‹ Berlioz intimeChapitre 12 sur 34 · LES ETUDES · texte numérisé non relu

LES ETUDES

Il faut se borner à noter les indications qui nous révèlent le degré de culture de cette intelligence, car il serait oiseux de suivre Berlioz sur les bancs de l'école et de se demander quel profit il put retirer de ces études classiques, qui ne donnent à l'esprit qu'un ornement, une sorte de surface brillante. Pden ne trempe l'homme, rien ne l'instruit que la lecture, la méditation spontanée. C'est lui qui va au devant de la science et de la littérature, cherchant ce qui est conforme à son génie, s'assimilant ce qui, par une loi d'affinité naturelle, l'attire presque invinciblement du côté où il trouvera l'écho à ses aspirations instinctives.

Shakespeare et Gœthe, en poésie, Beethoven et Weber, en musique, auront cette attraction fatale, je veux dire iné-

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vitable, sur resprit do Berlioz : il y trouvera la réponse qu'il attend au pourquoi qu'il s'est posé à lui-même en abordant le grand problème de la destinée de l'art. Il est rare que ce soit dès le collège que l'on trouve le chemin de Damas ; en tous cas il est incontestable que les professeurs du petit séminaire de la Cote, en 1813, n'étaient guère capables d'ouvrir les voies à cette intelligence d'enfant portée à la rêverie plutôt qu'au travail attentif, à cette nature indisciplinée et inquiète.

Le père de Berlioz aurait pu sans doute envoyer sou fils dans un établissement de l'Etat, d'autant plus qu'il le destinait à la médecine et que la nécessité de fortes études classiques ne pouvait lui échapper. La famille avait cependant une vive répugnance pour la séparation, bien qu'elle eût pu être mitigée. Nous avons vu que les parents et alliés étaient nombreux à Grenoble et aux environs, et que le père de Mme Berlioz habitait Meylan, aux portes mêmes de la ville ; l'éloignement auquel il eût fallu consentir n'eut donc pas été un exil bien douloureux. Les établissements d'enseignement secondaire étaient, du reste, assez nombreux en 1810 : « Il y avait dans le département de l'Isère, dit M. Champollion, un lycée ayant cent cinquante-six bourses données par l'Etat, quatre collèges. Vienne, Crémieu, Pont-de-Beauvoisin, Saint- Marcellin ; huit écoles secondaires, deux séminaires diocésains et de nombreuses institutions particulières (') ».

Le petit séminaire de la Côte était l'une de ces écoles ecclésiastiques: les bâtiments étaient aux portes même do la maison Berlioz, vastes, bien aérés; la plupart des familles de la Côte y envoyaient leurs enfants. Ce n'était point les raisons qui manquaient pour confier l'éducation d'Hector Berlioz à ces prêtres, sous les yeux mêmes des parents.

Les leçons du petit séminaire ne devaient pas avoir une bien grande valeur pédagogique. En parlant d'un des professeurs qui enseignait en 1812, un de ses élèves, l'abbé Mège, rappelle la haute instruction qu'on recevait de ce maître extraordinaire. « La classe de troisième étonna par la

i\) Chruuuiucs daui)Ittnui!<es. t. I. p- l(j:>.

manière dont les élèves répondirent aux examens, car nous savions un peu de bon latin, de bon français, les quatre règles, un peu de géométrie et d'astronomie: nous savions que c'est la terre qui tourne sur elle-même devant le soleil, ce qui était un phénomène pour tous. » D'ailleurs la discipline semble avoir été médiocre dans cet établissement à cette époque. A propos du même professeur, si estimé pour ses hautes lumières, l'auteur de ces souvenirs ajoute : « Il ne punissait presque jamais en classe. A aucun prix nous n'aurions voulu lui faire do la peine, tandis que nous agacions sans fin les autres professeurs. Nous le demandions toujours pour nous conduire en promenade, et sous cette main si douce nous étions beaucoup plus sages ou moins étourdis (') ».

On ne possède point d'archives au petit séminaire : du moins je n'ai pu recueillir aucun document permettant de trouver trace du passage d'Hector Berlioz dans cet établissement. J'ai néanmoins éclairé un point assez important : les souvenirs des contemporains sont très précis et les témoignages de deux condisciples de Berlioz, ses conscrits, selon le terme scolaire, sont afïirmatifs, sans hésitation aucune, sur la durée de ses études. Il demeura quatre années au moins au séminaire, où il fit presque toutes ses études de 13 à 18 ans. Ces deux témoins sont MM. Favre et Charles Bert, qui habitent la Côte. Le récit des Mémoires n'est donc pas exact, même dans sa concision : « J'avais dix ans quand il (le père) me mit au petit séminaire de la Côte pour y commencer l'étude du latin. Il m'en retira bientôt après, résolu à entreprendre lui même mon éducation ». C'est le contraire qui est vrai, à ce qu'il semble : M. Berlioz dut donner à son fils l'instruction élémentaire, puis l'envoyer au petit séminaire pour y continuer ses études; il dut y rester de 181G à 1819.

