‹ Berlioz intimeChapitre 16 sur 34 · AMOUREUX D'UNE ETOILE · texte numérisé non relu

AMOUREUX D'UNE ETOILE

Berlioz eut une inspiration assez étrange en prenant le titre : Episode de la vie d'un artiste^ pour expliquer la traduction musicale de l'histoire de sa grande passion pour Henriette Smithson. Cet épisode, qui sera le point de départ d'une grande révolution intime, n'était, au moment oîi il le mettait si audacieusoment en scène, qu'un souvenir cruel du passé, et cette traduction devenait une œuvre de haine, un acte de vengeance.

Tout semble fabuleux en cette histoire. L'imagination du compositeur l'a enrichie d'embellissements fantaisistes. Le biographe des Mémoires, pris de remords, a supprimé toutes les confidences compromettantes : ce ne sont que les Lettres intimes qui nous ont, tout récemment, révélé en vile prose les vicissitudes de la grande passion shakespearienne, et les phases variées d'un amour « grand et poétique » qui subit les mouvements les plus désordonnés, passant par l'enthousiasme, l'espoir, l'exaltation délirante, puis l'accablement, le désespoir, l'oubli, le mépris, l'abandon et la trahison. Tout est à l'honneur d'Henriette dans ce récit, et le dénouement lugubre de cet épisode lui donne le caractère d'une infortunée victime digne de toute sympathie et d'une profonde pitié.

C'est par cette histoire que j'ouvre le roman de Berlioz sans m'arrêter, dès à présent, aux amours de Meylan, les réservant pour le dernier chapitre de cette deuxième partie, et les reportant à l'heure où le vieillard, veuf pour la seconde fois, mais toujours tourmenté par le besoin d'affection, essaie de se rattacher aux visions radieuses de l'enfance et de renouer le roman des années de jeunesse. Je ne m'occupe tout d'abord que du bouleversement opéré dans le cœur de Berlioz, puis dans son existence, par l'apparition de la grande tragédienne anglaise en 1827.

(( Un théâtre anglais vint donner à Paris des représentations des drames de Shakespeare, alors complètement inconnu du public français, écrit Berlioz dans ses Mémoires. J'assistai à la première représentation dîHamlet à l'Odéon. Je vis, dans le rôle d'Ophelia. Henriette Smithson qui, cinq ans après, est devenue ma femme. L'effet de son prodigieux talent, ou plutôt de son génie dramatique sur mon imagination et sur mon coeur n'est comparable qu'au bouleversement que me fit subir le poète dont elle était la digne interprète. Je ne puis en dire rien de plus. »

En lisant ces lignes on pourrait croire que, pendant ces six années d'attente, — car il faut en ajouter une pour avoir le compte exact — Berlioz aurait entretenu, à la manière des vestales antiques, cette flamme sacrée qui s'était allumée sur l'autel du dieu Shakespeare. Malheureusement, sa constance fut moins héroïque et sa passion plus humaine. Les crises, la désolation, la rupture, l'infidélité, le retour, sont des phases obligées qu'il traversa comme tout autre mortel. Il s'est bien accusé, à la vérité, d'une toute petite peccadille : c'est une « distraction violente, apportée un moment, par le trouble des sens, à la passion grande et profonde qui remplissait son cœur et occupait toutes les puissances de son âme. » Mais ses lettres nous montrent que sa pensée n'appartenait déjà plus à Henriette Smithson au moment oîi il se délassait aux pieds de son « aimable consolatrice ». Et quant à celle-ci, il avoue très humblement « qu'elle lui mit au corps toutes les flammes et tous les

diables de l'enfer ». Car le chapitre de la vengeance montre jusqu'où l'on était allé : les contradictions sautent aux yeux.

Il y a donc un récit à faire, car ce n'est pas d'après les Mémoires qu'on peut se représenter exactement Berlioz amoureux .

