‹ Berlioz intimeChapitre 21 sur 34 · LA RAISON ET LE SENTIMENT · texte numérisé non relu

LA RAISON ET LE SENTIMENT

C'était une belle machine savamment imaginée pour frapper miss Smithson que ce programme du concert du 9 décembre 1832, cet épisode de la vie d'un artiste commenté par le programme sur papier rose de la Fantastique et les monologues de l'acteur Bocage jouant le Lélio du Retoîir à la Vie. Les Mémoires nous retracent les impressions d'Henriette amenée au Conservatoire par Schutter, un des rédacteurs du Galignani''s Messenger, auquel Schlesinger avait eu l'idée de confier une loge, que Berlioz n'eut pas le courage de refuser. Et l'eût -il osé, même ?

xVu milieu de la débâcle du théâtre anglais de miss Smithson, cette distraction inattendue ne souriait guère à la malheureuse plongée dans le plus profond abattement : ce fut sa sœur qui la décida à accepter. On fit avancer une voiture ; moitié de gré, moitié de force, miss Smithson s'y laissa conduire, et Schutter, triomphant, dit au cocher : « Au Conservatoire ! » Chemin faisant, les yeux de la pauvre désolée tombèrent sur le programme du concert : elle ne l'avait pas encore regardé. « Mon nom, dit Berlioz, qu'on n'avait pas prononcé devant elle, lui apprit que j'étais l'or-

donnateur de la fête. Le titre de la Symphonie et celui des divers morceaux qui la composaient Tétonuèrent un peu ; mais elle était fort loin néanmoins de se douter qu'elle fût l'héroïne de ce drame étrange autant que douloureux. » Elle occupait la loge d'avant-scène ; au milieu « d'un peuple de musiciens », en butte aux regards empressés de toute la salle, surprise « du murmure insolite dos conversations », elle fut saisie « d'une émotion ardente et d'une sorte de crainte instinctive ». Habeneck dirigeait, et lorsque l'auteur vint s'asseoir, « pantelant », derrière lui, Henriette l'aperçut et le reconnut, k C'est bien lui , se dit-elle ; pauvre jeune homme!... il m'a oubliée sans doute... je... l'espère...» L'accent passionné de la Fantastique^ ses cris d'amour, ses accès de fureur, et les vibrations violentes d'un pareil orchestre entendu de près, devaient produire et produisirent en effet une impression aussi profonde qu'inattendue « sur son organisation nerveuse et sa poétique imagination ». Alors, dans le secret de son cœur, elle se dit : « S'il m'aimait encore?... »

Pendant l'entr'acte, les paroles ambiguës de Schutter, celles de Schlesinger, qui s'était introduit dans la loge de miss Smithson, les allusions transparentes qu'ils faisaient l'un et l'autre à la cause dos chagrins du jeune compositeur, firent naître en elle un doute qui l'agitait de plus en plus. Le coup décisif fut frappé. Bocage arrivait à ce passage :

(( Oh ! que ne puis-je la trouver, cette Juliette, cette Ophélie que mon cœur appelle !

— Mon Dieu!... Juliette... Ophélie... Je n'en puis plus douter, pensa miss Smithson, c'est de moi qu'il s'agit..., il m'aime toujours... » A partir de ce moment, il lui sembla que la salle tournait ; elle n'entendit plus rien et rentra chez elle « comme une somnambule, sans avoir la conscience nette des réalités. »

On pourrait véritablement s'égayer sur ce concert où réapparaissait la Symphonie fantastique, d'abord écrite sous l'inspiration de la rancune, en guise de vengeance, et qui était destinée à châtier l'oubli d'Henriette en sa présence même, lorsqu'elle dut être exécutée aux Nouveautés

le 30 mai 1830; on retrouve la Fantastique à sept mois de là au Conservatoire, et c'est en l'honneur de Camille Moke, la fiancée, qu'est donnée la première audition : la mère a été désarmée, elle a cédé ; elle consent au mariage. Enfin, deux ans après, on traîne Henriette à cette même salle de la rue Bergère pour lui faire subir, à son tour, le charme de cette musique, et surtout pour trouver, à l'aide des monologues de Lélio, les accents qui troubleront son cœur en lui rappelant le passé qu'elle a pu oublier. C'est la musique à tout faire, et j'aurais voulu écrire là-dessus un chapitre spécial, qui eût été fort divertissant, je pense.

Mais le récit des Mémoires qui retrace les impressions de la pauvre Henriette à ce concert rend inutile une telle tentative ; il n'y a qu'à comparer cette page avec celles où j'ai écrit la véridique histoire de la Fantastique et du monodrame pour discerner les plaisantes vicissitudes de X Episode de la vie d'un artiste. Berlioz est bien coupable, car il a donné un rude accroc à ses théories sur l'expression musicale en employant ainsi sa « chère symphonie » à des fins si diverses.

