DEUX VIES BRISEES
Berlioz ne dissimidait point l'orgueil que lui causait ce triomphe, et de Vincennes, où Henriette était allée avec lui après le mariage pour achever do se rétablir, il écrivait joyeusement à Ferrand : « Je vais tous les jours à Paris où notre mariage fait un remue ménage d'enfer : on ne parle que de cela. » L'amour-propre est pleinement satisfait cette fois ; mais les déboires de la carrière et les difficultés de la lutte pour l'existence vont bientôt troubler cette première heure de la félicité parfaite : « Nous aurons une existence laborieuse, mais heureuse », écrivait-il avec une confiance sereine dans l'avenir.
Voyez cette scène charmante racontée à Ferrand : « Quelquefois seule, silencieuse, appuyée sur mon épaule, la main sur mon front, ou bien prenant de ces poses gracieuses que jamais peintre n'a rêvées, elle pleure en souriant. — Qu'astu, pauvre belle? — Rien. Mon cœur est si plein ! Je pense que tu m'achètes si cher, que tu as tout souffert pour moi... Laisse-moi pleurer ou j'étouffe. » Il s'arrête : « Chante, Hector, chante ! » lui dit-elle ensuite, calmée par les larmes, et il commence la Scène du Bal, qui la touche le plus; la tristesse
de la Scène aux Cliamps l'émeut trop péniblement. Aussi, que les lectrices me pardonnent ce détail, il s'indigne lorsque son ami d'Ortigue l'invite à aller le voir à Issy, lui offrant la chambre d'ami s'il se trouvait retenu trop tard pour rentrer au domicile conjugal ! C'est bien la vie de famille qu'il rêve, car il apprend à Ferrand que le vœu le plus cher d'Henriette a toujours été de pouvoir quitter le théâtre.
Il n'est pas absolument exact de prétendre qu'Henriette avait abandonné la scène. J'ai dit dans un des précédents chapitres qu'elle joua jusqu'en 1835 au ïhécàtre Nautique : (( Mlle Smithson, disait la Gazette musicale, montre un talent fort remarquable dans une U/ie heure d'un condamné, qui, réuni à Chao-kang, produit d'excellentes recettes ('). » Dans le numéro suivant, Berlioz racontait, à propos de ces représentations, les souvenirs de la carrière dramatique d'Henriette : c'était donc bien sa femme qui jouait à ce théâtre et non sa belle-sœur, comme je l'avais cru tout d'abord.
Trois ans plus tard, je lis aux nouvelles moii daines la mention de ses succès dans un concert chez M. de Castellane. « Les honneurs de la soirée ont été pour Mme Smithson- Berlioz qui, dans le dernier acte de Jane Shore, s'est élevée jusqu'au sublime (^) ! » Elle avait pu renoncer aux planches mais non pas oublier son art, et Berlioz nous confie la pitié que lui inspira la déception causée par « la dernière tentative dramatique à Paris » de sa femme, au Théâtre- Italien , « son renoncement volontaire , mais toujours regretté, à un art qu'elle adorait ; sa gloire éclipsée ; ses médiocres imitateurs et imitatrices, dont elle avait vu la fortune et la célébrité s'élever C) ». Ces déboires eussent certainement été bien faibles si Henriette eût trouvé dans la vie intime le bonheur que Berlioz s'était engagé à lui donner en se jetant si témérairement dans sa vie.
Cette première année de ménage est du reste peu remplie par la correspondance ; les Mémoires nous apprennent qu'elle fut assombrie par de tristes préoccupations pécu-
(1) Gazette musicale, 30 novembre 1834.