Il faut dire tout d'abord qu'il n'a point observé rigoureusement sa menace du début et que nous pouvons deviner, d'après l'autobiographie même, une partie de ces douloureuses péripéties qu'il ne peut se résoudre à retracer. Cette représentation d'Hamlet n'est qu'une sorte de prologue et la désespérance d'amour se révèle à chacune des pages suivantes.

Dès le lendemain, pour être assuré de ne pas manquer la représentation de Roméo et Juliette, il loue une stalle à l'Odéon, bien qu'il ait ses entrées au théâtre. Au troisième acte, « souffrant comme si une main de fer lui eût étreint le cœur, » il s'écrie ; « Ah ! je suis perdu ! » et cette soirée décide de sa vie entière. Le sommeil le fuit ; il n'a plus la vivacité d'esprit de la veille et le goût de ses études favorites a disparu ; il ne peut même continuer à travailler. Il erre sans but dans les rues de Paris et dans les plaines des environs, jour et nuit. Un soir, il s'endort dans une prairie aux environs de Sceaux ; un autre, sur des gerbes dans un champ près de Villejuif ; une autre fois, c'est dans la neige, à Neuilly, en face de l'île, sur les bords de la Seine gelée qu'il essaie de traverser au risque de se noyer: enfin sur une table, au café Cardinal. Les garçons effrayés le croient mort et n'osent s'approcher pour le réveiller. Ce sont les quatre seuls sommeils, nous dit-il, qu'il ait pu obtenir pendant cette longue période de souffrances à force de fatiguer son corps. Pourtant, le dernier chapitre des Mémoires, qui rappelle une excursion, à Neuilly, nous dit qu'il s' e^i presque endormi : il faudrait donc déduire un de ces quatre sommeils profonds semblables à la mort. Du reste, les lettres ne nous parlent pas de ces insomnies ni de ces phénomènes pathologiques, dans lesquels l'imagination paraît avoir joué un rôle essentiel.

Il passe donc plusieurs mois de suite dans une espèce « d'abrutissement désespéré », songeant toujours à Shakespeare et à l'artiste inspirée, à la fair Ophelia dont tout Paris délirait. Comparant avec accablement cette gloire de la brillante artiste avec sa triste obscurité, il se relève, par un effort suprême, décidé à tout oser « pour faire rayonner jusqu'à elle son nom, qui lui est inconnu », et tenter ce que nul compositeur en France n'avait encore tenté. Il a entrepris de donner un premier concert composé exclusivement de ses œuvres. Une lettre à Fétis (16 mai 1828), destinée à la. Revue musicale ('), nous apprend qu'il avait prudemment mesuré ses forces ; il se défend des intentions « ridicules » qu'on lui prête, à propos de cette tentative : « Je répondrai que je veux tout simplement me faire connaître, afin d'inspirer, si je le puis, confiance aux auteurs et aux directeurs de nos théâtres lyriques. Ce désir est-il blâmable dans un jeune homme?... » Il continue en constatant qu'il frappe depuis quatre ans à toutes les portes ; aucune ne s'est encore ouverte. Il ne peut obtenir aucun poème d'opéra ni faire représenter celui qui lui a été confié (-). 11 a essayé inutilement tous les moyens de se faire entendre ; il ne lui en reste plus qu'un, il l'emploie, etc. Tout en s'efforcaut de s'imposer à l'attention de miss Smithson, il ne dédaignait pas la notoriété que cette première exécution publique devait lui procurer, ni les ressources qu'elle lui offrirait pour débuter brillamment dans la carrière de compositeur. Malheureusement, ce premier concert, donné au Conservatoire dans de médiocres conditions d'exécution, n'attira guère l'attention, et Berlioz apprit plus tard par miss Smithson qu'elle n'en avait pas seulement entendu parler.

Pour comble de malheur, il échoue à son troisième concours à l'Institut et n'obtient que le second prix avec une cantate, dont le sujet était Herminie, d'après le poème du Tasse. Il est à ce moment déchiré jour et nuit par son amour,

(!) Correspondance inédite, p. 05.

(2) Il ne s'agit pas, comme le dit la note de M. Daniel Bernard, du ballet de Faust sur un livret de M. Bohain, mais de l'opéra des Francs Juges sur le poème dllumbert Ferrand.

