L'AUTRE MENAGE
isoiis avons retracé le roman de Berlioz en nous arrêtant à la crise douloureuse de sa vie : nous avons vu le drame, puis le dénouement. En même temps que le drame intime commençait ce que j'appelle le supplice, quelques-uns oseraient dire le châtiment. En raison de la faculté de souffrir, qui représentait pour Berlioz le besoin d'affection, Ton ne pouvait concevoir l'amour finissant par le dénouement du roman. Un autre moins poétique, moins pur, moins idéal, succédait au premier. C'était l'amour de rencontre et non la passion sublime qui lui avait fait entrevoir le grand amour et le grand art.
Que fût-il arrivé si la destinée d'Henriette l'eût détournée de Berlioz ? N'eût-elle pas moins souffert, et son amoureux ne se fùt-il pas promptement consolé, comme la première fois, s'il eût échoué dans ses efforts pour la reconquérir lorsqu'il se trouva de nouveau en sa présence ? Dans les dernières crises de l'année 1833,1a patience avait fini par lui échapper, et nous avons assisté au coup de thécàtre de la soumission d'Henriette. Je n'ai pas insisté sur les dispositions d'esprit de Berlioz à cette heure décisive ; pourtant il ne s'en fallait de guère que la pauvre femme ne se fût soumise que trop tard.
A ce moment même, Berlioz, découragé, ne croyait plus qu'Henriette fût capable de céder, et paraissait en prendre d'autant plus aisément son parti, qu'un « hasard inouï >; l'ai-
LE ROMAN oU
dait à supporter la séparation qu'il prévoyait, mais qu'il uo craignait plus, sans doute, ("était un absurde roman, il l'avoue : une jeune fille de dix -huit ans, charmante et exaltée, s'était « jetée dans ses bras » : enfermée depuis quatre ans chez un misérable, a un monstre ^),qui l'avait achetée enfant, elle s'était enfuie, mourant de peur de retomber entre ses mains, et résolue à « se jeter à l'eau plutôt que de redevenir sa propriété ».
Voilà l'histoire qu'on avait racontée à Berlioz, et ce récit, bien propre à frapper son imagination et à piquer sa curiosité, l'enflammait déjà. « Elle a voulu me voir, je l'ai vue, je l'ai un peu rassurée et consolée ; je lui ai proposé de m'accompagner à Berlin et de la placer quelque part dans les chœurs par l'entremise de Spontini ; elle y consent. » Il se trouve en effet qu'elle veut absolument quitter la France juste à l'heure où, impatienté par l'indécision d'Henriette, il se résigne à aller faire son séjour réglementaire d'une année en Allemagne, oubliant Ophélie et l'abandonnant pour toujours. Quant à cette consolatrice inattendue, qui joue le rôle d'Ariel pour offrir une nouvelle distraction violente, Berlioz sait parfaitement comment cette passion va s'allumer : « Elle est belle, seule au monde, désespérée et confiante; je la protégerai, je ferai tous mes efforts pour m'y attacher. Si elle m'aime, je tordrai mon cœur pour en exprimer un reste d'amour. Enfin, je me figurerai que je l'aime. »
Qui est-ce? Peu importe. La description n'est pas assez complète pour que nous appliquions ce portrait à Mlle Recio que nous allons trouver bientôt mêlée à la vie de Berlioz. Cette jeune fille belle, « fort bien élevée, jouant assez bien du piano, qui chante un peu, cause bien et sait mettre de la dignité dans son étrange position », est peut-être celle qui, ayant failli ainsi remplacer une première fois Ophélie, doit reparaître bientôt dans la vie de Berlioz ; la concordance de l'âge est exacte. On peut donc le supposer.
Malheureusement pour Henriette, elle cède le lendemain même ; les bans sont publiés et le mariage est fait. Berlioz ne pensera plus à « la pauvre fugitive » à laquelle il a déjà intéressé beaucoup de monde. «. Nous lui avons, à plusieurs,
ol:^ KERLIOZ INTI.MK
fait un petit sort. Jules .Tanin s'en est cliaigé spécialement pour la faire partir. » C'est Henriette qui se sacrifle, car, clans ces tristes circonstances, après ces douloureuses péripéties, son rôle était bien celui de la victime. Elle était trahie avant la lettre.
