‹ Berlioz intimeChapitre 17 sur 34 · UN MARIAGE MANQUÉ · texte numérisé non relu

UN MARIAGE MANQUÉ

Vous venez de voir Berlioz entièrement et parfaitement consolé : une nouvelle intrigue vient de se greffer sur la première, avec cette diiférence que, cette fois, la conquête n'a coûté ni investissement prolongé, ni assauts désespérés, ni blessures meurtrières. Ce n'est pas la première venue que cette demoiselle Moke, ce gracieux Ariel ; aussi l'aventure, puisqu'aventure il y a, n'est, à tout prendre, nullement désagréable. A-t-il été vraiment séduit et pris de force, comme il l'assure en maître roué ? Peu importe, car il n'avait plus, à cette heure, aucun espoir du coté d'Henriette et il commençait déjà à la maudire. Si sa destinée ne l'eût, trois ans plus tard, replacé tout à coup en présence d'Ophélie, il n'eût point songé à mettre tous les torts du même côté, car sa distraction, même violente, n'eût point fait l'effet d'une trahison. Aussi, en mentionnant cette épisode, semble-t-il avoir voulu surtout plaider les circonstances atténuantes.

222 IJKRLIOZ INTIME

Nous avons heureusement un texte bien formel à opposer au récit. Hillcr nous a donné la contre-partie de la version singulièrement effrontée des Mémoires : il a raconté à son tour le petit roman dans les Kilnstlerleben. Malgré la réserve du narrateur, ou peut fort biou retrouver le fond exact de l'affaire. Le livre est écrit de ce style piquant et coquet que Berlioz reconnaît à son ami dans une de ses lettres, et avec autant de grâce que d'esprit. Hiller savait très bien le français : il avait de la finesse h revendre dans Tune et l'autre langue.

Il avait fait la connaissance de Berlioz dès son arrivée à Paris, dans l'automne de 1828; ses souvenirs contiennent des détails fort intéressants sur leurs relations; j'en ai déjà profité. Mais l'essentiel ici est d'établir le rôle joué par Berlioz dans cette histoire et surtout la manière dont il se comporta envers son ami : « Un jeune musicien allemand (c'est Hiller qui se cache derrière cet inconnu) avait trouvé l'accueil le plus amical près d'une charmante collègue française; on faisait de la musique sous les yeux de madame la mère, et cela si souvent et avec tant d'animation que l'on se prit à désirer se rencontrer ensemble sans la maman et sans le piano. Rien n'était plus facile à réaliser. La jeune pianiste n'était pas seulement belle et adorable, elle possédait un talent supérieur et était un des professeurs les plus recherchés. Accompagnée plutôt que gardée par une duègne indulgente, elle se rendait dans les quartiers les plus (iloignésde la capitale pour donner des leçons aux dames de l'aristocratie ou aux jeunes filles des pensionnats. On se rencontrait ainsi le plus loin possible de la maison, et l'on ne se pressait pas de rentrer. De plus, mon jeune compatriote, grâce à moi, avait fait la connaissance de Berlioz et ce dernier donnait des leçons de guitare dans un pensionnat où la bien-aimée du premier était maîtresse de piano. Il eut la naïveté de prendre Berlioz pour confident de ses amours et de solliciter ses bons offices comme jjosiillon cV amour . » Le mot est en français dans le texte.

On pourrait vraiment s'écrier à ce propos : qui donc trompet-on ici? Car vous voy<;z Berlioz coupable d'abus de confiance

envers Hiller, coupable envers Henriette Smithsou ; Hiller trompé à la fois par Camille Moko et par son ami : puis celui-ci abandonné à son tour par la belle infidèle. Cependant il est un point sur lequel s'accordent les deux récits : c'est la scène de la putipharderic, comme dit Berlioz. Hiller, qui rapporte peut-être la version du héros de l'aventure, déclare que la jeune et belle pianiste trouva extraordinairement piquant d'asservir à ses charmes « le messager d'amour » dont elle connaissait la grande passion shakespearienne : elle lui dit un beau jour tout carrément qu'elle l'aimait. l\ n'en fallait pas tant pour enflammer une nature si impressionnable ; mais au lieu de s'en tenir aux amusettes, Berlioz rêva aussitôt le mariage, malgré la mère qui ne voulait absolument pas en entendre parler et qui attendit avec anxiété que le hasard vînt la débarrasser de ce prétendant malencontreux, auquel elle n'avait pu fermer sa porte après cet esclandre.

Dans le récit de Hiller, il n'est pas question de son « maladroit aveu » qui, au grand dommage de la vertu de Berlioz, aurait été une sorte de défi pour la coquetterie de la jeune pianiste. H s'accuse seulement de naïveté imprudente, pour avoir mis sa confiance en Berlioz et c'est justement le mot qu'emploie celui-ci, non sans malice. Mais il est peu probable qu'il eût poussé la témérité jusqu'à proposer répreuve à la belle Camille en lui disant : « Je suis sûr qu'il ne vous aimera jamais ». Je suis certain que l'occasion fit le larron, en cette circonstance, car je trouve, dans une des lettres de Berlioz, un 'mot qui me paraît un aveu singulièrement compromettant.

Dans cette lettre, qui figure sans date précise (Paris, 1829) au volume de la Correspondance inédite^ Berlioz s'abandonne à un désespoir profond à propos de l'absence d'Henriette : (( Mon cher Ferdinand, dit-il à Hiller, il faut que je vous écrive encore ce soir ; cette lettre ne sera peut-être pas plus heureuse que les autres... mais n'importe. Pourriezvous médire ce que c'est que cette puissance d'émotion, cette faculté de souffrir qui me tue? Demandez à votre ange... a ce séraphin qui vous a ouvert la jmrte des cieux!,^. » El

il ajoute, ce qui est une véritable insinuation après un tel début : « Ne gémissons pas, mon feu s'éteint ; attendez un instant... 0 mon ami, savez-vous ! J'ai brûlé pour l'allumer le manuscrit de mon Elégie en prose ».

Tout ceci est fort obscur et surtout très subtil. On peut traduire en français: « Je ne serais plus à plaindre si j'avais votre séraphin pour me distraire, même avec violence ».

Mais que de larmes dans le reste de sa lettre : « Je vois Ophélia en verser, j'entends sa voix tragique, les rayons de ses yeux sublimes me consument. 0 mon ami ! je suis bien malheureux, c'est inexprimable !... »

Et il ajoute, ce qui nous permet de dater la lettre : « Hors de moi, tout à fait incapable de dire quelque chose de raisonnable... Il y aujourd'hui un an que je LA vis pour la dernière fois... Oh ! malheureuse, que je t'aimais!... J'écris en frémissant que je t'aime!... »

Suivent des divagations interminables autant qu'insensées : il est un homme très malheureux, un être presque isolé dans le monde, un animal accablé d'une imagination qu'il ne peut porter, dévoré d'un amour sans bornes, qui n'est payé que par l'indifférence et le mépris. « Oui ! — conclut-il, — mais j'ai connu certains génies musicaux, j'ai ri à la lueur de leurs éclairs et je grince des dents seulement de souvenir !... »

Ainsi, moins d'une année après le départ d'Ophélie, puisque miss Smithson ne quitta Paris qu'en mars 1829, Berlioz se sentait toujours désespéré mais ne se tourmentait plus que « de souvenir ». Le point essentiel à noter, c'est qu'il était déjà au courant des amours de Hiller et appréciait les charmes de Yangc, du séraphin qui avait ouvert à son ami les portes des cieux. On dirait, en vérité, que c'est cette lettre affolée que ce cher Ferdinand fit lire à Mlle Moke en lui « avouant » qu'il ne serait jamais « jaloux de celui-là ! » Berlioz se défend de toute rouerie en cette affaire et se complait dans le rôle de Joseph. Pour moi, je n'oserais pas jurer qu'il n'eût point été capable et coupable de la première provocation. C'est cette lettre-là qui était un véritable défi. Quant au vocable d'Ariel, sous lequel il va désigner Mlle Moke dans ses lettres, on le trouvera pour la première fois dans

une lettre à Ferrand on août 1829: mais, cette fois, il sera appliqué à Mlle Taglioni. Qui sait cependant si Berlioz n'a pas déjà arrêté la destination qu'il va lui donner officiellement ?