« rêvant toujours, silencieux jusqu'au mutisme, sauvage, négligé dans son extérieur, insupportable. » Il retombe ensuite dans une sombre inaction, puis se met en tête de faire inscrire son nom à coté de celui de la grande tragédienne, en offrant une ouverture nouvelle de sa composition pour la faire exécuter à l'Opéra-Comique dans une représentation à bénéfice à laquelle l'artiste prenait part. Déjà il n'était plus tout à fait un inconnu pour elle ; malheureusement l'entrée en relations n'avait pas été absolument à son avantage. Il évitait de passer devant le théâtre anglais ; il détournait les yeux pour ne point voir les portaits de miss Smithson qui étaient exposés chez tous les libraires. Cependant il avait osé lui écrire, mais il ne recevait d'elle pas même une ligne de réponse. Après quelques lettres qui l'avaient plus effrayée que touchée, elle avait défendu à sa femme de chambre d'en recevoir d'autres. Rien, dit-il. ne put changer sa détermination.

Ce début n'était pas heureux ; la première entrevue n'avait guère été plus satisfaisante. En arrivant à l'Opéra-Comique pour faire répéter son ouverture, il tomba « comme une bombe » en pleine répétition de Roméo et Juliette, au beau milieu de la scène où Roméo emporte Juliette dans ses bras. Il pousse un cri et s'enfuit en se tordant les mains, et l'actrice, effrayée, supplie les assistants de veiller sur ce gentleman « dont les yeux n'annoncent rien de bon. »

Inutile de dire que miss Smithson n'entendit pas plus parler de l'ouverture que de l'auteur. L'infortuné avait compté que l'auditoire, en bissant son œuvre, forcerait l'actrice à s'étonner de ce retard de la représentation et à en chercher la cause. L'ouverture fut applaudie, mais non redemandée, et miss Smithson ignora complètement cette nouvelle tentative de séduction par la puissance de la musique.

Le lendemain, elle partait pour la Hollande. Berlioz demeurait rue de Richelieu, et, ainsi qu'il l'affirme, par un pur hasard, en face de l'appartement qu'elle occupait rue Neuve- Saint-Marc. Après être demeuré étendu sur son lit, brisé, mourant, depuis la représentation de la veille jusqu'à trois heures de l'après-midi, il se leva et s'approcha machinale-

ment de la fenêtre, comme à l'ordinaire. Par une cruauté « gratuite et lâche » du sort, ce fut à ce moment même qu'il vit miss Smithson monter en voiture devant sa porte et partir pour Amsterdam. Berlioz n'essaie pas de donner une idée de la souffrance qu'il ressentit : « Cet arrachement de cœur, cet isolement affreux, ce monde vide, ces mille tortures qui circulent dans les veines avec un sang glacé, ce dégoût de vivre et cette impossibilité de mourir ! , . . » II ne compose plus, son intelligence semble diminuer autant que sa sensibilité s'accroître.

Là s'arrêtent les confidences des Mémoires ; mais la correspondance de Berlioz avec Ferrand permet dé les compléter. Nous ne sommes, en effet, qu'à la première période, car cette passion idéale ne remplit jusqu'ici que dix-huit mois sur les six années qui séparent l'apparition de la belle tragédienne, sous les traits d'Ophélie, du mariage des deux artistes, dans l'automne de 1833. Et nous allons constater que, un an après son départ pour la Hollande, Henriette fut non seulement remplacée, mais oubliée.