Six ans plus tard, nous voyons, « un hasard aidant », la vie de Berlioz encore « complètement changée. » Il disparaît en compagnie de Marie Recio, quittant en cachette, et à l'aide d'un stratagème, « la maison de Juliette » et laissant ime lettre pour expliquer son départ. Atroce réveil de la pauvre délaissée, restée seule à Paris avec l'enfant, tandis que le mari court la Belgique et rAUemagne en compagnie de celle qui avait volé son affection ! Pauvre innocente fleur cueillie dans sa grâce et sa fraîcheur, qui reste désormais sans appui, sans un regard, languissant et retombant flétrie sur sa tige, et qui pâlit, se fane et meurt parce que la main qui devait veiller sur elle l'abandonne pour en efteuiller d'autres ! N'est-ce pas à ces amours que s'applique ce passage de la lettre de Berlioz à Ferrand : « J'arrache plutôt que je ne cueille les fleurs que ma main peut atteindre en glissant le long de l'âpre sentier. »
Ces lignes étaient écrites quelques semaines avant le début de Mlle Recio à l'Opéra : il eut lieu le 30 octobre. La Revue et Gazette du 7 novembre IStl en rendait compte ainsi : « Mlle Recio a débuté vendredi dernier dans le rôle d'Inès de la Favorite. Cette jeune personne, douée d'une voix fraîche et pure, d'une taille élevée, élégante, ne pouvait qu'être bien accueillie. Quand elle aura acquis l'habitude de la scène, des succès plus importants lui sont évidemment réservés. »
Voici comment Berlioz s'exprimait dans les Débats :
« Mlle Recio, qui a paru une fois dans le rôle d'Inès de la Favorite, est douée d'un soprano pur et étendu, qui s'assouplira encore par l'étude et dont le timbre a quelque chose de séduisant par sa fraîcheur. Elle a bien chanté le solo «Rayons dorés », malgré le tremblement que le premier aspect de la rampe ardente et la crainte du parterre (ce bon
parterre !) domiont à tous les débutants. Il y avait là évidemment trop peu à chanter pour Mlle Recio; elle doit espérer mieux que ce bout de rôle. Celui du page, dans le Comte Ory, semble lui convenir sous tous les rapports. Qu'attond-on pour le lui faire essayer?» (14 décembre 1841.)
On pouvait se demander comment le critique des Débats était au courant des aptitudes de la débutante et de ses prétentions. C'était, en effet, le rôle d'Isolier qui devait lui être donné pour continuer ses débuts. La Gazette, aux nouvelles des théâtres, déguisa, sans doute sur les instances du protecteur, la chute de l'artiste : on sent, en lisant les lignes suivantes, que le succès n'était pas authentique :
« A part un peu d'incetHitude dans la mesure à certains passages du premier duo, elle s'en est fort bien acquittée ; on a remarqué dans les récitatifs des intentions dont la finesse fait bien augurer de ses dispositions dramatiques. » (2 janvier 1842.)
Le feuilletoniste des Débats se rejetait sur le physique de l'actrice, fort agréablement, ne pouvant que constater les bonnes intentions du récitatif, ce qui laisse à supposer que le reste du rôle ne méritait pas les mêmes compliments. Voici ce passage de l'article qui est piquant <à lire lorsqu'on connaît l'intrigue des coulisses :
« Un début intéressant et heureux a eu lieu il y a quelques semaines devant le public sévère du dimanche. Mlle Recio abordait pour la première fois le rôle du page dans le Comte Ory. La débutante a toutes les qualités requises pour bien représenter cet espiègle Isolier, rival heureux de son propre maître, qualité qu'on n'exige pas rigoureusement, ce me semble, car on voit des Isoliers
Qui devraient d'une pèlerine Prendre la cape et le manteau,
au lieu do s'exposer aux perfidies de ce fringant costume, et qui ressemblent assez par les jambes et la taille à un sac de noix posé sur un escabeau. Mlle Recio, sans imiter Mme Stoltz, a su donner au caractère d'Isolier une physionomie à la fois tendre et spirituelle; elle a chanté simple-
ni i BERLIOZ INTIME
ment, avoc goût, ot son accentuation des récitatifs a paru îiaturelle sans exagération, gracieuse sans minauderies. » {Débats, 30 janvier 1842.)
