LE PROVINCIAL
Sans doute, ou a pu se représenter assez exactement la vie intérieure de la famille Berlioz dans ce petit bourg- dauphinois. C'était le train-train ordinaire de la vie bourgeoise en province au commencement de ce siècle. Il n'est point nécessaire de prendre Hector Berlioz dès le berceau, d'assister à ses premiers zézaiements, de le voir percer ses dents, apprendre ses lettres et user ses premières culottes. Il a raillé très spirituellement, dès les premières lignes des Mémoires, les amateurs de détails extraordinaires qui veulent à tout prix constater chez les personnages célèbres des manifestations de précocité qui caractérisent ce qu'on appelle l'enfant prodige, croyant voir, même avant leur naissance, des signes précurseurs de leur haute destinée. « Ma mère, dit-il, ne rêva point, comme celle de Virgile, qu'elle allait mettre au monde un rameau de laurier : quelque douloureux que soit cet aveu pour mon amour-propre, je dois ajouter qu'elle ne crut pas non plus, comme Olympias, mère d'Alexandre, porter dans son sein un tison ardent ('). » Cette réflexion laisse-t-elle percer quelque regret de ce que ces symptômes avant-coureurs des grands événements n'aient pas été observés ? Non, ce n'est qu'une moquerie à l'adresse des biographes emphatiques qui divinisent leurs héros.
On conçoit que dans les registres de l'état-civil rien ne trahisse la solennité de la constatation. C'est avec la séche-
(1) McDiniir^, ]i. 5.
178 BKRLIO/ 1NTJ.M1-:
resse de la précisiuiî ofticiellc que l'acte «Je naissance ineiitienno la date de l'événement : dimanche lî) frimniie an Xll, à cinq heures du soir. M. ^(M'iioz était assisté dans la forma- .lité de la déclaration à la mairie par deux des notabilités de la Côte, qui n'en comptait guère. C'étaient les citoyens Auguste Buisson, âgé de 'Sô ans, propriétaire, et Jeau- Francois Recourdon, 43 ans. receveur des contributions ('). Berlioz a malheureusement oublié d'insérer dans ses ouvrages un passage très amusant d'un de ses articles qui contenait des réflexions humoristiques sur son origine côtoise : ce fragment, tout à fait inédit, se trouve intercalé dans un compte-rendu des concerts du Conservatoire (-). Il précède le récit du banquet donné à Lyon parla « Société des Intelligences », d'un tour si piquant, qu'il a seul détaché pour les Grotesques. « Il y a bien des Berlioz à Lyon, dit-il ; mais les uns sont de riches banquiers ; l'autre est un excellent médecin de mes amis. .le ne suis donc pas de ceux-là, n"étant ni riche, ni banquier, ni médecin, ni même de mes amis ». Tel est le début, bien dans le ton de cette correspondance si enjouée et si fantaisiste. Berlioz continue on raillant les disputes sur le lieu de naissance de Shakespeare entre les villes diverses qui auraient pu réclamer l'honneur de lui avoir donné le jour. « Les villes natales, ajoute-t-il, ne donnent jamais autre chose à leurs grands hommes. Donc je le déclare ici solennellement, je ne suis ni de Lyon, ni de Vienne, je ne suis pas davantage de Grenoble où les Berlioz pullullent cependant d'une façon inquiétante (ce n'est pas un reproche que je vous fais, chers cousins). Je suis né à la Côte Saint-André, département de l'Isère, petit bourg (mes compatriotes vont s'indigner de cette appellation mesquine), petite ville de huit mille habitants (•*), située à une égale distance de Lyon, de Menue et de Grenoble, ce qui a déjà donné lieu à beaucoup d'erreurs à propos de cette importante question. La Côte Saint-André est la petite résidence d'un adjoint, d'un maire, d'un juge de paix et d'un niaré-
(I; Registres do TEtut civil de la Cùte.
(2) Hcvuc et Ga'^ette musicale, 11 mars ls4U.