A présent, prenons Berlioz en flagrant délit, afin de bien juger si le trouble do l'esprit n'accompagnait pas le « trouble des sens -» dont il s'accuse avec une si honnête candeur.

Assurément, on dehors de la rencontre des jeunes gens dans la pension d'Aubrée, les relations dataient de loin, car, dès 1829, Berlioz connaissait les sentiments de son ami Hiller pour le sèrajjhin qu'il allait lui ravir. Mais il se garde bien , lorsqu'il fait ses premières confidences à Ferrand, de lui raconter ces préliminaires. Il entre immédiatement en matière, sans autre préambule que les révélations de la lettre du 24 juillet : « Nous sommes séparés depuis plusieurs jours ; je suis enfermé à l'Institut 'pour la dernière fois ; il faut que j'aie ce prix, d'où dépend en grande partie notre bonheur ; je dis comme don Carlos dans Heraani : Je l'aurai. » Camille se tourmente en songeant à cette séparation et à l'épreuve décisive que tente Berlioz. Pour le rassurer dans sa prison, Mme Moke envoie tous les deux jours sa femme de chambre lui donner de leurs nouvelles et prendre des siennes ; mais il a hcàte de retrouver son Ariel. « Dieu ! quel vertige, dit-il, quand je la re verrai dans dix ou douze jours. Nous aurons peut-être encore bien des obstacles à vaincre, mais nous les .vaincrons. Que pensez-vous de tout cela? »

Car il ne s'agit pas, cela est clair, de << distraction » ni de « trouble des sens ». C'est pour le bon motif, ot Berlioz paraît se croire assuré de venir à bout de tous les obstacles. Il apprend à Ferrand que M. de Noailles s'est fait son avocat près de Mme Moke, en lui disant que « puisqu'ils s'aimaient, il ne fallait pas tant regarder à l'argent. » Et, en fait d'enthousiasme, Berlioz en est tout allumé. Il n'ose croire à tant de bonheur! « Cela se conçoit-il? un ange pareil! le plus beau talent de l'Europe ! » Ferrand en perdrait la tête s'il l'entendait pense i- tout haut les sublimes conceptions do

Weber et de Beethoven ! Berlioz a bien soin de recomniander à Camille de ne pas jouer d'adagios : « Cette musique dévorante la tue. » Elle se croit attaquée de la poitrine. Il veut mourir avec elle , cette idée le ravit ; mais elle se guérit et le gronde beaucoup : « Croyez-vous que Dieu vous ait donné une telle organisation musicale sans dessein ? Vous ne devez pas abandonner la tâche qui vous est confiée. Je vous défends de me suivre si je meurs. » On pense si Berlioz nage dans la joie et dans l'admiration : « Non ! elle ne mourra pas ! Non ! ces yeux si pleins de génie, cette taille élancée, tout cet être délicieux paraît plutôt prêt à prendre son vol vers les cieux qu'à tomber flétri sous la terre humide. ».

Je ne puis insister au cours do ce récit sur la personne et le caractère de Mlle Camille Moke, car ce sont, je le répète, les passions, les crises amoureuses de Berlioz qui m'intéressent avant tout. Mlle Moke, dont je n'ai à parler qu'incidemment, était née à Paris d'un père belge, professeur de linguistique, et d'une mère allemande. Son frère, littérateur distingué, dit la Biographie de Fétis, était professeur à l'Université de Gand et membre de l'Académie royale do Belgique. Elève de Jacques Herz, puis de Moschelès, Camille Moke avait commencé dès l'âge de douze ans h se faire entendre dans les concerts. Elle n'en avait que quinze lorsqu'elle vint se fixer à Paris et prendre des leçons de Kalkbrenner, qui lui donna d'utiles conseils en lui enseignant les traditions de l'école de Clementi (}). C'était pour Berlioz une brillante conquête, et l'on conçoit à merveille quel fut son enivrement. 11 ne faut pas oublier qu'il n'avait alors jamais été présenté à miss Smithson, pour laquelle il n'avait ressenti qu'une passion idéale, bientôt oubliée. Ariel n'était pas la distraction, mais la consolation.

Après son mariage avec Pleyel, Mlle xMoke obtint de nouveaux et plus éclatants succès. A Saint-Pétersbourg, elle se trouve en présence de Thalborg, et cette rivalité amène une transformation décisive de son talent. A Vienne, elle lutte ensuite contre Liszt, alors à l'apogée de la célébrité. Elle revient à Paris en 1845 et force encore l'admiration. Deux (1) Bioffmphie universelle des musiciens, 2^ odit.. art. Pleyel.

ans sont consacrés à de nouvelles études, près de sa mère, fixée en Belgique ; elle y perfectionne son mécanisme et son style, et acquiert une merveilleuse puissance de sonorité qui lui avait manqué jusque-là. A Londres, où elle passa deux années, de 1846 à 1848, après ces efforts obstinés, son succès fut éclatant. Berlioz se retrouva plus d'une fois en sa présence, et nous verrons qu'il ne perdit jamais aucune occasion de satisfaire ses rancunes et son humeur vindicative. Toujours est-il qu a cette heure, en pleine distraction violente, il est tout à l'enthousiasme et nous le voyons bien éperdument et bien sincèrement épris.

Le concours finit : Berlioz a le prix. « 0 mon ami, écrit-il le 23 août, quel bonheur d'avoir un succès qui enchante un être adoré ! Mon idolâtrée Camille se mourait d'inquiétude quand je lui ai apporté jeudi dernier la nouvelle si ardemment désirée. 0 mon délicat Ariel, mon bel ange, tes ailes étaient toutes froissées, la joie les a relustrées. Sa mère même, qui ne voit notre amour qu'avec une certaine contrariété, (le vent avait tourné) n'a pu retenir quelques larmes d'attendrissement. » Cependant Berlioz ne s'était pas douté de l'importance que Camille attachait à son triomphe, au point de vue de l'effet moral. « Le monde, lui dit-elle, croit que c'est une grande preuve de talent, il faut lui fermer la bouche. » Et sa belle Camille assistera à l'exécution publique de la cantate, le 2 octobre : elle en parle sans cesse. « Cette cérémonie, dit-il, qui ne m'eût paru sans cela qu'un enfantillage, devient une fête enivrante. »

Voilà encore une supercherie des Mémuires que je suis obligé de constater. Lorsqu'il y raconte cette cérémonie, il prétend que rien ne put le distraire de l'exécution de sa cantate. « Je n'eus ni père, ni mère, ni cousine, ni maître, ni maîtresse à embrasser. » Et il cherche à montrer sa sincérité : « Mon maître était malade, mes parents absents et mécontents; pour ma maîtresse... »

La suspension est fort habile. Si nous n'avions pas eu la lettre à Ferrand, nous serions assurément demeurés juste à côté de la pensée de Berlioz, qui ne se souciait pas de la compléter, et pour cause.

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Or j'ai pu me reporter au texte primitif du récit, qui n'était dans la version originale qu'une fantaisie sur les distributions de prix à l'Institut, dans un article de la Gazette ■musicale, en 1831. Berlioz était alors marié depuis six mois avec Henriette : il ne pouvait donc laisser croire, en écrivant ces lignes, qu'il songeait à Camille ; il effaçait celle-ci de son souvenir, car elle n'appartenait plus depuis trois ans à son existence. La phrase était : « pour ma maîtresse;... oh! elle était loin... bien loin...! » Malheureusement cette première version n'était pas plus exacte que l'autre, car Camille et Henriette étaient toutes les deux à Paris lorsque Berlioz fut couronné par le secrétaire perpétuel. A présent, ayez donc confiance dans les récits des Mémoires !

Mais les impressions de l'auteur sont si soigneusement déguisées dans les chapitres qui concernent son histoire ntime que nous n'aurions eu, sans les lettres à Ferrand, aucune idée de l'état moral de Berlioz pendant les quatre années 1829-1832. C'est au commencement de la première qu'Henriette avait quitté Paris et à la fin de la dernière seulement qu'il la retrouva : dans l'intervalle il était loin... bien loin..., pour employer ses termes.