Elle ne garda pas longtemps ce rôle. Je vois que Mme Stoltz le lui reprit en avril, lors de la rentrée de Mme Dorus Gras. On se demandera si c'est l'origine des méchancetés dirigées contre cette cantatrice dans certains passages de la Correspondance.
Ce fut cette année même que Mlle Recio enleva décidément Berlioz à son intérieur : elle partit avec lui lors de son premier voyage à l'étranger. Elle chanta au concert qu'il donna à Bruxelles à la fin de septembre. Une autre artiste de l'Opéra, Mme Widemann, y chanta avec elle : c'est à celle-ci, dont la sûreté était moins suspecte, que fut confié le grand air de Roméo. « Mlle Recio, écrivait le correspondant de la Gazette, a dit avec une expression mélancolique tout à fait touchante la romance du Jeune Pâtre Breton (une mélodie de Berlioz) ; ces deux dames ont été fort applaudies dans le duo de la Norrna de Bellini pour soprano et contralto ('). »
Quelques mois plus tard, Berlioz et sa compagne arrivaient à Francfort, et Hiller nous retrace un épisode bien plaisant de ce voyage. Nous lui devons des confidences déjà fort intéressantes sur les crises sentimentales de Berlioz : cette fois ce n'est plus dans ses lettres privées c'est dans son charmant et spirituel ouvrage, Kllnstlerlehen, que nous trouvons le récit de son entrevue avec son ancien ami, qu'il n'avait pas revu depuis dix ans.
Hiller a conservé un carnet commencé justement un an auparavant et a pu rectifier la date de l'incident qu'il a rapporté dans son livre : c'est le 16 janvier 1843. « J'étais, dit-il, revenu depuis peu d'Italie dans ma ville natale, Francfort : nous nous retrouvcàmes au théâtre où l'on donnait Fidelio et nous nous entretînmes comme de vieux amis. Lé capellmeister Guhr avait trouvé bon de ne laisser libre la salle aucun soir pour Berlioz. 11 partit pour Stuttgardt, Mannheim, Carlsruhe et revint à Francfort après cette excursion. Le
(1) Ca^.etie Mnaieale, '.) octobre 184-^.
LE ROMAN .il.*)
hasard voulut que lo soir suivant je donnasse un concert et je demandai à Berlioz d'y assister. — Impossible, répondit-il. Tu sais que je voyage en compagnie d'une cantatrice. Elle chante comme une chatte, ce n'est pas là le malheur; le pis est qu'elle veut figurer dans tous mes concerts. Je vais d'ici à ^^'eimar, nous y avons un ministre et il est impossible qu'elle m'y accompagne, mais j'ai mon plan. Elle croit que je suis invité ce soir chez Rothschild. Je vais quitter l'hôtel à sept heures, ma place est prise dans la diligence, mes malles sont prêtes, je pars, et deux heures après elle recevra par le maitre d'hôtel une lettre l'informant de mon excursion. ))
Hiller n'insiste pas; mais le surlendemain, étant allé s'informer de la suite de cet épisode, il apprit que Mlle Recio, après avoir recula lettre de Berlioz, était allée dès le lendemain matin à l'hôtel de la poste, et y avait appris la vérité. En ce temps, les voyageurs avaient à inscrire leurs noms, et Berlioz n'avait pas pris la peine de cacher le sien en retenant sa place, de sorte que Mlle Recio s'était aussitôt lancée à sa poursuite. Hiller ayant écrit à son ami pour lui faire part de cette complication, reçut peu de jours après une lettre de Mlle Recio qui le complimentait fort mal de son zèle, et au milieu se trouvaient deux lignes de Berlioz : « on n'a été ni attrapé ni rattrapé, mais on s'est trouvé réunis ».