(:{) l'erlio?, ne se trompait que de moitié en trop.
l'hommh: 179
chal-ferraut. Le niai-échal, se ti'ouvant précisément sous les fenêtres de la maison de mou père, me réveillait, dès ma plus tendre enfance, régulièrement chaque jour à quatre heures du matin, par le bruit cadencé de son enclume, ce qui n'a pas peu contribué à développer en moi le sentiment du rhythme dont mes ennemis prétendent que je suis dépourvu. >->
Le paragraphe est fort bien enlevé et le trait final tout à fait trouvé. Le ton est bien différent de celui des Mémoires, mais la page m'a paru assez vive pour mériter d'être reproduite ici, afin de cohibler la lacune laissée par Berlioz dans le début de son autobiographie. Il faut remarquer que c'est justement vers l'époque où il publia les articles d'où j'extrais ce passage que furent composés les premiers chapitres des Mémoires. Nous n'avons pas d'autres indications sur l'enfance de Berlioz. Cette page, d'une gaîté folle, nous montre qu'il ne conserva pas de ses jeunes années un souvenir trop amer.
La situation de fortune de la famille Berlioz n'est pas facile à connaître. Un médecin d'une petite bourgade comme la Côte, qui remplit ses fonctions « de la façon la plus désintéressée, en bienfaiteur des pauvres plutôt qu'en homme obligé de vivre de son état », a besoin de posséder une certaine aisance pour élever quatre enfants, dont deux filles. Il est vrai qu'il a de la clientèle dans les villes voisines ; mais le métier n'est point ce qui l'enrichit. Lorsque son fils est à Paris, la pension qu'il lui alloue est de 120 francs par mois, et il la lui sert régulièrement jusqu'en 1830, c'est-à-dire, en comptant les interruptions, pendant près de sept ans : avec tous les faux frais, cela fait bien une douzaine de mille francs, La famille possède près de la Côte une maison de campagne, le Chuzeau, avec jardin et verger. Près de Grenoble, les Marmion avaient le domaine du Jacquet, qui fut vendu, en 1864, 40,000 francs ('). Un partage avait eu lieu en 1854 à la mort de Nancy, et lorsque Berlioz se maria en secondes noces. C'est cette « réunion de famille avec sa soeur et ses oncles », à laquelle il fait allusion dans une lettre à Hans de Bulow ("-).
(1) CorresponiUinçe inédile, p. o24.
(•2) IbicL, p. 214.
180 lŒFxLIOZ INTIME
CoiiHiic il existe encore des membres de la famille, je n'ai garde d'insister et je ne prends que les faits de notoriété publique. Je peux seulement parler du résultat de la vente aux enchères publiques du mobilier de la maison qui prit six vacations entières, et dont le produit s'éleva à 1,860 francs. Les bordereaux portent quantité d'objets de ménage, d'innombrables chaises, lits avec fourniture, ustensiles. Dans la liste des volumes, je vois Condillac^ Rousseau, le livre de V Esprit, le Journal des Connaissances utiles^ les Etudes de la Nature, Voltaire, Herder, Y Esprit des lois, une Histoire de France, de nombreux ouvrages de niédecine,- etc.
Je ne vais citer aucun chitire ni dresser des inventaires. Tout ce que je puis dire c'est que l'évaluation des biens de la famille, d'après le bruit public, est conforme au chiffre donné par Berlioz dans une lettre à Mme Vernet (') en 1832 : (( Moi qui n'aurai guère que 100,000 francs ». A cette date, les quatre enfants vivaient tous, et la part que s'attribue l'ainé correspond au chiffre total de la fortune des P3erlioz, évaluée à 400,000 francs. D'ailleurs l'artiste, malgi'é son dénûment momentané, ne cachait pas la position aisée de ses parents, car on voit qu'en 183o, lorsqu'il allait épouser Henriette Smithson, il pensait à recourir à des usuriers « qui connaissaient la fortune de son père (-) ».
A l'époque agitée où il commence à écrire ses Mémoires, en pleine Révolution de 18i8, et en quelque sorte exilé à Londres, il se l'eporte au silence et au calme de la plaine de la Cote, riche, dorée, verdoyante, qui a <( je ne sais quelle majesté rêveuse », et se rappelle avec attendrissement ses années d'enfance, sa première communion faite le même jour que sa sœur ainée dans le couvent des Ursulines où elle était pensionnaire, et « le caractère de douceur » de cette cérémonie. « C'était au printemps, dit-il, le soleil souriait, la brise se jouait dans les peupliers mouvants, je ne sais quel arôme délicieux remplissait l'atmosphère ; je franchis tout ému le seuil de la sainte maison. » Sans doute,
(I) Corrc^pomUDicc incdilc. p. lOJ.
