C-^) Ibid.. p. loi
(3) Correspojidance itiôdite, p. 87.
(4) Mémoires, p. 108-1'71.
(.j) Ibid., p. 342.
(6) Lc$ Grotesques delà Dtusiquc, p. 101.
(7) Lettres intimes, p. '^04.
(5) .1 travers cliants, p. 271.
(!>) Les Grotesques delà musique, [>. 144.
ll(J BERLlOi^ IXTLMi:
Saiiit-Eynard ('): jusqu'au dernier jour, il se complait à ces prouesses de piéton : à soixante-cinq ans, il va grimper dans les rochers de Nice au risque de se rompre les os, et c'est merveille si la double chute qu'il est allé chercher si témérairement ne lui coûte pas la vie cette année-là (-).
D'ailleurs, nous ne l'avous jamais vu prendre la moindre précaution; de même que nous le trouvions dormant la nuit dans les champs à Sceaux, à Villejuif et une fois à Neuilly, près de la Seine gelée, dans la neige O, en Italie il se représente courant sous la pluie des journées entières, trempé jusqu'aux os, par n'importe quel temps ('). La constitution est robuste, car ce n'est pas la vie de privations subie à Paris pendant sept ans qui a fortifié cette charpente. Mais, dès cette époque, nous le voyons souvent se plaindre de sa santé. La plupart du temps, c'est le mal de gorge : un jour il se guérit d'un abcès en l'ouvrant seul à l'aide d'un grattoir qu'il ose introduire au jugé dans le fond de sa bouche (''). A Florence, à Rome, c'est toujours l'esquinancie, cet infernal, ce gracieux mal de gorge qui le tuera, comme il l'écrit à Hiller ("). A Paris, ce sont sans cesse des refroidissements qui l'obligent à s'aliter, des grippes, des bronchites.
Plus tard, vers la cinquantième année, nous le verrons ressentir les premières atteintes de ce mal terrible auquel il résista pendant quinze ans : une névrose intestinale. Ce n'est pas une maladie héréditaire; c'est l'effet d'une surexcitation générale de l'appareil nerveux. Ces diagnostics nous permettent de définir dès à présent le tempérament de Berlioz : une nature nerveuse à l'excès, une disposition instinctive à l'agitation, aux passions violentes, une sensibilité extrême, accompagnée d'une certaine sentimentalité, ("est généralement de la mère qu'on tient ce tempérament, et lorsque l'on reçoit en même temps de la race paternelle de vives facultés
(1) Mémoires, p. Abô.
(2) Correspondance inédile, p. o51.
(3) Mémoire?; p. (33.
(4) Ibid., p. 141.
(5) Hiid., p. •iS,
(6) Coi'rexpondaiicc incdito. p. 'J4.
i/iiOMMi': 117
intolloctuolles, cette ardeur et cette iaipressionnabilité facilitent lo développement cérébral, en augmentant, en doublant presque les qualités natives do l'esprit. Cette comljinaison, cette fusion, activée par l'éducation et le milieu, doit produire l'homme supérieur, car à la force de conception elle ajoute la puissance de l'imagination.
Quelques remarques prouvent que son père s'intf'ressait toujours aux soins de sa santé : « Je suis vos instructions quant au régime, écrit-il une fois entre autres ; je mange ordinairement peu et ne bois presque plus de thé (') ». C'était évidemment les excitants que le docteur interdisait à son fils en raison de sa nature nerveuse à l'excès.
11 cessa de bonne heure de fumer en raison de « l'excitation prodigieusement désagréable que lui causait le tabac (-) )>. Bien d'autres sensations encore lui sont pénibles. Le grondement du vent « qui gémit dans les combles de la maison, sous les portes mal closes, dans les fissures de la croisée, dans la cheminée », l'oppresse et le trouble 0 : il est tourmenté par ces bruits ossianiques qui lui brisent le cœur et lui donnent envie de mourir. Souvent il souffre sans savoir pourquoi. « Je suis ainsi fait, écrit-il à Girard en 1813, que je soufTre parfois sans motif apparent, comme pendant certains états électriques de l'atmosphère les feuilles des arbres remuent sans qu'il fasse du vent (''). »
Il y a des sensations qui lui sont particulièrement désagréables. Le chant du coq l'exaspère tout spécialement, et, s'il faut l'en croire, il s'embusquait dans son enfance pour interrompre brusquement Voisenu sultan, « au moment où, battant des ailes, il commencerait son cri ridicule qu'on ose appeler chant », en l'étendant mort d'un coup de pierre à la tète (■"*). On m'a dit à la Côte qu'il entrait en fureur au bruit des marteaux qui frappaient l'enclume chez le forgeron, son voisin, et des piaffements des chevaux qu'on
(1) Coi'rexpondance inédite, 2<^ éd., appendice, p. 3G1.
(2) Note du Vouage musical en Italie, reproduite dans les .l/r;»o/)Y'5. p. 147. (.S) Les Grotesques de la Mmique. p. 295.
(4) Mémoires, p. 248.
(5) Les Grotesques de la Musique, p. ISI.
118 BERLIOZ INTIMK
y faisait ferrer. Lorsqu'il pi'-nr'tro pour la première fois dans ramphithé.'îtrc de disseetion, le spectacle et l'odeur du lieu le remplissent d'un tel etiVoi qu'il saute par la fenêtre et s'enfuit à toutes jambes jusque chez lui, où il passe vingt-quatre heures sous le coup de cotte émotion (').
Certes, il n'était pas né pour la médecine, quoi qu'il déclare que l'habitude triompha de cette première impression d'horreur. Il n'est pas cruel, d'ailleurs, et s'il nous parle quelquefois de ses exploits de chasseur, on sent qu'il est sensible, qu'il a pitié de la souffrance, même chez l'animal, 11 raconte à Ferrand avec indignation les récréations de polissons qui ont dépensé 1,.500 fr. pour faire dévorer vivants un taureau et un àno par des chiens (-). Ce qui le révolte aussi, c'est que ce sont des élégants du Cafc de Paris. 11 flétrit ailleurs les combats de coqs pour lesquels les Anglais ont un goût si prononcé.
Un soir, raconte M. Legouvé, il entendait dire à un des convives une histoire do chasse : il cesse tout à coup de manger, détourne la tête en tremblant et s'écrie tout ému : « C'est cruel, c'est lâche ! Des hommes comme vous, parler gaiement d'oiseaux tombés tout sanglants sous le plomb, d'animaux blessés et se débattant sur le sol, de créatures vivantes qu'on achève à coups de crosse ou à coups de talon ! Vous êtes des bourreaux ! (') » Dans une lettre aux Massart il manifeste do même son horreur pour une chasse aux faisans, qu'il compare à l'extermination de la volaille dans une basse cour Q).
Quant h l'impressionnabilité, elle apparaît dès renfjince. Si ses souvenirs sont exacts, il se sent déjà rcuipli d'un trouble mystique et passionné le jour de sa première communion, et, en extase, croit voir le ciel s'ouvrir. A douze ans, il est pris de frissons en expliquant Y Enéide, et ne peut prononcer que des mots inarticulés ; son père ayant abrégé
(1) Mémoires, p. 20.
(2) Lettres intimes, p. 101 .
('.i) Le Temps, 9 septembre 1880.
(4) Corre'ipondance médite, p. ;ViI.
l'homme 119
]ci lor-on pnur no point prolongor son embarras, il s'enfuit pour se livrer en secret à « son chag-rin virgilien ».
Il avait déjà auparavant, nous dit-il, senti souvent sa poitrine se rompre, sa voix s'altérer et se briser. Lorsqu'il se trouve pour la première fois en présence d'Estelle, il est agité d'une secousse électrique : le vertige le prend et ne le quitte plus; quand il est avec elle le cœur lui bat. Seize ans plus tard, en la revoyant, un coup sourd lui retentit dans la poitrine : il est « tout vibrant de la commotion. » Un jour où, à vingt et un ans et inconnu, il a pris la résolution de demander à Talma son appui, il se trouble tout à coup à l'idée de voir le grand tragédien face à face : il sent un battement de cœur de mauvais augure en approchant de la maison ; il s'arrête sur le seuil dans un perplexité incroyable , il a de véritables éblouissemeuts et, finalement, s'enfuit sans avoir osé sonner. Ses sensations se traduisent toujours par des phénomènes physiologiques, transpiration, grincements de dents, tremblement convulsif, suffocation, palpitations, pâleur subite. Mais ce sont les larmes qui caractérisent le mieux cet ébranlement du système nerveux. Avec Henriette Smithson, quelle série do crises douloureuses et que de pleurs versés depuis la première apparition d'Ophélie en 18"27, à l'Odéo:!. Lorsqu'il lui est enfin présenté, six ans plus tard, ce sont de continuelles scènes de larmes entre eux pendant l'année qui sépare la réconciliation — car il y avait eu oubli et abandon de la part de Berlioz deux ans auparavant — de l'heure où le mariage s'accomplira. Et il faut observer ici que dans ces grands accès de la passion, il passera sans cesse d'un extrême à l'autre; jamais de modération, jamais de sangfroid ni de retenue; toujours le sentiment dans toute son impétuosité. Il va sans transition de l'amour à la haine ; celui-ci est de l'enivrement, celle-là de la fureur. La joie est effrénée, le désespoir immense, et l'un succède à l'autre en un instant. L'accablement terrible suit de près l'enthousiasme débordant. C'est plus que de la sensibilité, c'est une sorte d'exaspération sentimentale.
Dans toutes les circonstances de la vie les émotions semblent poussées au paroxysme. Les représentations des
120 BERLIOZ INTIMl-:
dramos do Shakespeare, à l'Odéon, le jettent dans un état nerveux, maladif: il perd le sommeil, la vivacité de l'esprit, il fatigue son corps par des courses effroyables. Quatre fois seulement il parvient ainsi à obtenir un sommeil léthargique. Sa passion pour miss Smithson augmente son désordre d'esprit : il passe plusieurs mois « dans un abrutissement désespéré ». Peu après, lors de son troisième concours à l'Institut, eu 1828, il est déchiré nuit et jour par son amour shakespearien, « toujours rêvant, silencieux jusqu'au mutisme ». A une répétition où il aperçoit dans les bras du Roméo sa Juliette, il pousse un cri et s'enfuit en se tordant les mains. On répète ensuite une ouverture qu'il vient de composer, il l'écoute « comme un somnambule ». Quand Henriette, quittant Paris, monte en voiture sous ses yeux, devant ses fouêtres, il renonce à décrire sa souffrance dans ce moment, « cet arrachement de cœur, cet isolement affreux, ce monde vide, ces mille tortures qui circulent dans les veines avec un sang glacé, ce dégoût de vivre et cette impossibilité de mourir ». Nous en verrons bien d'autres, lorsque je reconstituerai le récit de ce roman à l'aide des Lettres intimes.