C'est à la date du 29 novembre 1827, que nous trouvons, dans lés Lettres intimes, la première mention de la passion et du désespoir de Berlioz. Sa cantate {la mort d'Orphée), vient d'être déclarée inexécutable. Il raconte ses déboires à Ferrand, et lui avoue que depuis trois mois (c'était la date de la première représentation d'Hamlet), il est en proie à un chagrin dont rien ne peut le distraire : le dégoût de la vie est poussé chez lui aussi loin que possible. A six mois de là, le 6 juin 1828, il lui annonce le succès de son premier concert qu'il avait donné, comme je l'ai dit, pour attirer sur son nom l'attention de la fair Ophclia\ mais le moment des confidences n'est pas encore venu. « Quoique depuis neuf mois, écrit-il trois semaines plus tard, le 28, je traîne une existence empoisonnée, désillusionnée, et que la musique seule me fait supporter, votre amitié est un lion qui m'enchaîne et dont les nœuds se resserrent do jour en jour, pendant que les autres se rompent (ne faites pas de conjectures, vous vous tromperiez). » Deuxième lettre, dans la soirée du même jour :

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il raconte à son ami qu'il a couru « comme un fou » jusqu'à Villeneuve-Saint-Georges : « Que je suis seul ! Tous mes muscles tremblent comme ceux d'un mourant ! 0 mon ami, envoyez moi un ouvrage, jetez-moi un os à ronger... Que la campagne est belle ! Quelle lumière abondante ! Tous les vivants que j'ai vus en revenant avaient l'air heureux. Les arbres frémissaient doucement, et j'étais tout seul dans l'immense plaine... L'espace... l'éloignement... l'oubli... la douleur... la rage m'environnaient. Malgré tous mes efforts, la vie m'échappe ; je n'en retiens que des lambeaux !... »

Le lendemain, nouvelles confidences, avec les mêmes réticences pourtant. Cette effroyable course de la veille l'a abîmé, toutes les articulations lui font mal. Il recommande à Ferrand la discrétion ; il le prie de ne pas dire un mot de son état à qui que ce soit : son père, qui vient précisément de lui supprimer sa pension, pourrait en être informé et perdrait totalement le repos : « Il ne dépend de personne de me le rendre (le repos), tout ce que je puis faire, c'est de souffrir avec patience, en attendant que le temps, qui change tant de choses, change aussi ma destinée ».

Sur ces entrefaites, il va passer quelques semaines dans sa famille. C'est à ce moment que Ferrand dut recevoir la confession complète de son ami, car celui-ci. à son retour, n'a plus rien à lui cacher. « Elle est partie ! écrit-il le 11 novembre ; elle est à Bordeaux depuis quinze jours. Je ne vis plus, ou plutôt je ne vis que trop ; mais je souffre l'impossible. » Dès le commencement de 1829, miss Smithson est de retour à Paris, et il semble que les événements soient à la veille de prendre une tournure plus satisfaisante pour Berlioz : « J'ai, il y a trois jours, écrit-il le 2 février, été pendant onze heures dans le délire de la joie. Ophélie n'est pas si éloignée de moi que je le pensais ; il existe quelque raison qu'on ne veut pas absolument me dire avant quelque temps, pour laquelle il lui est impossible, dans ce moment, de se prononcer ouvertement. — Mais, a-t-elle dit, s'il m'aime véritablement, si son amour n'est pas de la nature de ceux qu'il est de mon devoir de mépriser, ce ne sera pas quelques mois d'attente qui pourront lasser sa constance. »

C'est dans quatre jours qu'elle doit partir pour Amsterdam, avec sa mère. Turner, chargé de leur correspondance et de leurs intérêts, a dit à Berlioz : «. Je réussirai, j'en suis sûr ; si je pars avec elle pour la Hollande, je suis sûr de vous écrire dans peu d'excellentes nouvelles ».

Aussi Berlioz est enchanté, au comble de la joie. Quoi ! c'est elle, c'est Ophélie qui a arrangé tout cela, « qui l'a voulu fortement ! » Elle veut donc lui parler beaucoup et souvent de cet adorateur, ce qu'elle n'a pu faire encore, à cause de la présence continuelle de sa mère, « devant laquelle elle tremble comme un enfant. » Il ne pourra obtenir de réponse positive tant qu'elle restera à Paris: sa lettre ne lui sera remise qu'à Amsterdam : « singulière destinée, écritil quinze jours plus tard, que celle d'un amant dont le vœu de plus ardent est l'éloignement de celle qu'il aime ! »