Il est vrai de dire, et ceci n'est pas le côté le moins piquant de cette histoire, que la partition, sur les conseils de Hiller, avait été remaniée de fond en comble. C'est une véritable comédie que la collaboration perpétuelle de ce spirituel compositeur dans cette étrange aventure. Les conseils de Hiller étaient très utiles, la preuve en est dans la docilité de Berlioz. Ce qui est vraiment admirable , en revanche, c'est la modification complète du canevas primitif.

De même que le, libretto de Lélio, ce programme de la Fantastique est un véritable document : les retouches du texte nous révèlent toute une révolution psychologique chez l'auteur. Il est incontestable que, pour ressaisir les bonnes grâces d'Henriette, Berlioz ne pouvait conserver les malédictions qu'il avait proférées contre elle dans la version primitive. Le texte nouveau nous offre à cet égard des indications précieuses, et la comparaison avec l'ancien nous donne le moyen de trouver immédiatement la donnée authentique de cette bizarre composition.

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Le texte primitif était bien évidemment celui qui fut soumis à Ferraiiddans la lettre du 16 avril 1830 :

« Je suppose qu'un artiste doué d'une imagination vive, so trouvant dans cet état de Tàme que Chateaubriand a si admirablement peint dans René, etc. » Dans ce programme, très peu développé, la Scène aux Champs précède le Bal, et, comme dans le programme de 1832, que je donne plus loin, c'est à ce moment que commence le rêve ; la Marche ou Supplice et la Ronde du Sabbat sont seules des visions produites par le délire de l'artiste, lorsqu'il a cru s'empoisonner avec de l'opium. Je reproduis ici le programme du numéro 5 {Le Sabbat) parce que dans aucun des deux textes postérieurs le morceau n'a été dépeint avec ce caractère, et qu'on n'aperçoit que dans la légende primitive, la seule des trois qui lait exposée avec des développements complets, la véritable pensée de l'auteur : c'était bien une pensée de vengeance :

I] se voit ensuite environné d'une foule dégoûtante de sorciers, de diables, réunis pour fêter la Nuit du Sabbat. Ils appellent au loin. Enfin arrive la Mélodie, qui n"a encore paru que gracieuse, mais qui est devenue un air de guinguette trivial, ignoble ; c'est l'objet aimé qui vient au Sabbat pour assister au concoi funèbre de sa victime. Elle n'est plus qu'une courtisane digne de figurer dans une telle orgie. Alors commence la cérémonie. Les cloches sonnent, tout l'élément infernal se prosterne, un chœur chante la prose des morts, leplain-chant {Bies irœ), deux autres chœurs le répètent en le parodiant d'une manière burlesque, puis enfin la ronde du Sabbat tourbillonne, et, dans son plus violent éclat, elle se mêle avec le Lies irœ, et la vision finit.

Je pourrais, à présent, renvoyer simplement le lecteur au programme delà Symphonie, tel qu"il figure aujourd'hui en tête de la partition ; mais ce n'est pas encore le texte exact. M. Mathieu de Monter a eu entre les mains un programme imprimé sur papier rose, portant la date du 9 décembre 1832, et qui se rapproche beaucoup plus du programme de 1830, sauf pour la Ronde du Sabbat : c'est celui qui fut distribué dans la salle lors du concert auquel Henriette assistait. Ce texte est presque absolument conforme à celui qu'a donné, d'après un article de Schumann, M. Adolphe Jullien, dans son intéressante étude sur Berlioz : toute la différence est dans les

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termes, car M. Jullien a traduit de lallomand un texte qui était lui-même une traduction du français original, et, dans ce double travail, le sens est bien conservé, mais les expressions ne sont pas exactement équivalentes. C'est une simple nuance; mais je crois qu'il est intéressant de donner ici le texte primitif in-extenso^ d'après le programme de 1832. Cette pièce a sa place marquée dans ce chapitre, à titre de document :

L'auteur suppose qu'un jeune musicien, affecté de cette maladie morale qu'on appelle le vague des passions, voit pour la première ibis une femme qui réunit tous les charmes de l'être idéal que rêvait son imagination et en devient éperdument épris. Par une singulière bizarrerie, l'image chérie ne se présente jamais à l'esprit de l'artiste que liée à une pensée musicale dans laquelle il trouve un certain caractère passionné, mais noble et timide comme celui qu'il prête à l'objet aimé. Ce reflet mélodique et son modèle le poursuivent sans cesse comme une double idée flxe. Telle est la raison de l'apparition constante, dans tous les morceaux de la Symphonie, de la mélodie qui commence le premier allegro. Le passage de cet état de rêverie mélancolique, interrompu par plusieurs accès de joie sans sujet, à celui d'une passion délirante, avec ses mouvements de fureur, de jalousie, ses retours de tendresses, ses larmes etc., est le sujet du premier morceau.