On a conservé à la Côte des traditions et des souvenirs de sa vie d'écolier : on n'a pas oublié que c'était lui qui menait les élèves en promenade au son du tambour ; c'était un tapin de premier force, dit-on. Il avait négligé de nous révéler

(I) La cote SamL-.\nih-ê ancienne et moderne, p. 2W.

l'hoMiME lôu

l'origine de ce talent instrumental, lorsque, après avoir constaté qu'il était « passé maître » sur le flageolet, la flûte et la guitare, il nous avait appris assez dédaigneusement qu'il « jouait aussi du tambour (') ».

A ne considérer que son éducation scolaire, on peut dire que Berlioz apprit, sinon avec un goût et uu zèle bien prononcés, du moins machinalement, tout ce qu'on enseigne dans les établissements publics. Il trouvait odieuse, et il n'avait pas tort, l'obligation d'apprendre chaque jour quelques vers d'Horace ou de Virgile et n'avait qu'un sentiment très vague des beautés de l'antiquité gréco-romaine. Rien de moins surprenant ; mais cette culture, même superficielle, ne s'eflaça pas. M. Daniel Bernard et M. Legouvé, qui l'ont connu personnellement, sont d'accord pour déclarer que Berlioz n'était pas très instruit. Il avait appris pourtant juste ce qu'il faut pour en savoir autant que tout le monde. M. Daniel Bernard croit qu'il ignorait « les vrais classiques, Horace, Tite-Live, Tacite, Salluste, Homère, Xénophon, Sophocle (-) ». Passons sur les auteurs grecs, bien que l'Etude sur Alceste nous montre chez Berlioz une connaissance très sufïisante du théâtre grec f). Mais, en ce qui concerne les auteurs latins, j'ai pris la peine, pour apprécier raisonnablement ses notions littéraires, celles qui sont dues à cette éducation première acquise inconsciemment au collège, de relever toutes les citations classiques de la correspondance, lancées au courant de la plume, et par conséquent gravées dans l'esprit et improvisées sans eflbrt de mémoire et sans recours au texte.

Sur ces deux cenis et quelques citations, plus de la moitié appartiennent aux classiques français ou latins, et surtout à Virgile, qui en compte plus de quarante. La Fontaine, Molière, Boileau et Racine viennent ensuite avec vingt-cinq, quatorze, dix et neuf citations : puis Horace, qui en compte huit ; Tite-Live, Ovide, Lucain ; enfin Corneille et Bossuet.

(1) Mémoires, p. 15.

(2) yotice sur Berlioz, p. S.

CS) A travers chants, p. KîO. Ce travail avait déjà ëte insore claJis le Voyage musical en Italie et en Allemaiine.

La seconde moitié se compose en majorité de lambeaux do Shakespeare, plus quelques locutions anglaises ; nous trouvons en regard un nombre égal de vers empruntés aux contemporains : Lamartine, Hugo, Auguste Barbier, Lebrun et jusqu'à M. de Jouy ; un peu de Gœthe, de Moore, de Dante et d'Alfieri; du Voltaire parfois, et souvent des fragments de l'Ancien et du Nouveau Testament. Rien de tout cela ne nous révèle l'érudition, car cette culture meuble seulement l'esprit, ce n'est pas elle qui l'alimente. M. Daniel Bernard, dans une note sévère, reproche à Berlioz d'avoir attribué à un auteur latin le mot qu'il restitue doctement à Archias-de Thèbes : « A demain les affaires sérieuses (*) ». La rectification, faite d'un ton un peu raide, ne nous donne pourtant pas le droit de taxer Berlioz d'ignorance, car il pensait évidemment au Gras séria d'Horace et n'avait qu'à moitié tort. Je crois que cette statistique des citations permet de concevoir exactement le degré d'instruction de Berlioz : il n'était pas plus un cancre qu'un savant et possédait certainement son rudiment comme tout bon fort en thème. H savait même assez de latin pour s'entretenir dans cette langue avec le savant Schilling à Stuttgardt : c'était en 1843 et il y avait vingtdeux ans qu'il avait pu oublier ses classiques f). On pourrait prouvei' de même qu'il connaissait la prosodie latine 0, mais je pense que ces points importent peu.

¥a\ tous cas, il apprend beaucoup de choses bien plus intéressantes : ce n'est pas ce qu'on lui enseigne au petit séminaire, c'est ce qu'il va chercher et ce qu'il goûte de son propre mouvement. Tout d'abord il parcourt avec curiosité la Biographie universelle de Michaud et s'arrête longuement aux notices sur les grands compositeurs. L'heure de la célébrité n'était pas encore venue pour Beethoven : son nom était presque inconnu, et l'on peut voir quelle bizarre lettre d'introduction il avait reçue dans l'ouvrage de Choron et Fayolle en 1810. En dehors des compositeurs italiens, et

(1) Ct)rrc,^po)ul(uicc inédite, p. 252.