Mais l'espoir renaissant lui rend le courage : il s'exalte, l'amour d'Ophélie « a centuplé ses moyens » . Il sent que s'il réussit jamais près de miss Smithson « il sera un colosse en musique. » Alors le voilà qui prend cet espoir pour la réalité. Sa sœur aînée, qui a reçu de lui « une immense épître » dans laquelle il parlait de ses projets de mariage sans dire, bien entendu, que son choix était déjà fait, lui répond que ses parents s'attendaient tellement à cela qu'ils n'en ont pas été surpris : lorsqu'il en viendra à leur demander leur consentement, il espère que la commotion sera très légère. Et il continue à vivre dans le rêve : il retourne sans transition à Ophélie; il va lui envoyer sa partition des Huit Scènes de Faust à Amsterdam. « Comment ! je parviendrais à être aimé d'Ophélie, ou du moins mon amour la flatterait, lui plairait ? Mon cœur se gonfle et mon imagination fait des efforts terribles pour comprendre cette immensité de bonheur sans y réussir. Comment ! je vivrais donc? j'écrirais donc? j'ouvrirais mes ailes?... 0 dear friend! o iny heart! o life! love! AU! AU! » Il prend soin cependant de modérer lui-même ses transports : « Ne soyez pas épouvanté de ma joie, elle n'est pas si aveugle que pouvez le craindre ; le malheur m'a rendu méfiant; je regarde en avant, je n'ai rien d'assuré; je frémis autant de crainte que d'espérance ».

Ce n'est que deux mois plus tard que Berlioz apprend à son ami, le 9 avril, qu'elle est partie. Mais cette fois elle n'a laissé aucun espoir : sans pitié pour ses angoisses, dont elle a été témoin deux jours de suite, elle ne lui a laissé que cette réponse qu'on lui a rapportée : « Il n'y a rien de plus impossible ».

Nous pouvons fixer presque sûrement la date du départ, c'est le 3 mars. Lorsqu'il écrit cette lettre, plusieurs semaines se sont écoulées depuis le départ d'Ophélie. « Il y a trente-six jours qu'elle est partie », lit-on plus loin. Le début était l'excuse d'un long silence : « Je ne vous ai pas écrit parce que j'en étais incapable ; toutes mes espérances étaient d'affreuses illusions )). Il reste longtemps sans avoir la force de travailler. « Cette passion me tuera (lettre du o juin) ; on a répété si souvent que l'espérance seule pouvait entretenir l'amour ! Je sais bien la preuve du contraire. » Il revient à son idée fixe : tous les journaux anglais retentissent d'admiration pour le génie de la grande actrice; lui, il reste obscur. « Quand j'aurai écrit une composition instrumentale, immense, que je médite, je veux pourtant aller à Londres la faire exécuter : que j'obtienne sous ses yeux un brillant succès ! »

Mais les crises et les accès de désespoir ne lui laissent pas de trêve. « La semaine dernière (lettre du 15 juin), j'ai été pris d'un affaissement nerveux tel que je ne pouvais presque plus ni marcher, ni m'habiller le matin. On m'a conseillé des bains, qui n'ont rien fait ; je suis resté tranquille, et la jeunesse a repris le dessus. Je ne puis me faire à l'impossible. C'est précisément parce que c'est impossible que je suis si peu vivant ». Et le 21 août, après son quatrième échec à l'Institut, avec la cantate de Cléojjâtt^e : « Mon cœur est le foyer d'un horrible incendie ; c'est une forêt vierge que la foudre a embrasée ; de temps en temps, le feu semble assoupi ; puis un coup de vent.., un éclat nouveau... le cri des arbres s'abîmant dans la flamme révèlent l'épouvantable puissance du fléau dévastateur ». L'état est désespéré; il faut que Ferrand vienne aussitôt : « la vie est si fragile ! »