{■>) Ih il., p. lin.
l/lloMMI-: isi
c'est une journée doiil riiiipi'ession roslc toujours vivante; mais, après quarante ans, Berlioz ne revoit-il pas cette solennité avec quelque illusion d'optique et ne retrace-t-il pas le décor avec quelque enjolivement? Le chœur de voix virginales qui le remplit, à sa grande confusion, « d'un trouble à la fois mystique et passionné ». lui ouvre le ciel, « le ciel de l'amour et des chastes délices, un ciel plus pur et plus beau mille fois que celui dont on m'avait tant parlé ». Cet hymne à l'Eucharistie est un air de la Nina de Dalayrac, Quand le /lie// ainiè reviendra, « naïvement adapté à de saintes paroles »; il ne le reconnut que dix ans après, mais il oublie de nous dire si, lors de cette découverte, il eut la même vision céleste. Quant à la religion, l'on sait ce qu'il en pensa depuis ; elle a fait son bonheur pendant sept années et « bien qu'on se soit brouillé ensemble », il en a conservé « un souvenir fort tendre ». Il n'a pas été toujours aussi reconnaissant pour ses anciennes passions de jeunesse.
C'est la seule mention qu'il ait cru devoir laisser des souvenirs de ses premières années; mais nous ne remontons pas, ai-je dit, jusqu'à l'enfance. Nous allons le prendre dès l'adolescence, cà l'entrée dans la vie : nous le suivrons ici de sa douzième à sa vingtième année. Il n'est pas inutile, avant de signaler certaines particularités peu connues de sa vie de jeunesse à Paris, de remonter un peu au delà pour étudier le développement de cette étrange organisation. C'est moins à la Cote Saint-André qu'au petit village de Meylan qu'il faut le suivre pour avoir sa psychologie exacte.
La famille de ]\lnie Berlioz était originaire de ce village, situé à deux lieux de Grenoble, pi'ès de la frontière de la Savoie. — C'est le plus romantique séjour, dit-il, que j'aie jamais admiré. — Il y passait chaque année trois semaines vers la fin de l'été, avec sa mère et ses sœurs.
La maison Marmion, à Meylan, appartenait, il y a quelques années, à la famille Bertini : depuis, elle a encore changé de propriétaire. Elle est à l'extrémité du bourg, au dessous du village de Corenc perché sur la hauteur. En redescendant de la Tronche, faubourg de Grenoble, sur Meylan, on longe, à gauche; le mur d'une vaste propriété; au milieu delà montée
l!î!- lîKRI.lO/ JNTIMK
de Meylan, un chemin s'ouvre à droite, presque vis-à-vis l;i g-rille du pare : il aboutit tout droit à la propriété qui appartenait aux Berlioz. J'ai pu la visiter : bien qu'un peu bas et presque au fond du vallon, elle otfre un point de vue superbe. Grenoble dans le lointain ; de l'ouest à l'est, l'admirable vallée du Graisivaudan ; en face, les Alpes ; tout en haut, en arrière, le Saint-Eynard, sur le versant duquel s'étagent les maisonnettes de Corenc et de Meylan. Je revois le salon « où se groupait autrefois la famille quand nous venions passer quelques semaines auprès de notre aïeul )> ; je ne revois plus, mais je me représente d'après les Mémoires, les peintures grotesques et les fantastiques oiseaux- en papier de toutes couleurs, collés contre les murs (') ; le siège où dormait le grand père avant midi, son jeu de trie trac, le vieux buffet où Berlioz apercevait encore, en 1848, la cage d'osier qu'il construisit de ses petites mains. C'est dans le jardin qu'il commença à lire Cervantes. Je retrouve dans le verger le banc sur lequel le père restait assis des heures entières, perdu dans ses rêveries, les yeux fixés sur le Saint- Eynard ; puis l'enfant l'emmenait dans les sentiers conduisant à la montagne, sous les hêtres, et jouait sur la tlûte l'air de la musette de Nina.