Dans les Mémoires la constance de Berlioz est inattaquable et l'on dirait qu'Henriette règne toujours sur son cœur, malgré la distraction violente qui est l'effet d'un simple trouble des sens. Pourtant c'est bien Ariel qui triomphe ici, « fier, comme un classique paon, de la vieille couronne » décernée à son fiancé : elle n'y attache cependant d'autre prix que celui de la satisfaction donnée à l'opinion : « Camille est trop musicale pour s'y tromper ». Que nous voilà loin du récit de la cérémonie, dans lequel Berlioz explique son simple contentement au point de vue des avantages matériels qu'il gagne en ayant une pension assuré© pour cinq ans, et de la tranquillité que son succès procure à ses parents ; quant à lui, il n'y trouva pas la moiftdre satisfaction d'amour-propre.

A l'aide des Lettres intimes, nous le voyons au contraire triompher comme Hercule près d'Omphale, et goûter sa victoire aux pieds de la belle Camille. Eu même temps, il tra-

vaille à iino ouverture de la Tcmprtr qu'il doit faire exéeuter le V' novembre au Théâtre-Italien : « Co sera, dit-il, dans la lettre du 2o août, à Ferrand, un morceau d'un genre tout nouveau. » Il donnera ensuite un immense concert pour faire entendre la Fanlnstique. En outre, la Sociét('î du Conservatoire doit donner l'ouverture des Francs-Jitges; il en a la promesse positive. Mais il lui faut un succès au théâtre, son bonheur en dépend. « Les parents de Camille ne peuvent consentir cà, notre mariage que lorsque co pas sera franchi. Les circonstances mo favoriseront, je l'espère. » Il ne veut pas aller en Italie. Il ira demander au roi de le dispenser de cet absurde voyage et de lui accorder la pension à Paris. Il sort de chez Mme Moke, il quitte la main de son adorée Camille, ce qui fait encore trembler la sienne ; mais il termine par cette ligne sinistre qu'il ose écrire sans trembler : « Cette malheureuse FILLE Smithson (c'est lui qui écrit le mot en capitales) est toujours ici. Je ne l'ai jamais vue depuis son retour. »

Henriette était, en effet, do retour de son voyage en Hollande; on a vu que, dès son arrivée, Berlioz avait préparé une véritable conspiration — c'est son mot — pour la faire assister à la première audition de la symphonie vengeresse, qui devait avoir lieu le 30 mai aux Nouveautés. Mais, faute de pupitres et effrayés par le désarroi d'une répétition tumultueuse, les entrepreneurs refusèrent de louer leur salle pour le concert. « Ils ne savaient pas, disent les Mémoires, qu'il fallût tant de choses pour une symphonie. » Miss Smithson était encore à Feydeau. Malgré une année d'absence, le souvenir de ses succès retentissants, lors des représentations des drames de Shakespeare, à l'Odéon, par la troupe anglaise dont elle faisait partie, dans les saisons de 1827 et de 1828, n'était pas effacé. Los directeurs de l'Opéra-Comique avaient voulu tirer parti de l'attraction de son nom en l'engageant pour un rôle muet : on pensa tout d'abord à lui donner un rôle pathétique dans Jcnny, de Carafa, ou dans les Deux mois, en remplaçant la partie du dialogue qui la concernait par une pantomime où son jeu expressif eût produit une grande impression. On finit par commander à Moreau et à

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d'Epagny un livret dont on confia la musique à liérold et i\ Carafa, Y Auberge cVAuray. C'était un épisode des guerres de la Vendée : aux répétitions, le rôle muet de Cécilia, confié à miss Smithson, eut un succès de larmes complet. L'ouvrage fut représenté le 11 mai 1830, au théâtre Ventadour, où était alors transporté l'Opéra-Comique. Voici comment M. Octave Fouque, dans son excellent travail historique sur ce théâtre, rend compte de la première représentation : « Le jeu de l'actrice avait fait pleurer les artistes aux répétitions, ce qui prouve une fois de plus l'excessive tendresse des cœurs de théâtre ; mais il surprit les spectateurs de la première représentation sans les enthousiasmer. Cependant le public s'habitua peu à peu aux singularités qui l'avaient un instant dérouté, et l'expressive pantomime de la tragédienne anglaise amena bientôt tous les effets qu'on devait attendre : pâmoisons, syncopes, attaques de nerfs chez les dames, larmes et jeu de mouchoirs dans la partie la plus grave du public 0- »

Il faut croire que la situation du théâtre était singulièrement compromise à cette date, car c'est un mois plus tard, le 15 juin, que le théâtre dut fermer ses portes, la Compagnie du gaz ayant refusé de fournir l'éclairage. Il ne les rouvrit que le 25 juillet; mais Whtherge d'Auray avait disparu de l'affiche.

Nous ne retrouvons miss Smithson que le 5 décembre, dans une représentation extraordinaire donnée à l'Opéra, à son bénéfice. Elle y parut dans le rôle de Fenella, de la Muette de Portici^ qu'elle joua sans doute pour la première et la dernière fois. Par une coïncidence bien étrange, c'était le jour même, à la même heure, que Berlioz donnait, dans la salle du Conservatoire, son grand concert où il faisait entendre pour la première fois la Sijmplionie Fantastique, cette fois en l'honneur de son gracieux Ariel : son succès devait mettre fin aux dernières résistances de Mme Moke.

Ce n'est plus Ophélie, en effet, qui inspire l'imagination de Berlioz. Il raconte à Ferrand dans une nouvelle lettre, en

(1) Hintoire du Théâtre Ventndmir, p. :3G

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octobre, comment il a conçu le plan do sa Fantaisie sur la Tempête. C'est encore « à son adorée Camille » qu'il va devoir le bonheur d'être exécuté à l'Opéra. Voici comment:

« A sa taille élancée, à son vol capricieux, à sa grcàce enivrante, à son génie musical, j'ai reconnu VArid de Shakespeare. Mes idées poétiques, tournées vers le drame de la Tempête, m'ont inspiré une ouverture gigantesque, d'un genre entièrement neuf, pour orchestre, chœur, deux pianos à quatre mains et harmonica. « Berlioz l'a proposée au directeur de l'Opéra (Girard, qui l'avait demandée le preuiier pour le Tliéàtre-Italien, recula ensuite devant des difficultés d'exécution) qui a consenti à la faire entendre dans une grande représentation extraordinaire. « Avec quelle profonde adoration je remerciais mon idolâtrée Camille de m'avoir inspiré cette composition! Je lui appris dernièrement que mon ouvrage allait être exécuté; elle en a frémi de joie. Je lui ai dit confidentiellement dans l'oreille, après deux baisers dévorants, un embrassement furieux, V amour grand et 'poétique comme nous le concevons. Je vais la voir ce soir ». Mme Moke ne sait pas que cette œuvre va être entendue à l'Opéra. Ils lui en feront un mystère jusqu'au dernier moment.

Et pourtant, au milieu de son ivresse, il ne peut s'empêcher de plaindre miss Smithson qui, à cette heure, est en train de se ruiner. « Oh ! elle est bien malheureuse ! Par la faillite de l'Opéra-Comique, elle a perdu plus de six mille francs. Elle est encore ici, je l'ai rencontrée dernièrement. Elle m'a reconnu avec le plus grand sang froid; j'ai souffert toute la soirée, puis je suis allé en faire confidence au gracieux Arîel qui m'a dit en souriant : — Eh bien vous ne vous êtes pas trouvé mal? l'U n'es pas tombé à la renverse? » — Et voici qu'il paraphrase en un bel élan lyrique sa Fantaisie sur la Tem,pête:

« Non, non, non, mon ange, mon génie, mon art, ma pensée, mon cœur, ma vie poétique! j'ai souffert sans gémir, j'ai pensé à toi, j'ai adoré ta puissance, j'ai béni ma guérison, j'ai bravé, de mon île délicieuse, les flots amers qui venaient s'y briser, j'ai vu mon navire fracassé, et, jetant un regard

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sur ma cavcrno de fouillage, j';ii Ix'ni lo lit do roses sur lequel je devais nie reposer. Ariel, Arid, Caaiille, je t'adore, je te bénis, ,/6' Vaimc en un mot, plus que la pauvre langue française ne peut le dire. Donnez-moi v\\\ orchestre de cent musiciens et un chœur de cent cinquante voix, et je vous le dirai! »