Pourtant, il s'est remis au travail. Son nouveau concert

au Conservatoire, où il a fait entendre des fragments de Faust, a été plus brillant que le premier ; mais le succès augmente sa tristesse, au lieu de la calmer. Il a sans cesse les yeux pleins de larmes : il voudrait mourir (lettre du 6 novembre). Il osait avouer cet état à son père. Le même mot se trouvait à la fin de la lettre qu'il lui adressait trois jours auparavant. Le spleen l'accable : «Je m'ennuie, je m'ennuie! écrit-il le 27 décembre. Toujours la même chose; mais je m'ennuie avec une rapidité étonnante ; je consomme plus d'ennuis en une heure qu'autrefois en un jour. Je bois le temps comme les canards mâchent l'eau pour y trouver à vivre, et comme eux je n'y trouve que quelques insectes malotrus ! Que faire ? que faire ? »

Il songe bien à son immense composition instrumentale, mais il écrit d'abord sur des vers de Ferrand (en janvier 1830), la Chanson de Brigands^ qu'il introduira plus tard dans son monodrame de Lêlio. Son désespoir avait un côté si grotesque que ses amis et ses camarades lui avaient donné un surnom facétieux : le Père la Joie ! (') Le nom lui resta, car ses camarades de la villa Médicis l'appelaient encore de ce sobriquet ironique (-).

Il retrouve pourtant quelques instants de calme, puis soudain le voici replongé « dans toutes les angoisses d'une interminable et inextinguible passion, sans motif, sans rfujet. » Sa lettre du 6 février nous initie à ces soubresauts d'une passion toujours vivante : miss Smithson est alors à Londres, et cependant, comme en rêve, il croit la sentir autour de lui. « Tous mes souvenirs se réveillent et se réunissent pour me déchirer; j'écoute mon cœur battre et ses pulsations m'ébranlent comme les coups de piston d'une machine à vapeur. Chaque muscle de mon corps frémit de douleur... Inutile!... Affreux!... Oh! malheureuse, si elle pouvait un instant concevoir toute la poésie, tout l'infini d'un pareil amour, elle volerait dans mes bras, diit-elle mourir de mon embrassement !... J'étais sur le point de commencer ma grande symphonie {Y Episode de la vie d'un

(1) J. d'Ortigue. Le Balcon de l'Opéra, p. 306.

(2) Mémoires, p. 106.

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artiste) où le développement de mon infernale passion doit être peint. Je l'ai toute dans la tête, mais je ne puis rien écrire... Attendons. »

Oh ! oui, attendons, car voici un véritable coup de théâtre. Entre cette lettre et la suivante, qui est du 1 G avril, il ne s'écoule que deux mois, mais dans l'intervalle un changement de front, une volte-face subite s'est opérée. C'est maintenant que l'histoire de la Fantastique devient curieuse à suivre ainsi que celle du monodrame de Lélio.

Jusqu'ici, les Mémoires et les Lettres intimes, sauf de légères inexactitudes de détail, sont d'accord. 11 n'en est plus de même à partir de cette lettre du 16 avril. A part l'aveu de la « distraction violente », si savamment défigurée dans les Mémoires, nous n'avions aucun indice du revirement qui s'était opéré chez Berlioz. Il paraît cependant qu'il s'était merveilleusement guéri de cette passion qui devait être mortelle. « Depuis ma dernière lettre, j'ai essuyé de terribles rafales; mon vaisseau a craqué horriblement, mais s'est enfin relevé; il vogue à présent passablement. D'affreuses vérités, découvertes à n'en pouvoir douter, m'ont mis en train de guérison, et je crois qu'elle sera aussi complète que ma nature tenace peut la comporter. » Il annonce aussitôt qu'il a sanctionné sa résolution par un ouvrage qui le- satisfait complètement. C'est celui qu'il méditait dès le mois de juin 1829, et qu'il avait « tout dans la tête » en février 1830. Cette fois, il en retrace le canevas, tel qu'il sera exposé dans un programme distribué dans la salle le jour du concert. C'est bien cette composition qu'il annonçait, dans laquelle il devait peindre le développement de son infernale passion. Il donne à Ferrand une analyse complète des cinq morceaux et du programme de la Fantastique, dont, dit-il, il vient d'écrire la dernière note. A présent, « il est un peu stupide » ; son imagination est fatiguée par cet effroyable effort de la pensée.