(2) L'Artiste, cité par le Journal des Débats, 8 mai 1837.
niaires. Berlioz, brouillé avec sa famille, avait pour tout bien, en se mariant, trois cents francs prêtés par son ami Gounet ; mais sa pension do l'Institut avait encore dixhuit mois à courir. Il avait obtenu d'être dispensé du voyage réglementaire en Allemagne et se résignait à entreprendre le triste métier de bénéficiaire. Alexandre Dumas l'aide à organiser au Théâtre-Italien une représentation suivie d'un concert. La Fantastique, l'ouverture des Francs-Juges, le Concertstûck de Weber, exécuté par Liszt, et la Chasse de Lutzoïo, chœur de Weber, figurent au programme. Mme Dorval doit jouer VAnton?/, de Dumas, et Henriette Smithson le quatrième acte (ÏHamlet, avec quelques amateurs anglais. Mais tout le succès est pour Mme Dorval. C'est bien à tort que Berlioz l'accuse d'avoir organisé la claque dans la crainte d'une « cabale » au profit de l'actrice anglaise. Elle fut admirable, il le reconnaît ; cela suffit pour expliquer son succès. La pauvre Henriette, au contraire, avait perdu, depuis son accident, l'assurance et la liberté de quelquesuns de ses mouvements. Elle ne boîte pas, mais elle marche difficilement, et a besoin de s'appuyer avec la main. Puis la froideur du public, pas de rappels!... Elle constate avec douleur que « le soleil décline ». C'est même la nuit complète. Par dessus le marché, le concert est troublé par divers incidents ; « rien ne marchait plus, je n'entendais que le bruit sourd des pulsations de mes artères ; il me semblait m'enfoncer en terre peu à peu, » Le concert finit par une scène de confusion que Berlioz raconte avec une indignation bien légitime pour la conduite odieuse des musiciens de l'orchestre qui le laissèrent seul, ne voulant pas commencer après minuit l'exécution de la Fantastiq^ue : « maudits ràcleurs, méprisables polissons » , drôles, dont on retrouve en tout temps la venimeuse espèce.
Le concert produit néanmoins sept mille francs de bénéfice, qui disparaissent dans le goufî're des dettes d'Henriette Smithson ; ce n'est que plusieurs années après, et en s'imposant de cruelles privations, qu'ils peuvent le combler.
Un nouveau concert au Conservatoire, le 23 décembre, est une revanche éclatante de cette triste soirée. Ce fut là
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qu'eut li(Hi la preiuièro rencontre entre Berlioz et Paganini : (( Quand le public fut sorti, un homme à la longue chevelure, à l'œil perçant, à la figure étrange et ravagée, m'attendit seul dans la salle, m'arrêta au passage, m'accabla d'éloges brûlants, qui m'inondèrent le cœur et la tête. » Quelques semaines après, Paganini vient le voir et lui suggère l'idée de sa deuxième symphonie, aA^ec alto principal, dont il a bientôt trouvé le sujet et le plan : c'est Ilarold en Italie.
Voilà donc Berlioz revenu au travail dès les premiers jours de 1834, après les déboires du commencement de sa vie de ménage. Nous suivons presque pas à pas, dans les Lettres intimes, le développement de sa grande inspiration musicale, qui, en quelques années, fait naître Harold, le Requiem, Benveniito Celliniet Roraêo et Juliette. C'est assurément la plus belle période de la vie de Berlioz.
En mai 1834, il a û.é]B. Benvenuto Cellini sur le chantier; alors il est « tué de travail et d'ennui, obligé de gribouiller à tant la colonne pour ces gredins de journaux qui le paient le moins qu'ils peuvent ». Eu août, il s'excuse encore de ses retards dans la correspondance pour « ces damnés articles de journaux qu'il est forcé d'écrire pour quelques misérables pièces de cent sous qu'il en retire ».
Bientôt sa vie commence à devenir plus calme. Est-elle également heureuse ? Sans aucun doute. Il y a bien quelques heures de tristesse ; mais la naissance d'un fils et les premiers sourires de l'enfant éclairent ces années si fécondes dans la carrière du grand compositeur. « Le petit Louis est le plus doux et le plus joli enfant que j'aie vu. Ma femme et moi sommes aussi unis, aussi heureux qu'on puisse l'être, malgré nos ennuis matériels. Il semble que nous nous en aimions davantage. » La première exécution de Harold, au concert du 23 novembre 1834, vient d'avoir un succès complet, malgré une exécution encore chancelante. Néanmoins, pendant plus de six ans, nous disent les Mémoires, Berlioz la retoucha et y introduisit des modifications de d(''tail « qui l'ont beaucoup améliorée. » Un
nouveau concert a produit une recotte do deux mille quatre cents francs (double du premier). Il y a eu une recrudescence de succès à la troisième audition. Pendant cette année, Berlioz donna jusqu'à sept concerts : il commencera bientôt une Fôte onusicale funèbre à la mémoire des hommes illustres de la France, dont il fera, en 1840, la Symphonie funèbre et triomphale.
