LE PARISIEN
Voici donc Berlioz installé à Paris avec son cousin et condisciple Robert. Etudiant en médecine, il habite le quartier latin, naturellement (-) ; il fait aux cours de la Faculté de nouvelles relations : Dubouchet, Vidal, devenus plus tard des médecins renommés ; il fréquente l'amphithéâtre après avoir surmonté ses premières répugnances ; les leçons d'Amussat sur l'anatomie Tintéressent ; celles d'Andrieux,
(Ij .1 travers clianls, p. 2T:j.
(2) Soircefi de Vorchc^tre. p. 58.
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au Collège de France, de Thénard et de Gay-Lussac, au Jardin des plantes, lui otïrent de puissantes compensations. Il a commencé avec ce dernier le cours d'électricité expérimentale qu'il va bientôt abandonner, malgré toute son admiration pour le niaitre. Le soir, il passe bien des heures à réfléchir sur la triste contradiction établie entre ses études et ses penchants, car il s'est repris de passion pour la musique en allant à l'Opéra. Les Danaïdes, de Salieri, l'avaient exalté la première fois ; Sfratonice, de Méhul, lui paraît un peu froide la seconde fois; mais l'air de Nina, dans un ballet de Persuis, l'émeut en lui rappelant le chant qu'il entendit pour la première fois lors de sa première communion. Enfin, il court étudier les partitions de Gluck à la bibliothèque du ('onser\"atoire, dès qu'il apprend qu'elle est ouverte au public, et il assiste, après une anxieuse attente, à la représentation d'Iphigénie en Tauride ; — c'est ce jour-là que la vocation est décidée. Ces détails sont simplement à noter ici, pour établir à quelle date il peut avoir abandonné la médecine. Malheureusement, les lettres de Berlioz ne nous retracent sa vie qu'à partir de 1827, et, quoique nous puissions assez bien le suivre depuis l'année 1825, il nous faut rechercher des indications pour reconstituer rapidement les trois premières années de sa vie à Paris, jusqu'au moment où il revient de la Côte et entre au Conservatoire, ayant à faire ses preuves en conquérant le prix de Rome. Nous le voyons tout d'abord très entouré ; il se pose en pontife d'un art nouveau avec ses amis, Charbonel, Halma, de Pons, Ferrand, Auguste Berlioz, Gounet, Pastou, Turbri, Tolbecque, Casimir Faure, de Boissieux, Saint-Ange, avec ses condisciples, les élèves de Choron, de Lesueur, deBoïeldieu, de Catel; Gerono, Duprez, Montfort, Adam, Despréaux, etc. Nous ne faisons qu'entrevoir l'étudiant en médecine pendant la première année de son séjour à Paris ; de dix-huit ans à vingt-deux ans, Berlioz se donne beaucoup de mouvement, et c'est surtout le développement de son instruction et de son esprit qu'il faut apprécier. Cette matière a fait l'objet d'une analyse spéciale au chapitre des Etudes. Quant à la vie intime, elle se concentre tout entière dans le roman él)auché en 1827, à vingt-
trois ans et demi, puis interrompu et repris au retour d'Italie en 1833, pour finir par le mariage avec Henriette. Nous étudierons à part l'amoureux ; prenons ici seulement l'individu. Comme les Mémoires retracent rapidement et de la manière la plus confuse, au point de vue des faits et dates, cette période de la vie intime de Berlioz, où le seul fait saillant est la passion pour miss Smithson, il est bon de mettre ici d'abord un peu de chronologie.
Berlioz arrive à Paris au commencement de 1822; il vient d'avoir dix-huit ans. Sa lettre du 20 février à sa soeur Adèle montre qu'il a déjà fréquenté l'Opéra ; il parle de l'effet qu'a produit sur lui l'audition de Siratonice. C'est sans doute à la fin de cette année qu'il se livre à ses premiers essais de composition, probablement à l'insu de ses parents. Sa première résistance suit immédiatement la représentation û: Ipliigénie, car c'est à cette date qu'il fait connaître fermement sa vocation et sa résolution à sa famille, et qu'il commence la lutte. Son premier essai est une cantate sur un poème de Millevoye, le Cheval arabe. Il fait la rencontre de Gerono, élève de Lesueur, qui le présente à son maître et le prépare à suivre ses cours particuliers. Il n'a pas encore abandonné l'école lorsqu'il songe à écrire un opéra ; il s'adresse à Andrieux, dont il suit les cours ; la réponse du célèbre littérateur, qu'il reproduit, nous donne une date; elle est du 17 juin 1823.