Le Bal. — L'artiste est placé dans les circonstances de la vie les plus diverses, au milieu du tumulte d'une fête, dans la paisible contemplation des beautés de la nature, mais partout, à la ville, aux champs, l'image chérie vient jeter le trouble en son âme.

Scène aux Champs. — (Se trouvant) un soir à la campagne, il entend au loin deux pâtres qui dialoguent un ranz des vaches : ce duo pastoral, le lieu de la scène, le léger bruissement des arbres doucement agités par le vent, quelques motifs d'espérance qu'il a conçus depuis peu, tout concourt à rendre à son cœur un calme inaccoutumé et à donner à ses idées une. couleur plus riante. Il réfléchit à son isolement, il espère n'être bientôt plus seul (mais si elle le trompait I... Ce mélange d'espoir et de crainte, ces idées de bonheur troublées par quelques noirs pressentiments forment le sujet de l'adagio). A la fin, l'un des pâtres reprend le ranz des vaches, l'autre ne répond plus. Bruit éloigné de tonnerre, solitude, silence et mystère.

Marche au Supplice. — (Ayant acquis la certitude que celle qu'il aime ne répond pas à son amour, l'artiste s'empoisonne avec de l'opium. La dose du narcotique, trop faible pour lui donner la mort, le plonge dans un sommeil accompagné des plus horribles visions). Il rêve qu'il a tué celle qu'il aimait et qu'il est condamné, conduit au supplice, et qu'il

assiste à sa propre exécution. Le cortège s'avance au son d'une marche tantôt sombre et farouche, tantôt brillante et solennelle, dans laquelle un bruit sourd et très grave succède sans transition aux éclats les plus brillants. A la fin de la marche les quatre premières mesures de l'idée fixe reparaissent comme une dernière pensée d'amour interrompue par le coup fatal.

Ronde du Sabbat. — Il se voit au sabbat, au milieu d'une troupe affreuse d'ombres, de sorciers, de monstres de toute espèce, réunis pour ses funérailles. Bruits étranges, gémissements, éclats de rire, cris lointains, auxquels d'autres cris semblent répondre, La mélodie aimée reparait encore, mais elle a perdu son caractère de noblesse et de timidité, ce n'est plus qu'un air Je danse ignoble, trivial et grotesque ; c'est elle qui vient au sabbat. Rugissement de joie à son arrivée. Elle se mêle à l'orgie diabolique. Glas funèbre, parodie burlesque du Lies irœ. La ronde du sabbat et le Dics irœ ensemble.

Pour les trois derniers morceaux, j'ai entouré simplement de parenthèses les passages qui ont été retranchés dans la version définitive. On peut juger ainsi quelle est la différence entre le texte actuel et le programme de 1832. Ce qui est tout à fait caractéristique, c'est, dans le programme actuel, la transposition de la scène d'empoisonnement au début de la Symphonie, de telle sorte que le sujet devient entièrement fantastique et que l'hallucination commence dès le premier morceau. Pour plus de précision, je reproduis encore (qu'on me le pardonne) la première partie de la légende définitive, telle qu'elle a été imprimée en tête de la partition :

Un jeune musicien, d'une constitution maladive et d'une imagination ardente, s'empoisonne avec de l'opium dans un accès de désespoir amoureux. La dose du narcotique, trop faible pour lui donner la mort, le plonge dans un lourd sommeil accompagné des plus étranges visions, pendant lequel ses sensations, ses sentiments, ses souvenirs se traduisent, dans son cerveau malade, en pensées et en images musicales. La femme aimée, elle-même, est devenue pour lui une mélodie et comme une idée fixe qu'il retrouve et qu'il entend partout.

Rêveries, Passions. — Il se rappelle d'abord ce malaise de l'âme, ce vague des passions, ces mélancolies, ces joies sans sujet qu'il éprouva avant d'avoir vu celle qu'il aime; puis l'amour volcanique qu'elle lui inspira subitement, ses délirantes angoisses, ses jalouses fureurs, ses retours de tendresse, ses consolations religieuses.

Un Bal. — Il retrouve l'aimée dans un bal au milieu du tumulte d'une fête brillante.

