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pendant sou séjour ;i Londres, les mœurs musicales des Highlanders, des Chinois, des Abyssiniens, des Indiens ('), et mémo à propos de rien, pour le plaisir do glisser dans un feuilleton lo récit humoristique de l'entrée du commandant Page à Taïti (-), ou une fantaisie sur les mœurs musicales de la Chine 0, variante et amplification d'un passage de ses lettres d'Autriche (')•
Aussi voyez comme il connaît ces pays : vous ne tournerez pas vingt pages dans les Grotesques sans être arrêté par le nom d'un navigateur, d'une île de la Malaisie, ou de la Polynésie. Il va même vous raconter en cent lignes toute l'histoire des grandes découvertes et des navigateurs célèbres ('). Avec l'huissier de l'Institut, qui a connu Levaillant ("), il se livre à sa conversation favorite, et avec la jeune créole que lui envoie Mme Fornier, son ancienne Estelle, il se retient pour ne pas reprendre ce thème favori, mais c'est parce qu'il a des choses plus pressantes à apprendre.
Ainsi durant toute sa vie, jusqu'à sa dernière heure, c'est une véritable passion pour les voyages. Son fils Louis avait manifesté do bonne heure les mêmes instincts (^), et avait choisi la carrière de marin avant d'avoir seulement vu la mer; une lettre datée de 1846 nous montre que c'était chez l'enfant une idée fixe, et, pour le dissuader, son père ne trouvait rien de mieux à lui dire que ceci; « Si j'étais libre, entièrement indépendant, nous irions tenter la fortune aux Indes ou ailleurs O » . C'eût été en effet son rêve, comme il l'écrivait en 1863, d'accompagner son fils à bord, « sous le grand œil du ciel (") » .
Pourtant la vie rude du marin n'était guère faite pour lui ; sa première traversée, do Marseille à Livourne, lui donna
(1) Soirées de l'oreliestre, p. 282.
(2) Les Grotesques de la musique, p. 95.
(3) A travers chants, p. 252.
(4) Mémoires, p. STS.
(5) Les Grotesques de la Musique, p. 103.
(6) Mémoires, p. 84.
C) Ibid., p. 9.
(8) Correspondance inédite, p. 130.
(9) Ibid., p. 204.
d'assez fortes émotions : les voyages de circumnavigation l'eussent moins intéressé que ces lectures enivrantes des récits laissés par d'autres. Mais sa carrière artistique montre qu'il donna une assez large satisfaction à cette humeur vagabonde, à une époque où les grands voyages n'étaient ni aussi communs, ni aussi rapides, ni aussi confortables qu'aujourd'hui. L'Italie, l'Angleterre, la Belgique, l'Allemagne entière, la Bohême, l'Autriche, la Hongrie, Saint-Pétersbourg et Moscou n'étaient pas des centres à la portée des Parisiens du temps.
S'il est vrai que rien n'instruit mieux que les voyages, ce fut assurément là pour lui la meilleure de toutes les écoles, bien qu'un peu tardive; mais elle ne lui enseigna pas les langues étrangères, qu'il ignora toujours : « C'est à peine si je sais quelques mots d'anglais et d'italien », écrit-il à Wagner ('), en parlant de la difficulté diabolique qu'il éprouve pour apprendre les langues. Il ne put, en effet, jamais parler l'anglais, qu'il appelle dans une lettre « cette effroyable langue 0 », et il arrivait tout juste à comprendre Henriette Smithson. L'italien était la. seule langue étrangère dont il eût retenu quelques mots O, et chacun sait combien les études latines facilitent la connaissance de celle-ci.
On conçoit qu'il n'ait pu recevoir ainsi, malgré une étude approfondie, qu'une impression un peu superficielle du style poétique de Shakespeare : il a fait du reste, l'aveu sincère qu'il n'avait jamais pu lire ses œuvres dans le texte original sans le secours d'une traduction (').