C'est à ce moment que Gerono lui bâtit un livret en dramatisant V Estelle de Florian. Berlioz écrit ensuite une scène sur Beverley ou le Jotceiir, de Saurin, adaptation de la pièce anglaise Tlie Gamester: c'est le morceau qu'il veut faire chanter par Derivis dans une représentation au bénéfice de Talma. Nous trouvons, enfin, le premier ouvrage sérieux, la Messe composée en 1824, en même temps que l'oratorio latin le Passage de la Mer Rouge. Sa partition &' Estelle, de son propre aveu, était aussi ridicule que la pièce et les vers de Gerono : avec son oratorio et son Beverley, elle fut détruite en 1827, après la deuxième exécution de la Messe, dont il ne conserva de même que quelques fragments.
L'histoire de cette Messe n'est, du reste, pas bien claire.
Ce fut, dit-il, à la demande du maître de chapelle de Saint- Roch, M. Masson, qu'il composa cette œuvre, qui devait être prête pour la fête des Saints-Innocents. Le jour do cette fête est le 28 décembre. Or, ici commencent les contradictions. La répétition générale n'ayant pu avoir lieu jusqu'au bout à cause de l'incorrection des parties, Berlioz, d'après le peu qu'il en a pu entendre, se décide à refaire entièrement sa Messe, puis il passe trois mois à la recopier, doublant, triplant, quadruplant les parties. Alors, n'ayant pas les moyens de la faire exécuter, il s'adresse à Chateaubriand, et la réponse du poète, qu'il reproduit, porte la date du 31 décembre 1824. Il y aurait donc eu un intervalle d'une année, à ce compte là, car la première répétition eût précédé la fête des Innocents de 1823 ; ou bien, ce qui est plus probable, elle eut lieu seulement vers la fin de décembre 1824, et Berlioz écrivit aussitôt à Chateaubriand avant même d'avoir commencé, à la suite de cet essai inutile, la recomposition de sa Messe. 11 écrit l'année suivante de la Côte à son maître qu'il n'ose pas se mettre à travailler à cette Messe « dont il lui a parlé », convaincu que dans les dispositions d'esprit où il est, il no fera rien de supportable. 11 ajoute qu'il a retouché son oratorio du Passage de la Me)' Rouge, qu'il lui avait déjà montré, et qu'il espère le faire exécuter à Saint-Roch dans les premiers jours d'aoiit, à son retour; c'est bien août 1825.
Cette fois, voilà des dates. Alors, la Messe n'avait pas encore été exécutée ? C'est donc après le retour de Berlioz à Paris qu'il faut placer cette première tentative, qui n'eut lieu que grâce à la générosité de sou ami de Pons, dont il accepta le prêt de 1.200 francs. C'est certainement à la fin de 1825 qu'il faudra reporter cet événement.
Maintenant, à quelle date le premier concours à l'Institut? C'est le véritable problème. Berlioz n'a été inscrit aux registres du Conservatoire que le 26 août 1826. Quand il concourait en 1825 ou en 1826, il n'était qu'élève particulier de Lesueur. Du reste, il échoua à l'épreuve préliminaire : lorsqu'il concourt définitivement, c'est en 1827, avec la cantate ^'Orphée. Je ne crois pas me tromper, malgré l'absence
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do lettres, cette année là, en plaçant la date du premier concours à l'Institut on 1826. Il n'avait pas encore affronté l'épreuve lorsqu'il écrivait sa lettre à Lesueur, en 1825, et, à la même époque, celle par laquelle débute le volume des Lettres intimes, à Humbert Ferrand.
La date de 1826 est bien celle que donne, pour cette première tentative au concours de composition, M. Mathieu de Monter ('). C'est ce qui confirme ma rectification, bien que les archives de l'Institut et celles du Conservatoire ne contiennent pas la moindre trace de ces faits : les pièces fournies par les concurrents, m'a-t-on dit, leur étaient rendues après les épreuves, et les registres des délibérations ne mentionnaient que les décisions prises, et, par suite, les seuls noms des lauréats.