L'enthousiasme que lui témoigne Paganini, lors de son concert du 16 décembre 1838, lui cause un étourdissement : il est ensuite dans un état d'incandescence tel que le frisson le saisit à l'air glacé de la rue et qu'il prend un grave refroidissement. « Que je suis malheureusement organisé, s'écrie-t-il en racontant ses crises à Ferrand ; un vrai baromètre, tantôt haut, tantôt bas, toujours soumis aux variations de l'atmosphère ou brillante ou sombre de mes dévorantes pensées (') ». Rouget (le Liste auquel il a dc-dié son arrangement de la Marseillaise, répond à son envoi : « \oive tète paraît être un volcan toujours en éruption ». Tout est volcanique chez lui; vous trouverez le mot cent fois répété dans ses lettres ; c'est un cratère tantôt fumant, tantôt refroidi : « les cœurs de lave sont durs, le mien est rouge fondant ». Il est perpétuellement
(1) lettres, intimes, p. 1-^4.
l'hom?»ie 121
(Ml ébullition. Nous verrons aussi avec quelle puissance il ressentait les impressions do la nature, du paysage : il définit ses sensations dans une lettre à Wagner, en septembre 1855 : (( les beaux paysages, les hautes cimes, les grands aspects de la mer m'absorbent complètement, au lieu de provoquer chez moi la manifestation de la pensée. Je sens alors et ne saurais exprimer». Il nous parle dans A travers c/iants du bruit lugubre des fontaines du corridor intérieur de la Grande Chartreuse ; enfin, en allant voir au Harz le lieu de la scène du Sabbat de Faust, il écrit à Ferrand : « Je ne vis jamais rien de si beau ! l'émotion m'étranglait ! »
Mais c'est la musique qui lui donne les émotions les plus violentes: et voici comment il nous les décrit au point de vue purement physiologique, en dehors des afTections morales que cet art a développées en lui, et pour ne citer que les impressions reçues et les effets éprouvés. Ses forces vitales semblent d'abord doublées : il sent un plaisir délicieux où le raisonnement n'entre pour rien; l'habitude de l'analyse vient ensuite d'elle-même faire naitre l'admiration. L'émotion croissant en raison directe de l'énergie ou de la grandeur des idées de l'auteur produit bientôt une agitation étrange dans la circulation du sang. Les artères battent avec violence, les larmes, qui d'ordinaire annoncent la fin du paroxysme, n'en indiquent souvent qu'un état progressif qui doit être de beaucoup dépassé. En ce cas, ce sont des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement de tous les membres, un engourdissement total des pieds et des mains, une paralysie partielle des nerfs de la vision et de l'audition : « Je n'y vois plus, j'entends à peine, vertige, demi-évanouissement (') ».
Les sensations ne sont pas moins violentes à l'inverse, c'est-à-dire par suite du inaiwais effet musical : « Je rougis comme de honte, une véritable indignation s'empare de moi ; il se fait un soulèvement général, un effort d'excrétion dans tout l'organisme, analogue aux efforts du vomissement ».
(1) .1 travers citants, ji. G.
Nous aurions trop de citations à extraire de ses lettres ou de ses Mcmoires pour constater la violence de ses impressions musicales : nous le voyons, dôs sou arrivée à Paris, laisser échapper un « cri atîreux » sous le coup de l'émotion, en entendant le duo (YEuphrosiae, de Méhul('). C'est V Œdipe, de Sacchini, qui provoque, vers la même époque, sa première crise, un état de trouble et d'exaltation qu'il n'essaie môme pas de décrire (-). Et constamment, jusqu'au dernier jour, c'est ainsi que l'intensité de son trouble se révèle : à une répétition de VAnnide, de Gluck, qu'il dirige en 180G, il serre la main de Saint-Saëns, se sentant étouffer (■^), comme, à trente ans de là, ses yeux se noyaient de pleurs pendant une audition de la Sonate en ut dièze mineur, exécutée par son ami Liszt, chez M. Legouvé. M. Stephen Heller l'a vu souvent la figure inondée do larmes (0. Bien d'autres l'ont vu au thécàtre, au concert, chez lui, dans ses crises nerveuses. M. Daniel Bernard a raconté, d'après le récit de Mme d'Ortigue, dans quel état de bouleversement il revint de la répétition générale des Troyens Q. En Russie, après son deuxième concert, un accès le saisit subitement, et il éclate en sanglots tandis que son ami Ernst lui soutient la tête : « Les nerfs, je connais cela ('') », dit le violoniste. Il lui suffit d'exécuter mentalement l'adagio de la sixième Symphonie pour tomber dans une extase d'outre-terre et il pleure toutes les larmes de son âme (( en écoutant ces sourires sonores comme les anges seuls en doivent laisser rayonner (') ».
A la fin des grandes soirées musicales il ressent une étrange et douce fatigue nerveuse et tombe dans une mélancolie romanesque à laquelle il lui est impossible, il lui serait même douloureux de résister. C'est une sorte d'évocation
(1) Les Soirées de Vorchcstrc, p. 394.
(,i) Lettres intimes, p 29'2.
(4) Lettre à M. Hanslick. publiée dans le Guide musical de Bruxelles, mars 1879.
(5) Notice sur Berliox-, p. 55.
(6) Mémoires, \>. 418.
(*) Lettres intimes, p. 217.
l'iio.mmk \2li
qui naît pour lui do l'audition de la musique, qui Timpressionne partieuliôromont, et il ne reeonnaît pas même à Tart de Shakespeare cette /juissance rètroncticc, ce don de poétiser le passé en l'évoquant : « car seule la musique parle à la fois à l'imagination, à l'esprit, au cœur et aux sens, et de la réaction des sens sur l'esprit et le cœur, et réciproquement, naissent des phénomènes sensibles aux êtres doués d'une organisation spéciale (') ». Ceux qui ne les connaissent pas sont, pour lui, des barbares.
Aussi Yoyez-lc agité, presque éperdu, lorsqu'il fait entendre ses premières œuvres sous sa direction. En 1827, k Saint- Eustache, certains passages de sa première Messe lui causent un tremblement convulsif : il ne peut plus rester debout et le bcàton de mesure lui échappe presque des mains. A la première répétition de l'ouverture des Francs-Jn^jes, il s'arrache des poignées de cheveux, il oublie que c'est son œuvre et voudrait pouvoir s'écrier : « que c'est merveilleux, colossal, sublime ! » Le lendemain, les acclamations du public, à son premier concert, produisent en lui une telle commotion qu'il s'étend sur les timbales et se met à pleurer (-).
Lors de l'exécution du Requiem à Berlin, il a « le battant d'une cloche dans la poitrine, une roue de moulin dans la tète )), ses genoux s'entrechoquent, il enfonce ses ongles dans le bois du pupitre ; à la dernière mesure, il s'efforce de rire et de parler très haut et très vite avec Ries, pour ne pas tourner de l'œil. On le félicite, il reste Là sans comprendre, sans rien sentir; le cerveau et le système nerveux ont fait un trop rude effort. 11 se « crétiuise » pour se reposer Q).
Dans nn concert qu'il dirige, en 1844, au Palais de l'Industrie, l'effet foudroyant de la Bénédiction des Poignards, avec une exécution monumentale, lui cause une commotion violente : il grince des dents ; il est trempé de sueur des pieds à la tête (*). Le k besoin de musique )> même le rend
(1) Mémoires, p. 421.
(2) Lettres intimes, p. 0. H et Vi.
(3) Mémoires, p. 30:'.
(4) IMd.. p. 334.
souvent nialado et lui donne des tremblements nerveux ('). L'état nerveux est bien caractéi'isé par tant d'exemples : cette maladie noire dont il se plaint en est un effet tout naturel : un physiologiste la détinira aisément.
C'est à seize ans, qu'il éprouva la première atteinte du mal de l'isolement. Il lisait un mauvais roman de Montjoie intitulé Manuscrit trouvé nu mont Pausilippe. Soudain, il est distrait par la procession des Rogations et le chant des Litanies. Il pense au Pausilippe, à l'Italie, à Meylan: il lui faut des ailes, de l'amour, de l'enthousiasme, des étreintes enflammées, il faut la grande fie! Il veut dévorer l'espace, mais du rêve il est rejeté en pleine réalité et l'accès se déclare : il souffre affreusement et se couche à terre gémissant, étendant ses bras douloureusement, arrachant convulsivement des poignées d'herbe, luttant « contre l'absence, contre l'horrible isolement ».
Dans ces accès, le vide se fait autour de sa poitrine palpitante et il lui semble que son cœur, sous l'aspiration d'une force irrésistible, s'évapore et tend à se dissoudre par expansion ; puis la peau devient douloureuse et brûlante : il rougit de la tète aux pieds ; il est tenté de crier, d'appeler ta son aide. Ce n'est pas l'idée du suicide, loin de là : « on veut vivre, on le veut absolument, on voudrait même donner à sa vie mille fois plus d'énergie, c'est une aptitude prodigieuse au bonheur, qui s'exaspère de rester sans application et qui ne peut se satisfaire qu'au moyen de jouissances immenses, dévorantes, furieuses, en rapport avec l'incalculable surabondance de sensibilité dont on est pourvu ».
Au début de ses lettres à Ferrand sur son voyage en Autriche, en 1816, il rappelle à son ami les « mélancolies désolantes » dont ils se sentaient accablés le lendemain des bals ou des fêtes auxquelles ils assistaient dans leur jeunesse: « un certain malaise de l'àme, une souffrance vague du cœur, un chagrin sans objet, des regrets sans cause, des aspirations ardentes vers l'inconnu, une inquiétude inexprimable de l'être tout entier Q) ».
(1) Correspondance inédite, p. 105.
(2) Mémoires, p. 345.
l'iiom.mii; 1^5
Et ailleurs: « Par une de ces journées sombres qui attristent la fin de Tannée et que rend encore plus mélancoliques le souffle glacé du vent du nord, écoutez, en lisant Ossian, la fantastique harmonie d'une harpe éolienne balancée au sommet d'un arbre dépouillé de verdure, et vous pourrez éprouver un sentiment profond de tristesse, un désir vague et infini d'une autre existence, un dégoût immense de celle-ci, en un mot, une forte atteinte de spleen jointe à une tentation de suicide ».
C'est le mal du siècle dans toute sa force, et, indépendamment de l'influence des lectures et de l'état moral de la génération dont il fait partie, il faut voir dans ces crises, avant toute autre cause prédispos;uitc, le phénomène nerveux, efïet d'une organisation exceptionnellement impressionnable : de là est née dès la seizième année la première manifestation du mal de l'ennui et de la désespérance.
C'est en Italie qu'il se sent atteint de nouveau par cette souffrance inconnue dont il trace un tableau si désolant; rien n'y fait, il ne trouve aucun remède pour combattre le spleen. Tantôt il marche au pas de course, tantôt il interrompt sa poursuite aux vanneaux pour écrire dans son album une idée s^-mphonique qui vient de poindre dans sa tête, toujours savourant à longs traits le bonheur snprênie de la vraie liberté. « Liberté de cœur, d'esprit, d'àme, de tout ; liberté de ne pas agir, de no pas penser même; liberté d'oublier le temps, de mépriser l'ambition, de rire de la gloire, de ne plus croire à l'amour; liberté de marcher en plein champ, de vivre de peu, de vaguer sans but, de rêver, de rester gisant, assoupi, des journées entières. Liberté vraie, absolue, immense ! (') »
Il emporte sa guitare QiV Enéide et improvise, sur ces vers enfouis dans sa mémoire depuis son enfance, une étrange mélopée sur une harmonie plus étrange encore. Sous l'influence combinée des souvenirs de la poésie et de la musique, il atteint le plus incroyable degré d'exaltation. Cette triple ivresse se résout toujours en torrents de larmes versées
(1) Mciiioirc^, p. 14:!. IÔ2.
l'^G BKULIOZ INTIME
avec des san^iuts eonvulsifs, puis il tombe affaissé et s'endort. Le cœur se dilate, rimaginatiou prend une enveru,'ure immense, on vit avec fureur, le corps même, participant à cette surexcitation de l'esprit, semble devenir de fer.