La traduction du Faust de Gœthe par Gérard de Nerval produisit chez lui une impression aussi profonde que Shakespeare : mais il n'y eut pas de miss Smithson pour troubler le cœur en même temps que l'esprit. Le merveilleux livre « le fascine de prime abord. » Il ne le quitte plus, il le lit sans cesse, à table, au théâtre, dans la rue, partout. Son
(1) Correspondance inédite, p. 2zô.
(2) Ihid., p. 153.
(3) Soirées de V orchestre, p. 33.
(k) Mémoires, p. (J7.
l'homme Km
premier ouvrage édité est sa composition des Huit scènes de Faust ; il l'a fait graver à ses frais. La Fantastique, qui suit, est écrite encore sous l'influence du poème de Gœthe. « Shakespeare et Goethe, dit-il à Ferrand, les muets confidents, les explicateurs de ma vie O! » Ce sont ces poètes qui le consolent lorsqu'il revient à la Côte en 1828, mais il se plaint de ne pouvoir faire partager son admiration à ses compatriotes : « Personne, dit-il, ne comprend cette rage de génie ! » A Weimar, il s'agenouille près de l'humble maison où vécut Schiller ; sa poitrine se gonfle, il tremble et se sent « écrasé de respect, de regrets et de ces affections infinies que le génie, à travers la tombe, inflige quelquefois à d'obscurs survivants (-) ». Et il songe que Gœthe n'eût pas dû souftVir le modeste sort de son illustre ami ; il s'indignerait presque, si le spectacle du pavillon qu'habita l'immortel auteur de Faust, et de l'inscription qu'il traça de sa main sur le rocher ne faisait aussitôt battre son cœur et n'arrêtait ses imprécations. C'est chez Gœthe qu'il a appris pour la première fois la grande poésie, la science profonde des hommes et des choses, de l'être et du devenir, de la nature et de l'humanité, la haute spéculation philosophique. Faust et René éveillent ses sympathies, dès qu'il ressent les atteintes de la maladie du siècle.
Il a déjcà été entraîné par le mouvement romantique en acclamant un des premiers le théâtre shakespearien, au nom duquel la nouvelle école littéraire déclare la guerre aux classiques. La première fois qu'il entend Shakespeare à la scène c'est à la représentation d'Eamlet à l'Odéon, par la troupe anglaise à laquelle appartient miss Smithson. Le poète anglais le foudroie. Son éclair « lui ouvre le ciel de l'art avec un fracas sublime, en illumine à ses yeux les plus lointaines profondeurs ». Il reconnaît « la vraie grandeur, la vraie beauté, la vraie vérité dramatique ». C'est son chemin de Damas : « Je vis, je compris, je sentis que j'étais vivant et qu'il fallait me lever et marcher. » Absolument Lazare ressuscité. Il ne savait pourtant pas un mot d'anglais
(1) Lettres intimes, p. 24.
(2j Mémoire!^, p. 257.
alors, et il n'ciitrovoyait Shakespeare « qu'à travers les brouillards de la traduction de Letourneur ». Mais le jeu des acteurs, celui de miss Smithson surtout, avaient pour lui un sens bien plus puissant que les mots de sa pcàlc et infidèle traduction, et Vimprégnaient mille fois plus des idées et des passions shakespeariennes (').
Il y a ici une impression personnelle platot qu'un mouvement de sympathie pour les chefs de l'école littéraire qui avaient remis en honneur le théâtre shakespearien. Dans un autre passage, Berlioz prétend que les romantiques redoutaient Shakespeare à cause des nombreux emprunts que les uns et les autres faisaient à ses chefs-d'œuvre (-). Cette assertion, qui est presque une calomnie, est destinée à expliquer le peu de succès des dernières tentatives d'Henriette en 1833, et le froid accueil qu'elle reçut dans la représentation à bénéfice où elle joua une scène de Uomêo. Il oublie ici ce qu'il a écrit plus haut h propos de la première représentation (ÏJIamlci, et où, fort heureusement, il dément lui-même cette fâcheuse insinuation : « Le succès de Shakespeare à Paris, aidé des efforts enthousiastes de toute la nouvelle école littéraire que dirigeaient Victor Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Vigny, fut encore surpassé par celui de miss Smithson f) ». Quoiqu'il en soit, il est au nombre des plus fervents adeptes de la nouvelle école. C'est un romantique à tous crins ; après ces représentations il éprouve un incommensurable dédam pour « la pitoyable mesquinerie de notre vieille poétique de pédagogues et de frères ignorantins. » C'est un monde nouveau qui s'est révélé à lui avec le grand poète.