Continuant à nous peindre la compagne de son ami, Hiller nous rapporte un mot de Berlioz lorsqu'il épousa Mlle Recio après la mort d'Henriette. « Elle m'a enseigné l'économie, » {Haiislichkeit), dit- il plus tard au confident de tous ses amours. C'était, ajoute celui-ci, une personne avisée {eine kluge Person) et qui paraissait savoir comment son mari devait être manié {beliaadelt). Son esprit d'économie pouvait peut-être suffire à combler les vœux de Berlioz, mais elle ne laissait pas l'impression la plus favorable à ses amis. Ceux qui l'ont connue n'ont pas gardé de son caractère un souvenir bien flatteur. Voici, du reste, une anecdote qui suffit à la peindre.
316 BERLIOZ inti.ml:
Un jour, raconte M. Legouvé, Honriotte, retirée à Montmartre, entend sonner et va ouvrir :
« Madame Berlioz, s'il vous plaît, madame ?
— C'est moi, madame.
— Vous vous trompez, je vous demande madame Berlioz.
— C'est moi, madame, vous dis-je.
— Non, ce n'est pas vous ! Vous me parlez, vous, de la vieille Mme Berlioz, de la délaissée ! Moi je vous parle de la jeune, de la jolie, de la préférée ! Hé bien, celle-là c'est moi ! »
Et elle sort, fermant brusquement la porte.
« Qui vous a raconté cette action abominable, s'écria Legouvé, lorsque Berlioz lui fit ce récit navrant: celle qui l'a faite, sans doute ;" Elle s'en est vantée, j'en suis sûr! Et vous ne l'avez pas jetée à la porte {"
— Comment l'aurais-je pu ? répondit Berlioz d'une voix brisée ; je l'aime ! »
Oui, cela est abominable, et si M. Legouvé, devant l'accent désespéré de Berlioz, lorsqu'il prononçait ce mot : « je l'aime » n'osa pas lui répliquer, nous devons à la mémoire d'Henriette une protestation indignée contre l'acte révoltant de la malheureuse qui en fut coupable. Berlioz a beau s'accuser le premier et confesser qu'il se tient lui-même pour un monstre, il faut relever sans commisération cette infamie, dont la responsabilité lui appartient parce qu'elle est le résultat de ses fautes et du désordre de sa vie, et surtout parce qu'en la couvrant il lui assurait l'impunité. Il se faisait complice en pardonnant. En pareil cas, la faiblesse n'est pas une excuse.
Lorsque nous lisons dans le nk-it de M. Legouvé que la pauvre Henriette cherchait dans les feuilletons de son mari les traces de ses infidélités, il faut avouer que la preuve n'était pas malaisée h. découvrir. Sans doute, on ne peut prétendre que tous les éloges et compliments du critique étaient fondés sur des attractions sentimentales ; nous avons vu pourtant que ses attaques, ses méchancetés, ses injustices, avaient quelquefois leur origine dans des rancunes implacables. Mais la vérité devait apparaître clairement à Mme Berlioz lorsqu'elle lisait ceci dans le feuilleton des Débats,
du l'^"- avril 1845: « Mlle Reclo a dit deux roiiiancos d'une façon charmante. )) (Concert de Mlle de Dietz,) C'était un nom qu'il avait bien souvent cité dans ses feuilletons et il ne iianquait jamais de l'y glisser, à propos du concert de la Sijlphide, par exemple, ou de celui que donnait à ses abonnés la Revue et Gazette Musicale : « Je ne dois pas oublier les petits morceaux charmants que Mlle Recio a dits avec une grâce pleine de finesse et une sensibilité vraie. Ce sont : le Petit Enfant, de Quidant ; Madelinette, de Thys ; la Clocliette, de Vimeux et la Glaneuse, de Labarre : romances en grande vogue en ce moment. » (1"' février 1845.)