Tout le reste est conforme au programme de 1832, sauf, dans la Scène aux Champs, le passage que j'avais entouré, et qui est ainsi modifié dans la version actuelle :

Mais elle apparaît de nouveau, son cœur se serre; de douloureux pressentiments l'agitent; si elle le trompait... L'un des pâtres, etc.

De même, la légende de la Marche an Supplice commence aujourd'hui aux mots : « 11 rêve qu'il a tué celle qu'il aimait, » puisque l'empoisonnement a été reporté tout au début.

Pauvre Henriette ! ce n'était plus que du réchauffé ; c'étaient des restes qu'on lui servait, bien qu'elle eût inspiré la première l'auteur de la Fantastique. Elle n'allait s'asseoir dans la loge du Conservatoire qu'à la place où Camille Moke avait reçu, deux ans auparavant, le premier hommage de la Mélodie aimée.

Quoi qu'il en soit, cette soirée décida du sort des deux artistes. L'actrice anglaise se ruinait: ses succès d'il y a cinq ans étaient oubliés et Shakespeare n'était plus une nouveauté. Une chute dans laquelle elle se fractura la jambe la rendit incapable de continuer son entreprise dramatique, et Berlioz, après de nouvelles et innombrables difficultés, l'épousa impotente et terriblement endettée. Ce sont encore les Lettres intimes qui nous donnent les détails que les Mémoires ont laissés dans l'ombre.

Bien qu'il eût aussitôt obtenu la permission de lui être présenté, cette formalité obligatoire n'avançait pas beaucoup ses affaires. La mère et la sœur d'Henriette, ses parents à lui, de leur côté, s'opposaient au mariage. Il n'a plus, à partir de ce jour, un instant de repos : « à des craintes affreuses succédaient des espoirs délirants. Ce que j'ai souffert d'anxiétés et d'agitations de toute espèce pendant cette période qui dura plus d'un an, peut se deviner, mais non s'écrire ('). »

(1) Mémoires, p. 189.

Dès le lendemain du concert, les scènes avaient commencé : « J'avais bien raison, écrit-il à d'Ortigue, le 19 janvier 1833, il n'y a plus de justice au ciel ! »I1 est au septième cercle de l'enfer! Il broierait un fer rouge entre ses dents, jamais plus intense douleur n'a rongé un cœur d'homme : « Oui, oui, ronge, ronge, je m'en moque, je te défie de me faire sourciller ; quand tu auras tout rongé, quand il n'y aura plus de cœur, il faudra bien que tu t'arrêtes ! (') »

C'était déjà la première de ces scènes de désespoir auxquelles font allusion les Mémoires : lorsque le mariage fut consommé, il apprit enfin les « mille et une calomnies ridicules » qu'on avait employées pour détourner de lui la pauvre artiste et qui causaient pendant cette douloureuse lutte ses fréquentes indécisions. « Une entre autres, écrit-il à Ferrand, lui avait fait concevoir d'horribles craintes : on lui avait assuré que j'avais des attaques d'épilepsie. Puis on lui avait écrit de Londres que j'étais fou, que tout Paris le savait, qu'elle était perdue si elle m'épousait, etc. 0 ».

En tous cas, le premier choc n'avait pas été trop grave, car quinze jours après la confidence de son désespoir, Berlioz rassurait d'Ortigue, des explications ayant eu lieu : « Henriette et moi avons été mutuellement calomniés vis-à-vis l'un de l'autre d'une manière infâme. Tout est éclairci. Son amour se montre fort. Il y a une opposition formidable. J'ai écrit à mon père. Le dénouement approche f)». L'agitation terrible se devine à ces phrases hachées : mais ce n'était encore que la première escarmouche. A un mois de là, Berlioz faisait à Ferrand des aveux bien moins consolants : on dirait que l'exaltation furieuse du malheureux arrivait à point pour justifier les appréhensions inspirées à Henriette par les avis calomnieux qu'elle recevait de Londres, concernant les accidents physiologiques dont il serait victime : « Un rien l'eôarouche ; elle a peur de mon exaspération : mes caresses, si réservées qu'elles soient, lui paraissent trop ardentes ; elle me brûle le cœur, moi je l'épouvante ;

(1) Correspondance inédite, p. 10'7.

(2) Lettres intimes, p. 136.

(3) Correspondance inédite, p. lus.

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nous nous tourmentons mutuellement (') ». Pour comble d'infortune, c'est justement à cette heure qu'Henriette se casse la jambe. Une autre fois, tout-à-fait au terme de cette héroïque passion, n'imagine-t-il pas de s'empoisonner «■ de guerre lasse », lorsque, terrifiée par ses ses scènes continuelles, elle lui reproche de ne pas l'aimer : « Cris affreux d'Henriette ! Désespoir sublime ! rires atroces de ma part ! . . . Désirs de revivre en voyant ces terribles protestations d'amour! Emétique ! Ipécacuana ! vomissements do deux heures ! il n'est resté que deux grains d'opium ! J'ai été malade trois jours et j'ai survécu ! (') » Cette fois, c'est le soupçon de dérangement cérébral qui pouvait paraître absolument justifié.