Remarquez, dès lors, comme les dates s'enchaînent dans cette hypothèse : en 1823, deuxième année des études scientifiques, première tentative de composition, lettre à Andrieux, rencontre de Gerono, collaboration à l'opéra d^ Estelle; en 1824, composition de la scène de Beverley, de la Messe et de V Oratorio latin, admission parmi les élèves particuliers de Lesueur ; en 1825, retour à la Côte, puis première exécution de la Messe, à Saint-Roch ; en 1826, composition de la Scène grecque sur les vers de Ferrand, démarche près de Kreutzer, pour la faire exécuter au concert spirituel de la semaine sainte, concours préliminaire à l'Institut deux mois plus tard; échec, nouveau voyage à la Côte; à la rentrée, admission au Conservatoire, engagement comme choriste aux Nouveautés et association avec un compatriote, Antoine Charbonel, étudiant en pharmacie; 1"' mars 1827, ouverture des Nouveautés ; plus tard, réconciliation avec la famille, concours à l'Institut et première ébauche des Francs Juges, en collaboration avec Ferrand ; eu septembre, représentations de miss Smithson, à l'Odéon ; en novembre, deuxième exécution de la Messe, à Saint-Eustache ; en 1828, grande passion shakespearienne, crises amoureuses, premier concert au Conservatoire, échec à l'Institut avec la cantate Herminie,
(1) Bcviie cl Gmtle musicale. S août I8(5'J.
composition des Huit Scènes de Faust ; en 182D, désespoir à la suite du départ d'Henriette, en mars; en juin, quatrième échec à l'Institut avec Cléopatre ; en novembre, deuxième concert au Conservatoire, composition des Mélodies irlcuidaises. En 1830, la Fantastique, rupture avec Henriette, distraction viole7ite avec Camille Moke, succès à l'Institut avec Sardanapale, composition de la Fantaisie sur la Tempête, exécutée à l'Opéra, troisième concert au Conservatoire et première audition de la Fantastique, le 5 décembre ; enfin, départ pour l'Italie.
Par exemple, n'imaginez point que cette chronologie vous facilitera la lecture des Mémoires. Tout au contraire. Il serait absolument indispensable de compléter cette reconstitution des dates par la réfutation mot pour mot des chapitres où sont racontés ces événements. Il est impossible de trouver un récit où les faits soient aussi embrouillés et les dates plus pitoyablement confondues. Je n'ose pas entreprendre une telle tâche : il faudrait des documents plus complets pour écrire un nouveau récit, véridique, cette fois, des années de débutg de Berlioz. Ce que nous savons, sans insister sur les quatre années qui s'écoulent avant son entrée au Conservatoire, c'est que sa vocation musicale est irrésistible. Nous le retrouverons ailleurs sur les bancs de l'école. Bornons-nous à un rapide aperçu de sa vie intime pendant les huit premières années de son séjour à Paris.
Vous savez déjà quelles luttes il a dû soutenir pendant quatre ans contre sa famille. La première tentative de répétition de sa Mtsse à Saint-Roch, inexécutable faute d'instrumentistes et de copies lisibles, avait été promptement connue de sa famille. Ses parents tirèrent un vigoureux parti de ce fiasco pour « battre en brèche » sa vocation et, n'ayant pas de bonnes raisons à opposer, « il avale en silence la lie de son calice d'amertume ». 11 n'en persiste pas moins. Sa famille revient à la charge, l'accablant de lettres véhémentes, menaçant de lui retirer sa pension de cent vingt francs par mois, qu'il juge pourtant « assez modique ». Il faut avouer que depuis près de trois ans qu'il
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était à Paris, pour suivre, selon sa parole, des cours do mfïdecine, il avait dû lasser la patience de ses parents, qui ne pouvaient ignorer qu'il avait déserté la Faculté pour la bibliothèque du Conservatoire, l'Opéra et la classe particulière de Lesueur.