Ce ne sont pas seulement des phénomènes physiologiques, car l'imagination joue un grand rôle ici, et c'est vraiment le symptôme de cette maladie du siècle que nous observons en étudiant ce tempérament, cette nature si prodigieusement impressionnable. « Vous êtes un homme dominé par l'imagination, écrivait-il à l'^errand, donc vous êtes un homme infiniment malheureux. Et moi aussi. Nous nous convenons à iherveille ('). » L'homme moral nous est révélé par l'être physique ou plutôt la distinction est impossible k faire. Il y a un système général de sensations et de sentiments qui sont connexes chez toutes les organisations nerveuses. Berlioz se manifeste à nous comme le grand malade, le René, le Faust, le Werther : c'est, selon un mot très juste d'un de nos confrères, M. Fourcand, un n(ivropathe ; ces êtres imaginaires ne sont, au fond, que des malades de la même espèce que lui.
11 offre donc un cas pathologique bien caractérisé. Même à rétat calme, il souffre toujours un peu de l'isolement les dimanches d'été, parce que l'on sort, on va à la campagne, on est joyeux au loin, on est absent. Quelques morceaux de Beethoven et de Gluck font naître des accès de cette souffrance, mais les larmes le soulagent. Tout lui devient indifférent : la ruine d'un monde ne saurait l'émouvoir ; durant ces crises, il voudrait que la terre fût une bombe remplie de poudre et il y mettrait le feu pour s'amuser (-).
Ce sont bien des aspirations immenses qui l'oppressent : « Je suis sûr, écrit-il à Ferrand en 183:::?, en revenant à Paris, que vous ne faites rien de notre grand ouvrage ; et pourtant ma vie s'écoule à flots, et je n'aurai rien fait de grand avant la fin ! >; Dans une lettre adress(>e à F. Hiller,
(1) Lettres intimes, p. SO.
(2) McDwires, p. IGO. La nu'iiic expression se trouve dans une lettre ;ï Muk; Ernsl (Corresiioiuhmec i)iô(lile), eu 1SG4, ce qui ]ii'ouvc qu'il relisait pro))ablenicnt, ce jour-là, ce passage de son manuscrit des Mémoires.
l/lIOMME i2t
préciséuuMit à l;i même date, il a un mol d'une puissance étrange : « Noire peur seffemlle : je suis plus disposé que jamais aux affections tristes et j'ai la bêtise d'en pleurer ». Aussi, au milieu de ces accès, c'est le moral surtout qui est abattu. Lorsqu'il se sent « dessécher le sang » sous l'oppression de cet ennui qu'il éprouve en Italie, il ne peut se distraire par ses « YagabQndages, » comme il appelle ses excursions : « A moi le désespoir et la haine, s'écrie-t-il, car je manque de tout ce que je cherche et n'espère plus l'obtenir (') ».
Comparez maintenint ces contidences des jours sombres avec les élans surhumains des heures de félicité parfaite et d'exaltation ardente. La sensation atteint toujours un tel degré de vivacité qu'elle se caractérise par la souffrance : ni l'art^ ni l'amour, ni la gloire, n'ont rien qui puisse satisfaire cette ambition désordonnée, déçue par les tristes réalités de la vie et s'attachaut aux rêves, aux chimères, à l'impossible. C'est par cette « faculté de souffrir » que Berlioz est grand artiste : grâce à « cette sui'abondanco de sensibilité » son imagination aventureuse l'entraîne vers l'idéal le plus élevé : avec cette énergie native, cette force de volonté qui est une qualité appartenant à la race, au milieu, à la famille, il possède l'esprit d'initiative et l'audace qui, chez les grands esprits, appellent les grandes œuvres et font naitre les grandes entreprises.
(1) Lt'ttrci inliincs, p. 134.
LE CARACTERP]
Certaines observations fondées sur rëtude du tempëranjent, de la constitution i^hysique, nous permettent déjà d'entrevoir le caractère dessiné dans ses grands traits ; à une organisation nerveuse, impressionnable au plus haut degré, secouée par la sensation, correspond un être moral bien marqué. Cet excès môme produira la réaction et fera naître la réserve une fois qu'apparaîtra la nécessité d'être sans cesse en garde contre les premiers mouvements, les entraînements irréfléchis. D'ailleurs, la finesse est une vertu native chez les Dauphinois et, pour les premières de toutes, Berlioz tient, nous le savons, la prudence et la force. Dans leur sens étymologique, fort et prudent sont les mots qui traduisent ou plutôt qui résument la définition du Dauphinois par Stendhal : brave et jamais dupe.
Outre ces qualités naturelles, qui se développent seules, sous l'influence du milieu où elles trouvent leur excitation propre, le travail de l'esprit par l'éducation donne une direction morale particulière. 11 faut compléter le portrait par l'examen des faits et gestes du personnage, qui nous permettra de lui donner une attitude après avoir noté son expression. Tout correspond presque mathématiquement à la grande lign(> générale tracée d'avance : c'est la loi des proportions uu des d('pendances mutuelles dont parle M. Taine ; mais ce n'est pas dans cet ensemble artificiel et vague qu'il
appelle la teiiipërature morale, c'est chez un individu que je l'etudie.
Berlioz nous apparaît tout d'abord comme un dévoyé, cherchant sa direction à tâtons et sans guide. Il en fait l'aveu tout le premier et attribue son inexpérience de la vie et sa gaucherie primitive à l'absence d'éducation publique. Élevé dans sa famille, il est resté en relations exclusives avec les parents, les serviteurs et « quelques amis choisis ». Il eût préféré être accoutumé de bonne heure « au rude contact des aspérités sociales » ; à cet égard, il est resté jusqu'cà vingt-cinq ans « enfant ignorant et gauche » ; le monde et la vie réelle demeuraient pour lui, suivant ses termes, « des livres fermés ». A douze ans il s'éprend de passion pour une jeune fille de dix-huit ans et s'abîme dans un désespoir atïreux. Deux ans après son arrivée à Paris il se représente encore comme « un jeune enthousiaste à peine civilisé », et il a vingt et un ans passés. Il a résolu, à peine admis dans la classe de Lesueur, d'écrire un opéra, et il demande un livret à une célébrité littéraire. Il s'adresse à l'aimable académicien Andrieux, qui se récuse avec beaucoup de grcàce et d'esprit, regrettant qu'il ne fût pas venu trente ou quarante ans plus tôt. Il écrit aussitôt à Chcàteaubriand pour lui demander 1,200 francs et sa protection : le poète, qui vient précisément de subir sa grande déconvenue politique, lui répond avec courtoisie par des exhortations mêlées d'amertume.
On dirait que Berlioz se présente chez les grands de la terre sur le pied d'égalité et de familiarité : sa lettre à Kreutzer, qui date de la même époque, a un petit air protecteur qui est bien étrange. Il traite fort cavalièrement Cherubini, son directeur. Il va droit au surintendant des beaux-arts lui demander, dès son entrée au Conservatoire, la salle des concerts pour faire entendre ses premières œuvres — toutes ont été brûlées depuis, et n'étaient que des essais informes. — Lorsqu'il fait exécuter sa messe à Saint-Roch, en 1825, c'est Valentino, le chef d'orchestre de l'Opéra, qu'il dérange; il réclame à Kreutzer la chapelle royale ; il régente aussi l'Opéra et cause constamment du scandale aux représentations. Yoycz-le dès ses débuts, envoyant son FavM à Gœthe,
loO BERLIOZ INTIME
ses mélodies irlandaises à Moore, attendant liévrcusenicnt la réponse des grands poètes. Vous le verrez plus tard aller tout droit aux souverains, aux autocrates, aux hommes d'Etat; il est un grand de la terre, lui aussi. Tout cela décèle non pas l'outrecuidance et la vanité, mais le dédain le plus parfait des distinctions sociales, l'ignoraucc complète des choses et des hommes.
C'est bien la direction et l'orientation qui lui manquent. Lorsque, de retour à Paris, en 1825, et brouillé avec ses parents, il est privé de ressources, il songe à s'engager comme première ou seconde flûte dans un orchestre : mais ce n"est pas à Paris, c'est au loin, car sa passion pour les voyages l'a repris tout à coup, c'est à New York, Mexico, Sydney ou Calcutta. C'est le seul état qu'il entrevoie comme accessible à ses aptitudes ; il est vrai qu'il se résigne à s'engager dans les chœurs des Nouveautés. On dirait qu'il ne sait rien faire et qu'il n'a même aucune idée de la vie. Peutêtre faut-il reconnaître que la carrière de compositeur était, il y a soixante ans, moins ingrate que de notre temps : c'était cependant une singulière audace que de s'y engager à l'aventure, sans ressources et sans relations, et d'écrire pour ses débuts un grand opéra en cinq actes avant d'avoir seulement appris l'harmonie et le contre-point. L'idée de vouloir épouser h vingt-trois ans une actrice célèbre, alors qu'on est totalement inconnu, n'est pas moins hardie, et c'est probablement leur malheur à tous les deux qu'elle ait pu être réalisée six ans plus tard. En somme la grande bataille de la vie le trouvera toujours parmi les conscrits, bien qu'il ait la vaillance des vétérans.
Il est certain qu'il n'a aucun goût pour la vie bourgeoise et qu'il dédaigne profondément l'existence terre à terre et prosaïque. 11 ne conçoit guère qu'on puisse vivre heureux sans prendre part à ce mouvement intellectuel qui est toute sa vie à lui. Dans les conseils qu'il donne à son fils, après l'expérience de deux ménages aussi malheureux l'un que l'autre, on voit qu'il n'avait rien de ce qui constitue l'homme d'intérieur : il lui faut les ardeurs de la lutte au lieu de la paix du foyer et du bonheur domestique : son mépris
du bourgeois qui se confine dans les soins du ménage est profond. « Il faut de l'argent, n'en faut-il plus au monde. Il faut rester à terre, à Grenoble, à Claix, être juge de paix, bon citoyen, savoir vendre son blé, ses moutons, son vin. Alors on est un homme calé, on joue aux boules le dimanche, on a un tas de sales enfants que les grands parents trouvent fort mal élevés ; on s'ennuie à devenir huître ; on a une femme qui grossit, qui devient obèse et qu'on finit par ne plus pouvoir souffrir, et l'on se dit : Ah ! si c'était à recommencer! On se sent furieux jusque dans la moelle des os, car on vieillit, on voit sa vie s'écouler bêtement; on a beaucoup d'argent qui est venu tard et dont on ne sait que faire, et puis l'on meurt gros Jean comme devant ('). »
Ces mœurs paisibles et cotte existence sans soubresauts ne sont pas faites pour lui. Ainsi écoutez cette charmante sortie contre les auteurs dramatiques qui imaginent les mariages de convenance au mépris des inclinations. A propos de Jenny Bell, de Scribe, il se livre à une série de malédictions contrôles stupides dévouements, les insolentes exigences paternelles, les écrasements de belles passions, les brutaux déchirements du cœur ; il est exaspéré ! « Le grand amour est si beau ! Les passions épiques sont si rares ! Le soleil de chaque jour est si pcàle ! La vie est si courte, la mort si certaine ! » Et voici le poète bien arrangé : « Centuples crétins, inventeurs du renoncement, du combat contre les instincts sublimes, des mariages de convenance entre femmes et singes, entre l'art et la basse industrie, entre la poésie et le métier, soyez maudits, soyez damnés ! Puissiez-vous raisonner entre vous, n'entendre que vos voix de crécelle et ne voir que vos visages blêmes dans la plus froide éternité (-) ». Ceci est amusant à lire lorsqu'on connaît les démêlés de Berlioz avec Scribe : une partie de son indignation retombe par ricochet sur son ancien collaborateur de la Nome.