Ernest Legouvé, le spirituel et charmant causeur et éminent écrivain, dont les relations avec Berlioz ont commencé à cette époque, a écrit sur le grand artiste de bien intéressantes notes. J'y trouve de très curieuses observations et plusieurs anecdotes qui ont trait aux amours de Berlioz. M. Legouvé nous raconte qu'un matin il est mandé en toute hâte par un billet laconique, écrit d'une main crispée. H arrive au rendez vous avec Eugène Sue, un autre confident de l'amour shakespearien, et tous deux cherchent à réconforter le malheureux. Le récit de M. Legouvé est bien amusant :

« — 0 mes amis, ce n'est pas vivre !

— Est-ce que votre père est toujours intlexiblo.

— Mon père, s'écrie Berlioz avec rage, mon père dit oui ! Il me l'a écrit ce matin.

— Eh ! bien, il me semble...

— Attendez ! Attendez ! Fou de joie, en recevant cette lettre, je cours chez elle, j'arrive éperdu, fondant en larmes, et je lui crie: « Mon père consent! Mon père consent ! » Savez vous ce qu'elle m'a répondu: « Not yet Hector! noi yet. Mon pied me fait trop mal. » Qu'en dites vous?

— Nous disons, mon ami, que cette pauvre fennne souffrait toujours beaucoup.

(1) Lettres iiitime<, p. 124.

— Est-ce qu'on souffre? Est-ce que la douleur existe quand on est dans l'ivresse ? Mais moi, moi, si on m'avait donné un coup de couteau en pleine poitrine au moment où elle m'a dit qu'elle m'amait, je ne l'aurais pas senti! Et elle! Elle a pu... Elle a osé... » Puis s'interrompant : « Comment l'a-t-elle osé ? Comment n'a-t-elle pas pensé que j'allais l'étrangler? »

Eclats de rire des deux interlocuteurs que Berlioz, stupéfait et interdit, regarde d'un œil égaré. Ils ont toutes les peines du monde à lui faire comprendre que sa fureur tragique est absolument hors de saison.

«; — Elle ne vous aime pas comme vous l'aimez, ajoute Sue, c'est évident, et c'est bien heureux, car deux amoureux pareils à vous feraient un singulier ménage.

— Voyez-vous, appuie Legouvé en voyant Berlioz sourire à cette réflexion, vous avez la tête pleine de la Portia de Shakespeare qui se donne un coup de couteau dans la cuisse pour décider Brutus à lui accorder sa confiance. Mais miss Smithson ne joue pas les Portia; elle joue les Ophélie, les Desdémoue, les Juliette, c'est-à-dire des créatures tendres, faibles, craintives, essentiellement féminines, enfin, et je suis sûr que son caractère ressemble à ses rôles.

— C'est vrai !

— Qu'elle a une Ame délicate comme les personnages qu'elle représente.

— Oui, c'est vrai! Oh ! délicate !... C'est bien le mot!...

— Et si vous aviez été digne d'elle, ou, pour mieux dire, digne de vous, au lieu de lui jeter violemment cette joie au visage, vous l'auriez posée doucement sur sa souffrance comme un baume. Votre divin Shakespeare n'y eût pas manqué, lui, s'il eût eu cette scène à faire !

— Vous avez raison ! Vous avez raison ! Je suis un brutal, je suis un sauvage ! Je ne mérite pas d'être aimé d'un tel cœur ! Si vous saviez tout ce qu'il y a en elle de trésors d'affection ! Oh! comme je lui demanderai pardon demain! »

La malheureuse devait avoir, en effet, des préoccupations beaucoup plus graves que le souci de remonter le moral à cet exalté, effrayée par ses élans désordonnés qui déconcer-