Il a composé également le Cinq Mai, sur les paroles de Béranger. Mais il faut sans cesse écrire, sous peine de manquer du nécessaire. 11 repousse les idées musicales, faute de loisir, n'ayant même plus, dit-il dans ses Mémoires, le courage « de remplir, comme à l'ordinaire, sa tcàche détestée d'écrivailleur ». Deux mille francs, avancés avec une extrême délicatesse par M. Ernest Legouvé, lui permettent de terminer Benvenuto Cellini. Son intérieur est toujours riant. Louis vient d'être sevré : il marche presque tout seul. « Henriette en est toujours plus folle ; mais il n'y a que moi dans toute la maison qui possède toutes ses bonnes grâces ; je ne puis sortir sans le faire crier pendant une heure ».
Berlioz, disons-le en passant, s'est réconcilié avec sa famille : son père n'a pas tenu rigueur après la naissance de Louis. « La réponse a été aussi bonne que je l'espérais et ne s'est pas fait attendre. » L'année suivante, il reçoit de son père et de sa sœur Adèle des lettres pleines d'aflfection. Pendant ses ennuis, Henriette lui devient toujours de plus en plus chère, son fils grandit et « devient beau de jour en jour ». Henriette s'attache à la destinée de son mari : elle est toujours « ennemie des demi-mesures et des petits moyens et dès que la gloire do l'artiste ou l'intérêt de l'art sont en jeu, brave devant la g-ène et la misère jusqua la témérité ». Aussi Berlioz est pleinement heureux dans son ménage. Il aime « tous les jours davantage » sa femme et son fils.
C'est à ce moment même (décembre 1835), qu'il vient d'achever entièrement la partition de Benvenuto Cellini, que Duponchel s'est engagé à monter, bien qu'il manifeste une vive répugnance pour la musique de Berlioz : « il en tremble de peur». Du reste, il y a quatre autres ouvrages qui doivent passer d'abord, ce sont les Huguenots, la Esmc-
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Tolda de Mlle Berlin, que Berlioz règle et met en scène, Stradclla, de Niedermeyer, Guido et Ginevra d'Halévy, plus trois ballets de Gide et de quelques autres compositeurs, deux d'Adolphe Adam, enfin un ballet auquel avait collaboré Montfort, qui avait partagé avec Berlioz le Grand-Prix en 1830, la Chatte métamorphosée en femme.
Les deux années suivantes sont toujours occupées aux travaux de critique musicale ; c'est en mars 1837 que Berlioz commence à écrire le Requiem, commandé par M. de Gasparin, ministre do l'intérieur, à la veille de quitter le ministère: ce sera son testament musical. Quatre mille francs sont mis à la disposition de l'artiste (Berlioz réduit ce chiffre à trois mille dans les Mémoires) et son œuvre sera exécutée aux frais de l'Etat. Un directeur des beaux-arts. Gavé, celui qui trouvait que Beethoven « n'était pas sans talent » , intrigue de son mieux pour paralyser la bonne volonté du ministre. Le Requiem est terminé au mois de juillet et exécuté le 5 décembre. Huit mois après avait lieu la première représentation de Benvenuto.