Lorsque son père lui supprime sa pension, à la fin de 1825, apprenant la dette qu'il a contractée envers de Pons, il s'était déjà imposé un régime sévère, afin de pouvoir rembourser son ami sans faire appel à sa famille. Il s'accommode de ces menus d'une frugalité Spartiate. Il a des élèves: il enseigne la musique, la flûte, la guitare, le solfège. Il a commencé à faire des économies. Il a une toute petite chambre au cinquième dans la Cité, au coin de la rue de Harley et du quai des Orfèvres. Il ne dîne plus chez le restaurateur; ses repas lui coûtent sept ou huit sous, et se composent de pain, de raisins secs, de pruneaux et de dattes ; il prend ses repas sur le terre plein du Pont-Neuf. La suppression de sa pension ne le réduit donc pas à merci, et il s'obstine à suivre sa carrière en s'imposant de nouvelles privations.
Quand il revient chez ses parents, après avoir échoué au concours préliminaire, le père commence par se montrer sévère, son accueil est glacial. Il oppose un « jamais » à la vocation de son fils, à laquelle il ne croit pas. Le désespoir de celui-ci l'inquiète cependant : il s'afflige, il ne dort plus ; mais tout en cédant, il craint que sa condescendance n'amène des « scènes pénibles », et une rupture qu'il prévoit très bien entre le fils et la mère, rendue intraitable par des préjugés religieux. Il appelle son fils, son air est grave et triste plutôt que rigoureux. Il lui apprend qu'il consent à le laisser encore étudier la musique à Paris, mais pour quelque temps seulement, et son départ doit être secret. Si l'expérience continue à être contraire, il aura toujours fait ce qu'il y avait de raisonnable à faire : il ne restera plus à son fils qu'à prendre une autre voie. « Tu ne dois pas être un artiste médiocre, dit-il avec un rare bon sens. Ce. serait pour moi un chagrin mortel, une humiliation profonde, de te voir confondu dans la foule de ces hommes inutiles ! (') ^)
(1) Mémoires, p. 35.
C'est bien à ce moment, c'est-à-dire dans l'été do 1826, qu'il faudrait placer la grande scène de famille racontée aux Mémoires et qui appelle certaines réflexions. J"ai dit pour ma part ce que j'en pensais.
C'est quelques semaines plus tard, le 26 août, que Berlioz est décidément admis officiellement comme élève au Conservatoire. Il entre le 2 octobre dans la classe de Reicha qui, dans l'ordre réglementaire, précède celle de Lesueur ; il étudie le contrepoint et la fugue tout en continuant ses études de composition. Il commence à travailler aux Francs juges^ et écrit, sur des vers de Ferrand, une scène héroïque avec chœur, la Rèvolutioyi grecque. Il s'associe alors avec un étudiant en pharmacie, son compatriote^ Antoine Charbonel, et gagne sa maigre vie à l'insu de cet associé, comme choriste aux Nouveautés, pour cinquante francs par mois. C'est seulement un an après qu'il se présente de nouveau au concours pour le prix de Rome.
A ce moment l'existence de Berlioz est extrêmement pénible, mais relativement heureuse. Avec Charbonel, ils ont loué deux petites chambres rue de La Harpe et font leur popote à domicile. C'est Berlioz qui va aux provisions sans dissimuler devant les passants ni les gens de la maison, à la grande indignation do Charbonel, qui a de l'amour-propre et veut sauver les apparences. La vie commune ne leur coûte que trente francs par mois chacun : aussi fait-il des économies et se passe-t-il des « fantaisies coûteuses ». Il achète un piano, pour cent dix francs : il n'en joue pas, mais il y plaque des accords de temps en temps. Il se ruine en livres et en gravures : les Amours des Anges de Th. Moore, les portraits des grands compositeurs, ses dieux. Charbonel fabrique des galoches pour la communauté : au printemps il prend des cailles au filet dans la plaine de Montrouge. Son ami se cache de lui, n'osant blesser sa fierté par l'aveu de son état de choriste ; pour aller au théâtre le soir, il prétexte une leçon dans un quartier éloigné. De plus il ne veut pas attrister de nouveau ses parents en leur apprenant une situation qui, d'après leurs idées, est une chute honteuse : ils ne connurent que sept ans plus tard sa carrière dramatique en lisant les
l'homaie 199
notices biographiques publiées sur leur fils. Antoine court les grisettes et Berlioz, resté seul un jour qu'il souffre d'osquinancie, s'ouvre d'un coup de canif un abcès dans la gorge : il guérit malgré cette témérité.