Nous ne savons quelle était la position de M. Marmion, père de Mme Berlioz. 11 mourut quelques mois avant elle, en 1837, à un âge très avancé. Elle assistait avec ses tilles à ses derniers moments. Il avait un fils, adjudant-major de lanciers en 1815, « joyeux et galant, grand amateur de violon et chantant fort bien l'opéra-comique, épris de la gloire, prêt adonner sa vie pour un de ses regards x' . Félix Marmion rejoint souvent sa sœur et les enfants de celle-ci à Meylan, « tout chaud de l'haleine du canon », orné tantôt d'un simple coup de lance, tantôt d'un coup de mitraille dans le pied, tantôt d'un coup d(i sabre en pleine figure. Pensez si l'épopée impériale rencontre des enthousiastes dans un pareil milieu : l'officier croit le trône de Napoléon « inébranlable comme le Mont-Blanc ». Pourtant de 1813 à
(l) Mànoirex, p. 43G-3H.
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181"), (époque ù laqiu^lo Kmiioz doit reporlor sos souvoniis. co troue est violemment secoué.
Eorlioz conserva toujours d'attectiifuses relations avec son oncle : le colonel Marmion vint souvent à Paris visiter le jeune ménage, après le mariage de son neveu avec Henriette Smithson ('). On voit que celui-ci le consulta lorsqu'il épousa sa seconde femme (-). Deux ans après, il confie non pas à son fils Louis, mais à son ami Morel, un détail intime qui a son prix : « Louis va les mécontenter tous, surtout mon oncle qu'il a tant d'intérêt à ménager O ». Malheureusement le proverbe bien connu démentit ces espérances : le pauvre Louis mourut le premier, à trente-trois ans, alors que le colonel, à quatre-vingt-quatre, supportait vertement la vieillesse. Berlioz raconte leur dernière entrevue h Vienne, après le malheur qui le frappait, en LS67. « Nous avons bien pleuré en nous revoyant ; il semblait honteux de vivre, je le suis bien davantage (''). "
Les souvenirs de Meylan, les impressions des premières années sont si puissants qu'il faut considérer avant tout le récit de la grande passion florianesque, le seul que nous laisse Berlioz avec celui de ses essais dans la composition musicale, comme une peinture de son état moral. Sans doute il néglige bien des détails qui l'ont moins frappé et qui pour nous, peut-être, auraient eu plus d'intérêt : mais lorsque nous le voyons en 1832, en 1848, en 1864, reporter constamment sa pensée vers son Estelle, vers le Saint-Eynard, il nous faut bien admettre que ce n'est pas une fantaisie d'artiste et que l'enfant ressentit fortement cet ébranlement de la passion que les Mémoires nous retracent avec une sorte d'ingénuité. 11 ne faut pas oublier que, commencée en mars 1848, à Londres, cette partie de l'autobiographie est antérieure à la date de la rentrée en France de Berlioz, et, par conséquent, à sou pèlerinage à Meylan, qui n'eut lieu qu'à la fin de l'année. Ce n'est pas un roman inventé poiu- les
(I) f.cllrrs iiili)ii('^. p. 178.
ivJ) C.orrpApondanic inédiie. \u 21";.
C!) lliid., ].. 2:52.
(■1; HiiiL. \K ^'-J'-'.
184 HERLIOZ INTIMl':
besoins d'uno i-aiise : la lettro à Estelle en 1848 et eelles de 1864, reproduites aux Mémoires, attestent une conviction bien robuste et une absence complète d'atîectation. Tout ceci est loin du ton do la comédie.
Dès le début, Berlioz revoit, en racontant sa vie, ce site merveilleux vers lequel bien souvent sa pensée s'envola. Il nous décrit la demeure d'Estelle, la maisonnette blanche de Meylan, entourée de vignes et de jardins, au pied du Saint-Eynard, d'où la vue plonge sur la vallée : une retraite « prédestinée <''videmment à être le théâtre d'un roman »: Mme Gautier, la tante d"Estelle (ou sa grand'mère, ce point n'a pas -été éclairci), ne l'habite que pendant la belle saison.