Une lettre qu'il adressait à Mme Lesueur, en 1832, pendant son excursion à Naples, nous montre que la passion virgilienne qui, chez l'enfant, s'était associée à l'amour de la Stella Montis n'avait pas été étouffée par la passion shakespearienne qui s'était confondue avec l'amour d'Henriette. Son admiration "^OMvVEncïde, avec son enthousiasme pour le
(1) Mémoires, p. C5-G7.
(2) Ihid., p. 1S5.
(^) Ihid., p. (W.
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théâtre do Shakespeare est, comme la cld do voûte de son éducation intellectuelle, le couronnement de l'édiflce ; c'est ce qu'on pourrait appeler sa pâture littéraire, son pain quotidien. On le voyait, dit M. Legonvé, arriver à l'Institut un peu avant l'heure des séances et demander à la bibliothèque un Virgile (') dont la lecture suffisait à le distraire de ses corvées académiques. Il avait toujours le volume dans sa poche : à Enghien, en 1850, il s'installe sur une tombe pour lire une deux-centième fois le douzième livre de ï Enéide. Toute sa vie il s'est plu ainsi à évoquer les héros avec lesquels il a, pour ainsi dire, vécu en imagination dès l'enfance, car Virgile avait su, nous dit-il, trouver le premier le chemin de son cœur en lui parlant des passions épiques qu'il pressentait (^), et le récit de la mort do Didon avait fait couler ses premières larmes. Dès son arrivée à Rome il avait pris l'habitude d'aller se camper seul sur les rochers, avec sa guitare et Y Enéide, pour improviser au milieu de la campagne romaine une sorte de récitatif tragique sur les vers du poète latin. Lorsqu'il recueillait ces souvenirs lointains, dès les premières pages des Mémoires, il songeait déjà à la grandiose composition inspirée par Virgile, par laquelle il allait couronner sa carrière.
Tous les ans il avait l'habitude de faire loie retraite, suivant ses propres termes ; il s'enferme chez lui, il lit Shakespeare ou Virgile, quelquefois l'un et l'autre. « Cela me rend un peu malade, d'abord ; puis je dors vingt heures de suite, après quoi je me rétablis 0- » Il avait essayé de remplacer le légendaire type de Joseph Prudhomme par un des personnages du théâtre shakespearien, Polonius; ce nom revient souvent sous sa plume ('')• Mais on ne crée pas la langue courante, surtout chez un public si peu familiarisé avec les chefs-d'œuvre étrangers. Durant les dernières années, de 1804 à 1808, les deux grands poètes étaient les compagnons, les consolateurs de l'artiste éprouvé par les plus cruelles
(1) Le Temps, 9 septembre 1880.
(2) Mémoires, p. *J.
(8) Soirées, p. GG.
(4) .1 travers chants, p. IIU, 122, 198.