Il vit presque en étranger au milieu de la société parisienne : ni avant son mariage ni après il ne se plaît aux réunions mondaines ; il ignore ou feint d'ignorer l'art de
(1) Correspondance inédite, p. 326.
[2] Les Grotesques de la Musique, p. 77.
faire son cheunii par les courbettes dans les salons on le marivaudage, où tant d'autres sont comédiens consommés, sachant comment on peut arriver par les femmes. Lui, au contraire, fuit les salons comme la cour du roi Pétaud et jusque dans les palais des souverains et des princes, manifeste, en bon Dauphinois qu'il est, une certaine indifférence pour l'apparat et la solennité de convention dont il no veut pas être dupe. Sous l'empire, aux dîners des Tuileries, il s'ennuie splendidement, comme il l'écrit à Ferrand. Et cette conversation étonnante avec le roi de Prusse qu'il raconte dans ses lettres d'Allemagne avec le trait final ; une véritable scène de comédie! on dirait presque d'opérette! Le mot : « Quel drôle do monde qu'une cour! » est impayable ('). Dans tous ses récits, ce ton satirique domine : il ne peut s'empêcher de railler l'empereur d'Autriche qui lui fjit transmettre, avec une marque do générosité qui eût dû désarmer son humeur moqueuse, un compliment qui a le seul tort d'être mal traduit par l'interprète : « Dites à M. Berlioz que je me suis bien amusé. » Il n'oublie pas l'impératrice, prétendant qu'elle doit le considérer comme un véritable brigand d'après la lecture de son Yoijage en Italie; c'est la raison qu'il donne de son refus d'aller visiter les hôtes de la Burg. En revanche, il se fait annoncer sans demande d'audience chez Metternich, qui veut bien ne pas lui faire sentir les rigueurs de l'étiquette autrichienne, et il attribue simplement cette courtoisie du célèbre homme d'Etat cala curiosité de contempler un artiste « dont il s'était fait une fort drôle d'idée ». Sans doute il se contraint dans cette société aristocratique dont il connaît cependant la sympathie peur les musiciens. Lorsqu'il était à Rome, il vit cà un bai chez l'ambassadeur de France, le marquis de Saint-Aulaire « d'horribles vieilles, sorcières de Macbeth », des coquettes qui minaudent, des jeunes filles qui font leur entrée dans le monde ; il se sent exaspéré tout d'un coup; puis la conversation des invités lui cause une sorte de stupeur et il souhaite aussitôt qu'un aérolithe grand comme une montagne tombe sur le
(b Mcinoire>^, ]'. 425.
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palais etréerase avec tout ce qu'il contient ('). — Fort heureusement les invités de l'ambassadeur n'étaient pas tous d'aussi méchante humeur. — Il ne dédaigne point cependant de servir de cavalier aux belles valseuses, mais il gronde en lui-même contre cette corvée : un jour qu'il a daigné paraître à un bal chez Alfred de Vigny et où il a dansé, il confie son déplaisir à Ferrand : « Que tout ça est ennuyeux ! Il me semble que j'ai cent dix ans ! (-) »
Le monde brillant lui fait presque horreur. II lui plaît « de faire songer à la mort ces riches oisifs », dit-il à Ferrand lorsqu'il fait entendre son Requiem à Bade. Dans la lettre qu'il écrit alors à l'Institut, même idée : « Faisons-les rire, toutes ces beautés crinolinées, si fières de leurs jeunes charmes, de leurs vieux noms et de leurs nombreux millions; faisons les rire, ces femmes hardies qui souillent et déchirent; faisons les rire, ces marchands de corps et d'âmes, ces abuseurs de la souffrance et de la pauvreté, en leur chantant le redoutable poème : Dies irœ {^) ». Toutes les distractions de la vie élégante lui semblent odieuses, car c'est la négation de l'art et le mauvais goût : les fantaisies musicales de l'orchestre de Musard l'indignent; mais ce n'est pas pour s'élever au nom de la morale outragée, car on ne peut lui reprocher aucun trait de bégueulerie.
11 a toujours un sourire lorsqu'il parle des personnes qu'il appelle les puellœ. Deux feuilletons où il raconte des promenades à Enghien, en 1846 et en 1847, nous le montrent bien plus indulgent que pour les crinolines du Kursaal de Bade. Son Quœrentes paellas eamus de la Damnation de Faust lui fournit un thème à variations fort agréables. Voyez aussi comme il raille les censeurs allemands qui, à propos de ce même refrain, ont protesté au nom de la morale. Mais ailleurs, en assistant aux scènes débraillées des tavernes de Prague ('), il s'indigne contre les guinguettes, car cela n'a plus rien d'artistique. Lorsqu'il y retrouve la vie joyeuse, la
(1) Ml- moires, p. 135.
(i) Lettres intimes, p. 191.
(3) .-1 travers chants, p. 274.
(4) Mémoires, p. 374.
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franche et verte gaîté, il est le premier à rire : dans ses excursions à Asnières, il sourit aux mnrclimules de plaisir, dans ses séances aux Folies-Nouvelles, il rtudie l'influence de la musique sur le sucre d'orge consommé par les lionceaux et les gazelles (').
Ses peccadilles ne nous regardent pas ; nous n'étudierons que le côté romanesque de ses amours ; mais s'il n'a pas fait d'aveux compromettants il a eu de singulières réticences : en racontant les fredaines de ses camarades de l'Académie, il dit qu'on se dispersait le soir après le punch du café Greco, les uns courant la ville, les autres rentrant vertuciisetnent à la caserne, et il continue : « Quand je m'y trouvais... Ç-) )) Pendant ses années do séjour à Paris, il se plaint d'être laissé seul par Antoine Charbonel, qui courait les grisettes : mais il parle ailleurs de ses nuits sardanapalesques d'étudiant (')• Allons ! allons ! la chair a été faible ! . . .
L'expérience de la vie de Paris l'avait éclairé tout d'abord sur la nécessité de ménager sagement ses ressources. « Je m'arrangerai, écrivait-il de Rome à Hiller, au moment de quitter l'Italie, de manière à passer en France le reste de mon temps d'Italie, ce qui m'économisera un peu d'argent. » Il sacrifie sa médaille du Grand Prix de Rome pour payer une vieille dette envers son ami, car il ne tient pas aux bibelots (^). Malheureusement dès sa rentrée il va être réduit à sa pension administrative, son mariage avec miss Smithson le brouillant de nouveau avec ses parents et les dettes de sa femme devant grever longtemps encore son budget, jusqu'au moment où Paganini viendra le sauver de ses inextricables embarras d'argent. Durant six ans et plus il sera astreint au rude métier de bénéficiaire, asservi à la corvée du feuilleton et obligé de recourir trop souvent à la bourse de ses amis. C'est une série de miracles, écrit-il à son fils en 1865, qui l'ont tiré de la plus horrible misère ; et il lui apprend les dures nécessités de la vie : « Pour vivre
(1) Grotesques, p. 78.
(2) Mémoires, p. 133. •
(3) Grotesques, p. 285.
(4) Correspondance inédUe. p. 94.
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soiil il faut de l'argent ; pour vivre avec une femme, il faut trois fois plus d'argent ; pour vivre avec une femme et des enfants il faut huit fois plus d'argent. Cela est certain comme deux et deux font quatre ('). » Il dit à Massart qu'il ne sait pas liarder (-) et qu'il aurait honte de le faire ; mais il faut lire dans la lettre à Szarwady comment il entend ses intérêts poar la traduction allemande de son autobiographie f).
Il ne fait jamais rien à l'aventure, car ses arrangements pécuniaires sont toujours bien entendus et il a beaucoup de spéculations heureuses : ses voyages à l'étranger et sa saison de Londres sont des affaires de calcul autant que des tournées artistiques. Lorsqu'il place les épargnes de son fils, c'est en cherchant l'intérêt le plus élevé possible. On constate par leur correspondance que s'il n'est pas homme d'affaires il est prudent et économe.
Il savait en quoi consiste le nerf de la guerre : « L'argent, toujours l'argent, écrivait-il à Ferrand, oui, l'argent rend heureux; si j'en avais beaucoup je pourrais l'être. » C'était la pension de l'Institut qu'il visait autant que le titre de lauréat, car il avait éciit à son ami en 1829 : « Cet abominable concours est pour moi de la dernière nécessité puisqu'il donne de l'argent et qu'on ne peut rien faire sans ce vil métal ». Plus d'une fois il gémit sur le métier de critique auquel il est condamné pour les misérables cent francs que lui rapporte un feuilleton : « Si j'avais seulement de quoi vivre, j'écrirais bien d'autres choses encore que des opéras, dit-il C) ». Et aucune fatigue ne l'effraie, car il travaille avec une opinicàtreté inouïe, et il y a peu de vies aussi occupées que la sienne.
C'est qu'en effet il avait vu de près la misère. Privé de la pension paternelle pendant son premier séjour à Paris, nous verrons comment il empruntait constamment à Ferrand, à riiller, à Gounet, à son cousin Auguste, à son ami de Pons ; toute sa vie de même il aura recours à des amis : Legouvé,
(1) Correspondance inédite, p. 318.
(2) Ibid., p. 345.
(3) Correspondance inédite {2« édition), p. 377.
(4) Lettres intime<, p. 20, 44, 113, 149.
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Friediaiid, Hoizel lui avancent Ic^s frais de son voyage en Russie. Mais ses dettes envers les étrangers l'irritent. Iiln 18o7, le ministère retardant le paiement des frais du Requiem, ridée que les instrumentistes peuvent avoir des doutes à son égard le fait rougir d'indignation même au seul souvenir de cette affaire. Il est probe avant tout : il ne veut, pour réussir, que « des moyens avoués par l'art et par le goût (') ». Son honnêteté, sa loyauté, son désintéressement sont inattaquables. Ferdinand Hiller et Richard Wagner lui rendent le même témoignage. Aussi, quelle rage contre les promesses non tenues. Il tient à souligner, dans les Mémoires, toutes les déloyautés dont il fut victime et il a raison. Mais il faut constater qu'à part la banqueroute de JuUien, qu'il accepte avec assez de résignation, du reste, il ne subit pas trop de dommages dans ses spéculations et que ses entreprises sont généralement lucratives.