L'année précédente, une note plus significative avait pu attirer l'attention de la pauvre femme , dans le Voyage Musical ; « Mlle Recio, qui se trouvail alors à Dresde, consentit très gracieusement à chanter deux romances avec orchestre et le public l'en récompensa dignement. »
Ce passage, supprimé aux Mémoires^ se trouvait dans la lettre à Ernst, à la suite du compte-rendu du Sanctus, et précédait ces mots : « Mais la cavatine de Benvenuto.... »
La liaison de Berlioz durait en effet depuis quatre ans déjà et Henriette devait horriblement souffrir en lisant ces lignes. D'autre part, ces réclames ne pouvaient tromper le public sur l'insuffisance artistique de Mlle Recio. M. Daniel Bernard a inséré dans sa notice sur Berlioz un fragment d'une lettre qui ne figure pas au volume, malheureusement ; mais il nous suffit pour apprécier le talent de la cantatrice : « Plaignez-moi, mon cher Morel, Marie a voulu chanter à Mannheim, à Stuttgardt et à Hechingen. Les deux premières fois, cela a paru supportable; mais la dernière !... Et l'idée seule d'une autre cantatrice la révoltait ! » C'est ce que nous dit très franchement un écrivain qui exprime en ces termes son sentiment : « Je l'ai entendue une seule fois dans un concert, et j'avoue, comme on dit vulgairement, qu'elle y a perdu une belle occasion de se taire. » {Le Temps, G décembre 1881.)
Mlle Recio, dit M. Legouvé, avait une voix assez jolie, mais faible : elle avait néanmoins la rage de chanter au thécàtre. Berlioz dut employer son influence pour lui
3l8 HiaiLlOZ INTIMK
obtenir un engagement. A la suite de la scène odieuse qu elle était allée faire chez Henriette Smithson, le maître confiait à Legouvé tous les chagrins de son faux ménage, qui étaient l'expiation : il lui racontait la honte qu'il avait éprouvée en se voyant obligé de ménager, de flatter les directeurs pour procurer à Marie un rôle de début; d'écrire un article pour transformer sa chute en succès, lorsqu'elle fut sifflée, puis, après qu'elle eut renoncé, bien malgré elle, à la scène, de la laisser chanter dans les concerts qu'il donnait, d'entendre chanter faux ses propres mélodies, de diriger luimême comme chef d'orchestre le morceau où il était assassiné comme compositeur !
« Voyons, ajoutait-il, n'est-ce pas vraiment diabolique, c'est-à-dire tout k la fois tragique et grotesque : je dis que je mériterais d'aller en enfer ! Mais j'y suis! »
Aucune de ces confidences n'était destinée à la postérité. Les trois mots des Mémoires sont une révélation bien incomplète de ces désordres intérieurs. « Je me suis remarié, j^> le devais. » Cela, c'est une opinion : il n'était pas lié, je pense, par une union qui était restée stérile. Il devait plutôt à son fils Louis, et surtout à Henriette. Mais chacun comprend son devoir comme il peut, et je ne me pose pas en moraliste. Remarquons de même l'étrange annonce de la nouvelle à Humbcrt Ferrand, qui, en ce moment, se trouve k Paris. « Je voulais vous prier de venir dîner avec moi aujourd'hui; mais ma femme est si malade qu'il n'y aura pas moyen (vous ne savez peut-être pas encore que je suis remarié depuis deux mois). » C'est tout simplement prodigieux !
On peut admettre que la force de l'habitude et le besoin d'avoir un intérieur, bien d'autres considérations n'ayant rien de commun avec les raisons de sentiment et de convenance, aient précipité ce mariage au lendemain de la mort d'Henriette. Ce fut l'oncle de Berlioz qui lui en parla le premier; tous ses amis pensaient de même ; la famille fut prévenue et la cérémonie se fit en petit comité, « sans bruit comme sans mystère. » Tels sont les détails ou plutôt les explications que le malheureux donne a son fils en lui apprenant que ses intérêts ont été sauvegardés. Berlioz ne laissera à sa femme,
ll: roman ;Jl9