Il est tout (Jbloui, et conclut comme un amoureux, par des joyeusetés: « Ferrand, mon ami, adieu; le soleil est couché, je n'y vois plus, adieu ; plus d'idées, adieu ; beaucoup trop de sentiment, adieu. Il est six heures, il me faut une heure pour aller chez Camille, adieu. «

Voici le concert du 5 décembre et la première audition de la Fantastique. Le succès de Berlioz a été immense et son bonheur le complète. Camille, depuis qu'elle a entendu le Sabbat, no l'appelle plus que « son cher Lucifer, sou beau Satan ». Mais le départ est proche. Il doit quitter Paris en janvier ('). Son mariage est décidé pour l'époque de Pâques 1832, à condition qu'il ne perdra pas sa pension et qu'il ira en Italie pendant un an; c'est sa musique qui a arraché le consentement de la mère de Camille. « Oh! ma chère Symphonie, c'est donc à elle que je la devrai ! »

Les adieux sont terminés : il faut partir. Dès son arrivée a la Côte Saint-André, Berlioz se sent déjà pris de tristesse. Il ne peut se remettre de la déchirante séparation qu'on lui a fait subir, et recommence les invocations : « 0 ma pauvre Camille, mon ange protecteur, mon bon Ariel, ne plus te voir de huit ou dix mois ! Oh ! que ne puis-je, bercé avec elle par le vent du nord sur quoique bruyère sauvage, m'endormir enfin dans ses bras du dernier sommeil ! »

C'est une phrase que nous trouverons intercalée dans les monologues de Lélio. Mais la situation sera changée ainsi que l'apostrophe, qui sera adressée à qui? à Ophélie ! On dirait que Berlioz joue déjà son monodrame et qu'il récite des

(!) n était à la Côte dès le commencement de ce mois. Les Mémoire!^ prétendent que diverses circonstanees le retinrent à Paris jusqu'au milieu de janvier, alors qu'il eût dû partir après rexéeution de sa cantate à l'Institut, c'est à-dirs dans la première quinzaine d'octobre.

phrases artlstomeiit travaillées. Ku tous cas, il y a une transcription, que ce soit dans la lettre ou dans le monodrame, caria répétition est textuelle.

Par exemple, rien n'est plus piquant que la correspondance de Berlioz avec Ferdinand Hiller^ au moment où il se rend à Rome avec l'anneau de Mlle Moke comme gage des fiançailles conclues depuis quelques semaines seulement.

« Je suis depuis huit jours chez mon père, écrit-il, le 9 janvier, environné do soins affectueux et tendres par mes parents et par mes amis, accablé de félicitations, de compliments de toute espèce ; mais mon cœur a tant de peine à battre, je suis si oppressé que je ne dis pas dix paroles en une heure. Mes parents conçoivent ma tristesse et me la pardonnent. »

Il y a \m 'post-scriptum : k Mettez, je vous prie, cqHq petite lettre à la poste. » La commission était délicate et sans doute imprudente, si ce bon Hiller avait été tenté de prendre sa revanche, car il n'était pas le moins du monde parti pour Francfort pendant cette aventure. Les lettres suivantes prouvent, au moins, quo Berlioz, en sa qualité d'absent, se trouvait positivement avoir tort. Hiller avait, du reste, la loyauté d'avertir charitablement son heureux rival. Le 23 janvier, sa réponse à la précédente lettre est arrivée ; Berlioz semble toujours fort confiant malgré les avertissements de son ami. La veille, il a « passé une dévorante journée sans dire un mot ». Son père, qui a appris son état par sa mère, vient l'embrasser en souriant et lui annonce qu'il y a une lettre de Paris pour lui : c'est do Mme Moke, et « il y a une lettre double ». Il redevient calme, « aussi ravi qu'il puisse l'être dans un si exé<'rable exil ». Mais la réponse le met hors de lui : « Que le diable vous emporte ! Qu'aviez-vous besoin de venir me dire que je me plais dans un désespoir dont personne ne me sait gré, » et il cite la phrase de Hiller : Personne moins qu.e les gens pour qui je me désespère.

Oh ! il faut voir le ton assuré et passablement satisfait que prend Berlioz avec Hiller, son rival évincé. A la veille du jour où la distraction violente, si bien prise au sérieux, va recevoir un dénouement imprévu, l'aplomb imperturbable de l'amou-

reux est du plus haut comique : « D'abord je ne me désespère pas pour DES gens ; ensuite je vous dirai que, si vous avez des raisons pour juger sévèrement la personne pour laquelle je me désespère, j'ai les miennes aussi pour vous assurer que je connais son caractère wieux que personne. Je sais très bien qu'elle ne se désespère pas, ELLE ; la preuve de cela, c'est que je suis ici et que, si elle avait persisté à me supplier de ne pas partir, comme elle l'a fait plusieurs fois, je serais resté. »

Fier de ce bel argument, il discute gravement : f( De quoi se désespérerait-elle ? elle sait très bien à quoi s'en tenir sur mon compte ; elle connaît aujourd'hui tout ce que mon cœur renferme de dévouement pour elle (pas tout cependant, il y a encore un sacrifice, le plus grand de tous, ocelle ne connaît pas, et que je lui ferai). Vous ne savez pas ce qui me tourmente ; personne au monde qu'elle ne le sait; encore n'y a-t-il pas longtemps qu'elle l'ignorait ».

Xe nous creusons pas la tête à chercher ce dont il s'agit. Citons seulement la fin de cette amusante lettre dans laquelle Berlioz montre un dédain superbe pour les suggestions de Hiller et lui renvoie froidement ses admonestations : « Ne me donnez pas de vos conseijs épicuriens, il ne me vont pas le moins du monde. C'est le moyen d'arriver au petit bonheur et je n'en veux point. Le grand bonheur ou la mort, la vie poétique ou l'anéantissement. Ainsi, ne venez pas me parler de femme superbe, de taille gigantesque et de la ^2cci Q^Q prennent on ne iri^'ennent pas h mes chagrins les êtres qui me sont chers, car vous n'en savez rien; qui vous l'a dit? )) Écoutez encore : Berlioz prouve à Hiller qu'il n'a jamais compris son ancien séraphin : « Vous ne savez pas ce qu'elle sent, ce qu'elle pense. Ce n'est pas parce que vous l'aurez vue dans un concert, gaie et contente, que vous pourrez en tirer une induction fatale pour moi ». Enfin, le 31 janvier, Berlioz écrit à Hiller que « son agitation dévorante » n'a pas cessé un instant depuis son arrivée à la Côte ; « Je suis toujours malade, poursuit-il, je ne me lève pas tous les jours et il fait un froid terrible : et tout ce temps se perd... et j'ai tant de mois encore à dévorer. »

Mais ce n'est pas le froid qui le rend de si nianvaiso humeur ; c'est une nouvelle lettre de Hiller qui, l'interrogeant indiscrètement sur le sacrifice mystérieux qu'il voulait faire à sa fiancée, lui avait écrit avec une assez mordante malice : « Vous voulez faire un sacrifice; il y a longtemps que j'en crains un que, malheureusement, j'ai bien des raisons de croire que vous ferez un jour. » Berlioz, furieux, refuse des explications, mais en réclame impérieusement ; il ne veut pas comprendre : « Je vous supplie de me dire ce que vous entendez par cette phrase... Quel est le sacrifice dont vous voulez parler? Je vous en conjure, dans vos lettres, ne parlez jamais à mots couverts, surtout quand il s'agit d'elle. Cela me torture. N'oubliez pas de me donner franchement cette explication. »

Je ne sais pas si Ferdinand Hiller donna l'explication, mais, deux mois plus tard, Berlioz va la recevoir à Florence, et ce n'est pas du tout celle qu'il attend. Pourtant, on ne peut pas dire qu'il n'ait pas été prévenu, et par qui ? par cet excellent Hiller! Ah ! que la phrase de Berlioz sur son ancien rival est donc plaisante, lorsqu'il lui confie l'infidélité de Camille! Hiller verse quelques larmes, puis le quitte avec une étreinte convulsive en lui souhaitant bien du plaisir, et Berlioz, qui rit sous cape (il ne rira plus tout à l'heure), ajoute : (( J'ai toujours admiré sa conduite en cette circonstance. » Lorsqu'il écrit ces lignes, vingt ans plus tard, dans ses Mémoires, cette admiration rétrospective peut sembler suspecte, et il y a une nuance ironique qu'il est bon de noter. Mais a-t-il été assez vengé, ce pauvre Hiller, si plaisamment berné par son heureux rival, si le mot hevrevx peut s'employer ici !