souffrances physiques et morales. Chez les Erard, chez h^s Damcke, chez les Massart, il apportait un de ces volumes qui étaient ses livres de chevet, et on lisait Othello, Coriolan, Hamlet. « Quelle foudroyante révélation des abîmes du cœur humain ! écrit-il à Ferrand, h propos d'une lecture di Othello au château de la Muette, en présence de six initiés qui ont pleuré splendidement. Et dire que c'est une créature de notre espèce qui a écrit cela ! Il faut une longue étude pour bien se mettre au point de vue de l'auteur, pour bien comprendre et suivre les grands coups d'aile de son génie. Et les traducteurs sont de tels ânes ! J'ai corrigé sur mon exemplaire je ne sais combien de bévues de M. Benjamin Laroche, et c'est encore celui-ci qui est resté le plus fidèle et le moins ignorant ! (') » A Saint-Pétersbourg, chez la grande duchesse Hélène, il fait encore du prosélytisme shakespearien (-), et cependant il avoue qu'il a peur de voir des natures d'artistes subitement mises en présence de ce grand phénomène de génie : « Cela me fait penser à des aveugles-nés à qui on donnerait subitement la vue Q) ». Aussi les profanes, crétins et bourgeois, sont soigneusement exclus, et lorsqu'il se trouve par hasard un philistin dans la compagnie, Berlioz l'exécute sans pitié. Chez Damcke, raconte M. Stephen Heller, il apostropha en ces termes un malheureux auditeur qui, h bout d'émotion, ne trouvait que des interjections et des jurons pour traduire son admiration : « Ah ! cà, allezvous bientôt nous f . . . le camp avec vos nom Œnne pipe ei ^os sacré matin ! » L'autre, abasourdi, prit la porte et ne reparut plus (').
Shakespeare et Virgile, ces deux livres suffisent à expliquer l'artiste et l'homme. « S'il y a un nouveau monde, nous retrouverons-nous ? écrivait-il à Hiller en 1831. Verrai-je jamais Shakespeare f)? m La même pensée lui revient jus-
(1) Lettres intimes, p. 275.
(2) Correspondance inédite, p. 34:5.
(3) Lettres intimes, p. ^.SO.
(4) Lettre à Edouard Ilanslick, reproduite dans le Journal de musique. 2i janvier IST'J.
(5) Correspondance inédite, p. G8.
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qu'au dernier jour : « Jo ne puis comprendre, écrit-il à Ferrand ('), pourquoi je n'ai pas connu Virgile. Il ine semble que je le vois rêvant dans sa villa do Sicile ; il dut être doux, accueillant, affable. Et Shakespeare, le grand indifférent, impassible comme le miroir qui reflète les objets. Il a du pourtant avoir pour tous une pitié immense. Et Beethoven, méprisant et brutal, et néanmoins doué d'une sensibilité si profonde. Il me semble que je lui eusse tout pardonné, ses mépris et sa brutalité. Et Gluck, le superbe?...» Cette année-là, il inscrivait à la dernière page des Mchtioires la même pensée : « Il faut me consoler de n'avoir pas connu Virgile, qui m'eiit tant aimé, ou Gluck, ou Beethoven, ou Shakespeare... qui m'oiit aimé peut-être (-) ».
Les classiques, Shakespeare et Virgile, ce sont donc les trois pierres d'assise qui supportent la construction. Les lectures courantes ne sont que des ornements d'architecture. Avant tout, j'ai cité Goethe, dont l'influence fut décisive ; puis c'est Thomas Moore, la première poésie qui rencontra, après Virgile, un écho chez Berlioz. C'est sur les vers du poète irlandais, traduits par son ami Gounet, qu'il compose ses premières mélodies. Byron vient ensuite, puis Cooper, qu'il lit en 1824 assis au pied dos colonnes du Panthéon 0; Walter Scott et Byron n'échappent pas à cet enthousiasme pour la littérature anglaise : Waioerley, Rob Roy, forment des thèmes d'ouvertures symphoniques comme le Corsaire, à côté du Roi Lear.
Les Lettres intimes, en nous initiant à ces coups de théâtre, nous retracent les impressions sur la littérature du temps, les éblouissements causés par l'apparition des Orientales. « Il y a des milliers de sublimités! » écrit-il à Eerrand. Quant aux Contes d'Hoffmann, c'est le caractère fantastique du récit qui lui semble « fort curieux ». Il ne manquera pas d'explorer cette voie d'inspiration tout à fait originale pour écrire sa première symphonie. Les oeuvres de Vigny, Chat-
(1) Lettres intimes, p. 278.