Déjà le nom d"Estelle avait attiré son attention, car il avait relu « cent et cent fois » en cachette la pastorale de Florian. En voyant la jeune fille avec « ses grands yeux armés en guerre, bien que toujours souriants », une chevelure « digne d'orner le casque d'Achille », des pieds « de Parisienne pur sang » et des brodequins roses, il sent « une secousse électrique, » le vertige le prend et ne le quitte plus. Il éprouve au cœur une douleur profonde ; il passe des nuits entières à se désoler. Pourtant Estelle avait six ans de plus que lui : mais ces brodequins roses lui ont tourné la tète. Il n'en avait jamais vu : « Vous riez, dit-il; eh bien, j'ai oublié la couleur de ses cheveux (que je crois noirs pourtant) et je ne puis penser à elle sans voir scintiller, en même temps que les grands yeux, les petits brodequins roses. » Et voiLà ce pauvre enfant de douze ans brisé par un amour au-dessus de ses forces. Tout le monde à la maison et dans le voisinage s'amusait de l'aventure. La jeune fille avait deviné la première cette folie de l'enfant ; elle s'en est fort divertie, croitil. Un soir, la réunion était nombreuse chez Mme Gautier; on joue aux barres: on fait exprès de le laisser avant tous les cavaliers désigner sa dame. Le cœur lui bat trop fort, il n'ose, il baisse les yeux en silence. On le raille ; c'est Estelle qui vient le chercher et lui saisit la main : « 0 douleur! elle riait aussi, la cruelle, en me regardant du haut de sa beauté! »
Mais comme il souffre, cai- la jalousie Ta saisi déjà ; le
iiioiiidi'o mot adressi' pai' un Inmiino ,"i son idolo lo iorinro. Il S(; cache lo jour dans les chanips do maïs, dans les « réduits secrets » du verger de son grand-pèro ; il entend encore en frémissant, quarante ans après, lo bruit des éperons de son oncle Félix quand il dansait avec elle. « Non, le temps n'y peut rien, d'autres amours n'effaceront point la trace du premier ! »
Dans mes excursions en Dauphiné je n'ai eu garde d'oublier lo pèlerinage à Meylan. Rien n'est resté de ce qui guidait Berlioz en 1848 : la fontaine no murmure plus, l'alléo d'arl)res qui conduisait au sanctuaire est introuvable, et allez donc demander la maison (iautier que Berlioz retrouva par miracle, il y a trente-cinq ans, en interrogeant une vieille l)atteuse, qui finit par se rappeler la demoiselle de 1815, si jolie que tout le monde se retournait pour la regarder. 11 faut revoir en imagination cette maisonette blanche, haut perchée, tout à l'extrémité de Meylan, au dessus du village de Montbonnot, presque au pied de l'entablement du roc; monter plus haut encore, au sommet du coteau qui domine tout le paysage, s'asseoir sur l'emplacement de la vieille tour, démolie aujourd'hui, et voir à ses pieds la maison sacrée, le jardin, les arbres et, plus bas, la vallée, l'Isère qui serpente, au loin les Alpes, la neige, les glaces « tout ce qu'elle a vu, tout ce qu'elle a admiré, aspirer cet air bleu qu'elle a respiré ! (') »
^'oici le cerisier : sur ce tronc sa main s'est appuyée ; voici le buisson de ronces où elle cueillait des mûres sauvages, le plant de pois roses dont les fleurs ornaient son corsage, la roche de granit au rebord de laquelle il marchait imprudemment quand la jeune fille lui criait: k Prenez garde ! n'allez pas si près dii bord ! » Et elle s'y dressait debout, superbe, contemplant la vallée. « Quand je serai grand, se disait-il, quand je serai devenu un compositeur célèbre, j'écrirai un opéra sur VEstelle de Florian. je le lui dédierai, j'en apporterai la partition sur cette roche et elle l'y Irouvera un matin en venant admirer le lever du soleil. »
(l) Mémoires, p. 43S.