La lettre suivante, datée du 13 mai, ne nous apprend pas quelles sont ces affreuses vérités auxquelles il faisait allusion dans la précédente ; mais elle nous en dit beaucoup plus long.

La rupture est déjà complète, l'oubli profond, et la Fantastique est représentée comme une sorte de vengeance. Pourtant il se défend d'employer ce mot ; c'est le mépris qui Ta envahi, on dirait presque le dégoût. « La vengeance n'est pas trop forte. D'ailleurs, ce n'est pas dans cet esprit que j'ai écrit le Songe cViine nuit de sabbat. Je ne veux pas me venger. Je la plains et je la méprise. C'est une femme ordinaire, douée d'un génie instinctif pour exprimer les déchirements de l'àme humaine, qu'elle n'a jamais ressentis, et incapable de concevoir un sentiment immense et noble comme celui dont je l'honorais. » Ainsi, elle n'a même plus de talent, elle est nulle et sans cœur.

Ce que la correspondance ne nous indique pas, c'est qu'il a fort légèrement admis une calomnie absurde qu'il a recueillie de la bouche d'un de ses amis, et il a brûlé aussitôt ce qu'il adorait. C'est ce que nous apprend la biographie déjà citée, qui avait pour auteur un de ses confidents attitrés, J. d'Ortigue. Il disparut pendant deux jours après cette terrible révélation : ses amis allèrent le chercher même sur les dalles de la Morgue, redoutant un acte de désespoir. Mais il paraît que la secousse, si forte qu'elle eût été, n'avait pu abattre une nature aussi robuste. Le désir de la vengeance l'avait saisi en même temps, et nous le voyons savourer assez voluptueusement ce régal des dieux. L'ouvrage par lequel il veut consommer la rupture, c'est la SympJionie fantastique dans laquelle il représente la femme aimée venant à la Ronde du Sabbat : ce n'est plus qu'une « courtisane digne de figurer dans une telle orgie » .

Comme Henriette est alors de retour à Paris, il compte qu'on la fera assister à l'audition de la Fantastique : « J'espère bien que la malheureuse y sera ce jour-là ; du moins, bien des gens conspirent à Feydeau pour l'y faire venir. Je ne crois pas, cependant ; il est impossible que, en lisant le programme de mon drame instrumental, elle ne se reconnaisse pas, et, dès lors, elle se gardera bien de paraître ».

Berlioz est donc bien guéri lorsqu'il va se jeter aux pieds du gracieux Ariel, et il n'est pas question ici des coquetteries par lesquelles il se serait laissé prendre et putipharder.

Il se hâte de se confesser de nouvoaiui Ferrand dans la lettre suivante, datée du 24 [juillet. Comme on voit, il n'est pas resté longtemps à attendre la consolation ; il a vite pris son parti de la perte d'Ophélie, qui est bien près de lui faire horreur à présent. Nous allons voir comment il parlera d'elle tout-à-l'heure, car, ne l'oublions pas, elle est rentrée cà Paris. Mais il songe à peine à l'infidèle, du moins à celle qu'il suppose infidèle, puisqu'il sera obligé de reconnaître plus tard qu'il a été victime d'une affreuse machination. En ce moment, il est tout à sa nouvelle passion, et il faut le voir s'enflammer, et avec quelle conviction ! « Tout ce que l'amour a de plus tendre et de plus délicat, je l'ai. Ma ravissante sylphide, mon Ariel, ma vie, paraît m'aimer plus que jamais ; pour moi, sa mère répète sans cesse que, si elle lisait dans un roman la peinture d'un amour comme le mien, elle ne la croirait pas vraie. »

Cela n'a pas été long ! Nous voici subitement reportés au chapitre XXVIII des Mémoires qui contient la confession de ce que Berlioz appelle « sa distraction violente ». 11 commence en ces termes : « Une jeune personne, celle aujourd'hui de nos virtuoses la plus célèbre par son talent et ses aventures (oh! voilà un mot passablement amer!) avait inspiré une véritable passion au compositeur allemand Hiller (je rétablis les noms propres au lieu des initiales), avec qui je m'étais lié dès mon arrivée à Paris, »