s'il meurt le premier, que le quart de sa petite fortune; il sait même que rintention de celle-ci est de le faire revenir à Louis Berlioz par un testament. Le mobilier qu'elle lui apporte en dot a une valeur plus considérable qu'il ne pensait, il reviendra à Mme Berlioz en cas de décès de son mari ; c'est d'après les indications de son beau-frère, M« Suât, notaire à Vienne, que ces arrangements ont été pris. Malgré ces égards pour les intérêts de son fils, Berlioz semblait douter que la satisfaction de celui-ci fût complète : « J'ai à t'annoncer une nouvelle qui ne t'étonnera probablement pas, et dont j'avais fait part d'avance à ma sœur et à ton oncle à mon dernier voyage à la Côte. Je suis remarié. Cette liaison, par la durée, était devenue, tu le comprends ])ien, indissoluble ; je ne pouvais ni vivre seul, ni abandonner la personne qui vivait avec moi depuis quatorze ans. » Quel aveu et quelle leçon pour cet enfant ! Quel exemple que celui du père confessant à son fils, près de la tombe de sa mère, les irrégularités de sa vie ! Comme on sent l'embarras et la honte dans ce silence sur les raisons d'affection mutuelle et d'estime, à défaut d'enthousiasme et de passion ; car Berlioz avait cinquante ans passés et sa seconde femme n'était plus jeune ; elle en avait quarante. Les recommandations qui suivent ont un accent cruel lorsqu'on y découvre la supplication muette : « Ma position, plus régulière, est plus convenable ainsi. Je ne doute pas, si tu as conservé quelques souvenirs pénibles et quelques dispositions peu bienveillantes pour Mlle Recio, que tu ne les caches au plus profond de ton àme par amour pour moi. Si tu m'écris à ce sujet, ne m'écris rien que je ne puisse montrer à ma femme, car je voudrais pour beaucoup qu'il n'y eût pas d'ombres dans mon intérieur; enfin, je laisse à ton cœur à te dicter ce que tu as à faire. » La lettre avait eu pour début cette phrase étrange : « J'étais tout triste, ce matin, mon cher Louis. »
Les huit années de ce second mariage furent ce qu'elles devaient être après ces douloureux préliminaires. Heureusement, pendant les cinq premières, de nombreux voyages en Allemagne, et le travail acharné auquel se livra le raaitre pour écrire le poème et la partition des Troycns l'empêché-
rent de sentir le vide et rennui de son nouvel intérieur. 11 gagnait surtout — rien ne paraîtra plus bizarre et fera sourire plus d'un lecteur — une excellente belle-mère pleine de dévouement et d'aôection pour lui. La brave dame le devait bien à cet illustre gendre, qui était en même temps un gendre providentiel. Mme Martin, mère de Mme Berlioz, était d'origine espagnole et s'appelait de son nom de famille Sothera Villas-Recio. Ce n'était pas un pseudonyme, comme on l'a dit, mais le nom maternel, que Mlle Martin avait pris comme nom de théâtre. Berlioz, condamné à l'anglais avec Henriette, dut supporter jusqu'à sa mort un nouveau supplice. '< Je suis bien à plaindre, écrivait-il à Asger Hammerik, son ancien élève ; voilà ma belle-mère qui me parle en espagnol, ma bonne en allemand, et vous, avec votre danois, vous me déchirez les oreilles (') ! — Je n'entends que charabias à droite, charabias à gauche », écrivait-il à Massart à la même date ; il donnerait deux louis pour entendre de temps en temps parler français autour do lui (-).
Mais ce n'était qu'un désagrément insignifiant en comparaison des souffrances qu'il endura souvent pendant les huit années de ce second mariage. Nous n'en trouvons aucune trace dans les Mémoires ni dans la correspondance ; on peut cependant tout deviner lorsqu'on lit le passage suivant d'une des vingt lettres inédites à Adolphe Samuel, publiées par M. AVilder, dans le Ménestrel^ en 1879. Celle-ci porte la date du 29 janvier 1860 : « Je suis toujours malade, écrit-il... de plus, j'ai l'esprit inquiet, troublé. Ma vie est au dehors ; mon intérieur est fatigant, irritant, presque impossible. Il n'y a pas de jour ou pas d'heure où je ne sois prêt à risquer ma vie, à prendre les déterminations les plus violentes ; je vis en pensée, en affections immenses, loin de chez moi... Je ne puis vous en dire davantage. »
Ce n'est que par voie d'allusion qu'on peut discerner une sorte d'aveu dans une lettre à son fils, en 1861; il cherche à le détourner de la vie de famille et raille sa matrimoniomanie qui le ferait rire, k si, dit-il, ce n'était pas triste de
(1) Daniel Bernard. Xotice sur Hcriio:. p. 5G. Ci) Co>'resj)0)i(lancc inccdte. j). ;{2"2.
ic voir aspirer avec tant d'àpreté à la chaîne la plus lourde qui se puisse porter, et aux embarras et aux dégoûts du ménage qui sont bien ce que je connais de plus désespérant et de plus exaspérant ('). »
Quatre ans plus tard, Louis renouvelait ses vœux de tranquillité domestique, de vie de famille, exprinaant le regret do n'avoir pas d'intérieur, et il combattait encore ses désirs k l'aide des mêmes arguments, et en faisant allusion aux tourments moraux de certaines positions ('-).