LE RETOTK A LA \ÏK

Voilà Berlioz embarqué pour Civita Vecchia: il est parti, chargeant la nature et lui même de mille malédictions, et se promettant de revenir « en frémissant comme un boulet rouge ».

Je passe rapidement sur ses premières impressions pendant son voyage de Marseille à Livourne. Ses lettres vont compléter et commenter le chapitre auquel il nous a renvoyés déjà pour connaître le dénouement tragique de la « distraction violente » ; la correspondance avec Hiller nous l'a déjà fait entrevoir.

Berlioz nous raconte d'abord, dans les Mémoires, qu'une Adve inquiétude, qui, « dès le lendemain de son arrivée, » s'était emparée de son esprit, ne lui laissait d'attention ni pour les objets environnants, ni pour la société nouvelle où il se trouvait si brusquement introduit. Mendelssohn, à Rome depuis quelques semaines, a fait, dans ses lettres, un bien étrange portrait de Berlioz à cette époque : « Une vraie caricature, sans ombre de talent, cherchant à tcàtons dans les ténèbres et se croyant le créateur d'un monde nouveau; avec cela, il écrit les choses les plus détestables et ne parle, ne rêve, que de Beethoven, Schiller et Gœthe. Il est, de plus, d'une vanité incommensurable et ti'aite avec un superbe dédain Mozart et Haydn, de sorte que tout son enthousiasme m'est très suspect. » C'est bien à lui que s'applique le passage final de la lettre, bien qu'il ne soit désigné que par trois étoiles dans le texte, car aucun de ces traits ne peut s'appli-

LE RO.MAN 2ol

quer à Montfort, son camarade de la villa Médicis : « Ta dis, chère mère, que '" doit cependant poursuivre un but élevé dans l'art ; je no suis pas en cela de ton avis ; je crois que ce qu'il veut, c'est se marier, et il est, à bien prendre, pire que les autres, parce qu'il est plus affecté. Cet enthousiasme purement extérieur, ces airs désespérés qu'on prend auprès des dames, ces génies qui s'affichent en grosses lettres, tout cela m'est parfaitement insupportable, et si ce n'était un Français, c'est-à-dire un homme avec lequel les relations sont toujours agréables, — car les Français ont le talent de ne jamais être à court et de savoir vous intéresser, — il n'y aurait pas moyen d'y tenir ('). »

Le portrait n'est pas flatté. Il est certain que, dans la disposition d'esprit où nous le trouvons, Berlioz devait apparaître à Mendelssohn avec une physionomie assez bouleversée. Ce qui l'inquiétait, c'est qu'il n'avait pas trouvé, à son arrivée, des lettres de Paris qui auraient dû le précéder à Rome de plusieurs jours. Il les attend trois semaines « avec une anxiété croissante. » Enfin, incapable de se contenir, il se décide, malgré les remontrances d'Horace Vernet, à repasser la frontière « pour connaître la cause de ce silence mystérieux. » A Florence, il reste huit jours au lit, malade d'esquinancie ; dès sa première sortie, il court à la poste ; le paquet qu'on lui présenta contenait une épitre « d'une impudence si extraordinaire, dit-il, et si blessante pour un homme de l'âge et du caractère que j'avais alors, qu'il se passa soudain en moi quelque chose d'affreux. Deux larmes de rage jaillirent de mes yeux et mon parti fut pris instantanément. Il s'agissait de volera Paris, où j'avais à tuer sans rémission deux femmes coupables et un innocent. Quant à me tuer, moi, après ce beau coup, c'était de rigueur, on le pense bien. »

Que disait la lettre de Mme Moke ? La note nous l'apprend : (( Sa digne mère, qui savait parfaitement h quoi s'en tenir là-dessus, m'accusait d'être venu porter le trouble dans sa famille et m'annonçait le mariage de sa fille avec M. Pleyel. »

(1) LcUrc^ incdUcx ilc Mciidch^ohn, traduites par A. Uollaud. \). l'À'i,

Lu programme de l'expëditioii répond à cette idée absolument saugrenue d'anéantissement de toute une famille. « On devait, à Paris, redouter mon retour (on ne s'en alarmait pas du tout, au contraire), on me connaissait... (c'est pourquoi.) Je résolus de ne m'y présenter qu'avec de grandes précautions et sous un déguisement. Et le voilà qui se fait faire chez une modiste du quai de l'Arno une toilette complète de femme de chambre , «. robe , chapeau , voile vert, etc., » déclarant qu'il ne regarde pas à l'argent. Ce costume, il le perdra en route, mais il en commandera un nouveau en passant à Gênes.

Voici maintenant le plan de la « petite comédie » qu'il médite : Il se présentera le soir chez ses amis, au' moment où la famille est réunie et prête à prendre le thé ; il se fera annoncer comme la femme de chambre de la comtesse M... chargée d'un message important et pressé ; on l'introduira au salon (vraiment?) il remettra une lettre, et pendant qu'on sera occupé à la lire, tirant de son sein (on va voir quels appas) ses deux pistolets doubles, il casse la tête au numéro un, au numéro deux, il saisit par les cheveux le numéro trois, se fait reconnaître malgré ses cris, lui adresse son troisième compliment; après quoi, avant que ce concert de voix et d'instruments ait attiré les curieux, il se lâche sur la tempe droite le quatrième argument irrésistible...

Pour plus de sûreté, dans le cas où les arguments eussent raté, il s'est muni de fioles diverses, laudanum, strychnine, etc. L'auteur n'hésite pas à reconnaître qu'il allait beaucoup trop loin, et qu'il suffisait parfaitement des trois premières victimes.

Le voilà donc en route avec ses arguments. Une lettre du 18 avril ('), adressée de Diano Marina, près de Gênes, à Horace Vernot (on n'en a malheureusement qu'un fragment), mentionne un épisode de son voyage de Florence à Nice : « Un crime odieux, un abus de confiance dont j'ai été pris pour victime, m'a fait délirer de rage depuis Florence jusqu'ici. Je volais en France pour tirer la plus juste et la

M) Daniel Boniaifl. Sotice ■■mr Ileiiio'^, p. 2"^.

plus terrible vengeance ; à Gênes, un instant de vertige, la plus inconcevable faiblesse, a brisé ma volonté; je me suis abandonné au désespoir d'un enfant; mais enfin j'en ai été quitte pour boire l'eau salée, être harponné comme un saumon, demeurer un quart d'heure étendu mort au soleil et avoir des vomissements violents pendant une heure ; je ne sais qui m'a retiré ; on m'a vu tomber par accident des remparts de la ville. Mais enfin, je vis ; je dois vivre pour mes deux sœurs, dont j'aurais causé la mort par la mienne, et vivre pour mon art. »

On voit que ce n'est pas le scrupule de sa conscience qui a arrêté son bras vengeur, c'est un accident de voyage. Dans les Méiiioires, ce n'est plus qu'un simple incident : ce qui le sauve, c'est le moment d'émoi qu'il subit en face de l'honeui' des précipices, sur la route de la Corniche. En outre, il avait faim : la nature triomphait. Il profite donc d'une halte pour écrire au directeur de l'Académie (c'est sans doute la lettre qu'on vient de lire), qu'il n'a pas encore enfreint le règlement et qu'il attendra sa réponse à Nice avant de passer la frontière. « J'avais de bonnes raisons, dit-il dans une lettre, pour me lier ainsi. » L'excellent Vernot lui écrit aussitôt que son nom n'a jamais été rayé de la liste des pensionnaires, qu'il est attendu à Rome à bras ouverts : le ministre ne sera pas instruit de son équipée. Là-dessus, il reste à Nice « un mois entier », écrit l'ouverture du Roi Lear, et s'en retourne « le cœur léger et plein d'allegria, et bien vivant et bien guéri. — Et c'est ainsi, conclut-il, qu'une fois encore on a vu des pistolets chargés qui ne sont pas partis. /•

Maintenant, retournons encore aux lettres de Berlioz pour contrôler le récit des Mémoires, et prenons tout d'abord dans la Correspondance inédite la lettre à MM. Gounet, Girard, Hiller, Desmarest, Richard, Sichel, datée de Nice, 6 mai 1831 ; elle donne le récit le plus complet de l'aventure et mérite d'être rapprochée du texte des Mémoires. Celui des destinataires qui devait certainement être le plus heureux de la lecture, c'est ce pauvre Hiller, que Berlioz appelle dans une autre lettre, « gros scélérat ». Le mot semble assez justifié.