Mme Damcke a communiqué à M. Daniel Bernard le carnet sur lequel Berlioz inscrivait les dépenses : il commence au 6 septembre 1826 et se termine au 22 mai 1827. D'abord l'acquisition du matériel : 2 fourneaux, un pot à houlli (sic), une écumoire, une soupière, 8 assiettes à quatre sols, 2 verres à 40 centimes. L'alimentation est d'une simplicité et d'une frugalité rares. « Les poireaux, le vinaigre, la moutarde, le fromage, l'axonge, dit M. Bernard, y jouent les rôles principaux. » Souvent Berlioz, resté seul, se contente de raisin, comme dans la journée du 29 septembre: le lendemain le carnet ne porte que la mention :
Pain 0.43
Sel 0.25
Total 0.68
Le premier janvier, Charbonel dînait en ville : la dépense ne s'élève qu'à 0.40 centimes de pain. Pauvre Berlioz !
M. Mathieu de Monter, qui a compulsé aussi cet intéressant document, confirme complètement la déclaration des Mémoires : les dépenses de la communauté ne dépassaient jamais 60 francs par mois. L'ordinaire était la côtelette ou des légumes assaisonnés à l'axonge. Le jour de Pâques, festin pantagruélique : le livre de comptes porte cette mention qui donne à rêver : « Un chapon, 1 fr. 55 centimes ». Ah ! l'heureux temps ! C'était le moment où l'on chantait avec conviction : •
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans
Au mois de mai, époque du départ de Charbonel, M. Bernard relève des emplettes extraordinaires : une paire d'éperons, un ruban avec clef et anneaux dorés, une paire de bamboches, coup de fer au chapeau, repassage des rasoirs.
En somme, cette vie à deux n'est point d'un sybaritisme effréné ; mais, k vingt-trois ans, avec de l'enthousiasme et
200 BERLIOZ IînTIME
une charpente solide, ce n'était nullement la misère. Berlioz, dans ses Mémoù^es, n'a eu garde de se lamenter sur ses privations et son dénûment durant cette période.
Fort heureusement, nous dit-il, son père, ignorant cette vie de bohème, mais la soupçonnant trop bien, lui rendit sa pension: il se hdta de quitter aussitôt ses fonctions de choriste et de reprendre ses soirées à l'Opéra. Ses rapports avec ses parents paraissent s'être tout à fait adoucis depuis cette époque : malgré l'irritation causée par son nouvel échec, Berlioz tenait à ne pas mécontenter son père et ne pas fournir de prétextes à cette opposition si judicieuse et si bienveillante. Quand cette première cantate est refusée, il pressent les remontrances paternelles et fait ses confidences à Ferrand: « Faut-il m' avilir jusqu'à concourir encore une fois? Il le faut pourtant, mon père le veut, il attache à ce prix une grande importance. A cause de lui, je me représenterai, je leur écrirai un petit orchestre bourgeois..., je prodiguerai les redondances, etc.. (') ». Malheureusement il ne donnera pas suite à cette excellente idée, aussi lui faudra-t-il subir trois épreuves nouvelles pour obtenir le prix. Mais M. Berlioz était moins peiné de ces échecs, car sa patience témoigne d'une certaine confiance dans le résultat final, que des irrégularités de la vie privée de son fils. « Il était si heureux, dit celui-ci, d'avoir eu tort dans ses pronostics sur mon avenir musical (^) ». Très certainement, ce n'était point ce long stage au Conservatoire qui l'affligeait : il désirait surtout avoir tort et n'attendait que la démonstration de son erreur.
Quant à la carrière dramatique du jeune homme, que ses parents ignoraient, Berlioz n'insiste guère sur ce chapitre et nous amuse seulement avec le récit de son concours contre un forgeron, un tisserand, un acteur en congé et un chantre de Saint-Eustache. .J"ai pu seulement constater que le répertoire des Nouveautés était assez varié : Bouffé nous donne le titre d'une vingtaine de vaudevilles absolument inconnus qui furent les premières œuvres exécutées sur cette scène Q).
(1) Lettres intimer, p. 9.
(2) Mémoires, p. 434.
(3) Bouffé. Mémoires d'un Comédien, p. 102.