(2) Mémoires, p. 504.
(3) Revue et Gaxette musicale. 25 mars 184'J,
terton, Stello, Servitude ci grandeur iniliiaires rémervoillcnt par l'éclat du st3de et la vérité du sentiment. Les poèmes d'Auguste Barbier, Lazare, Il Pianto lui donnent aussi des heures agréables, et pourtant nous sommes loin du poète des ïambes ; mais il aime en Barbier son collaborateur de BenvemUo Cellini. Enfin citons, au hasard, d'autres lectures : Lamartine, Bérangcr, Brizeux, Henri Heine, Balzac, Th. Gautier, Ballanche, le thécàtre de Dumas. Nous voyons que loin de rester étranger au mouvement littéraire, il y est mêlé de près, car il est homme de lettres, lui aussi, et lorsqu'il lui faudra un poème taillé h la mesure de son génie musical, il n'osera chercher un collaborateur et se décidera à écrire le livret sur lequel il composera ses Troyens. En matière d'art, il paraît, au contraire, avoir été complètement indifférent au mouvement, qui n'avait pu cependant lui échapper lorsqu'il s'était trouvé en contact, à l'Académie, avec ses camarades, les sculpteurs, peintres et architectes. n constate que le Jugement dernier de Michel-Ange ne produisit sur lui qu'un désappointement complet : « Je ue me connais point on pointure, dit-il pour s'excuser, et je suis peu sensible aux beautés de convention (') » . W avouait de même à Hiller que les ruines de Rome l'avaient très peu frappé ; mais dans son Voyage musical en Italie il se montrait moins dédaigneux et parlait avec respect de Saint-Pierre de Rome et des chefs-d'œuvre de la sculpture de la Renaissance, du Persée de Benvenuto Cellini, par exemple. Notons, du reste, qu'il ne posséda jamais chez lui de tableaux ni d'objets d'art, et qu'il ne perdit guère son temps dans ses voyages à visiter les monuments, les musées et les grandes collections de Londres, de Vienne, de Dresde, de Berlin et de Saint-Pétersbourg. Il est tout entier à la musique ; il lui appartient corps et àme. Les doctrines esthétiques qu'il professe et les jugements qu'il exprime en matière d'art n'ont point, par là même, la portée d'observations fondées sur la connaissance complète et raisonnée des chefs-d'œuvre de tous les arts, de toutes les écoles et de tous les siècles,
(1) Mémoires, p. 223.
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Il faut constater néanmoins une grande largour do vues ot une véritable élévation d'esprit lorsqu'il traite ces questions, et sa doctrine même, bien qu'elle ne soit formulée que comme une opinion personnelle et non comme une théorie, dénote une véritable puissance de conception artistique. Il faut chercher un peu en tâtonnant pour découvrir un des rares passages de ses écrits où il ait abordé ainsi des questions générales : « Quant au beau absolu, dit-il, si ce n'est celui qui dans tous les temps, dans tous les lieux et par tous les hommes serait reconnu pour beau, je ne sais en quoi il consiste. Or, ce beau-là n'existe pas. Je crois seulement qu'il y a des beautés d'art dont le sentiment, devenu inhérent à certaines civilisations, durera, grâce à quelques hommes, autant que ces civilisations elles-mêmes (') ».
Aussi l'éclectisme n'est point son fait et il a la foi, fondée sur une indomptable passion pour tout ce qu'il connaît de l'art. Comme il l'écrit à son ami d'Ortigue, il a l'arnour du beau et du vrai ; mais il a de plus un amour bien autrement furieux et immense : il a Vamour de l'amoicr. « Quand quelque idée tend à priver les objets de mes affections des qualités qui me les font aimer et qu'on veut ainsi m'empêcher de les aimer ou m'engager à les aimer moins, alors quelque chose en moi se déchire et je crie comme un enfant dont on a brisé le jouet. » C'est bien une sorte de fanatisme, ainsi qu'il l'avoue, et si la contradiction vient à frapper sur ses idoles tout son sang se bouleverse : « Mon cœur bondit et bat si rudement que la souffrance ressemble à de la colère (^) ».