« Je suis sauvé, écrit-il dès le début; je commence à m 'apercevoir que je renais meilleur que je n'étais : je n'ai même plus de rage dans l'âme. » Nous apprécierons la sincérité de cette déclaration. Avant de l'entendre traduire ses impressions du Retour à la vie à l'aide de la musique et de la rhétorique, écoutons un instant sa prose.

Tout d'abord, il conte par le menu son voyage; il parle du candide Mendelssohn, qui lui a procuré les seuls instants supportables dont il ait joui pendant son séjour à Rome. « L'inquiétude me dévorait, poursuit-il, je ne recevais point de lettre de ma fidèle fiancée (les mots sont soulignés ironiquement), et, sans M. Horace, je serais parti au bout de trois jours, tant j'étais désespéré de n'avoir point trouvé de ses nouvelles à mon arrivée. A la fin du mois, n'en recevant pas davantage, je suis parti Je vendredi saint, abandonnant ma pension pour aller savoir à Paris ce qui s'y passait. » Mendelssohn ne voulait pas croire à cette escapade; il paria contre et perdit. Berlioz lui prouva qu'il avait reçu de M. Vernet le prix de son voyage et qu'il avait retenu sa voiture.

Son mal de gorge l'ayant arrêté en route, il écrit à Pixis et le prie de lui dire au plus vite ce qui se passe au faubourg Montmartre. Il ne reçoit pas de réponse. « Je lui mandais que j'attendais sa lettre h Florence, et, effectivement, je l'ai attendue jusqu'au jour où j'ai reçu l'admirable lettre de Mme Moke. Il m'est tout à fait impossible de dépeindre ce que j'éprouvais, dans mon isolement, de fureur, de haine et d'amour combinés. » Il était tout à fait rétabli ; il passait des journées sur le bord de l'Ariio, dans les bois, à une lieue de Florence, à lire Shakespeare. C'est là qu'il lut pour la première fois le Roi Lear, en poussant des cris d'admiration : « J'ai cru crever d'enthousiasme; je me roulais (dans l'herbe à la vérité), mais je me roulais convulsivement pour satisfaire mes transports. » L'ennui était revenu au bout de quelques jours ; « il se rongeait le cœur » et ses pensées « qui ne se sont trouvées que trop justes », le poursuivaient irapiloy aille me ni. Il continue à raconter les incidents de son séjour à Florence, et arrive au fait.

(( C'est deux jours après, et dans une telle disposition d'esprit, que j'ai reçu la lettre de Mme Moke, la lettre où elle m'annonçait que sa fille se mariait!... Cette lettre est un modèle incroyable d'impudence. Il faut la voir pour le croire. Hiller sait mieux que personne comment cette affaire avait commencé (ceci est sublime, n'est-ce pas?) et moi je sais que je suis parti de Paris portant au doigt son anneau de fiancée donné en échange du mien ; on m'appelait mon gendre, etc., et dans cette lettre étonnante, Mme Moke me dit qu'elle n'a jamais consenti à la demande que je lui avais faite de la main de sa fille ; elle m'engage beaucoup à ne pas me tuer, la bonne âme ! »

Le récit détaillé des projets d'extermination manque dans la lettre ; mais nous avons vu que les Mémoires suppléaient à cette lacune : « Oh ! si je m'étais seulement trouvé, dit-il à ses amis, de cent cinquante lieues plus près ! Mais brisons-là ; ce que j'ai fait et ce que j'ai voulu faire n'est pas de nature à pouvoir être confié au papier. Seulement, je vous dirai que je me trouve ici, à Nice, par suite de cette abominable, lâche, perfide et dégoûtante igaohlerie. (On établira plus loin la filiation de ce substantif.) J'y suis depuis onze jours et j'y reste à cause de la proximité de la France et du besoin impérieux que j'éprouve de correspondre rapidement avec ma famille. Mes sœurs m'écrivent tous les deux jours ; leur indignation et celle de mes parents est au comble. Enfin, je suis sauvé ; ils sont sauvés ; je reviens à la vie avec délices ; je me jette dans les bras de la nmsique et sens plus que jamais le bonheur d'avoir des amis. »

Comme à l'époque de sa grande passion pour miss Smithson, Berlioz a de nombreux confidents; on ne peut s'empêcher de croire qu'il n'y ait surtout dans son dépit une profonde blessure d'amour-propre. Les deux lettres à Ferrand ne nous en apprennent guère davantage; dans la première, datée de Florence, il raconte en deux mots son départ de Rome, motivé par l'absence de lettres de Camille, puis il s'emporte : « No m'écrivez plus, je ne saurais vous dire où adresser vos lettres. Je suis comme un ballon perdu qui doit crever en l'air, s'abimer dans la mer ou s'arrêter comme

IG

l'Arche de Noé : si je parviens sain et sauf sur le Mont Ararat, je vous écrirai aussitôt. » Il ne croit plus à rien, il l'écrit en grosses lettres; mais il croit toujours à son monodrame, car voici une fort belle tirade, qui, à côté du fragment déjà cité, prendra sa bonne place, presque littéralement, dans les monologues de Lélio :

« Je voulais aller en Calabre ou en Sicile, m'engager sous les ordres de quelque chef de bravi, dussé-je n'être qu'un simple brigand. Alors, au moins, j'aurais vu des crimes magnifiques, des vols, des assassinats, des rapts et des incendies, au lieu de tous ces petits crimes honteux, de ces Lâches perfidies qui font mal au cœur. Oui, oui, voilà le monde qui me convient : un volcan, des rochers, de riches dépouilles amoncelées dans les cavernes, un concert de cris d'horreur accompagné d'un orchestre do pistolets et de carabines, du sang et du Lacryma-CJiristi ; un lit de lave bercé par les tremblements de terre ; allons donc ! Voilà la vie ! »

Cependant il y a une excuse à ce débordement poétique et romantique, c'est que Berlioz n'a pas encore la lettre « impudente » de Mme Moke. « J'attends encore quelques jours une lettre qui devrait m'arriver, et puis je pars. »

Pas d'autre lettre jusqu'à celle de Nice (10 ou 11 mai), où l'on voit que les projets de boucherie s'en sont allés en fumée. C'est avec un calme parfait que Berlioz raconte le dénouement du drame : « Oui, Camille est mariée avec Pleyel. J'en suis bien aise aujourd'hui. J'apprends par là à connaître le danger auquel je viens d'échapper. Quelle bassesse, quelle insensibilité, quelle vilenie! Oh! c'est immense, c'est presque sublime de scélératesse, si le sublime pouvait se concilier avec Xlrjnoblerie (mot nouveau, parfait, que je vous vole). »

Certes, le plagiat est flagrant, puisque Berlioz transcrivait triomphalement le néologisme ou plutôt le barbarisme de Ferrand, dans la lettre qu'il écrivait quatre jours auparavant à ses amis de Paris. La lettre du 6 mai, à ces derniers, nous apprenait qu'il était déjà calmé ; il avait reçu la veille la réponse de M. Yernet lui annonçant qu'il n'avait pas perdu sa pension. Dans la lettre suivante, écrite dès son retour à Rome, leLI juillet, nous voyons — nous sommes déjà préparés

Le roman 243

à la confidence — que Berlioz a terminé son Mèlologue faisant suite à la SympJionie fantastique. Cette promenade hygiénique lui a procuré, en outre, la lecture du Roi Lear et l'ouverture inspirée par le grand drame shakespearien. Il n'y a perdu qu'une fiancée; mais chez lui la consolation n'est jamais longue à venir; comme il le disait, il se réjouit philosophiquement en songeant que l'infidélité dont il aurait pu être victime, si le mariage eût été conclu, n'est pour lui qu'un abandon, tandis qu'elle sera pour son successeur... la trahison.