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On ne saurait trop voir la placo des chœurs au milieu de ces comédies et vaudevilles :' il paraît pourtant que Berlioz allait souvent au théâtre pour gagner ses cinquante francs : il se grimait, dit-on, et avait raconté aux Côtois qu'il portait un faux nez. Que chantait-il ? Il l'a dit dans une lettre à son père, datée faussement de 1828, car elle se rapporte au troisième concert, donné en 1830 : « Le théâtre des Nouveautés a un orchestre superbe et des chœurs passables qu'on emploie à chanter des vaudevilles et des morceaux tirés de partitions étrangères (') ». Mais alors il avait cessé depuis trois ans de figurer dans les chœurs.
Je ne trouve que de rares indications concernant les œuvres musicales exécutées aux Nouveautés à cette date : je remarque seulement, dans l'excellent catalogue dressé par M. Poisot deux œuvres importantes en trois actes données aux Nouveautés en 1827 : le Faust, de Théaulon et Gondelier, musique de Béancourt (?), et VA?inemi de la Fiancée, musique d'un compositeur oublié depuis longtemps, Blangini (-). En parcourant la notice que Fétis a consacée à ce dernier, je lis les titres de trois autres partitions du même auteur, représentées avant cet ouvrage au théâtre des Nouveautés : le Coureur de Venves, trois actes ; le Jeu de Cache- Cache, deux actes ; le Morceau d'ensemble, un acte.
L'ouverture des Nouveautés avait été plusieurs fois reculée jusqu'à la date où elle eut lieu, le l*"'' mars 1827. Bouffé nous apprend que les pourparlers furent engagés avec lui en novembre 1825 par M. Bérard Q). Berlioz, privé de sa pension, perdant ses élèves à un franc le cachet, venait de se livrer aux sollicitations près des correspondants de thécàtre pour être engagé dans un orchestre à l'étranger : en apprenant qu'on devait jouer l'opéra comique aux Nouveautés, il court chez le régisseur et demande un place de flûte : elles étaient données ; de choriste : il n'y en avait plus. On prend son adresse pour le prévenir si l'on augmente le personnel des chœurs ; cette chance inspérée lui arrive et il est engagé.
(1) Correspondance inédite, 2« édition, appendice, p. 364.
(2) Ch. Poisot. Histoire de la musique en France, p. 362.
(3) Bouffé. Mémoires d'un Comédien, p. 80.
C'est alors qu'il rencontre Charbonel : c'était donc en septembre 1826.
Il nous assure qu'il entra immédiatement en fonctions et que le répertoire auquel il avait à prêter son concours so composait de petits opéras semblables à des vaudevilles et de grands vaudevilles singeant des opéras. Il avoue qu'il a énormément souffert, ce n'est pas surprenant, en interprétant ces stupidités, et qu'il eût fini, à ce métier, par être frappé d'idiotisme ou atteint de choléra (').
Jusqu'en 1828, nous avons pu suivre Berlioz presque pas à pas ; le voici dans sa vingt-cinquième année, à l'âge des grands enthousiasmes et des ardentes passions. C'est là que j'arrête cette étude de l'homme, c'est-à-dire l'analyse des facultés originales et la recherche des éléments extérieurs qui se combinent pour constituer le personnage moral.
Je néglige ici les détails qui ont leur place réservée dans l'étude de Berlioz artiste, ses soirées à l'Opéra, l'enthousiasme musical, les coups de foudre se succédant, Gluck, Spontini, Weber et Beethoven, en même temps que Shakespeare, Goethe, Byron, Lamartine, Hugo. L'artiste se transforme et le génie commence à battre des ailes avant d'essayer de s'envoler sans guide. De même je laisse de côté les études musicales de Berlioz au Conservatoire sous la direction de l'excellent Lesueur, pour ne parler que de leurs rapports privés : nous les retrouverons ensemble et nous chercherons quelle a été l'influence du maître sur l'élève. Le début de sa première lettre à son maître est un des plus purs modèles d'exorde par insinuation, selon toutes les formules de la rhétorique classique :
Monsieur, depuis longtemps j'étais tourmenté du désir de vous écrire et je n'osais le faire, retenu par une foule de considérations qui me paraissent, à présent, plus ridicules les unes que les autres. Je craignais de vous importuner par mes lettres, et que mon désir d3 vous en adresser ne vous parût avoir sa source dans l'amour-propre qu'un jeune homme doit naturellement ressentir, en correspondant avec un des hommes rares qui honorent leur pays. Mais je me suis dit: cet homme
(1) Mémoires, p. 48.