Mais malgré l'échec retentissant de l'ouvrage, un grand triomphe d'amour-propre se préparait pour Berlioz. Paganini, qui avait assisté à la représentation du 3 septembre 1838, était sorti navré en disant : « Si j'étais directeur de l'Opéra, j'engagerais aujourd'hui même ce jeune homme à m'écrire trois autres partitions, je lui en donnerais le prix d'avance, et je ferais un marché d'or. »
Le concert du 16 décembre suivant, qui comprenait la Fantastique et Harold donna au grand artiste l'occasion de prouver son enthousiasme par un hommage d'une admirable générosité. Nous renvoyons aux Mémoires pour le récit de cette scène. Le billet de Paganini proclamait Berlioz le successeur de Beethoven et contenait un chèque de vingt mille francs sur Rothschild. Il est au lit, ayant pris froid dans la rue, la veille, en sortant du concert, pour retracer à Berlin l'émotion de Paganini s'agenouillant devant lui. Sa femme entre, le trouve le visage défait, la lettre à la main : « Allons ! qu'y a-t-il encore ? quelque nouveau malheur ? Il faut du courage. Nous en avons supporté d'autres. — Non,
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non, au contraire! — Quoi donc ? — Paganini... — Eh bien ? — Il m'envoie... vingt mille francs!... — Louis! Louis! corne Jtere, corne witli yonr 'tnother, viens remercier le bon Dieu de ce qu'il fait pour ton père !» — Et la mère, prosternée au pied du lit, fait joindre les petites mains à l'enfant.
Nous trouvons, dans un autre chapitre des Mémoùx's, un souvenir bien touchant de cette vie de famille qui va se briser tout à l'heure.
De mauvaise humeur, il avait injustement grondé son fils, âgé de six ans ; son ennui venait d'un feuilleton dont il cherchait en vain le début depuis trois jours ; il crève le ventre de sa guitare d'un coup de pied, puis se repent, la ramasse et en tire un accord : aussitôt Louis vient frapper à sa porte. Il n'ouvre pas. « Père, veux-tu être-z-amis, » crie l'enfant à travers la porte. Et lui, accourant : « Oui mon garçon, soyons amis, viens. » Il le prend sur ses genoux, appuie la tête blonde sur sa poitrine et il s'endorment tous les deux(0.
C'est la dernière scène d'intérieur que nous retracent les Mémoires. Nous verrons que le foyer de Berlioz est déjà assombri par les querelles et que les scènes de jalousie qu'il a eu à subir sont déjà justifiées. Mais la rupture ne sera consommée que dans un an. Pour répondre à la générosité de Paganini, Berlioz a entrepris d'écrire une maîtresse œuvre, sur un plan neuf et vaste, une œuvre grandiose, passionnée, pleine aussi de fantaisie, digne enfin d'être dédiée à l'illustre artiste auquel il doit tant. Les dettes payées il s'est trouvé encore possesseur d'une fort belle somme, il n'a plus ou presque plus besoin du feuilleton pour vivre. Il travaille sept mois à la symphonie de Roméo et Juliette, c'est le sujet auquel il s'est arrêté, sans s'interrompre plus de trois ou quatre jours sur trente pour quoi que ce soit. « Do quelle ardente vie je vécus pendant tout ce temps! Avec quelle vigueur je nageai sur cette grande mer de poésie, caressé par la folle brise de la fantaisie, sous les chauds rayons de ce soleil d'amour qu'alluma Shakespeare, et me croyant la force d'arriver à l'île merveilleuse où s'élève le temple de
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l'art pur! » Dès le mois d'août les répétitions ont commencé. Le 24 novembre 1839 a lieu la première audition, et les deux suivantes ont un véritable succès. Toutefois il sent que l'œuvre a besoin de retouches nombreuses et il se met à l'étudier sérieusement sous toutes ses faces.
Au mois de mai suivant, Berlioz écrit sa Symphonie funèbre et triomphale^ pour la translation des restes des victimes de Juillet et l'inauguration de la colonne de la Place de la Bastille, à la demande de M. de Rémusat. Le projet de cette composition remontait à quelques années.