Il faut noter encore qu'il n'oublie jamais les incidents du voyage; car il a décrit longuement la tempête qui l'avait assailli de Gênes à Livourne, et dont il a transcrit le récit aux Mémoires. Les deux descriptions sont presque absolument textuelles. Quant à la cérémonie funèbre d'une jeune femme florentine, elle précède celle de Charles Bonaparte, dans la lettre aux amis Gounet, Hiller, etc., mais dans les y^énioires., Berlioz fait d'une pierre deux coups et place les obsèques du Bonaparte dans le récit de l'expédition à Nice et celles de la Bella Sposina un an plus tard, au moment de son retour en France. Il cherche évidemment à varier l'intérêt du récit de son voyage sentimental; pourtant, c'est le héros seul qui nous occupe, bien plus intéressant que tout le reste.

Quelques semaines après cette équipée, Berlioz reprenait paisiblement le cours de ses occupations académiques et achevait de renaître à la vie.

Malgré ses accès de spleen, les crises douloureuses de son mal de l'isolement, il n'a pas trop à regretter son séjour en Italie. Outre qu'il y trouve la guérison, l'oubli, il se rassasie de souvenirs virgiliens et napoléoniens; il s'enivre de pittoresque. Subiaco, Civitella, Tivoli, centres habituels de ses excursions dans la plaine de Rome, les Abruzzes, dont il retracera la sauvagerie farouche dans Haj^old, les parties de chasse, les soirées chez Yernet, les visites aux monuments et aux ruines sont pour lui d'agréables passe-temps. Nous le voyons maudire les réjouissances des jours gras avec une profonde horreur : mais il s'en souviendra dans le Carnaval

romain de Bcnveaulo Ccllini, Une Icttx'e à Ferrand, éciite précisément à l'époque où il venait de terminer le premier de ces ouvrages et où il commençait le second, nous montre que le dédain professé pour l'Italie dans les Mémoires est un peu affecté: « Milan ! je n'aime pas cette grande ville, mais c'est le seuil de la grande Italie, et je ne saurais vous dire quel regret profond me prend, quand il fait beau, pour ma vieille plaine de Rome et les sauvages montagnes que j'ai tant de fois visitées (*) ».

Il rapportera pour tout bagage musical, outre le Roi Lear, son mouodrame de Lélio ou le retour à la vie, l'ouverture de lioh Roy, qu'il brûla plus tard, la Captive et trois chœurs dont le dernier, sur des paroles de Moore, est le n-^ 1 de l'œuvre 18 intitulée Tristia. Il refit on outre entièrement la Symphonie fantastique et écrivit pour la Revue européenne son grand article sur l'état de la musique en Italie dont il reprit une partie dans le volume du Voyage musical.

Ce qu'était le monodrame, nous l'avons vu déjà d'après quelques passages des Lettres intimées.

Parmi les personnages visés dans Lélio était Fétis, « auquel j'ai taillé des croupières » disait-il à Hiller, Il prétend qu'il voulut seulement venger Beethoven des corrections de Fétis. La tirade était bien dure : « Tristes habitants du Temple de la Routine, jeunes théoriciens de quatre-vingts ans, vieux libertins de tout âge, profanateurs » ; elle finissait ainsi: « Malédiction sur eux! Ils font à l'art un ridicule outrage! Tels sont ces vulgaires oiseaux qui peuplent nos jardins publics, se perchent avec arrogance sur nos plus belles statues, et, quand ils ont sali le front de Jupiter, les bras d'Hercule ou le soin de Vénus, se pavanent fiers et contents, comme s'ils venaient de pondre un œuf d'or. » Tout cela était d'assez mauvais goût, il faut l'avouer, et bien inutile. C'était pis encore : il y avait une grande faute à faire de Fétis, par une injure publique, un ennemi mortel. Mais il ne semblait pas s'inquiéter des tempêtes qu'il se proposait de soulever, car il voulait seulement, avant son départ pour

(I) Lettres intimes, p. IGO.

l'Allemagne, lâcher deux ou trois bordées musicales à Paris; ce monodrame devait « faire l'effet d'un pétard dans un salon diplomatique ».

Nous retrouvons dans cette composition bien des morceaux de notre connaissance ; la Ballade du Pêcheur date de 1827, ainsi que nous l'apprend un passage du récit ; le Chœur d'Ombres est extrait de la cantate de CIcopâtre : il n'y a rien changé (') ; le Chant de Bonheur et les Derniers Soupirs de la Harpe appartiennent à la Mort Œ Orphée. Il n'y changea rien non plus, comme on le voit dans ses lettres à Hiller et à Ferrand, bien qu'il ait affirmé, dans ses Mémoires, qu'il écrivit cette pièce à Rome, ou plutôt qu'il « la rêva, perfidement bercé par son ennemi intime, le vent du sud, sur les buis touffus et taillés en murailles de son classique jardin (-) ». La Chanson de Brigands a été écrite sur les vers de Ferrand, en janvier 1830 ; la Fantaisie sur la Tempête, exécutée à l'Opéra avant son départ pour Rome, était la glorification du gracieux Ariel. Singulière idée que celle d'assembler ces pièces si disparates et de les relier par le récit étonnant d'emphase et do naïveté, que je vais étudier à part.

L'exécution devait répondre à l'étrangeté du canevas : une lettre du 2 mars 1855, à Tajan Rogé, nous révèle la mise en scène rêvée par Berlioz, qui ne fut réalisée que vingt-trois ans plus tard, à AVeimar.

«L'acteur unique qui joue le rôle de l'artiste, le joue sur l'avant-scène agrandie. La toile est baissée et derrière la toile s'élève un amphithéâtre d'où l'orchestre, les chefs et les chanteurs se font entendre invisibles. Les morceaux de musique sont des mélodies et des harmonies imaginaires que l'artiste entend en pjensèe seulement et que l'auditoire entend en réalité, mais un peu affaiblies par la toile qui sert ainsi de sourdine f). »

Quant au texte, il est essentiel de l'analyser brièvement pour noter l'état moral de Berlioz à cette époque : rien n'est

(1) Mémoires, p. 93.

(2) ïhid., p. 156.

(3) Lorrespondance médite, \). 221.

plus caractéristique que ce morceau de littérature composé entre Sienne et Montefiascone, suivant les Mémoire?,, ou, suivant les Lettres intiiiies, le long du lac de Bolzena et dans les montagnes de Viterbo. C"est bien, en tous cas, pendant le voyage de Nice à Rome, au lendemain de la grande fureur déchaînée par l'infidélité et l'abandon du gracieux Ariel.

Voici une courte analyse de cette oeuvre, la première des productions littéraires de Berlioz :

Dieu, je vis encore, commence le récitant, qui personnifie Lélio, l'auteur. Il est donc vrai ! la vie comme un serpent s'est glissée dans mon cœur pour le déchirer de nouveau!

Il se rappelle alors son rêve, le Sabbat de la Fantastique :

Quelle nuit ! Au milieu de ces tortures, j ai poussé des cris ; Horatio (le confident) m'aurait-il entendu ? Non, voilà encore la lettre que je lui avais laissée ; s'il lut rentré, il l'eût prise... pauvre Horatio! je crois l'entendre encore, si calme et si tranquille : hier à son piano, pendant que je lui écrivais cet adieu suprême (comme c'est amené!), il chantait sa ballade favorite...

Et derrière la toile, qui reste baissée, un ténor entonne la Ballade du Pécheur ; entre les deux couplets, Lélio exhale en a parte ses plaintes des souffrances qu'il a supportées pendant les cinq années écoulées depuis qu'il écrivit cette musique. Puis le violon fait entendre l'idée fixe, à la fin du deuxième couplet : « Sirène'... sirène!... » s'écrie-t-il. Une pause... (( Dieu! mon cœur se brise », reprend-il, et pendant le troisième couplet, il répond au chanteur par ses réflexions, toujours en parlé.