Il veut de la liberté, de l'amour et de l'argoit : voilà toute son ambition et il s'ouvre sans détours à Mme Vernet au moment où il va inaugurer sa carrière. Dans la lettre suivante, à son ami Hiller, il reproduit ce vœu (-). Il ajoute la vengeance : un petit objet de luxe, ces superflus qui sont nécessaires à certaines organisations, « la vengeance générale et privée. On ne vit et ne meurt qu'une fois. » Et il lui avoue que dans son mouodrame il lâche l'écluse à quelquesuns des torrents d'amertume que son cœur contenait à grand' peine. Nous verrons en quoi consiste cette vengeance et nous assisterons à ces représailles : l'oubli des injures ne sera jamais son fait.
En tous cas, nul mieux que lui ne connaît ses intérêts et l'on peut être sûr qu'il ne les néglige pas, même en donnant toutes ses préoccupations à son art, car il ne croit pas à l'enthousiasme dos foules, il est bien payé pour cela.
D'ailleurs, il ne se lance jamais à la légère dans des aventures inextricables et sait au besoin tirer son épingle du jeu. Nous savons que son système est de réfléchir beaucoup à
(2) Ibid., p. 102 et 104.
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ce qu'il projette et, quand les mesures sont prises, de frapper un tel coup que tous les obstacles soient brisés. Que de conseils dans ce sens, et comme on devine l'homme avisé et devenu expert dans l'art de préparer le succès. A M. Bennet, par exemple, à propos de son fils, Théodore Rittor : « Qu'il n'écrive pas trop, dit-il, ni trop vite et pour trop de monde, et qu'il laisse venir les gens à lui sans leur faire trop d'avances. » C'est ainsi qu'il agit, et malgré de cruelles déceptions avec Duponchol et Roqueplan, lorsqu'ils prennent la direction de l'Opéra en 1847, il prend soiu de no pas se brouiller à mort avec eux et sa tactique est pleine d'habileté: il se réserve à leur égard, sans en avoir la responsabilité, la position d'ami de la maison (').
Cette prudence est fondée sur la conscience très nette des obstacles. 11 sait, par exemple, qu'il n'y a aucun cas à faire de la parole d'un directeur, et il se promet de ne pas traiter avec Duponchel sans un dédit sérieux ; mais le sort de Bcaveiiuio n'en est pas mieux assuré, malheureusement. Il sait aussi qu'il faut se garder des titres à double sens et au lieu d'emprunter à Shakespeare le titre Beaucoup de bruit poui' rien il appelle sa pièce prudemment,comme il l'écrit àFerrand, Béatrice et Bénédict. 11 sait quelles sont les influences qui permettent de peser sur l'Opéra pour monter les Troyens, et il se livre aux plus obstinées démarches : mais c'est un troisième larron, Wagner, qui force les portes, et son dépit est tel qu'il se déchaîne avec une fureur inouïe contre son heureux rival sans réfléchir que la chute de Tannhœuser ne fera pas ses affaires, bien au contraire. Il sait enfin combien est utile la réclame, et il en use autant que personne, lui qui reproche à Meyerbeer son talent d'avoir du bonheur. Et pourquoi donc renoncerait-il à cette publicité dont il connaît si bien l'effet et l'importance?
Que de fois vous verrez la mise en scène dans ses récits de voyage : « Fais en sorte que Paris le sache, » écrit- il à d'Ortigue (-) en lui faisant part de ses triomphes en Autriche. Et ce sont les articles à reproduire, les notes à insérer :
(2) Notice sur Berliox-, p. 3.
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cola, tient une belle place dans la correspondance. Il fait luimême de la réclame pour Bade, lorsqu'il a été sacré grand pontife de la Conversation par Benazet : « Ces saisons sont organisées de façon à décourager toute concurrence ('), » écrit-il dans les Débats. Il sait ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire; il recommande à Forrand de ne pas se laisser entraîner par son amitié pour lui en parlant do Faust : rien ne paraît plus étrange aux lecteurs que cet enthousiasme non partagé (-), et il prend soin de lui donner le thème à traiter. Il savait, comme il l'écrivait à d'Ortigue, qu'il faut se méfier des blagueurs parisiens O-
Vous A'oyez que loin d'être l'homme du premier mouvement, c'est h la réflexion que, le plus souvent, il réprime l'élan spontané. A Rome, il cherchait à éviter de donner prise aux charges de ses camarades par des allures un peu trop excentriques : il ne voulait pas être soupçonné de inanière (''). Et pourtant il laissa à l'Académie la réputation d'unp05e?rr, comme le dit M. Legouvé, qui vint à Rome un peu après son départ. Mendelssohn l'avait jugé de même : il lui trouvait une vanité incommensurable.
Mais il ne craignait pas le reproche. « Pourquoi ne pas manquer de modestie ? pour no pas faire grogner quelques mauvais dogues à la chaîne qui voudraient mordre quiconque passe en liberté devant leur chenil ! Cela vaudrait bien la peine d'aller employer de vieilles formules et jouer une comédie dont personne n'est dupe. La vraie modestie consisterait non seulement à ne pas parler de soi, mais à ne pas en faire parler, à ne pas attirer sur soi l'attention publique, à ne rien dire, à ne rien écrire, à ne rien faire, à se cacher, à ne pas vivre. N'est-ce pas une absurdité O? »
En général ce n'est pas un sot orgueil, c'est la conscience do sa valeur propre qui l'inspire. Il no craint pas de se faire remarquer et il aiïecte souvent l'excentricité. M. Guizot
(1) les Grotesques de la Musique, p. 121 (Lettre à M. Bertin).
(2) Lettres intimes, p. 41.
(3) Correspondance inédite, p. 140.
(4) Mémoires, p. 136.
(5) Ibid.. p. 247.
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avouait à AI. Legouvé que c'était Berlioz qui l'avait lo plus frappé parmi les intimes de son salon : « Voilà une créature vraiment originale, » lui disait-il. P]t Berlioz est homme d'action avant tout. A travers toutes les épreuves do sa carrière, sa patience est inébranlable : « Il en faut, écrit-il à Forrand, non pas pour supporter chiennement les maux, mais pour agir (*) ». Que de mouvement, quelle activité! Et franchement quel autre des jeunes artistes eut une situation aussi éminente sous le gouvernement de Juillet, grâce à l'appui de la famille Bertin, aux faveurs du pouvoir qui lui procuraient les commandes et les honneurs; mais, hélas! il rêvait bien autre chose que la place de bibliothécaire au Conservatoire !
On sent qu'il cherche à renverser les obstacles plutôt qu'à les tourner. Fétis, Chorubini,Habeneck, Girard, sont attaqués de front : il voudrait les écraser. Le fanatisme italien l'exaspère et il songe à empaler les dilettantes au fer rouge. Ses querelles avec les directeurs et les chanteurs sont fondées sur l'opposition qu'il rencontre dans ce monde, qui lui est hostile. Dans ses feuilletons et dans ses ouvrages il poursuit l'adversaire pour le réduire à merci.
Il fait pourtant de la diplomatie, et en maître : il y a des lettres d'un ton très modéré à M. Buloz, à Habeneck, à Schumann et à Cherubiui. Il sait se plier aux démarches aussi bien pour faire représenter les Troyens que pour conquérir un siège à l'Institut ; il sait de même se conformer au caractère de chacun de ses correspondants et prendre les tons les plus divers suivant les interlocuteurs. Etudiez bien le style de ses lettres : vous verrez qu'il prend toujours le ton de son correspondant. Rien n'est plus frappant que ces nuances dans les lettres, à Henri Heine, à M'^e Massart, à Forrand, à Liszt, à d'Ortigue, à Morel, à son fils, à Hiller : Berlioz entre, comme on dit, dans la peau du personnage ; on devine le caractère, les goûts et l'esprit de la personne, rien qu'en appréciant le changement de ton. Ce n'est qu'avec Mendelssohn qu'il fait fausse route, quand il essaie, lui, impie, de flatter lo sentiment
(1) Lettres intimes, p. 105.
religieux de son ami en iuvuqucant le grand Esprit. Pour l'auteur (ÏElie, ce badinage n'est qu'un nouveau blasphème. Nous le voyons un jour déchirer une lettre à Hiller on réfléchissant à ce qu'elle contenait : « Il y a des choses qu'il ne faut jamais dire ; à plus forte raison il faut se garder de les écrire. » Nous trouvons bien souvent dans ses lettres à Morel et à d'OrtigLio la recommandation expresse à ses intimes de garder pour eux ses confidences. C'est qu'il s'inquiète de l'opinion, no serait-ce que pour la braver : « Cette reine du monde, dit-il; mais il n'y a plus de rois ni de reines (') ». Il demande à Hiller s'il a entendu parler de son mariage avec Camille et ce qu'on en dit (■•^). Moins de trois ans après il raconte à Ferrand que son mariage avec Henriette a fait à Paris un bruit d'enfer : « On ne parle que de cela (-^ ». Tout le monde connaissait sa passion pour miss Smithson : r Tant de gens savent notre histoire (') », écrivait-il au moment même où il lui jetait en pleine figure la Ronde du Sabbat, dans laquelle il la présentait comme une courtisane !
Certains de ces traits, quelques autres encore, dénoteraient un grave manque de tact. Plusieurs fois, en présence des étrangers, il parle avec un mépris souverain de la France et ridiculise ses compatriotes. Il est d'une inconvenance extrême avec Cherubini, qui avait droit, au début, par son âge et son talent, au respect d'un jeune homme, alors simple étudiant en médecine. Avec les choristes et les exécutants il se livre à des sorties violentes, justifiant sa réputation d'ingalanterie, comme il le dit : car avant même de commencer une répétition, il a la gorge serrée d'une sorte de colère et de mauvaise humeur anticipée et pai" prévention ("). Plusieurs faits de ce genre m'ont été rapportés, entre autres un mouvement d'humeur accompagné de gestes significatifs à propos de l'exécution de V Enfance du Christ à Strasbourg. Un
(1) Correspondance inédit-e, p. lOû,
(2) Ibid., p. 73.
('^) Lettres intimes, p. 138.
(4) Ibid., p. 73.
(5) Mémoires, p. 261.
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jour, dit M. Bernard, il s'oublie jusqu'à apostropher deux dames qui causent dans une loge pendant un concert qu'il dirige ('). Cependant, si je me reporte au journal qui aurait mentionné ce fait, en suivant l'indication de la note, il me semble que Berlioz s'est borné à tancer vertement, dans son compte-rendu, ces malencontreuses bavardes. Il est accueilli de la manière la plus cordiale par tous les artistes de l'Allemagne et il les traite assez cavalièrement dans ses lettres, qu'il publie et réunit en volume : le pauvre Guhr, par exemple, qui est sans cesse mis en scène de la manière la plus irrévérencieuse. Malgré son dévouement et sa généreuse conduite, son ami Liszt, avec son aventure de table, à Prague, n'est pas épargné.
M. de Monter rapporte qu'il agit de même assez légèrement envers quelques-uns de ses meilleurs amis : entre autres Stephen Heller et Auguste Morel, qui furent oubliés dans son testament. Ce dernier ne pouvait le croire : il avait d'ailleurs été péniblement surpris de n'avoir point reçu, quelques mois avant la mort de Berlioz, sa visite pendant le dernier voyage qu'il avait fait à Nice et à Monaco. Le motif qu'il lui en donna était qu'il eût été trop brisé par la société de celui de ses amis qui avait le plus aimé et soigné son fils Louis (-). Il avait, du reste, de fréquents accès de mauvaise humeur avec ses meilleurs amis. Stephen Heller s'y était exposé souvent en critiquant assez vivement certaines pages du maitre, entre autres la « Ronde du Sabbat » de la Fantastique, qu'il l'avait engagé à supprimer. « Taisez-vous, avait répliqué Berlioz, vous n'y entendez rien. » Ils ne se revoyaient plus qu'à de rares intervalles, m'a-t-il raconté, pendant la dernière maladie de Berlioz : on peut croire que ces circonstances n'étaient pas étrangères aux dernières résolutions du maître.