Mais l'artiste n'est plus le fougueux romantique, l'ardent apôtre de la réforme musicale : l'homme se sent déjà vieillir. « Le croiriez-vous ^ écrit-il à Ferrand, à l'emportement de mes passions musicales a succédé une sorte de sang froid, de résignation ou de mépris, si vous voulez, en face do ce qui me choque dans la pratique et dans l'histoire contemporaine
de l'art Il me semble, dit-il à la fin de cette lettre, que
je descends la montagne avec une terrible rapidité; la vie est si courte, je m'aperçois que l'idée de la fin me vient bien souvent depuis quelque temps. » Alors, la vie intime de Berlioz est déjà brisée : les confidences s'arrêtent cependant sous sa plume : « si vous venez cet hiver nous aurons d'immenses causeries sur mille choses qu'on explique mal en écrivant. » Qui sait si les sages conseils de Ferrand n'eussent pas empêché la catastrophe douloureuse à laquelle ces pages nous ont si peu préparés;'
C'est à cette époque, en effet, que se termine la deuxième et la plus brillante période de la vie de Berlioz. Les lettres ne nous ont guère laissé prévoir le dénouement : c"est un « coup d'Etat, » nous disent les Mémoires, qu'il dut accomplir dans son intérieur pour avoir la liberté de se livrer à ces grandes excursions qui occuperont la troisième partie de sa carrière. Sa femme ne voulait à aucun prix le laisser partir. « Une jalousie folle et à laquelle pendant longtemps je n'avais donné aucun sujet, était au fond le motif de son opposition. Je dus donc, pour réaliser mon projet, le tenir secret, faire adroitement sortir de la maison mes paquets de
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musique, ma malle, et partir brusquement en laissant une lettre qui expliquait ma disparition. » Il ajoute: « mais je ne partis pas seul. J'avais une compagne de voyage (c'était Mlle Recio), qui depuis lors m'a suivi dans mes diverses excursions. A force d'avoir été accusé, torturé de millo façons et toujours injustement, ne trouvant plus de paix ni de repos chez moi, lui hasard aidant, je finis par prendre les bénéfices d'une position dont je n'avais que les charges, et ma vie fut complètement changée. »
Berlioz nous explique qu'à partir de ce jour et « après des déchirements aussi longs que douloureux, » une séparation amiable eut lieu entre sa femme et lui. « Je la vois souvent, mon alïeclion pour elle n'a été en rien altérée et le triste état de sa santé ne me la rend que plus chère. » Assurément, ces déchirements durent être douloureux, surtout pour la malheureuse femme. L'aveu qu'ils furent longs prouve assez qu'Henriette résista longtemps et n'accepta jamais cet abandon, qu'aucune faute de sa part ne justifiait. L'incompatibilité d'humour, les scènes de jalousie lui semblaient et me semblent aussi des griefs peu sérieux pour expliquer le départ du domicile conjugal ou plutôt la fuite du mari. Henriette continua la lutte jusqu'au bout, n'ignorant pas pour qui elle était sacrifiée. Son orgueil de femme, sa dignité de mère et d'épouse se révoltaient, et, malgré le silence de Berlioz dans ses lettres, et l'essai de justification qu'il présente dans la confession réservée des Mcmoires, on sent qu'il a la pleine conscience de ses torts.