(2) Mémoires, p. 142.

^3) .1 Iravcra ilianis, p. 42.

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de Lulli, Rameau, MoDsigny, dont les biographies n'avaient pas encore paru, car les volumes de Michaud, suivant l'ordre alphabétique, étant publiés irrégulièrement et à de longs intervalles, tout ce qu'avait pu lire Berlioz de plus intéressant était le volume dont il nous parle et qui contenait les notices sur Gluck et sur Haydn. Quelques rapprochements de textes nous permettent de juger quelle influence eut cette lecture : car ces notices furent lues et relues cent fois, nous nous en doutons assez, sans la déclaration ingénue de Berlioz. Il ne nous parle pas de la notice sur Hasndel qui était contenue dans le même volume; mais de même que la mention d'une particularité de la vie de ménage de Haydn nous reporte à une phrase de la notice de Michaud, nous trouvons dans une lettre à M. Bennet, en 1857 ('), une phrase qui appelle la même confrontation de textes : il demande comment une artiste a pu « s'éprendre pour la lourde face emperruquée de ce tonneau de porc et de bière qui se nomme Haandel ». Or, ouvrez l'article Hœndel dans Michaud, tome XVIll, publié en 1816 : vous y verrez l'histoire de l'énorme perruque blanche « dont les mouvements vibratoires annonçaient que le maître était satisfait ou mécontent de l'exécution des musiciens » ; cette autre phrase de Michaud complète le coup de crayon de Berlioz : « Il aimait la bonne chère et ne composait jamais mieux que lorsqu'il en était à sa troisième bouteille. » Nous comprenons immédiatement l'influence de ces lectures, et lorsque nous voudrons étudier l'artiste, il faudra, en remontant à l'origine, chercher icimême la direction de ses premières aspirations musicales et des idées préconçues avec lesquelles il envisage la carrière et les fonctions du compositeur.

C'est également le catalogue de la bibliothèque paternelle qui nous aide à reconstituer toutes les lectures qui nourrissent cette jeune et vivace intelligence. Après les classiques, c'est tantôt Florian, tantôt Cervantes, tantôt de méchasnt romans de l'époque, comme celui de Montjoie, qu'il lit en cachette ; mais c'est surtout une sorte do passion pour les

(1) Correspondance inédite, p. ~il.

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terres inexplorées, pour les voyages d'aventures, qui lui t'ait oublier ses études classiques. Le roman de Daniel de Foë, comme aujourd'hui les écrits do Jules Verne, a fait bien des victimes : il no s'en faut do guère qu'il n'ait coûté à la oiusiquo un compositeur de génie. Mais ce sont les voyages des grands navigateurs qui excitent l'entliousiasme do Berlioz. Il y a une sorte de défi jeté à l'inconnu dans cette fureur avec laquelle il essaie de se transporter par la pensée à travers l'Océan, jetant à terre Virgile et Horace pour contempler les cartes, les mappemondes, pris d'un ardent désir de visiter ces terres lointaines, de connaître leur végétation, leurs habitants, leur climat. Il ignore le nombre des départements de la France, mais il sait le nom de chacune dos iles Sandwich, des Moluquos, des Philippines, connaît Java et Bornéo. L'autre hémisphère l'attire invinciblement. Il dévore avidement tous les volumes de voyages anciens et modernes que contient la bibliothèque paternelle. Il eût imité Robinson Crusoé et avoue que s'il fût né dans un port de mer il se serait fait marin, ou, si ses parents eussent refusé, se serait enfui sur un navire.

Lorsqu'il se voit isolé dans Paris et brouillé avec sa famille, il se reprend de son ancienne passion pour les voyages et rêve de partir pour la Chine, les Indes, l'Australie, le Mexique, ne fût-ce que comme seconde flûte dans un orchestre ('). Cette pensée l'obsède souvent : à son retour d'Autriche, en 1840, il écrit à Ferrand qu'il est obligé de la repousser jour et nuit (')• Halma, le virtuose, un de leurs anciens amis, revient en ce moment même de Canton, et il l'interroge sans merci sur la Chine, les îles Malaises, le cap Horn, le Brésil, le Chili, le Pérou, qu'il a visités. C'est avec une sorte de ravissement qu'il se reporte vers ces contrées, tantôt à propos des aventures de Wallace, à la Nouvelle-Zélande O, tantôt sous prétexte de rendre compte de l'exposition universelle de Londres à la reine Pomaré (''), tantôt pour étudier,

(1) Mémoires, p. 4U.

(2) Ibid., p. 345.

(3) Soirées de l'orchestre, p. 4i:>.

(4) Les Grotesques delà musique, p. GO.

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