Malgré son habitude de maîtriser ses sentiments, il y a des moments où il manque absolument de sang-froid : il regrette, à propos d'un médecin allemand, nommé Carus, de n'avoir pas eu la présence d'esprit nécessaire pour se livrer à un
(1) Soticc sur Derlio-.. p. 41. ••
{'^) Corresponddncc inédite, p. 'iô'i.
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affreux jou de mots : « Il y a des moments, dit-il, où je suis d'une rare stupidité». En cette circonstance-là, il a tout aussi bien fait de se taire; mais en beaucoup d'autres, il a été fort mal inspiré. Lorsqu'il constate que sa réponse à Paganini lui paraît tellement insuffisante qu'il n'ose la reproduire, il croit s'excuser en prétextant qu'il y a des situations et des sentiments qui écrasent. Sa phrase, en efïet, n'est même pas française et n'a pas de sens : « Je ne suis pas riche, mais, croyez-moi, le suffrage d'un lionmie de génie tel que vous me touche mille fois de plus que la générosité royale de votre présent (') ». Et c'est bien pis lorsque, à la page suivante, il commente le mot de Paganini : « Je ne suis pas aisé (-) ». Ses suppositions sur le sens de ce dernier mot sont aussi malheureuses que la phrase ridicule de sa lettre.
11 joue de malheur avec le grand artiste qui fut son véritable Mécène, en mettant fin à une existence intolérable et en lui permettant d'écrire son chef-d'œuvre : Roméo et Juliette. Lorsqu'il parle de cet ouvrage à Ferrand, il a encore une expression d'une insignifiance incroyable : « Pauvre Paganini : il n'a jamais entendu cet ouvrage composé pou)lui plaire (') ! » Enfin ses démêlés avec M. Conestabile ('') à propos de ses relations avec Paganini lui créent une situation assez diflicile contre laquelle il se débat sans beaucoup d'habileté. M. Daniel Bernard cite Y Ode de Romani à Paganini, traduite par Berlioz, pour rendre hommage à son bienfaiteur. Voici que les lettres à Humbert Ferrand nous apprennent que la traduction n'était pas de Berlioz, mais du frère de Ferrand ("').
Ses affections ou ses répulsions étaient, du reste, affaire d'instinct. Dès son arrivée à Paris et malgré son aversion pour la carrière médicale il s'était senti attaché par de secrètes sympathies à son professeur Amussat, un savant de
(1) Notice sur BerlUr:-, p. 32.
(2) Mémoires, p. 218.
(3) Lettres intimes, p. 208.
(4) Les Soirées de l'orchestre, p. 408. (.'>) Lettres intimes, p. 180^
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premier ordre, d'ailleurs : « Ses allures sont celles d'un homme de génie ». Il avait pris en grippe Cherubini dès sa première rencontre avec le directeur du Conservatoire, à la Bibliothèque, où il commençait k étudier les partitions de Gluck. Et l'on sait s'il l'a ménagé dans ses Mémoires. C'est une caricature perpétuelle ! Il paraît cependant avoir la prétention de raisonner en matière de sentiment : « J'ai de la sympathie pour un brigand de génie, écrit-il ; aucune pour l'homme auquel la nature a refusé l'intelligence et le sentiment de l'art (') ». On lui offre de le présenter à Rossini : « Je n'ai pas voulu, comme vous pensez bien, écrit-il à Ferrand, je n'aime pas ce Figaro, ou plutôt je le hais tous les jours davantage ; ses plaisanteries absurdes sur Weber m'ont exaspéré. Je regrettais bien de ne pas être de la conversation pour lui lâcher ma bordée ». En Italie il refuse de même de faire la connaissance de Bellini; toute l'histoire do ses relations avec les artistes, Mendelssohn, Ililler, Liszt, Wagner, Spontini, Onslow, Meyerbeer, Halévy, Adam, Gounod, David, est curieuse à étudier au point de vue de l'instabilité du sentiment On ne sait jamais si c'est l'ami ou le rival qui se présente et s'il faut se réserver ou se découvrir vis-à-vis de lui.
Il est le premier à se dérober, car il craint les confidences compromettantes. Voyez avec quelle discrétion il expose à Hiller le plan de son mélologue de Lélio en lui déclarant qu'il ne veut pas se livrer (-). Pou de temps auparavant il s'oubliait devant Mendelssohn en s'étonnant que personne n'eût songé encore à prendre pour thème musical la Reine Mal) du Roméo de Shakespeare ; l'idée que ce sujet pouvait avoir été pris par l'auteur du Songe cVnne Nuit d'été l'obsède jusqu'au jour où il écrit le scherzo de sa symphonie de Roméo et Juliette (').
En revanche il lui paraît doux de louer un ennemi de mérite, comme il le dit ailleurs, tandis que chaque mot mensonger qu'il écrit en faveur d'un ami sans talent lui cause
(1) Les Soirées de l'onitcstre, p. 412.
(2) Correspondance inédite, p. 91.
(3) Mémoires, p. 137.
des douleurs navrantes (*). Et il sait que dans les deux cas ni l'ami ni l'ennemi ne savent gré au critique d'avoir rempli son devoir : aussi comme il étudie le cœur humain en assistant aux flagorneries, aux lâchetés, aux rampements des gens qui ont besoin de lui : lorsqu'il quitte définitivement les Débats, il raille ces flatteurs, furieux d'en être pour leurs frais et d'avoir inutilement courtisé si longtemps le critique influent. Us ont perdu leurs avances, ils sont volés (-).
J'ai parlé de traits malheureux qui révèlent un certain manque de tact : en voici un qui me paraît absolument inouï. 11 s'agit des débuts de Dupiez à l'Opéra en 1837 : Berlioz écrivait dans son feuilleton des Débats du 19 avril les lignes suivantes : « Si on nous demande notre opinion sur Duprez comme acteur, nous répondrons en citant celle de deux actrices célèbres, M"e Mars et M'^e Berlioz (miss Smithson), qui ont trouvé sa pantomime naturelle et toujours distinguée, sa tenue en scène parfaite ...» 11 ne manque plus que d'ajouter que ces actrices l'ont trouvé beau et bien fait. Dans le récit de l'exhumation des restes d'Henriette au cimetière Montmartre, à côté de détails répugnants il se plaît encore à noter une exclamation grotesque de l'officier municipal : « Pauvre inhumanité ! Q) »
11 a quelquefois des réflexions qui nous semblent tellement naïves que l'on se demande si l'expression répond bien à sa pensée. Lorsqu'il entre dans la chambre où est mort son père quelques semaines auparavant : « Je pris la montre : elle marchait, elle vivait, et mon père ne vivait plus 0 ! » Voilà une bien singulière observation ! Quelques jours plus tard, il fait son pèlerinage aux rochers où il se promena jadis avec Estelle : « J'occupe peut-être dans l'atmosphère l'espace que sa forme charmante occupa ». Ce n'est pas une bizarrerie, c'est une idée fixe, car seize ans plus tard, il retrouve la pierre qu'il avait cherchée la première fois : « J'en suis sûr cette fois, s'écrie-t-il avec un
(1) Mémoires, p. 208.
(2) Correspondance inédite, p. iWG.
(3) Mémoires, p. 4^2.
0) Jbid., p. 430.
accent de ^ ictoiro, j'occupe dans l'atmosphère l'espace que sa forme charmante occupa (') ».
En somme, il dépasse trop souvent la mesure, c'est le seul reproche qu'il y ait à lui faire : il est bon, généreux, ardent, aussi bien dans ses haines que dans ses aliections, mais passe toujours d'un extrême à l'autre. Il a la foi, en lui-même comme en son art ; il a la volonté, l'amour du travail et la passion du beau. Il se laisse parfois entraîner trop loin par des mécomptes personnels, car il ne pardonne jamais ; souvent même il attribue ses échecs à des intrigues et se venge cruellement. Il n'épargne même pas ses amis : aussi que de haines et que d'opposition n'a-t-il pas déchaîné contre lui !
Il y a un personnage qui ne nous est encore apparu que discrètement : c'est l'humoriste, le satiriste, le railleur. C'est pourtant presque tout l'homme ; du moins le caractère est bien tranché sous ce rapport. On aperçoit nettement ce rictus des lèvres toujours prêtes à laisser échapper quelque saillie, comme le Dauphinois qui montre par quelque détail qu'il n'est pas dupe, selon le mot de Stendhal. Berlioz raille tout, il raille jusqu'à lui même : il y a des instants .où l'on peut se demander s'il faut prendre au sérieux la raillerie même et si ce n'est pas un correctif prudent qu'il juge bon d'ajouter à un aveu un peu trop cru ; la confusion est telle entre le sérieux et le plaisant que l'on ne sait plus au juste lequel des deux l'emporte. « Il n'y a rien de vrai, rien de faux, rien de beau, rien de laid, écrit-il à Bulow » ; puis, tout à coup : « N'en croyez pas un mot : je me calomnie ». A propos des Troyens, à Ferrand : « Il vaudrait mieux pour moi avoir écrit une vilenie d'Offenbach ». Aussitôt : « Pourquoi ai-je écrit cela l » La tirade que j'ai citée sur le public mondain de ses concerts, à Bade, auquel, par une douce ironie, il fait entendre son Requiem, est suivie à peu de distance d'une sorte de désaveu : mais entre l'un et l'autre ou ne sait plus distinguer ce qui est le fond de sa pensée.
C'est qu'en effet le plaisir de lancer un trait bien acéré
(1) Mciiioircs, p. 430 et 485.
14(J BERLIOZ INTliME
l'emporte trop souvent sur le respect dû à la vérité. Nous lisons quelque part l'excuse en même temps que l'aveu d'un de ces mensonges. Il parle du paysan des Abruzzes, Corsino, auquel il donna « deux chemises, un pantalon et trois coups de pied au derrière un jour qu'il me manquait de respect. » Un remords le prit après cette drôlerie échappée à sa plume : « Ceci est un mensonge, dit-il en note, et résulte de la tendance qu'ont toujours les artistes à écrire des phrases qu'ils croient à effet (') ». Aussi maintient-il la phrase à effet, ot. sauf cette rectification en note, le mensonge. Il y a vingt endroits où le trait emporte sa main et où la phrase à effet part toute seule. « Il y a bien des Berlioz à Lyon, mais les uns sont de mes amis, les autres de riches banquiers et je ne suis ni banquier, ni riche, ni même de mes amis. » C'est la facétie qui se glisse par la petite porte et envahit toute la phrase. « Je n'ai jamais compté parmi les apologistes du suicide, écrit-il à Schlesinger, mais j'ai là sur ma table deux paires de pistolets chargés, et je serais capable de vous brûler la cervelle. » Vous retrouverez le mot textuellement dans une lettre à ses confrères de l'Institut (-)•
Toujours la phrase à effet, lorsqu'il raconte que pendant son concert à Lille, un amateur « d'autographes » lui vola son chapeau. Et cet admirateur qui se précipite dans ses bras à Vienne pour serrer la main qui a écrit Roméo : « Pardon, c'est celle-ci, s'écrie-t-il en retirant sa main gauche, que le fanatique secoue à tout hasard ; je ne me sers jamais que de la main droite. » Car il ne craint même pas de déconcerter les enthousiastes. « C'est vous qui écrivez pour cinq cents musiciens?» lui dit Metternich. « Pardon, monseigneur, j'écris quelquefois pour quatre cent cinquante. » Sa conversation avec le roi do Prusse est-elle vraie ? Son récit ayant été imprimé Tannée suivante, il est peu probable qu'il se fût hasardé à remplacer par une scène do fantaisie un entretien qui avait eu des témoins ; en outre, il avait été trop bien accueilli pour qu'il lui fût permis de se livrer à une charge inconvenante. Mais que penser de ce dialo-
(I) Mémoires, p. 1-iS.
