisemblance que la venue de cet ouvrier de la onzième heure u'ait introduit la discorde dans la famille ? Berlioz étaitpresque un homme en 1820, et en voyant ce nouveau venu accaparer la tendresse maternelle d(^cà affaiblie pour l'ainé par les dissentiments sur les questions d'art et do religion, il put sans doute ressentir de pénibles impressions à cet âge des ardeurs et des brûlantes aspirations du cœur où l'affection est égoïste, incapable de comprendre le partage et la préférence toute naturelle qui s'attache aux plus faibles, aux derniers nés. Enfin, ce mot que j'écris avec peine, la jalousie, ne vient-il pas proraptement à l'esprit? Expliquerait-on autrement les confidences inutiles accompagnées de trop amères paroles que contiennent les Mémoires sur la mère de Berlioz, leur silence sur son jeune frère? Pour moi. sans oser me prononcer, j'avoue que c'est seulement en mettant en scène cet
intrus qui se dresse entre Berlioz et sa mère, que je puis comprendre la scène de famille à laquelle les Mémoires nous font assister. C'est la psychologie de Berlioz que j'essaie de faire : or je ne puis m'empêcher do constater que son irritation contre sa mère aurait été mieux expliquée, si les Mémoires eussent remplacé l'appréciation ironique des sentiments religieux de Mme Berlioz par l'indication de ces particularités intimes de la vie de famille.
Je comprendrai beaucoup plus facilement que Berlioz se soit laissé aller à publier ce récit, si l'on me dit, comme je l'ai entendu dire à la Côte, que ce pauvre Prosper, d'une santé délicate, reçut des leçons de piano qu'on avait refusées à son frère, qu'il parla de bonne heure de se faire compositeur, sans qu'on lui opposât « de malheureuses et inutiles remontrances. » L'exemple de l'aîné était trop concluant. S'il est vrai — cela n'est nullement prouvé, — que ce malheureux enfant de dix-huit ans, au lieu de trouver à Paris l'appui presque paternel de son frère, ne rencontra en lui qu'un étranger, je me garde bien d'accuser Berlioz d'indifférence, d'égoïsme, ou de mauvais cœur. Sa vie est trop agitée et trop occupée de 1833 à 1839 pour qu'on puisse lui reprocher de n'avoir pas sacrifié ses travaux h ces soins de la surveillance d'un jeune homme, qui no pouvaient que lui donner de l'ennui et des embarras, en le chargeant d'une responsabilité assez pénible. Mais on ne peut comprendre le cri de la mère de Berlioz, Tu n'es phts mon fils, que devant le berceau d'un petit frère, auquel reviennent de droit les caresses de son aîné devenu indigne. Et si le cri a été prononcé, je comprends toutes les angoisses delà mère, à la pensée de l'exemple redoutable que la rébellion de l'aîné va donner au plus jeune, êtrechétifet encore inconscient, mais capable d'être gagné — prévision toujours réalisée — par la contagion de l'esprit d'indépendance. Je comprends, en un mot, que Mme Berlioz ait ressenti la plus poignante douleur de sa vie ce jour Là et qu'elle se soit écriée : « Je viens de perdre un fils, je ne veux pas les perdre tous les deux ! »