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taient la froideur anglaise. Si profonde et sincère qu'elle fût, la passion romanesque de Berlioz ne pouvait lui offrir aucun remède dans la situation désespérée où elle était plongée par la ruine de son théâtre anglais, qui venait de fermer, la laissant sans ressources, ayant englouti dans ce désastre tout ce qu'elle possédait. Son courage, dans cette cruelle épreuve, avait inspiré d'autant plus de dévouement à Berlioz : « Henriette, dans tout cela, montre une dignité et un caractère irréprochables, écrit-il à Ferrand. Sa famille et ses amis la persécutent plus encore que les miens pour la détacher de moi ». En voyant les scènes journalières dont il est la cause, il se dévoue et lui fait dire qu'il est capable de renoncer à elle plutôt que de la brouiller avec ses parents, « ce qui n'était pas vrai, car j'en serais mort ». Il n'en résulte qu'un redoublement de tendresse ; Berlioz y gagne de plus la neutralité de « l'exécrable sœur » qui les laisse tranquilles désormais. (( Quand je viens, elle s'en va ». Mais ces tête-à-tête sont pénibles : il est obligé « de se consumer en efforts pour se contenir », car il comprend que ses exigences et ses désespoirs ne feraient, dans un tel moment, qu'ajouter à l'effroi qu'il inspire à Henriette et aux embarras dont elle souffre. (( Mais mes propres inquiétudes, mes craintes de ne pas l'obtenir me rendent le plus malheureux des hommes. Il ne manquait plus que son malheur à elle pour compléter le mien. » Car c'est au moment où elle allait avoir une représentation à son bénéfice qu'elle tombe en descendant de cabriolet et se casse la jambe au-dessus de la cheville. Ses souffrances désolent Berlioz. « Quelle destinée sera donc la nôtre? Le sort nous a évidemment faits pour être unis : je ne la quitterai pas vivant. » Plus son malheur deviendra grand, plus il s'attachera à son sort. Si elle perdait avec son talent et sa fortune sa beauté, il sent qu'il l'aimera également. C'est un sentiment inexplicable ; quand elle serait abandonnée du ciel et de la terre, il lui restera encore, aussi aimant, aussi prosterné d'amour qu'aux jours de sa gloire et de son éclat. Et il écarte d'avauce objections et conseils. « 0 mon ami, ne me dites jamais rien contre cet amour, il est trop grand ot trop poétique pour n'être pas respectable à vos yeux. >i

Ferrand pouvait être incrédule : il avait déjà vu un amour « grand et poétique » qui n'avait pas absolument répondu aux ardentes aspirations de son incandescent ami.

Quatre mois plus tard, la situation n'est pas plus avancée : il est absorbé, « sa vie ondule ». Il la considère de l'air le plus détaché, comme un roman qui l'intéresse beaucoup, mais un roman assez agité à ce qu'il semble : « Un jour, bien, calme, poétisant, rêvant ; un autre jour, maux de nerfs, ennuyé, chien galeux, hargneux, méchant comme mille diables, vomissant la vie et prêt à y mettre fin pour rien, si Je n'avais pas un délirant bonheur en perspective toujours plus prochaine, une bizarre destinée à accomplir, des amis sûrs, la musique et puis la curiosité. »

C'est pourtant le moment des dernières crises. Un billet communiqué à M. Daniel Bernard par M. Alexis Berschtold fait voir l'exaltation croissante de la passion de Berlioz devant ces obstacles toujours nouveaux :

A mademoiselle Henriette Smithsou.

Rue de Rivoli, hôtel du Congrès.

Si vous ne voulez pas ma mort (1), au nom de la pitié (je n'ose dire de l'amour), faites moi savoir quand je pourrai vous voir.

Je vous demande grâce, pardon, à genoux, avec sanglots!!!

Oh! malheureux que je suis, je n'ai pas cru mériter tout ce que je souffre, mais je bénis les coups qui viennent de votre main.

J'attends votre réponse comme l'arrêt de mon juge.

C'est à un de ces incidents violents que fait allusion sans doute ce passage de la lettre du 18 juillet, à Ferdinand Hil- 1er :« L'état de liberté (il y aurait donc eu rupture) dans lequel vous m'avez laissé à votre départ n'a pas été long. Deux jours après, Henriette me fit prier instamment de venir la voir. Je fus froid et calme comme un marbre. Elle m'écrivit deux heures après; j'y retournai, et après mille protestations et explications qui, sans la justifier complètement, la disculpaient au moins sur le point principal, j'ai fini par lui pardonner, et depuis lors je ne l'ai pas quittée un seul jour. » Cet incident datait de plusieurs semaines, car Berlioz s'excuse

(l) Daniel Bernard, yulicc sur Deiiiu:-. p. '^G.

du long silence qu'il a, gardé avec Hillor depuis le jour de son départ, c'est-à-dire depuis l'avant-veille de la scène dont il parle. Déjà Henriette a commencé à marcher; elle s'est promenée plusieurs fois avec lui aux Tuileries, et il suit les progrès de la guérison « avec l'anxiété d'une mère qui voit les premiers pas de son enfant ». Mais leur affreuse position le désole. Son père ne veut rien lui donner, espérant par là empêcher le mariage ; elle n'a rien, ne veut rien accepter de lui et il ne peut rien pour elle. « Hier soir nous avons passé deux heures noyés de larmes tous les deux ». Et il s'évertue à découvrir, même en s'adressant aux usuriers, ou en recourant à son beau-frère, à ses amis, en allant se jeter aux pieds de son père, des moyens de sortir des embarras d'argent : il n'a pu obtenir pour Henriette qu'une gratification de mille francs de la caisse des Beaux-Arts ; c'est l'attente de cette somme qui a retardé son voyage à Grenoble. Il ne sait pas trop comment tout cela finira et craint que (( quelque malheur définitif » ne lui arrive.