Ci) ilei)ii>iluite dans ,1 travers rliaïUs, p. '•^•l:^.
l'homme 1 17
gue : « Que veut dire le mot dourak ^ — Il veut dire imbécile, sire ! — Imbécile sire ? » Et voilà le souverain pris d'un fou rire. Berlioz comptait bien sur l'effet.
D'autre part, sa conversation avec Andrieux, où le poète lui dit : « J'étais enragé Gluckiste ! Et Piccinniste donc ! » est modifiée pour les besoins de la phrase qu'il n'a pas résisté au plaisir do charger d'un trait final. Le mot d'Andrieux était plus fin, sinon plus drolatique : « Oui, disait le vieux poète, j'aime Gluck; j'aime bien aussi Piccinni ^j. M. Bernard, qui rectifie le récit, a entendu raconter la scène avec cette variante à un ami de Berlioz, auquel celui-ci l'avait ainsi rapportée.
Mais il est beaucoup moins heureux lorsqu'il s'avise de peser le trait, car sa légèreté vient de la rapidité avec laquelle il s'envole. Par exemple, lorsqu'on lui demande d'écrire une pensée sur un album, sans banalités, il croit faire une bonne plaisanterie à l'auteur de la recommandation, en écrivant ceci : « La peine de mort est une très mauvaise chose, car, si elle n'existait pas, j'aurais probablement déjà tué beaucoup de gens, etc. (') ». C'est l'originalité qu'il veut atteindre à tout prix et il n'obtient souvent que la bizarrerie ; quelquefois c'est de la simple extravagance. Le malheureux Guhr, au bout de trois pages n'est plus qu'une ganache avec ses intarissables S. N. T. T. Il fait de même jurer Mme Lebrun beaucoup trop pour que la charge soit drôle, lorsqu'il raconte l'accueil qu'elle lui fit lors de l'exécution de sa messe à Saint-Roch (-).
En tout ceci il y a un fond de mystificateur à froid qui se révèle dès la jeunesse. Ses espiègleries faisaient de lui un épouvantait au séminaire de la Côte. On découvrit un jour sous une pierre du vestibule un pétard et l'on accusa Berlioz d'avoir tenté de faire sauter l'établissement ; mais ces gamineries sont celles do tous les élèves des collèges. Cependant on se souvient toujours des mauvaises plaisanteries qu'il fit à ses compatriotes, lorsqu'il revint k la Côte. Il ne voulait pas avoir l'air de reconnaître ses anciens camarades. On
(1) Mcnioircs. p. '289.
(•2) Les Crolcsqucs. p. 2U"2.
l'amène à la société philharmonique pour apprécier le talent et l'instruction des exécutants; mais il donne aux choristes une feuille de musique blanche en leur disant : « Voilà tout ce dont vous êtes capables ». C'était un peu vif, comme ironie; mais il ne craignait jamais de froisser les gens.
« Peu de personnes étaient à l'aise avec lui, dit M. Legouvé. Gounod m'a souvent parlé de l'état de contrainte où le mettait Berlioz. J'ai vu Adolphe Nourrit chez moi, un matin, lancé avec enthousiasme dans l'interprétation d'une mélodie de Schubert, se troubler tout à coup en voyant entrer Berlioz et achever comme un écolier un morceau qu'il avait commencé comme un maître. » AI. Heller me racontait que dans les soirées intimes chez les amis Damcke et Massart il ne se lassait pas de diriger ses pointes et ses épigrammes contre les absents aussi bien que contre les assistants. Un jour le malheureux qui servait de souffre-douleur fut tellement décontenancé sous cette grêle que Heller fut obligé par pitié d'intervenir (').
Tous les témoignagnes que j'ai cités, confirment le ton mordant que Berlioz prenait dans ses propos intimes, d'une malice très agréable, j'en conviens, sauf pour ceux qui servaient de cible.
M. de Monter (-) a publié la lettre d'un amateur écoutant aux Italiens près de Berlioz le fameux S'il padre mabbanclona, que son voisin parodie à son oreille en paraphrasant ainsi le texte sur le thème de la cavatine :
S'il padrc rnabbandona Je m'en fiche pas mal ( Ter).
M. Legouvé a cité cette charge en ajoutant que c'était lui
(1) M. Heller m'a écrit, à propos de ce passage, une lettre dont voici quelques extraits :
J'ai dit que Berlioz aimait à taquiner ses amis, et, j'en conviens, parfois assez rudement.
Mais ces railleries, ces épigrammes ne nous déplaisaient pas, d'autant plus que nous pouvions y répondre bravement, sans crainte de blesser la susceptibilité de l'homme, en qui nous admirions un musicien de génie, doublé d'un humoriste spirituel.
(•■i) llcuac clOa\cllc Mn^iculc. 18 juillet Iblil».
I/IIO^r:\IE 149
qui avait Berlioz pour voisin ; il racouto à ce propos la scôno de mystification de l'inventeur d'une méthode do piano, qui demande à Berlioz de la mettre à l'épreuve : celui-ci lui envoie Ritter qui, après avoir fait semblant d'épeler la méthode pendant les premières leçons, se met devant le professeur ahuri à jouer tout son jeu lorsque Berlioz est convié à juger les progrès do V élève. Le désespoir de la victime émeut pourtant le bourreau qui répare généreusement, par un article élogieux dans les Débats, cette mauvaise plaisanterie digne des Romieu et des Vivier.
Aussi faut- il voir avec quelle admiration Berlioz nous parle de Vivier toutes les fois que le nom ou les célèbres charges du facétieux corniste lui reviennent à l'esprit. Il y a de la sympathie entre eux. Dans les Grotesques il n'est question que de lui : on dirait que Berlioz est jaloux d'avoir trouvé son maître.
En fait de charge, il y en a une qui est célèbre : c'est l'histoire du morceau de Pierre Ducré « maître de chapelle imaginaire » : aussi quel succès ! « Ce n'est pas votre M. Berlioz qui aurait fait cela ! » dit une auditrice. Et Kreutzer qui écrit dans la Gazette : « cette pastorale est assez bien modulée pour un temps où on ne modulait jamais. » Berlioz s'est souvenu de Ylrato de Mehul : « Mystification excellente, dit-il lui même, qui réussira toujours en tout temps et en tout lieu, et rendra manifeste l'injustice des préventions sans jamais les détruire (') ».
Il y en a une plus forte et qui n'a jamais été relevée ; c'est la lettre à Paul Smith (Edouard Monnais), en guise de remerciements pour l'article qu'il avait fait à propos de son livre A travers chants.. Il inflige à son malheureux ami un épouvantable casse-tête chinois pour l'inviter à chercher dans le début de son article une phrase à double sens qui n'a jamais existé. Monnais se débat avec terreur sans trouver le grief, le cas pendable. Sa lettre cà l'évangéliste du tambour, dans les Grotesques, est une mystification du même genre. Jusqu'au dernier moment il cède à ce penchant pour la
(1) Les Soirées de l'orchestre, p. 397.
150 BERLIOZ INTBrb'
charge à froid. M. Holler signale sa mani(' bizarro do dire adieu à ses compagnons de route sur une pierre blanche située près de sa porte : la scène où, un soir de brouillard, il force son ami à chercher la fameuse pierre, est insensée (').
Avec Dessauer, qui se proposait de le convertir en lui faisant une guerre courtoise, il contrefait la scène des deux augures pour l'empêcher de parler : « Je le regardais bien en face avec mon air le plus sérieux ; il en concluait que j'allais me moquer de lui et, retombant dans son silence, remettait ma conversion à des temps plus heureux. Si tous les prédicateurs avaient fait ainsi nous croupirions encore dans les ténèbres du paganisme (^) » .
Il pousse toujours la malignité jusqu'cà l'extrême. Presque toutes ses lettres officielles sont émaillées de plaisanteries, pour la plupart de fort mauvais goût. Lorsqu'il parle à Cherubini de donner un concert au Conservatoire, il transcrit sa conversation avec lui en reproduisant la prononciation ridicule du maître et son accent italien, dans la lettre qu'il adresse à M. de la Rochefoucault, surintendant des beaux-arts, pour rendre compte de l'entretien. Il imite tout, jusqu'au Larossefoiœaiilt de Cherubini, et le surintendant de rire jusqu'aux larmes. Le grotesque l'attire presque invinciblement. Il n'y a pas une page dans ses lettres, ses Mémoires et ses ceuvres, où il ne sacrifie à cette fureur de charge, jusque dans les endroits pathétiques, où l'on croit qu'il est sérieusement ému.
M. Mathieu do Monter nous a décrit par le détail les saillies de Berlioz, les scies dont il est l'inventeur f). Il y en a qui sont restées, par exemple la transcription des paroles de \^ Juive sur l'air de Maître corbeau et de celles de la Marseillaise sur la Grâce de Dieu. Celle-là est populaire, et si Berlioz a pris au domaine public un certain nombre de calembredaines comme l'anecdote du fameux de Chambre, qui invite l'ami à la fortune du pot, et plusieurs autres, il a contribué à augmenter cette source à jet continu en lui
^ (1) /v? Guide nimiral, mars 1879.
(2) Mémoires, p. .3G1.
(:{) Revue et Gazette imisicale, 10 avril 1870,
l/lIOMME 151
fournissant un rontingent remarquable. On pourrait extraire de ses (euvres et de ses lettres un réportoiro de ealemboui's, Ijien que ses jeux de mots soient généralement médiocres. Mais il ne s'en tient pas à la première édition ; il y a souvent récidive ot nous le voyons reproduire les mêmes mots et les mêmes charges, dans ses livres ou dans ses lettres : on compte jusqu'à trois fois la répétition d'une même plaisanterie ou d'un même calembour (').