Enfin la ballade est finie : il faut une autre transition pour arriver au Chœur d' Ombres .y oicixmconvi fragment du récit, mais il faut lire en entier celte étrange composition :

Vivre ! mais vivre, pour moi, c'est souflfrir, et la mort c'est le repos. Les doutes d'Hamlet ont été déjà une première fols sans force contre mon désespoir. Seraient-ils plus puissants contre la lassitude et le dégoût? Je ne cherche pas à approfondir quels seront mes songes quand nous aurons été soustraits au tumulte de cette vie, ni à connaître la carte de cette contrée inconnue d'où nul voyageur ne revient... Hamlet! profonde et désolante conception !... Que de mal tu m'as fait ! Oh ! il n'est que trop vrai, Shakespeare a opéré en moi une révolution qui a bouleversé mon être. Moore, avec ses douloureuses mélodies, est venu

achever Touvrage de l'auteur d'Hamlct. Ainsi la brise, soupirant sur les ruines d'un temple renversé par une secousse volcanique, les couvre peu à peu de sable et en efl'ace jusqu'aux derniers débris...

Il continue ainsi à entendre « chanter en dedans de lui » l'orchestre idéal qui retrace le discours du spectre au jeune Hamlet, car il ne s'agit plus de la reine d'Egypte ni des ombres des Pharaons ; le morceau commence et il semble écouter pendant les premières mesures : puis « il prend sur la table un volume, l'ouvre, et va s'étendre sur un lit de repos, où il reste pendant tout le Chœur cV Ombres^ tantôt lisant, tantôt méditant ».

Ce n'est rien encore, pourtant, car après le Chœur cVOmbres, le récitant arrive à la tirade dirigée contre Fétis; c'est le pétard éclatant dans un salon diplomatique. « Bocage, disent les Mémoires, alla jusqu'à contrefaire dans ce passage le langage doucereux de Fétis, qui, placé au balcon en évidence, reçut ainsi une bordée à bout portant. » Après cet effet de scandale, Lélio se lève du lit de repos, « frappe la table avec son livre en l'y déposant » et s'écrie : « Oh! une pareille société, pour un artiste, est pire que l'enfer ! » — Il s'agissait des critiques routiniers qui ont osé corriger Beethoven. — Puis, « avec une exaltation sombre et toujours croissante, » LéHo arrive brusquement à la tirade numéro deux, sur la vie de brigand, que nous avons lue dans une des lettres à Ferrand ; alors 11 sort un instant et revient k tenant à la main un chapeau de brigand romain avec le cartouchier, la carabine, le sabre et les pistolets : pendant l'exécution de la Chanson de Brigands, sa pantomime exprime la part qu'il prend en imagination à la scène qu'il croit entendre,)).

Cela nous semble aujourd'hui de la folie pure, n'est-il pas vrai ? Mais il y a plus fort encore, et il faut citer textuellement la partie du récit qui relie ce morceau au suivant :

« Long silence.... Sa furieuse exaltation semble se dissiper... Il quitte ses armes. L'attendrissement le gagne peu à peu (sur quoi donc s'attendrit-il ?)• H pleure à sanglots (c'est tout à fait de l'aliénation mentale). Puis son émotion s'adoucit... (C'est bien heureux!) Il rêve quelque temps,

soupire (le spectateur aussi) et enfin, essuyant ses larmes (car l'acteur doit pleurer tout de bon), il dit avec plus de calme :

Comme mon esprit flotte incertain!... (Oli ! oui!) De ce monde frénétique, il passe maintenant aux rêves les plus enivrants. La douce espérance rayonne sur mon front flétri, le force de se tourner encore vers les cieux... Je me vois dans l'avenir consumé par l'amour ; la porte de l'enfer, repoussée par une main chérie, se referme ; je respire plus librement; mon cœur, frémissant encore d'une angoisse mortelle, se dilate de bonheur; un ciel bleu se pare d'étoiles au-dessus de ma tète; une brise harmonieuse m'apporte de lointains accords, qui me semblent un écho de la voix adorée : des larmes de tendresse (encore ?) viennent enfin rafraîchir mes paupières brûlantes des pleurs de la rage et du désespoir. Je suis heureux (enfin !), et mon ange sourit en admirant son ouvrage; son âme noble et pure scintille sous ses longs cils noirs modestement baissés ; une de ses mains dans les miennes, je chante, et son autre main, errant sur les cordes de la harpe, accompagne languissamment mon hymne de bonheur.

Il se rassied et reste accoudé sur la table, plongé dans sa rêverie, pendant l'exécution du Chant de bonheirr, puis « sa sombre tristesse semble le reprendre » et il appelle cette Juliette, cette Ophélie qui se substitue ici à sa i')auvre Camille, à son bon Ariel pour recevoir l'hommage de la tirade numéro trois, toujours extraite des lettres à Ferrand, où il est question de « bruyère sauvage » et il complète le morceau par cette péroraison :

L'ami témoin de nos jours fortunés creuserait lui-même notre tombe au pied d'un chêne, suspendrait à ses rameaux la harpe orpheline, qui, doucement caressée par le sombre feuillage, exhalerait encore un reste d'harmonie. Le souvenir de mon dernier chant de bonheur, se mêlant à ce concert funèbre, ferait couler ses larmes et il sentirait dans ses veines un frisson inconnu en songeant au temps... à l'espace... à l'amour... à l'oubli !

Il écoute alors « d'un air profondément mélancolique » la Harpe coliennc, puis se levant, il prononce « avec une cert^aiue animation » le dernier récit, une invocation à Shakespeare, qui amène la Fantaisie sur la Tempête et qui est le plus long de tous ; après quoi il sort en s'écriant avec un accent religieux : « Que Shakespeare tne protège ! » Alors la toile se lève, et tandis que les exécutants se rangent sur

l'estrade, il rentre pour mettre tout le monde en place et donne, dans un style étrange, ses dernières recommaïidations pour l'interprétation du morceau, puis : « Bien, tout est en ordre, dit-il, commencez ! » Après l'exécution, il les remercie : la toile se baisse pendant qu'ils sortent, et tandis que lorchestre idéal fait entendre Vidée fixe il s'arrête « comme frappé au cœur d'un coup douloureux, » écoute et dit : «• Encore ? » Il sort en s'écriant « sur le dernier accord des flûtes : Encore et pour toujours ! »

Tout ceci est absolument extraordinaire, et certainement Berlioz n'a jamais eu peur du ridicule, puisque ce texte a été reproduit dans sa forme primitive lors de l'édition de la partition en 1856. J'ai analysé longuement cotte étrange composition, jugeant que rien no pouvait donner une idée plus exacte des dispositions d'esprit du jeune homme, à son retour d'Italie, après ses deux écoles, près d'Ophélie et près d'Ariel. Toutes ces divagations nous font rire aujourd'hui, et lorsqu'on a exécuté Lèlio en novembre 1881, à Paris, le texte a été rectifié et expurgé fort habilement de toutes ces tirades en style échevelé : on a supprimé de môme la mise en scène imaginée par Berlioz. C'était bien le songe d'un halluciné, d'un revenant, car il écrivait ce texte au moment où il définissait son état psychologique dans une lettre à Ferrand, comme celui d'un homme qui « rentre ou plutôt qui retombe dans la vie (') » .

Je crains d'abuser des citations: je dois cependant parler d'une autre composition qu'inspira à Berlioz son retour à la vie, mais qui resta à l'état de projet, Ferrand ayant fait défaut : il lui avait donné le scénario à développer et à traiter ; le sujet était tout entier de son invention. C'était un « oratorio colossal », selon ses propres termes. Ce projet date des premiers jours de la rentrée de Berlioz à la Villa Médicis, au moment môme où il venait d'achever le texte du monodrame. L'inspiration est la même. Ce qu'il y a de plus intéressant, c'est de comparer entre eux les deux projets adressés à Fer-

(1) Lettres intimes, p. 98.

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rand par son ami, car la première lettro avait été égarée, et RerlToz envoya un duplicata qui était une variante. Le scénario primitif était tout à fait sommaire : il est fort amplifié dans la seconde lettre. Voici un court extrait :

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