Si les obstacles étaient graves, les orages se dissipaient toujours sans trop causer de dégâts. Au mois de juin, précisément, à l'heure où Berlioz avait momentanément reconquis cet « état de liberté » dont il parlait dans la précédente lettre, sans doute à la suite d'une nouvelle scène de jalousie, Ferrand, malgré la défense de Berlioz, s'était hasardé à faire des observations, mais il avait été fort mal reçu. « Vous saurez, écrit Berlioz, que toute l'opinion que vous pouvez vous être formé d'elle est aussi fausse que possible. C'est tout un autre roman que sa vie, et sa manière de voir, de sentir et de penser n'en est pas la partie la moins intéressante. Sa conduite, dans la position où elle a été placée dès l'enfance, est tout à fait incroyablej et j'ai été longtemps sans y croire. Assez là-dessus. »

Mais cette opinion que Ferrand s'est formée sur Henriette, c'étaient les lettres de Berlioz sur la malheureuse, sur la fille Smithson, sur cette femme « ordinaire », douée d'un « génie instinctif » pour peindre des sentiments qu'elle serait incapable de comprendre, qui la justifiaient ! Et durant ces dernières crises, dont Ferrand est toujours confident, n'est-ce pas elle que

Berlioz accusera constamment? Au plus fort des orages, il est toujours « dans la même vie déchirée et bouleversée » ; il verra peut-être ce soir-là (1^'' août) Henriette poî«r la dernière fois ; elle est si malheureuse, que le cœur lui en saigne, mais son caractère irrésolu et timide l'empêche de prendre aucune détermination. « Il faut pourtant que cela finisse, conclut-il ; je ne puis vivre ainsi. Toute cette histoire est triste et baignée de larmes ; mais j'espère qu'il n'y aura que des larmes; j'ai fait tout ce que le cœur le plus dévoué pouvait faire ; si elle n'est pas plus heureuse et dans une situation fixée, c'est sa faute. » Et, le 30 août : « Je ne sais ce que je vous avais écrit de ma séparation d'avec cette pauvre Henriette, mais elle n'a pas encore eu lieu ; elle ne l'a pas voulu. Depuis lors, les scènes sont devenues plus violentes. » Je crois bien ! c'est à ce moment que Berlioz s'empoisonne aux pieds d'Henriette ; mais il survit, naturellement, et, après « un désespoir sublime », elle veut réparer tout le mal qu'elle vient de lui faire, lui demande de lui dicter ses actions, de lui dire quelle marche elle doit suivre pour fixer leur sort, et Berlioz la dirige. « Elle a bien commencé, et, à présent, depuis trois jours, elle hésite encore, ébranlée par les instigations de sa sœur et par la crainte que lui cause notre misérable situation de fortune. » Elle veut attendre quelques mois. « Damnation ! je ne veux plus attendre, j'ai trop souffert. Je lui ai écrit hier que si elle ne voulait pas que j'aille la chercher demain samedi pour la conduire à la mairie, je partais jeudi pour Berlin. Elle ne croit pas à ma résolution, et m'a fait dire qu'elle me répondrait aujourd'hui. » H sait bien quelle sera la réponse à cet ultimatum inflexible ; ce seront encore des phrases, des prières d'aller la voir ; elle sera malade, etc. Mais il tiendra bon ; s'il a été faible et mourant à ses pieds si longtemps, il peut encore se lever, la fuir et vivre pour ceux qui l'aiment et le comprennent. « J'ai tout fait pour elle , je ne puis rien de plus ! Je lui sacrifie tout, et elle n'ose rien risquer pour moi. C'est trop de faiblesse et de raison. Je partirai donc. »