18(i HERT.IOZ INTIM1-:
Entrons aussi dans le sanctuairo, traversons le salon et pénétrons dans la petite chambre « d'où elle montrait d'un geste ti(M- et ravi la poétique vall(»e (') ». Voilà incontestablement un horizon sublime, un tableau grandiose. C'est en 18i8 qu'il di'crivait de mémoire Mcylan, à Londres, en commençant son autobiographie : les deux descriptions postérieures, celles de 1854 et de 1804 sont bien plus vivantes, car les pèlerinages ont fait revivre le passé. On comprend pourquoi il s'est hâté de revoir ce séjour d'enfance auquel sa pensée l'avait inopinément reporté lorsqu'il préparait ses Mémoires. J'avoue que ces souvenirs me semblent plus touchants que risibles. Cette exaltation est aisée à expliquer avec une nature aussi ardente que celle de Berlioz. Vous avez vu que c'est précisément à cette heure qu'il ressent les premières atteintes de ce mal dont il souffrit toute sa vie, la mélancolie, Je spleen, le mal de l'isolement, comme il l'appelle.
C'est à cet ordre de sensations que correspond le souvenir vraiment puissant du tableau pastoral qui le frappa lorsqu'il éprouva, à seize ans, les premiers symptômes de cette maladie morale. Il se rappelle ses rêveries dans la prairie, à l'ombre d'un groupe de grands chênes, par une belle matinée de mai : des chants doux et tristes s'épandant par la plaine à intervalles réguliers viennent soudain le distraire de sa lecture d'un méchant roman de Montjoie, peu fait pour porter aux élans de la passion. C'était la procession des Rogations qui traversait les champs en psalmodiant les litanies. Ecoutez ce joli récit ; comme on sent l'impression vive, inoubliable : « Cet usage de parcourir au printemps les coteaux et les plaines pour appeler sur les fruits de la terre la bénédiction du ciel a quelque chose de poétique et de touchant qui m'émeut d'une manière indicible. Le cortège s'arrêta au pied d'une croix de bois ornée de feuillage ; je le vis s'agenouiller pendant que le prêtre bénissait la campagne, et il reprit sa marche lente en continuant sa mélancolique psalmodie. La voix all'aiblic
(I) Mciroiirs, ]>. /jM;.
l'hommI': IST
do iioti'P vioux curé se distiiigiinit soûle parfois avec des l'rasrinents de phrases (il cite des lambeaux des litanies dont 1(^ murmure va toujours s'aifaibiissaut). Et la toule pieuse s't'loignait... s'éloignait toujours... Silence... léger frémissement des blés en fleur, ondoyant sous la molle pression de l'air du matin. Cri des cailles amoureuses appelant leur compagne... l'ortolan, plein de joie, chantant sur la pointe d'un peuplier... Calme profond... une feuille morte tombant lentement d'un chêne.. : à l'horizon, les glaciers des Alpes frappés par le soleil levant réfléchissaient d'immenses faisceaux de lumière. » Le tableau n'est il pas ravissant de fraîcheur et de coloris? C'est une véritable toile de maître : un grand artiste peut seul ressentir avec cette puissance les impressions et les traduire avec cette vivacité et cette réalité.
Ne regrettons point l'absence de confidences plus complètes concernant les premières années de Berlioz. Cette page suffit à notre curiosité et nous le peint avec cette intensité de sentiment qui révèle une nature élevée, ardente, pleine d'élans et de rêves contenus, \m esprit habitué à la méditation et percevant avec une énergie rare la vision du paysage admirable ouvert à ses regards. Aussi, dès le début des Mémoït^es, il nous le retraçait, aussi enchanteur dans ses souvenirs que lorsqu'il l'avait revu à son retour d'Italie, oubliant les impressions de Naples, se réveillant à quinze ans à l'aspect riant, varié, frais, riche, pittoresque, beau de masses, beau de détails, de sa chère vallée de d'Isère ('). C'est un spectacle qui le frappait bien plus sûrement que celui de la campagne romaine qui n'évoquait pas le même passé ; et pourtant il l'avait bien admirée aussi : « Des lacs, des plaines, des montages, de vieux tombeaux, des chapelles, des couvents, de riants villages, des grappes de maisons pendues aux rochers, la mer à l'horizon, le silence, le soleil, une brise parfumée, l'enfance du printemps, c'est un rêve, une féerie ! (') w
Il avait eu cependant une autre vision pendant ses voyages en Italie : un mois passé à Nice devait lui laisser uneimpres-
(1) Correspondance inédite, p. 100.