Outre ses connaissances littéraires, il faut chercher si sa culture intellectuelle n'était pas développée par d'autres études. Car il est bon de noter qu'il n'a point oublié, malgré son aversion pour la carrière paternelle, les leçons de la Faculté suivies un peu cà bâtons rompus. Il cite, dans ses lettres à Ferrand, Hippocrate et ses aphorismes f), en latin
(1) Les Soirées de l'orchestre, p. 202.
(2) Correspondance inédite, p. i03.
(3) lettres intimes, p, 238 et 277.
s'il A'ous plaît, car il a retenu le texte, qui appartient sans doute aux premières leçons préparatoires données par son père. Dans une lettre à Schumann, il fait allusion à des procédés de préparation de l'anatomiste Ruisch pour la conservation des corps ('). Il y revient ailleurs (■). Il est certain qu'il a retenu l'essentiel, c'est-à-dire la théorie, car il ne continua pas ses études médicales jusqu'à la thérapeutique. Dans les collections de ses feuilletons j'ai trouvé souvent des disgressions fantaisistes avec force termes de la technologie médicale. Si vous ouvrez ses livres, vous verrez qu'il a conservé quelques-uns de ces morceaux : le bruit que le sang produit dans la tête en passant par les artères carotides 0, la distinction des lobes cérébraux ('), l'incision cruciale (^), vingt autres passages encore montrent que les leçons du professeur Amussat n'ont pas été perdues.
Mais voici un véritable écho de ces cours ; vous diriez qu'il est tout prêt, à son tour, à faire une conférence : « On ne coupe pas un membre, d'ordinaire, sans en connaître rimportance générale, les fonctions spéciales, les rapports intimes et l'anatomie interne et externe. » Ce passage est extrait d'une lettre à l'éditeur allemand Hofmeister ("), et la phrase suivante est encore plus caractéristique : « Il n'y a que le bourreau qui puisse couper le poing à un malheureux sans tenir compte des articulations, des attaches musculaires, des filets nerveux et des vaisseaux sanguins ». Au bout de quinze ans Berlioz se souvient encore de l'amphithétàtre.
Il n'a point non plus perdu son temps chez Thénard et Gay- Lussac, car il cite les deux maîtres à propos d'une variation humoristique sur la chimie et l'acide fluorique, aii début d'une fantaisie sur les Tribulntions d'un critique Q. On trouve de même plusieurs passages de ses ouvrages où il
(1) Correspondance inédite, p. 119.
(2) Soirées de l'orchestre, p. 2ol.
(3) Mémoires, p. 469.
(4) Les Grotesques de la musique, p. 33.
(5) Soirées de l'orchestre, p. 423.
(6) Correspondance inédite, p. 114.
(7) Voiiaqe musical en AUemaqne. Appendice.
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cite des expériences de physique pour emprunter des termes de comparaison à cette science.
D'abord il a étudié très sérieusement la question de l'acoustique. On peut lire dans la Gazette musicnle un travail très complet qu'il a publié sur cette importante question, qui se rattache à la théorie musicale. Nous trouvons aux Soirées de VOrchestre, dans le mémo ordre d'idées, des observations à propos des dispositions architecturales de Saint-Paul de Londres ; il note les proportions des réflecteurs et des producteurs du son, et se permet de hasarder une hypothèse scientifique sur les lois mystérieuses de l'électricité à laquelle il attribue bien des phénomènes inexplicables ('). Quelques pages plus loin, il observe de même la résonnance des cloches de la cathédrale anglaise. Il y a dans les Mémoires une note fort curieuse sur cet intéressant sujet : Berlioz attribue les phénomènes de la résonnance multiple des cloches à leur forme, aux divers degrés d'épaisseur du métal à certains points de la courbure et aux accidents secrets de la fonte et du coulage ('). Ailleurs, il critique la théorie des vibrations sur laquelle sont fondés les systèmes et les traités d'harmonie ('). C'est toujours avec compétence, et l'on peut voir en bien d'autres passages qu'il connaît très suffisamment la physique et la chimie : « Le feu ordinaire a besoin d'air, écrit-il à Ferrand, le feu électrique brûle dans le vide ('') ». Et lorsqu'il cherche à décrire les effets de son mal de V isolement, il analyse le procédé de la production de la réfrigération de l'eau sous la machine pneumatique Q).