Six ans plus tard, la lutte n'avait pas encore cessé : lors de son arrivée à Londres, Berlioz avouait à M. Tajan Rogé (c'est la seule des lettres où l'on puisse trouver trace de ses sentiments durant cette crise terrible), que la séparation n'avait pas eu lieu à l'amiable comme il le prétend dans les Mémoires : « Je suis venu seul à Londres, vous pouvez en deviner les raisons, » et il ajoute : « D'ailleurs, j'avais un prodigieux besoin de cette liberté qui m'a partout manqué jusqiiici. H a fallu non pas un coup d'Etat, mais bien une succession de coups d'Etat pour parvenir à la reprendre. »
M. Legouvé nous a peint, avec des traits bien vifs,
cet iiitérieui- , qu'il a connu ; il a démêlé avec une sagacité parfaite les causes de ces discordes conjugales. Berlioz aimait Henriette comme un fou, lorsqu'il l'épousa; quant à elle, suivant son mot, qui exaspérait le malheureux, elle Vaimaii bien. « C'était une tendresse blonde », dit M. Legouvé. Les transports de cet exalté l'avaient effrayée : elle s'y habitua cependant, finit par y trouver du charme : bientôt la froide Anglaise devint une épouse ardente. Malheureusement, Berlioz était déjà las, car sa flamme s'était trop tôt consumée, ayant brûlé en plein air. A mesure que le thermomètre Smithson s'élevait, suivant le mot de l'élégant académicien, le thermomètre Berlioz baissait. Il n'y avait plus chez lui qu'une bonne amitié, correcte et calme, tandis qu'au dehors les occasions toujours nouvelles qu'offre le monde des artistes lui inspiraient de fréquentes tentations auxquelles il finit par céder : sa force de résistance n'était pas telle qu'il pût se défendre contre des séductions si proches et toujours flatteuses pour son amour-propre. « Mme Berlioz, dit M. Legouvé, cherchait dans les feuilletons de son mari les traces de ses infidélités ; elle les cherchait même ailleurs, et des fragments de lettres interceptées, des tiroirs indiscrètement ouverts, lui faisaient des révélations incomplètes qui suffisaient pour la mettre hors d'elle-même, mais qui ne l'éclairaient qu'à demi. Le cœur de Berlioz allait si vite qu'elle ne pouvait pas le suivre. Quand, à force de recherches, elle était tombée sur l'objet de la passion de son mari, cette passion avait changé, il en aimait une autre, et alors, son innocence actuelle lui étant facile à prouver, la pauvre femme restait confuse comme un limier qui, après avoir couru une demiheure sur une piste, arrive au gîte quand l'oiseau est envolé. Il est vrai que quelque autre découverte la faisait bientôt repartir sur une autre trace, et, de là, des scènes de ménage effroyables. »
Détournons-nous de ce douloureux tableau, carie récit de M. Legouvé est navrant; trop âgée pour Berlioz, Henriette Smithson avait bientôt perdu cette beauté qui avait fait délirer tout Paris à douze ans de là : les chagrins avaient accé-
lëré les ravages du temps, mais au lieu de vieillir, le cœur rajeunissait chez elle; son amour s'accroissait, mais pour s'aigrir et s'exaspérer, et devenait une torture pour elle comme pour lui. Une nuit, l'enfant qui couchait dans leur chambre fut réveillé par de si terribles éclats d'indignation de sa mère s'emportant contre les trahisons de Berlioz, qu'il se jeta à bas de son lit et s'écria en se précipitant vers Henriette : c< Maman, maman, ne fais pas comme Mme Lafarge ! »
Nous ne pouvons nous reporter qu'avec la plus profonde tristesse de cette scène aux heureux jours de ce mariage accompli après tant d'épreuves cruelles et au prix d'une si héroïque obstination. Qu'avait donc rêvé Berlioz, lorsqu'il fut foudroyé en 1827 par l'apparition d'Ophélie : que la beauté, la jeunesse et l'amour sont éternels? Lui-même ne se sentaitil pas déjà vieillir lorsqu'il abandonnait Henriette pour jeter son génie aux pieds d'une chanteuse, plus agréable d'aspect qu'Henriette Smithson parce qu'elle avait quinze ans de moins, mais qui n'avait ni l'intelligence, ni le caractère, ni le prestige encore vivant de la célébrité de la grande artiste anglaise ?
La fin de celle-ci fut lugubre. Dès 1846, une lettre de Berlioz à son fils nous apprend que la pauvre femme était obligée de garder le lit et de ne pas parler. Il recommande au jeune homme de ne pas lui écrire de lettres qui puissent la tourmenter, car la moindre émotion lui serait fatale. Son état s'aggrava bientôt : ses quatre dernières années ne furent qu'une lente agonie ; elle resta paralysée, privée du mouvement et de la parole jusqu'à sa mort. Berlioz avait dû. s'imposer de nouveaux sacrifices; il fallait, pendant ces dernières années, trois femmes pour la soigner : le médecin venait tous les jours, bien que le mal fût sans remède; la malheureuse créature, à demi morte, ne pouvait plus que gémir ; elle était dans l'impossibilité de se faire comprendre d'aucune sorte.