Hiller connaissait le « grand amour shakespearien » de Berlioz et s'affligeait des tourments qu'il lui faisait endurer. Il eut la « naïveté imprudente » d'en parler souvent à Mlle Moke et de lui dire (c'est toujours les Mémoires qui nous l'apprennent) qu'il n'avait jamais été témoin d'une exaltation pareille. « Ah ! je ne serai pas jaloux de celui-là, s'écriat-il un jour; je suis bien sûr qu'il ne vous aimera jamais ! » Et Berlioz ajoute : « On devine l'effet de ce maladroit aveu sur une telle Parisienne. Elle ne rêva plus qu'à donner un démenti à son trop confiant et platonique adorateur. »

Le récit de Berlioz continue à lui attribuer le rôle d'innocente victime. Mlle Moke, par le plus pur hasard, se trouve professer le piano dans une pension où il enseigne la guitare

aux jeunes personnes : elle le « plaisante sur son air triste ; » l'assure qu'il y a parle monde quelqu'un « qui s'intéresse bien vivement à lui » et raille Hiller qui l'aime bien « mais qui n'en flnit pas. » Et après ces préliminaires incendiaires, Berlioz reçoit une lettre qui lui donne « un rendez-vous secret. » Il l'oublie : ce n'était pas par rouerie, assure-t-il ; puis « après avoir fait quelques jours assez brutalement le. Joseph, » il flnit par « se laisser putiphaixler ^ et consoler de ses chagrins intimes, » avec une ardeur fort concevable, ajoute-t-il, pour qui voudra songer « à mon organisation de feu, à mon âge, aux dix-huit ans et à la beauté irritante de Mlle Moke».

Donc, Berlioz veut s'excuser, et il n'y a vraiment pas de quoi. Ce qui justifie sa nouvelle passion mieux que toute cette argumentation, qui le présente comme un Joseph enjôlé par une Putiphar, c'est la dernière phrase : la beauté irritante de Mlle Moke. Il n'est pas besoin d'autre explication.

Maintenant suivez, et jugez si Berlioz est méchant : « Si je racontais ce petit roman et les incroyables scènes de toute nature dont il se compose, je serais à peu près sûr de divertir le lecteur d'une façon neuve et inattendue. Mais je n'écris pas de confessions. » Il essaya pourtant de raconter ce petit roman et les scènes auxquelles il fait allusion. D'ailleurs nous aurons, comme tout à l'heure, des confessions très détaillées dans les Lettres intimes, avant d'aborder le récit du petit roman. Voici le bouquet: c'est Ferdinand Hiller qui, ainsi supplanté, reçoit quelques bonnes railleries, comme c'est le sort des amants trompés. « Le pauvre Hiller, à qui je crus devoir avouer la vérité, versa d'abord quelques larmes bien amères, puis reconnaissant que, dans lo fond, je n'avais été coupable à son égard d'aucune perfidie (naturellement, puisque c'est Mlle Moke qui a piiivphardé Berlioz), il prit dignement et bravement son parti, me serra la main d'une étreinte convulsive et partit pour Francfort en me souhaitant bien du plaisir ».

Ce que nous savons très sûrement, dès à présent, c'est que Berlioz avait cessé alors d'être tourmenté par les ardeurs et les désespoirs de sa passion pour Henriette, bien qu'il pré-

tende ici qu'elle occupait «toutes les puissances de son âme. » Il termine en renvoyant au récit do son voyage en Italie pour le dénouement dramatique de cet autre « épisode ». Cest toujours Mlle Moke qui est au pilori. « Elle a failli avoir, ditil, une terrible preuve de la vérité du proverbe : il ne faut pas jouer avec le feu. »

Fermons les Mémoires pour y revenir plus tard. Dans ce nouveau récit, comme dans le premier, les dates manquent ; nous allons essayer de les rétablir.

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