(•^) I.cltres intimes. ]>. 11 't
18S ■ IIKRLIOZ INTIMI-:
siûii si j)i'(ife)iido du boaii site iinMitoiTmiécn, qu'il rotonrnn sans cesse se baigner dans cette atniosplière si lumint'use et si j)ure. Ce n'étaient pas seulemcnit ses excursions dans les rochers, c'était le spectacle de la mer en face de ses fenêtres, avec le ràlement continuel des vagues : « Le matin, quand j'ouvre ma fenêtre, c'est superbe de voir les crêtes accourir comme la crinière ondoyante dime troupe de chevaux blancs; je m'endors au bruit de l'artillerie des ondes battant en en brèche le rocher sur lequel est bâtie ma maison C) )). J'ai trouvé dans un feuilleton une page qui vaut celle-ci : « 0 Nice, doux, charmant, délicieux coin de terre, où l'on peut vivre si heureux, si libre! Que l'air y est pur, le cîel bleu, la mer azurée, la terre parée et fertile, le repos profond ! Que les montagnes y déroulent de romantiques panoramas ! Que les habitants y sont hospitaliers, bienveillants, confiants, honnêtes (-) ! » Comme nous comprenons le cri de Berlioz mourant : « Je veux la mer, je veux le soleil, je veux aller à Nice, à Monaco C) » .
Ces sensations délicieuses de bien être dans les champs, devant les plus merveilleux paysages, sont un trait caractéristique : cela appartient bien aux impressiqns de jeunesse, car c'est dans la contemplation de la plus puissant'j nature que Berlioz a été élevé, et il ressent toujours profondément la douceur des promenades solitaires en plein champ. A Saint- Valery, à Enghien, nous le voyons sans cesse s'arrêter pour décrire les sites qui le frappent, fût-ce le plus vulgaire hameau, encadré par les bois, la verdure, ou dominé par les falaises, avec la mer à l'horizon ; il a été élevé avec l'amour de la splendide nature et il ne cessera jamais d'être ému par le paysage, même sans grandeur.
La monotomie de la vie de famille, le dégoût des études classiques et l'irritation de son impuissance et de son isolement dans ce petit bourg dauphinois, lorsque tant d'ardentes aspirations grondent déjà en lui, c'est ce qui lui fait prendre
(1) Corrciipondancp inrdife. p. 85.
(2) Ces lignes étaient, e'crites dans les DchaU en IS44, le 11 décembre. (î{) Correapondauce Inédite, 2^ éd.. app. p. IMH.
l'homme 189
cil hoi'reur la société de la Côte qu'il éci'ase déjà de sa supériorité. « Des ailes ! des ailes ! » s"écrie-t-il, rêvant de s'envoler par delà ces hautes cimes qui lui dérobent l'horizon radieux et les pays féeriques qu'il entrevoit en imagination. Cette plaine superbe n'est pas le champ qu'il convoite : ce n'est pas encore « avec une douleur aigile », comme il le dira plus tard on rentrant d'Italie, qu'il entend Paris (( gronder dans le lointain ; » c'est avec un ardent élan que s'échappe vers la grande ville sa pensée, surexcitée par ce sangjeune et brûlant qui afflue à son cerveau en bouillonnant, à défaut d'aliment dans l'organisme.
Aussi comme il est loin de tout ce monde bourgeois, et a^■ec quel mépris il traite la haute société de la Côte : « C'est le monde le plus prosaïque, loj)lus desséchant.» A son retour d'Italie, il passe six mois dans sa famille et déclare qu'il s'ennuie à périr. On s'obstine, malgré ses supplications de n'en rien faire, à lui parler sans cesse musique, art, haute poésie. « Ces gens-là, écrit-il à Ferrand, emploient ces termes avec le plus grand sang-froid : on dirait qu'ils parlent vin, femmes, émeutes ou autres cochonneries. » Il se sent isolé de tout ce monde par ses pensées, par ses passions, par ses amours, par ses haines, par ses mépris, par sa tète, par son cœur, par tout. C'est avec un dédain tout aussi marqué qu'il parle de ses compatriotes dans une lettre à Mme Horace Vernet, à la même époque : « Des idées si étranges, des jugements faits pour déconcerter un artiste et lui figer le sang dans les veines, et, par dessus tout, le plus horrible sang-froid. On dirait, à les entendre parler de Byron, de Gœthe, de Beethoven, qu'il s'agit de quelque tailleur ou bottier dont le talent s'écarte un peu de la ligne ordinaire : rien n'est assez bon pour eux ; jamais de respect ni d'enthousiasme ; ces gens-là feraient volontiers de feuilles de roses la litière de leurs chevaux ».