Ainsi, par un châtiment bien mérité, ce ménage renouvelait pour Berlioz les supplices du premier. Je ne suis pas de ceux qui le plaindront. Si les déterminations violentes dont il parlait dans la lettre à Adolphe Samuel eussent été mises à exécution, il n'eût pas été injuste qu'il fît endurer à la malheureuse les douleurs de l'abandon que celle-ci avait fait infliger à sa devancière, en y ajoutant l'affront de la scène répugnante qu'on a lue plus haut. Mais Mme Berlioz était déjà atteinte alors par le mal qui devait l'emporter deux ans plus tard. Le pauvre homme n'avait pas longtemps à attendre la délivrance, la dernière, cette fois.
Nous allons voir pourtant qu'il ne dépendit pas de lui de clore ici son roman. Ce besoin d'affection avait déjà donné lieu à diverses aventures, car, il faut bien le dire, il n'avait pas été plus fidèle au second de ses serments qu'au premier. Marie Recio, qui mourut en 1862, à l'âge de quarante-huit ans, était-elle la « pauvre fugitive » qui apparut pour la première fois en septembre 1833 et qui avait alors dix-huit ans et demi? Je ne puis le rechercher, et cela est, du reste, indifférent, car la continuité n'existe pas dans les amours de Berlioz et le nombre de ces passions buissonnières est illimité. Tandis qu'il parcourait l'Europe avec la rivale heureuse d'Henriette, il avait trouvé le moyen de trahir les deux à la fois ; il y eut même plus d'une rupture de ban. C'était un incorrigible récidiviste.
Lisez, par exemple, la lettre de Londres à Tajan Rogé, en
(1) Correspondance inédile, p. 273.
{2) Ibid., p. 318.
iiovonibre 1847 ; elle confient la confidence coniplèfe d'un amour « poétique, atroce et par faite nient innocent (avec ou sans calembour) pour une jeune (pas trop jeune) fille ; » tous les symptômes habituels de l'exaltation sentimentale se manifestent en cette aventure. Promenades dans les quartiers excentriques de Saint-Pétersbourg et jusque dans les champs, de neuf à onze heures du soir, larmes amères, trombe de passion sur les bords de la Neva au soleil couchant : les accès sont bien caractérisés. Cette ingénue définissait les obsessions de sa mère pour la marier par cette expression familière : « C'est une scie », et augmentait la stupeur de Berlioz en lui disant : « Je vous êcriverai. » L'intrigue était vulgaire, sans doute, mais il la prenait au sérieux, au tragique même : il croyait avoir devant lui la Marguerite de Faust, parce que cette inconnue, qui avait assurément du bon sens et de la loyauté, s'étonnait de cette exaltation : « Mon Dieu ! je ne comprends pas ce que vous pouvez trouver en moi; je ne suis qu'une pauvre fille bien au-dessous de vous. Il n'est pas possible que vous m'aimiez, etc., etc. » Cela le faisait éclater en sanglots, et, dans leurs promenades, il « lui broyait le bras contre sa poitrine » en lui chantant l'adagio de sa symphonie de Roméo. Il pensa mourir de désespoir lorsqu'on quittant Pétersbourg il passa devant le théâtre, et tomba malade en arrivant à Berlin parce qu'il n'y trouvait pas la lettre qu'elle devait lui écrire. P]t il avait promis, offert, lui, « tout ce qu'il pouvait promettre et offrir ». Il y avait, du reste, une autre victime, dans cette étrange aventure, car voici comment il essaie de se consoler : « Elle est sans doute mariée maintenant ; son fiancé, qui partit le soir de mon concert, est certainement revenu depuis longtemps ! »
Mais après la mort de sa deuxième femme la crise devait être bien plus douloureuse, car il allait connaître pour la première fois, après trente années de vie de ménage, « cet affreux duo chanté à son oreille pendant l'activité des jours et au milieu du silence des nuits, par l'isolement et l'ennui! » C'est ainsi qu'il définissait ses souffrances à Ferrand deux mois plus tard. Bientôt après une nouvelle passion
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vient encore un moment faire diversion et le délivrer des tourments de la solitude; mais il a encore «. le cœur arraché par lambeaux. » Et comme Ferrand, inquiet, l'interroge sur la cause de ses chagrins, il se hâte de lui découvrir le mystère : « Un amour est venu à moi, souriant, que je n'ai pas cherché, auquel j'ai résisté même pendant quelque temps ; mais l'isolement où je vis et cet inexorable besoin de tendresse qui me tue m'ont vaincu; je me suis laissé aimer, puis j'ai aimé bien davantage et une séparation volontaire des deux parts est devenue nécessaire, forcée ; séparation complète, sans compensation, absolue comme la mort. Voilà tout. » (3 mars 1863.)