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rare auquel je brûle d'écrire trouvera peut-être mes lettres moins importunes, si l'art sur lequel il répand tant d'éclat en est la matière ; ce grand musicien a bien voulu me permettre de suivre ses leçons, et si jamais les bontés d'un maître, la reconnaissance et l'amour filial de ses élèves lui ont acquis sur eux le titre de père, je suis du nombre de ses enfants (1).
Au point de vue simplement mondain, la société du célèbre compositeur n'offrait point au pauvre Berlioz les leçons qu'il eût pu attendre pour apprendre à connaître la vie et les hommes. Nul n'était plus inexpérimenté et plus candide que ce brave et honnête musicien, épris de son art, passant sa vie dans le travail et les recherches d'archéologie musicale. Un soir que, dans une réunion de famille, M. Boissolot racontait des histoires fantastiques près de sa fiancée et parlait d'un diamant gros comme sa tête : « Comment ! s'écria-t-il stupéfait, vous en êtes sûr? » Le malheureux avait des doutes !
Honnête homme, exempt de fiel et de jalousie, selon le témoignage de son élève, aimant son art, mais dévoué à des dogmes musicaux, que celui-ci croit pouvoir appeler des préjugés et des folios, Lesueur vivait assez retiré et absorbé dans ses travaux sur l'histoire de la musique (-). M. Fouque, qui nous a décrit le paisible intérieur du vieux maître, rappelle ses convictions, qui confondaient dans un enthousiasme commun Homère, la Bible et Napoléon : c'était par une dissertation sur ces trois points... d'admiration, a raconté M. Boisselot, que se terminaient toutes ses leçons du Conservatoire. Avec une légère variante, c'étaient les sujets sur lesquels portaient les causeries intimes entre Berlioz et son professeur, dans leurs longues promenades où, au milieu de controverses sur des questions d'esthétique qui troublaient l'harmonie de l'entretien, ils retrouvaient pour points de ralliement Gluck, Virgile et Napoléon O.
Sur ce dernier point, il me suffit de reproduire la lettre de Lesueur au Premier Consul, en brumaire an X, comme docu-
(1) Corre>po)ula)ice incdite, 2*^ édition appendice.
(2) Mémoires, p. 74.
ment caractéristique : elle permet de juger des sentiments intimes de celui qui l'avait écrite, et qui recevait deux ans plus tard une tabatière en or avec cette inscription : « L'empereur des Français à l'auteur des Bardes-». Voici ce curieux envoi :
Le plus o-rand des hommes! ^le permettras-tu de te dérober quelques minutes du temps que tu emploies au bonheur du monde? Ce n'est pas devant toi que je m'abaisserai à échanger les sentiments d'honneur et d'indépendance contre l'art mensonger des courtisans. Fais-toi lire les réclamations que par ma faible voix l'art des Grâces et d'Orphée te présente. Terpandreet Timothée en discouraient devant Alexandre; le héros écoutait avec intérêt. Il leur tit droit. Tu me le dois, je l'attends de toi.
Salut et respect.
Lesueur.
Vous devinez, d'après le ton de ce morceau, le diapason auquel était porté le dialogue entre le maître et son élève. Le plus glorieux souvenir de la carrière de Lesueur était l'hommage public rendu au maître, à la première représentation des Bordes, par Napoléon, qui le fit asseoir dans sa loge après lui avoir adressé à haute voix un compliment qui finissait ainsi : « Votre deuxième acte surtout est inaccessible! » — Incomparable, répétèrent les journaux qui reculèrent devant le barbarisme impérial, ou qui n'osèrent pas affronter le sourire de leurs lecteurs en présence d'un adjectif singulier autant qu'équivoque. La religion de Lesueur n'était pas affaiblie par sa qualité de fonctionnaire des Bourbons. La duchesse d'Angoulêmelui avait demandé un jour, d'après le récit de M. Fouque, s'il était vrai qu'il aimât beaucoup Bonaparte.