Plus tard, en 1817, il constatera que ses compatriotes n'ont guère progressé, en un quart de siècle. « On s'y occupe énormément de littérature moderne, écrit-il à d'Ortigue, pour la dénigrer, bien entendu : on en est à Voltaire, mais enfin on le lit. »
100 r.KKLlOZ INTl-MK
Les (Jislrac.tions et les letes ne pa.rvieiuieiit pas à le dérider. Il est question de bals, de goûters à la campagne : on cherche des cavaliers aimables: ils ne sont pas communs, paraît-il, à Grenoble et autres lieux. « Quoique ce soit peutêtre un peu pour moi que ce remue-ménage se prépare, je ne suis pas le moins du monde fait pour y répandre de l'entrain ni de la gaité. » Les brillantes reunions chez la belle mademoiselle Veyron, ue le tentent pas davantage : on reçoit chez ses parents le procureur général de Grenoble, M. de Ranville, il préfère lire Hamlet et Faust. « Personne ici ne compre'id cette rage de génie. Le soleil les aveugle ; on trouve cela plus que bizarre. »
Parmi les camarades d'enfance de Berlioz, les Mémoires mentionnent quelques noms au hasard : Imbert, le fils de son premier professeur de musique, un peu plus cigé que lui et déjà habile corniste. Un jour où il se rendait à Meylan pour voir la radieuse Stella Montis, le jeune Imbert, d'un air étrange, lui reproche de partir sans lui dire adieu : ils s'embrassent. Au retour, il apprend que le jeune homme, en l'absence de ses parents, s'est pondu, pour un motif qu'on n'a jamais su.
A. Robert, en compagnie duquel il commença à seize ans ses études médicales, sous la direction de son père, devint depuis un médecin distingué ; c'était aussi un musicien, jouant fort bien du violon. Il faisait sa partie dans les premiers quintettes écrits par Berlioz. Les deux cousins s'occupaient ensemble un peu plus de musique que d'anatoniie ; mais Robert se livrait chez lui à un travail obstiné, grâce auquel il dépassait de beaucoup en science son condisciple, qui avait à subir de vives remontrances et môme de terribles colères paternelles. C'est Robert qui le décida à aborder les grandes études médicales et à partir avec lui pour Paris.
Rien ne pouvait l'attirer, on le devine, du côté de la terre natale. Sa passion pour la musique, encore mal définie au fond, contribue à l'éloigner de ses compatriotes. Nous le voyons essayer de jouer Marlboroiigh, sur le flageolet, puis apprendre la flûte sous la direction de son père et la guitare avec M. Dorant, se livrer à des essais de composition, rêver
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d'écrire un opéra d'Bsicllc, s'enthoiiiasuior à la lecture de la biographie de Gluck ; mais rien encore ne révèle non seulement la vocation, mais encore la disposition naturelle, ("est dans Berlioz a,-tisle que nous étudierons l'origine et la formation du génie : elles ne datent pas do la Cote.
Pour tout dire, il s'ennuie, nous savons sous l'empire de quelles dispositions morales. Dans ses lectures enivrantes des biographies musicales de Michaud, il eût dû surtout méditer une phrase de la notice sur Haydn : « Par une fatalité singulière, les hommes d'un grand talent n'ont jamais formé que des unions mal assorties ! » J'emprunte cette citation à la première édition de la Biographie universelle do Michaud, celle que Berlioz relisait sans cesse dans ses premières années. La preuve que cette mention, où il eût pu voir une prophétie, ne lui avait pas échappé, c'est qu'il a cité le fait ('). C'était peut-être on faisant un retour sur lui-même.