Tout cela est de la folio pure : mais il est incontestable que la verve est endiablée. Berlioz est d'une gaîté inouïe dans la dernière partie de sa carrière littéraire, de 1845 à 1860. Ses articles, ses lettres, les Grotesques^ les Soirées, sont du ton le plus enjoué, et d'un comique souvent irrésistible. ^Seulement, à force de rechercher l'originalité, il atteint souvent l'extravagance. Plein d'esprit naturel, il préfère la charge, qui est plus grossière. Rien ne vaut ses récits pour la verve humoristique : c'est son talent très réel de narrateur qui fait le charme de ses écrits où l'esprit pétille, lorsqu'il veut bien ne pas se laisser aller à des divagations ou à des indignations à tout propos. 11 y a des histoires à pouffer de rire, comme le concerto de clarinette, le piano enragé, la scène du harpiste h Bade, improvisant dans le Sylphe un solo sur un point d'orgue de l'orchestre, au grand ébahissement du chef, des instrumentistes et des acteurs (-) ; le récit des aventures de Wallace avec la belle Tatéa, la correspondance académique, diplomatique, philosophique, tout est d'un style achevé, dans ce genre.
11 ne sait pas se garder de la pente de son esprit et emploie ce ton dans sa lettre de Bade à l'Institut, qui ne put être lue en séance publique, étant totalement dépourvue de la gravité académique : de même sa lettre à l'empereur, qui fut jugée inconvenante par Morny, au grand étonnement de Berlioz. 11 y est tellement habitué qu'il trouve le trait plaisant, sans chercher, comme tout à l'heure, la phrase
(1) J'ai cité un certain nombre de ces jeux de mots et à peu près extraits de sa correspondance et de son autobiographie. On retrouvera ce fragment . qui eût été inutile ici, dans la Renaissance musicale du 3 septembre 1S82.
(2) .1 travers chants, p. 264,
152 BERLIOZ INTIMF.
à effet ; c'est irrésistible chez lui. Quoi do plus gai que ce mot sur Liszt dans une lettre à Ferrand : « II est reparti pour Rome où il joue de la musique de l'avenir devant le Pape qui se demande ce que cela veut dire ». Et dans une lettre à Massart, à propos du dîner chez le maréchal Vaillant, à l'occasion de sa nomination comme officier de la Légion d'honneur : « Nous étions soixante, y compris le chien de Son Excellence, qui a bu le café dans la tasse de son maître ». C'est le trait pittoresque et il y est passé maître. La fantaisie des lamentations de Jérémie, aux Grotesques , est un prodige de verve et de bonne humeur. Je m'étonne de ne pas trouver au volume le récit d'un voyage à Enghien, qui ferait le pendant de celui qu'il a inséré aux Soirées. On le trouvera dans la collection des Débais, au 26 septembre 1846. C'est un chef-d'œuvre de gaîté et d'esprit, et au fond c'est une réclame pour le Casino, déguisée avec une habileté consommée : sa soirée aux Folies-Nouvelles, aux Grotesques, est également une fantaisie plaisante pour dissimuler le compterendu imposé d'un ouvrage inconnu, le Calfat. Ses soi-disant analyses du Phare et de Diletta (le Fanal et Giralda) aux Soirées, sont des modèles de fugue par la tangente pour dispenser le critique d'une corvée pénible : « Il est fort triste de s'occuper d'opéras comiques le lundi, par cette raison que le lundi est le lendemain du dimanche. Or, le dimanche on va au chemin de fer du Nord, etc. » Suivent trois colonnes à bâtons rompus : puis après une pause : « Il est fort triste de s'occuper d'opéras comiques le mardi, par cette raison... » et de même il se dérobe: cette fois, c'est l'histoire du piano d'Érard, qui, après la trentième exécution du concerto de Mcndelssohn par le dernier des concurrents du prix de piano « l'exécute tout seul à son idée. » Toutes ces pages sont étourdissantes: la collection des feuilletons humoristiques des Soirées et des Grotesques est un modèle achevé de la causerie désopilante. 11 est le précurseur des grands chroniqueurs de la génération suivante : Villemot, Rochefort, Wolff, Scholl, le courriériste parisien par excellence ; jamais l'humour ne s'est alliée plus merveilleusement au sel gaulois.
i/homme 153
Il avait débuté par cos fantaisies échevelées. Un do ses premiers articles de la Gazette musicale, Rabini à Calais, avait attiré l'attention de M. Bertin, qui le reproduisit dans les Débats avec une mention flatteuse pour l'auteur. Ce fut l'origine de l'entrée en relations du jeune homme avec le tout-puissant journaliste. Cette charge n'était pas fort gaie, quoi qu'en dise Berlioz. Il était, dit-il, profondément triste lorsqu'il l'écrivit (').
Ce qui est incroyable, c'est qu'en effet ses dispositions d'esprit sont souvent lugubres quand il tire ces feux d'artifice : « Je suis souvent d'une tristesse profonde, écrit-il à Ferrand, en allumant les soleils et les serpentaux de la plus folle joie. » Et c'est exact. On sait qu'il affecte parfois de rire et de parler à haute voix pour ne pas tourner de l'œil, comme il dit. Mais, chose plus étrange, il s'irrite de cet esprit parisien dont il est lui-même un si éminent représentant : « Rien n'est plus bête, écrit-il à Bennet, que cette éternelle et plate blague qu'on applique à tout k Paris. » Cette horreur des jeux d'esprit n'est pas nouvelle ; il l'a toujours professée : « Vous verrez, écrivait-il à Bulow en 1854, comme tout ce monde danse sur la phrase ! » Il s'indigne de même contre Rossini, « qui blagnotte tous les soirs sur le boulevard, » sans songer qu'il lui donne fort agréablement la réplique.
Et cette colère n'est pas jouée : « Où diable le bon Dieu avait-il la tête, s'écrie-t-il, quand il m'a fait naître en ce plaisant j^ays de France? Et pourtant je l'aime, ce drôle de pays, dès que je parviens à oublier l'art et à ne plus songer à nos sottes agitations politiques. Comme on s'y amuse parfois ! Comme on y rit ! Quelle dépense d'idées on y fait (en paroles, du moins) ! Comme on y déchire l'univers et son maître avec de jolies dents bien blanches, avec de beaux ongles d'acier poli ! Comme l'esprit y pétille ! Comme on y danse sur la phrase ! Comme on y blague royalement et républicainement ! Cette dernière manière est la moins divertissante ! » Ailleurs, il raille l'emphase des combattants de Juillet, lui qui, sorti de loge le 29 (il concourait à l'Institut)
(1) Mémoires, p. 206
l.")! BERLIOZ INTIME
put « polissonnor dans Paris le pistolet au poing jusqu'au lendemain », et qui se classe dans la sainte canaille des ïambes. Il avait déjà instrumenté la Marseillaise, et essayait sur les foules l'effet du refrain de l'hymne de Rouget de Lisle entonné par les masses populaires. C'est une explosion foudroyante : il « tombe à terre » . Ce qui ne l'empêche pas de s'écrier : « 0 Parisiens, farceurs... gigantesques, si l'on veut, mais aussi gigantesques farceurs ! »
Hélas ! il y a près de vingt-quatre siècles que les Grecs ont résumé le principe de toute sagesse dans cette maxime immortelle que Berlioz, comme bien d'autres, n'a jamais assez méditée : « Comiais-toi toi-même! » Quelle attitude croyait-il donc avoir ? Il raille Hugo qui « t^^ône trop » ; Dumas, qui est un « braque écervelé » ; mais qu'est-il, lui, sinon le premier railleur de son époque, le plus amer peutêtre, mais le plus mordant? Rieur mélancolique, si l'on veut, mais cà la gaieté la plus communicative.
Ce qui était essentiel dans ce travail, c'était de pénétrer jusqu'au fond de la pensée de Berlioz, de voir l'homme intérieur, point délicat entre tous ; mais je n'ai pas reculé devant les écueils. .J'a voulu définir le Berlioz vrai : j'ai envisagé ses diverses manifestations dans la vie privée, fait apparaître l'homme de société, l'homme d'affaires, le lutteur de la grande bataille pour l'existence, avec sa tactique et sa diplomatie; j'ai dû noter encore certaines bizarreries et certains travers ; j'ai terminé en mettant au premier plan le railleur, l'humoriste. Ce n'est qu'un choix entre tous les types qui s'offraient à moi : mais, au cours de ce travail, tous les autres traits du caractère que j'ai notés ici au passage se dessineront avec plus de netteté. Je ne fais pas de l'apologétique, et ne me crois pas tenu de mettre des ailes d'ange à Berlioz ou de lui couronner la tête d'une auréole. Mais je crois qu'avant de le juger il faut le connaître tout entier. C'est parce que je suis au premier rang des admirateurs de l'œuvre du maître que je me donne le droit de faire acte de rigoureuse critique en repoussant obstinément la légende
l'homme 15,")
du Berlioz funèbro présent/' par certains biographes sous l'aspect d'une sorte de p.nle et plaintive victime.
Je ne me suis nullement dissimulé, lorsque j'ai entrepris ce travail, les difficultés que j'allais rencontrer. En voulant opposer aux confidences si peu sures des Mémoires un récit absolument dépouillé de périphrases, do réticences et de digressions, je savais que j'aurais à compter avec les partisans de l'opinion reçue qui ont trouvé une légende toute faite et l'ont acceptée sans contrôle, presque aveuglément. La partie la plus considérable de cette étude porte sur la rectification des faits matériels, des dates inexactes, des événements de la vie privée ou de la carrière artistique du maître, qui n'ont pas été présentés par lui avec toute l'impartialité et la précision désirables : mais le point essentiel était le portrait du personnage moral qu'il fallait peindre avec une ressemblance frappante. Ce chapitre du caractère, était celui où j'avais à faire preuve d'inspiration, si le mot m'est permis, car c'est ici que j'ai repoussé entièrement la tradition et qu'il a fallu me lancer pour ainsi dire dans l'inconnu.
On a pu voir quelle avait été ma méthode, mon procédé, si l'on aime mieux. J'ai extrait de la correspondance, des articles et des ouvrages de Berlioz, de son autobiographie, tous les fragments où j'avais pu relever un document psychologique ; j'en ai fait le triage le plus soigneux, j'y ai ajouté toutes les indications que j'avais pu recueillir, soit de ceux qui avaient personnellement connu Berlioz, soit de ceux qui lui avaient consacré des études biographiques. Je n'ai cité, malgré cette abondance de matériaux, qu'un très petit nombre de faits, ceux qui me semblaient caractéristiques entre tous. Ce n'est nullement un travail de marqueterie que j'ai voulu faire, en enchâssant les citations au cours du récit : c'est moins encore un de ces actes de procédure à l'aide desquels on déduit d'un mot isolé toute une série de conclusions, pour faire pendre un homme avec trois lignes de son écriture. J'avais mon plan tout arrêté avant de me mettre à l'ouvrage ; j'avais devant les yeux le portrait que je voulais tracer, ayant pesé longtemps le pour et le contre et pris
156 RERLIOZ INïniF
toutes mes pr('cautions pour ne rien hasarder d'hypothétique ou de contestable. J'ai taché de donner le plus de relief possible aux traits, eu choisissant entre tous les faits que j'avais sous la main ceux qui me fournissaient l'exemple le plus décisif. Mes conclusions, fondées sur l'observation et la réflexion la plus attentive, seront l'objet de la critique à leur tour, et j'attends avec confiance l'arrêt du véritable juge, le public. C'est ce tribunal de cassation qui décidera souverainement, en dernier ressort, entre la légende et l'histoire. J'ai apporté des faits et des arguments, et j'estime qu'ils ont leur valeur et qu'il en sera tenu compte, aurais-je commis des erreurs, ce dont personne n'est exempt.