Sans doute c'est à cette nouvelle intrigue que se rapportaient les confidences que recueillit vers la même époque M. Legouvé. Berlioz était venu diriger à Bade les répétitions de Béatrice et Bénêdict, qui fut donnée pour la première fois le 9 août 1862. M. Legouvé, le confesseur habituel de Berlioz, le rencontre un jour se promenant dans les bois qui mènent au vieux château et tenant à la main une lettre qu'il froisse convulsivement :
(( Encore une lettre ? dit Legouvé.
— Toujours.
— Ah ! Est-elle jeune ?
— Hélas ! oui.
— Jolie ?
— Trop jolie ! Et avec cela une intelligence, une àme !
— Et elle vous aime ?
— Elle me le dit. Elle me l'écrit.
— Il me semble que si, en outre, elle vous le prouve....
— Hé! sans doute, elle me le prouve... Mais qu'est-ce que cela prouve, des preuves ?
— Oh ! nous voilà dans le cinquième acte &' Othello ! » Sur la prière de Berlioz, Legouvé lit cette lettre et la lui
rend en reconnaissant qu'elle part d'une femme supérieure, car elle est pleine de tendresse, de passion, et en lui demandant comment il y trouve un sujet d'affliction. Berlioz l'interrompt avec désespoir :
« — Il y a, s'écrie-t-il, que j'ai soixante ans!
— Qu'importe, si elle ne vous en voit que trente ?
— Mais regardez-moi donc ! Voyez ces joues creuses, ces cheveux gris, ce front ridé ! »
Et, malgré les explications de son interlocuteur, qui essaie de lui définir les sentiments d'une femme en pareil cas, Berlioz sent qu'il ne peut se consoler : il retrace à son ami les accès de désespoir auxquels il s'abandonne :
(( — Parfois, tout-à-coup, sans cause, je tombe assis sur un siège, en sanglotant! C'est cette affreuse pensée qui m'assassine! Elle le devine! Et alors, avec une angélique tendresse, elle me dit : « Mais malheureux ingrat, que puis-je faire pour vous convaincre ? Voyons ? Est-ce que j'ai aucun intérêt à vous dire que je vous aime ? Est-ce que je n'ai pas oublié tout pour vous? Est-ce que je ne m'expose pas à mille périls pour vous?» — Et elle méprend la tête entre ses mains; et je sens ses larmes qui tombent dans mon cou. Et pourtant, malgré cela, toujours retentit au fond de mon cœur cet affreux mot ; « J'ai soixante ans ! Elle ne peut pas m'aimer ! Elle ne m'aime pas ! » Ah ! mon ami, quel supplice ! je crée un enfer avec ce paradis ! » .
C'est pourtant à quelques mois de là qu'il va renouveler volontairement ses souffrances, en allant, dans une dernière crise de ce délire amoureux, de cet inexorable besoin de tendresse dont il parlait à Ferrand tout à l'heure, se jeter aux pieds de celle qui fut l'Estelle de Meylan.