Elle s'était retirée à Montmartre, dans un logement qui paraît peu confortable ; Berlioz parle à son fils d'un « mobilier misérable (') » qu'elle laissa à son décès. La tristesse du
(1) ConX'^pondancc inrdifc. p. "207.
séjour devait ag-graver la conscience de son douloureux état et la cruauté de l'abandon dans lequel elle était laissée. C'est dans cette lugubre retraite que vint la chercher Marie Recio, cet^e cantatrice qui vivait avec Berlioz depuis son dépait de la maison conjugale, pour faire à la malheureuse femme une scène que je décrirai bientôt en parlant du second ménage de l'artiste. « Je suis un monstre ! » s"écria Berlioz en racontant cette scène barbare qui pouvait tuer Henriette.
Le spectacle des dernières souffrances fut atroce pour lui, qui étouffait sous le sentiment de la pitié, « celui qui fut toujours pour moi, dit-il, le plus difficile à supporter ». En se rappelant leur vie agitée à tous les deux au déclin de cet amour irréfléchi qui avait détruit et torturé leur cœur et s'était déjà depuis longtemps éteint, il la voyait privée de la présence de leur fils, éloigné d'eux à perpétuité par sa carrière de marin, séparée de son mari, on sait après quels déchirements intérieurs, a^-ant perdu tous ses parents, sa radieuse beauté depuis longtemps disparue, seule, horriblement seule, durant ce long et affreux martyre du corps. Louis Berlioz, qui avait oljtenu un congé, venait de repartir pour Cherljourg quatre jours auparavant, ayant pu donner à la pauvre mère le baiser qui rendit quelque douceur à ses derniers moments. Berlioz, toujours voyageant depuis douze ans, était alors, par bonheur, à Paris ; ce fut lui qui conduisit au cimetière les tristes restes de la fair Ophelia, après avoir écrit à son fils Louis une lettre poignante dans laquelle il confiait au jeune homme quelques-uns des secrets de l'existence désolée dans laquelle, pour leur malheur commun, il avait entraîné la grande artiste. Finissons sur cette page qui conclura ces douloureuses confidences. Henriette Smithson vient de mourir, et Berlioz écrit à son fils, à la date du 6 mars 1854, ces lignes amères : x Pauvre cher Louis, tu as reçu ma lettre d'hier, maintenant tu sais tout. Je suis là, tout seul à t'écrire, dans le grand salon de Montmartre, à coté de sa chambre déserte. Je viens encore du cimetière, j'ai porté sur sa tombe deux couronnes, une pour toi, une pour moi. Je n'ai pas la tête à moi, je ne sais pourquoi je suis rentré ici. J'ai gardé ses cheveux, ne perds
pas cotto petite épingle que je lui avais donnée. Tu ne sauras jamais ce que nous avons souffert, l'un par l'autre, ta mère et moi, et ce sont ces soutfrances mêmes qui nous avalent tant attachés l'un à l'autre. Il m'était aussi impossible de vivre avec elle que de la quitter. '-»
Berlioz ne peut tout dire à son fils ; il lui apprendra bientôt la vérité entière. Le malheureux jeune homme, errant à travers l'océan sur le navire qui remplaçait pour lui le foyer de la famille et le sol de la patrie, était le seul à plaindre en cette triste circonstance. C'est lui qui perdait tout avec cette mater dolorosa qui l'avait vu s'éloigner d'elle presque enfant, en même temps que son père do'sertait furtivement la maison. Henriette pouvait-elle, au milieu de ces souffrances physiques et morales de ses dernières années, prévoir le lendemain ? Peut-être, car elle savait tout. Lorsqu'elle mourut, le 3 mars 1854, c'était la délivrance pour les deux époux. Berlioz semble s'être hâté d'effacer toute trace de ce passé douloureux : dès le mois d'août suivant il se remariait. Ce n'était, il est vrai, qu'une formalité légale pour régulariser la liaison qui, depuis quatorze ans, l'avait séparé d'Henriette. Mais celle-ci, avant de mourir, avait subi cet affront d'être insultée par « la vraie ^ladame Berlioz » affirmant ses droits à la succession avant qu'elle eût été ouverte.