‹ Berlioz intimeChapitre 18 sur 34 · LE DERNIER JOUR DU MONDE · texte numérisé non relu

LE DERNIER JOUR DU MONDE

\a\ tyran tout puissant sur la terre ; la civilisation et la corruption au dernier degré: une cour impie, un atome de peuple religieux auquel le mépris du souverain conserve l'existence el laisse la liberté. Guerre et victoire, combats d'esclaves dans un cirque ; femmes esclaves qui résistent aux désirs du vainqueur: atrocités...

Un prophète annonce la fin du monde : le tyran le fait assister de force dans son palais à une orgie épouvantable à la suite de laquelle il s'écrie ironiquement qu'on va voir la fin du monde. Au moment où il va faire exécuter cette parodie avec de faux morts, des enfants ailés, des femmes et des eunuques, la terre tremble, de véritables anges font entendre des trompettes foudroyantes, le vrai Christ approche et le vrai jugement dernier commence. Là se termine la pièce.

Quoi qu'il en soit de ce projet; qui contient en germe le Requiem, la curieuse littérature du monodrame de Lelio est certainement ce qui nous point avec le plus de réalité les « tumultueuses pensées » qui agitaient cette jeune tète que tant d'événements venaient de troubler coup sur coup. Nous pouvons beaucoup mieux juger les dispositions d'esprit de Berlioz d'après ces deux morceaux que d'après les véc\\'& à.e^ Mémoires; cependant, les distractions variées qui rompirent la monotonie de la « caserne académique » avaient un côté rassurant pour le repos de ce cerveau agité. Cette fondation de la Société de Vindifférerice absolue en matière universelle, ébauchée d'abord avec Liszt ('), puis définie et complétée par les quatre, est d'une fantaisie charmante et vraiment gaie. Rien n'était plus propre à combattre le spleen et le mal de l'isolement.

Berlioz semble, en effet, avoir joui d'un calme salutaire durant son séjour à Rome et jusqu'à son retour à Paris. Sa

(1) Où l'auteur de la Notice sur Berliox- avait-il donc la tète, lorsqu'il a introduit dans cette société de joyeux sceptiques le religieux, le vertueux, le candide Mendelssohn?

mésaventure avec Mlle ^Nlukc, qui était en réalité le très juste châtiment do sa double trahison envers miss Smithson et envers l'excellent Hiller, lui avait procuré, dès le début, un congé de trois mois : il no resta guère en tout que huit ou neuf mois à Rome, de juillet 1831 à avril 1832, encore faut-il retrancher un mois passé à Naples au mois de novembre. M. Vernet l'ayant autorisé à quitter Rome au bout de dixhuit mois au lieu de deux ans, il part le 1«>' mai, reste six mois dans sa famille et rentre à Paris au commencement de novembre. Il devait donner deux concerts avant d'aller subir le séjour réglementaire d"une année en Allemagne. Il ne pensait pas plus alors à Camille qu'à Henriette et les confondait dans ses malédictions et dans ses haines.

Pourtant il eut encore à ce moment même, ceci est fort délicat à dire, un autre gracieux Ariel. Ecrivant de la Côte à Mme Vernet, le 25 juillet 1832, au moment où il rentre définitivement en France, il s'excuse do n'avoir pas envoyé à Mlle Louise quelque petite composition dans le genre de celles qu'elle aime. « Ce que j'avais écrit, dit-il, ne me paraissant pas digne d'exciter le sourire d'approbation du gracieux Ariel, j'ai suivi le conseil de mon amour-propre et je l'ai brûlé. » Aurait-il été vraiment touché de ce côté encore? Assurément la beauté de Mlle Vernet Pavait frappé comme beaucoup d'autres : « Mlle Louise Vernet est toujours plus jolie que jamais », écrivait-il à Hiller le 13 mai, do Florence, semblant regretter sa rentrée en France. Après cett« qualification de gracieux Ariel qui lui échappe ici comme un aveu, je ne puis guère relire cotte lettre-là sans considérer cette phraséologie comme un langage de prétendant, devenu diplomate et circonspect, cette fois : « Je n'ai plus à espérer le soir le piano de Mlle Louise, ni les sublimes adagios qu'elle avait la bonté de me jouer, sans que mon obstination à les lui faire répéter pût altérer sa patience ou nuire à l'expression de son jeu. Je vous vois rire, madame; vous dites sans doute que je ne sais ni ce que je. veux, ni où je voudrais être, que je suis à demi fou. A cela je vous répondrai que jo sais parfaitement bien ce que je veux (les mots sont soulignés de sa main) mais que, ^^owy m^mesza 2^azzia (demi-

2b2 BERLIOZ INTIME

folie), comme on s'accorde assez généralement à m'en gratifier, et que. dans beaucoup de circonstances, il y a un grand avantage à passer pour fou, j'en prends facilement mon parti. »

Ce qui suit, on en conviendra, a maintenant tout à fait l'air d'une insinuation. 11 faut sans doute lire entre les lignes : « Mon père avait imaginé ces jours-ci un singulier moyen do me rendre sage. Il voulait me marier. Présumant, à tort ou à raison, par des données à lui connues, que ma recherche serait bien accueillie d'une personne fort riche, il m'engageait très fortement à me présenter, par la raison péremptoire qu'un jeune homme qui n'aura jamais qu'un patrimoine d'une centaine de mille francs ne doit pas négliger l'occasion d'en épouser trois cent mille comptant, et autant en expectative. J'en ai ri pendant quelque temps comme d'une bonne plaisanterie ; mais les instances de mon père devenant plus vives, j'ai été obligé de déclarer catégoriquement que je me sentais incapable d'aimer jamais la personne dont il s'agissait et que je n'étais à vendre à aucun prix. La discussion s'est terminée là : mais j'en ai été désagréablement affecté, je me croyais mieux connu de mon père. Au fond, madame, ne me donnez-vous pas raison ? »

Ce passage est suivi d'une série d'allusions discrètes qui complètent l'insinuation : mais je ne puis approfondir cette question très délicate et, au surplus, secondaire. Si Berlioz est cà cette époque de sa vie un volcan éteint, la flamme couve toujours sous la lave, comme il le dit ailleurs... Quoi qu'il en soit, nous pouvons croire que s'il a pu être ambitieux de ce côté, il a dû faire, à sa courte honte, une nouvelle école, mais cette fois sans désespoir et sans regrets cuisants.

Page 1