On pourrait affirmer, de même, que ces études scientifiques ne sont pas étrangères aux observations très justes qu'il présente à propos de l'alimentation des enfants assistés de Londres f'), à laquelle il attribue une influence spéciale sur le développement des organes vocaux, ainsi qu'à l'emploi
(1) So//'d6's. p. 26'J.
(2) Mémoires, p. 257. note.
(3) Ibid.. p. 23.
(4) Lettres intimes, p. 48.
(5) Mémoires, p. 159.
(6) Soirées, p. 26*.
de ses métaphores empruntées aux expériences de physique et de chimie, celles, par exemple, sur la condensation des gaz (') et sur les animalcules infusoires (■). Attendez encore : voici kl géologie même qui vient nous compléter le cercle des connaissances scientifiques de Berlioz. Décidément les cours du Muséum avaient porté leurs fruits, malgré les distractions musicales de l'étudiant : « Si, comme il est prouvé, les continents où s'agite à cette heure la triste humanité furent jadis submergés, n'en faut-il pas conclure que les monts, les vallées et les plaines sur lesquels roulent depuis tant de siècles les sombres vagues du vieil océan furent un jour couverts d'une végétation florissante, servant de couche et d'abri à des millions d'êtres vivants, peut-être même intelligents ! Quand notre tour reviendra-t-il d'être de nouveau le fond de l'abîme ? (^) »
Ce n'est ni Humboldt, ni Cuvier qui parlent ici, c'est Berlioz. Et il me semble que ce vernis scientifique, si léger qu'il soit, n'a pas été sans influence, tout au moins pour marquer la nuance de ses doctrines en matière philosophique. A la Côte, où il s'arrête sept mois en 1832 avant de rentrer à Paris, il emploie ses heures de loisir à la lecture et à l'étude des « profonds ouvrages » de Locke, Cabanis, Gall et autres. Ses idées se fixent et se consolident : « Ce n'est pas, écrit-il à Hiller, qu'ils m'apprennent autre chose que des détails techniques, car je m'aperçois souvent que je suis bien plus avancé qu'eux et qu'ils n'osent pas suivre leur marche dans les conséquences de leur principe, par crainte de l'opinion (') ». A propos de ses observations sur les facultés musicales des Italiens, dans son étude publiée la même année par la Remte Européenne, Gall et Spurzheim lui avaient fourni des aperçus physiologiques et ethnographiques. Dans une précédente lettre à Hiller, vers la même époque, il s'était déjà expliqué sur ses croyances philosophiques ; « Il n'y a pas plus de tort réel qu'il n'y a de crime, de vice ou de vertu : tout
(1) Grotesques, p. 46.
(2) Soirées, p. 342.
(3) Ibid., p. 2'M.
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n'est que relation ou convention ». Sa conviction est sûre et forte : les idées contraires sont « de vieux lambeaux de langes qu'on doit iivoir secoués pour jamais (') ».