— L'on dit vrai, madame, répondit-il. Napoléon a été mon bienfaiteur, et je ne l'oublierai jamais.
— Vous avez raison, M. Lesueur, il faut savoir aimer ses amis.
Après le sacre de Charles X, où des fragments de ses ouvrages furent joués à la suite de la Messe de Cherubini, le roi lui envoya la croix d'ofïicier. Il la refusa, préférant celle de chevalier, que Duroc lui avait apportée au lendemain de la première représentation des Bardes (').
(1) Octave Fouque. Les Uévolutionnairea de la musique, p. 150.
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Un jour, accompagné de son élève, il revenait de l'Académie, où il avait entendu critiquer sévèrement la fameuse Orientale de Victor Hug-o « Lui ! ». Berlioz, sur sa demande, la lui récitait, quand il fut saisi par ragitation et l'étonnemeut, au point d'être obligé de l'arrêter au bout de qi^lques strophes : il sanglotait (').
Mais voici subitement un autre homme qui se révèle à nous : c'est Berlioz amoureux. J'ai besoin de consacer une étude spéciale à son roman : cela vaut la peine, car l'amour, on l'a vu, tient autant de place dans ses affections que la musique, et c'est bien le moins que dans l'étude de sa vie intime on consacre toute une partie à ses passions et à ses crises de désespoir. La psychologie de Berlioz amoureux n'est pas le côté le moins curieux de ce travail.
Avant d'avouer l'état de son âme, Berlioz reste neuf mois dans un état désespéré. C'est à ce moment que la pension fut supprimée de nouveau : « Mon père ne m'envoie plus rien, ma sœur m'a écrit qu'il persistait dans cette résolution (-) ». Ceci se passe en juin 1828; la première brouille avait eu lieu deux ans auparavant, lorsque M. Berlioz avait appris la dette contractée par son fils envers de Pons ('O. Mais un voyage à la Côte avait eu lieu dans l'intervalle (^), et l'on a vu que le raccommodement n'avait pas tardé à venir. Cependant, il y avait sans cesse de nouveaux tiraillements ; l'année suivante, ce ne fut pas le père de Berlioz qui fournit la dépense de son séjour en loge ; une lettre ta Fcrrand nous apprend que Lesueur avait eu la bonté de la prendre à sa charge ('). En mai 1830, nouvelle réconciliation : « Mon père même voulait venir, dit une lettre à Ferrand, il me l'écrivait avant-hier f) ». Enfin, deux mois plus tard, Berlioz conquiert le grand prix.
Il n'est déjà plus un élève, il est un compositeur. Ses prc-
(1) Soirées de l'orcliestre, p. 254.
(2) Lettres intimes, p. 20.
(3) Mémoires, p. 38.
(4) Lettres intime^, p. 15.
(5) Ibid., p. 44.
(G) Ibid.. p. 72.
mières œuvres ont été enlendues, et son nom est déjà connu : il va bientôt donner un troisième concert pour faire entendre sa Sijmiihonie Fantastique^ écrite tout récemment. II a en portefeuille un opéra, les Francs Juges, et a fait graver deux^œuvres : les Huit Scènes de Faust et les Mélodies irlandaises. Il a vingt-sept ans.
Le chemin parcouru n'est-il pas immense depuis le jour où, à dix-huit ans, il arrivait à Paris, pour étudier la médecine, sans aucune notion musicale sérieuse ? Et pourtant, il est bien loin, en 1830, de posséder les qualités maîtresses qu'il va déployer à son retour d'Italie, dans Harold, dans Cellini, dans le Requiem et dans Roméo. C'est l'amour qui va, comme il le dit, centupler ses moyens. La belle période de sa vie, c'est son éblouissant roman et les années de bonheur qu'il goûte do 1833 à 1841. Nous allons assister à la naissance et au développememt de cette grande et poétique passion, notant les phénomènes qui nous révèlent la foi'ce de l'amour chez Berlioz, puis le triste désenchantement de ce malheureux, trop épris de rêves et d'idéal pour goûter paisiblement les joies bourgeoises de la vie de famille. Dans l'étude psychologique de Berlioz intime, le roman est la partie la plus importante : en quelques années, il résume la vie entière du maître.