Chose singulière, il entreprend à l'instant de commencer un nouveau roman, absurde, comme il le dit, avec une jeune

cantatrice « fugitive ». Aussi il s'arme de résolution et termine sa lettre par de fort belles paroles. Son passeport est prêt; encore quelques affaires à terminer et il part. Il faut en finir. Il laissera cette pauvre Henriette bien malheureuse et dans une position épouvantable ; mais il n'aura rien à se reprocher; il ne peut rien de plus pour elle. Il donnerait encore à l'instant sa vie pour un mois passé près d'elle, aimé comme il doit l'être, mais il ne cédera pas; elle pleurera, elle se désespérera, mais il sera trop tard. « Elle subira la conséquence de son malheureux caractère faible et incapable d'un grand sentiment et d'une forte résolution. Puis elle se consolera et me trouvera des torts. C'est toujours ainsi. Pour moi, il faut que j'aille de l'avant, sans écouter les cris de ma conscience qui me dit toujours que je suis trop malheureux et que la vie est une atrocité. Je serai sourd. »

Mais, changement miraculeux en trois jours. C'est elle qui a cédé. « Henriette est venue, je reste, écrit-il le 3 septembre. Nous sommes annoncés. Dans quinze jours tout sera fini si les lois humaines veulent bien le permettre. Je ne crains que leurs lenteurs. Enfin ! Oh ! il le fallait ! » Le mariage fut célébré aussitôt : Hiller et Henri Heine assistaient Henriette Smithson en qualité de témoins à la chapelle de l'ambassade anglaise (').

Nous n'avons plus désormais rien à apprendre, mais il n'est que juste de proclamer la réhabilitation d'Henriette: Berlioz la devait bien à Ferrand après tant d'imprudentes confidences. « Je suis marié! lui écrit-il le II octobre. Enfin ! après mille et mille peines, je suis venu à bout de ce chef-d'œuvre d'amour et de persévérance. » Cette « révolution immense » qui s'est faite dans sa vie l'accable, dit-il à d'Ortigue ; mais les douloureuses épreuves qui l'attendent le trouveront tout prêt à la lutte. « Elle était à moi, je défiais tout, » a-t-il dit dans les Mémoires.

C'est avec une joie profonde qu'il révèle à Ferrand les premières confidences, l'aveu des mille et une calomnies jetées entre eux pour les détourner l'un de l'autre : « Pour

(1) F. Hiller. KiinstleHehen, p. 87.

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moi, dit-il, je puis, comme à mon meilleur ami, -vous dire et vous affirmer sur l'honneur, que j'ai trouvé ma femme aussi pure et aussi vierge qu'il soit possible do l'être. Et certes, dans la position sociale où elle a vécu jusqu'cà ce jour, elle n'est pas sans mérite d'avoir su résister aux mauvais exemples et aux séductions de l'or et de l' amour-propre dont elle était sans cesse environnée. Vous devez penser quelle sécurité cela me donne pour l'avenir. »

Ce n'est pas de là, en effet, que viendront les malheurs du ménage. Naturellement, Berlioz voit d'abord tout en rose : c'est l'enivrement de la lune de miel. « J'ai cru malgré vous tous et ma foi m'a sauvé. Henriette est un être délicieux : c'est Ophélie elle-même. Non pas Juliette, elle n'en a pas la fougue passionnée ; elle est tendre, douce et iiinide..., c'est une sensiiive. En vérité, jamais je n"ai imaginé une pareille impressionnabilité. »

Bref, pour le moment du moins, Berlioz c habite le ciel ». Nous le laissons à cette page de félicité qui pourrait couronner un roman d"amour admirable. Dans la vie réelle, ce n'est que la radieuse préface d'une existence nouvelle qui sera bien plus tourmentée et bien plus douloureuse qu'elle ne l'avait encore été jusque-là.

Ces six années d'attente avaient mis la constance du jeune artiste à de rudes épreuves qu'il n'avait pas subies très héroïquement, et vous avez vu que la pauvre Henriette, par sa résistance obstinée, avait failli, au dernier moment, trouver une rivale inattendue qui eiit encore une fois consolé son adorateur désappointé. Miss Smithson eût peut-être mieux fait détenir ferme jusqu'au bout. Ses scrupules étaient fondés non pas seulement sur les appréhensions que lui inspirait la nature impressionnable et mobile du jeune musicien, mais sur les difficultés auxquelles allait être exposé un ménage débutant par la liquidation d'un arriéré formidable et n'ayant rien d'assuré pour faire face aux charges du passé et à celles de l'avenir. Berlioz ne doutait de rien. H a rais un peu d'affectation, au sommaire du chapitre des Mémoires où il raconte son mariage, à préciser en termes laconiques son désintéressement : « Elle est ruinée; elle se casse la

jambe ; je Tépouse. )> C'était admirablo de dévouomont chevaleresque. Mais ce n'était plus, hélas ! le grand élan passionné de la vingt-troisième année !

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