La théorie est complète en quelques mots et ce n'est pas le scepticisme pur et simple, qui est tolérant et indifférent : il y a un degré supérieur comportant une conviction robuste, qui mène au dédain de l'opinion adverse. Nous avons vu percer cette intolérance à propos du « fanatisme » do sa mère : lorsqu'il parle de la mort cruelle de sa soeur Nancy, il blcàme énergiquement les médecins qui n'osent pas supprimer la douleur en chloroformant io malade, lorsque le mal est incurable. Et après avoir constaté tristement que Nancy eût refusé « pour laisser s'accomplir la volonté de Dieu », il ajoute : « Quel non sens que ces idées do fatalité, de divinité, do libre arbitre ! C'est l'absurde infini. L'entendement humain y tournoie et ne peut que s'y perdre ! (-) »
Aussi il est incapable de dissimuler en matière religieuse. Lorsqu'il parle du dévouement de son père, libre penseur, qui, par condescendance pour la piété de sa mère, lui faisait réciter son catéchisme, il déclare qu'il n'eût jamais été capable de montrer envers son propre fils un tel effort de probité, de sérieux ou d'indifférence philosophique ; et pourtant Henriette Smithson n'était pas moins croyante que la mère de Berlioz. Lorsqu'il reçoit le don de Paganini, qui sauve la famille de la misère, la pauvre femme tombe à genoux au pied du lit de son mari en faisant joindre les mains au petit Louis, qui n'a que quatre ans et demi, et lui fait dire une prière ; il ne peut s'empêcher d'être ému et ne raille plus : « Quelle scène ! » s'écrie-t-il.
Mais quels sarcasmes, partout ailleurs, contre cette Providence (c qui fait tout pour le mieux, comme disent les jobards », selon son mot C). C'est dans le même esprit qu'il donne à l'apologue du Gland et do la CUroidlle une contre-partie fort piquante, dont le trait final est charmant (''). Avec Mendels-
(1) Correspondance inédite, p. 'Jo.
(3) Correspondance inédite, p. lOo.
(4) Grotesques, p. 253.
sohn, en 1843, il ne peut s'empêcher de revenir aux taquineries par lesquelles, à douze ans de là, il heurtait ses convictions religieuses, lors de leurs promenades dans les thermes do Caracalla, et il emprunte aux romans de Coopcr le stylo des Peaux-Rouges pour lui adresser son tomawack, c'est-à-dire son bâton de mesure, sous l'invocation du Grand Esprit. Les lettres de Mendelssohn montrent combien, sans en rien dire, il trouvait ces facéties déplacées. Avec d'Ortigue et Ferrand, des querelles religieuses fussent souvent survenues si Berlioz n'eût pas gardé plus de réserve ; et avec Wagner, comme il se complait encore dans l'ironie à froid : « le vieux Démioûrgos doit bien rire là-haut, dans sa vieille barbe, du succès constant de la vieille farce qu'il nous fait. Mais je ne dirai pas de mal de lui, je sais que vous le protégez ».
Ce n'est plus le sarcasme que nous relevons dans le cri qui lui échappe à la dernière heure, c'est le défl qui montre la foi, la véritable conviction philosophique, digne de respect et de sympathie : « Je sais me résigner : mes sentiments religieux me soutiennent. Si je n'en avais pas, je serais bien à plaindre (') ». Lorsqu'il écrit ces lignes, en proie aux terribles soufirances du mal auquel il succombera bientôt, ce n'est pas pour implorer la compassion ni les consolations ; il affirme avec fierté qu'il est capable de supporter la douleur sans remède, avec le retour au néant pour toute délivrance. C'est ce qu'il affirmait devant Nélaton, dans cet entretien laconique raconté par M. Bernard. « Etes-vous philosophe ? » lui avait demandé l'illustre praticien, en lui annonçant sa mort prochaine. Quelques années auparavant, racontant la translation des restes d'Henriette au cimetière Montmartre, il avait trouvé une métaphore brutale : « Les deux mortes y reposent tranquillement à cette heure, en attendant que je vienne apporter à ce charnier ma part de pourriture (-) ».
C'était une àme élevée de stoïcien. N 'eût-il conservé de ses études classiques et scientifiques d'autre enseignement que celui de l'austère doctrine de l'antiquité, il n'eût pu mieux on profiter qu'en s'y reportant à l'heure suprême.
(1) Correspondance inédite, p. :>2'.i.
(2) Mémoires, p. 4Sv?.