‹ Berlioz intimeChapitre 24 sur 34 · DERNIER RÊVE · texte numérisé non relu

DERNIER RÊVE

Si l'on s'est bien rendu compte des illusions qui avaient fait prendre à Berlioz un éblouissant mirage pour la réalité, lorsqu'épris d'un enthousiasme irrésistible, à vingt-trois ans, au plus fort de la grande fièvre shakespearienne, il vit apparaître Henriette sous les traits d'Ophélie, on a compris quelles souffrances il réservait à lui comme à elle, en poursuivant la réalisation de ce rêve enivrant. Une série de circonstances inespérées, la rupture du mariage projeté avec Camille Moke, la consolatrice, le retour d'Henriette, ses malheurs, sa ruine, lui donnèrent, six ans plus tard, mais non sans peine, la victoire, suivie bientôt de nouveaux et irréparables revers. Ce rêve n'avait pas été bienfaisant : le premier de tous, le rêve virgilien, la passion florianesque, la vision de la Stella Montis, de l'Estelle de Meylan, devait reparaître un jour ou l'autre. La solitude où restait Berlioz, après un second veuvage, allait le faire renaître comme un écho des années d'adolescence, une sorte de renouveau sur le bord de la tombe. C'étaient les souvenirs de la seizième année qui redevenaient vivants : une dernière illusion les faisait encore prendre pour la réalité. Mais on ne peut comprendre cette résurrection inattendue du passé que lorsqu'on a suivi les longs désenchantements et les tristes vicissitudes de la vie du grand artiste, brisée depuis la rupture avec Henriette, et désolée par les ennuis de la vulgaire liaison qui ne devait se dénouer que par la mort de Marie Recio.

Le long martyre qu'il souffre tous les jours, comme il

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l'écrit àFerrand, de quatre heures du matin à quatre heures du soir, réveille la passion endormie, et la vision d'Estelle, restée toujours radieuse, devient alors une sorte d'obsession à laquelle il cède enfin.

Mme Fornier — et non Fournier — (je puis écrire son nom, qui est imprimé en toutes lettres dans les Lettres intimes) fut sur le point, un moment, de succomber aux instances du pauvre vieillard, bien qu'elle les eût accueillies d'abord avec réserve et non sans défiance, « car elles l'avaient étonnée et inquiétée à la fois. » Il faut lire et relire cette étrange correspondance, reproduite à la fin -du volume des Mémoires : il faut surtout observer les accès de désespoir, un peu contenu, cette fois, que révèlent quelques-unes des dernières lettres de Berlioz. Ce rêve fut le rêve suprême, et s'il y a un côté ridicule, c'est-à-dire la folie de Berlioz de vouloir épouser en troisièmes noces une femme de soixantedix ans, grand'mère, pour laquelle il était, en fait, un étranger, il y a pourtant un côté touchant qui nous empêche de retracer cet épilogue romanesque do la vie du maître sans nous laisser aller à l'émotion et à la pitié.

Cette résurrection du passé n'est pas chez Berlioz un rajeunissement du cœur : c'est, à mes yeux, la continuation parfaitement logique et l'effet persistant de cette tendance au romanesque et à l'exaltation sentimentale qui est le fond de sa nature. Entre l'amour de l'enfant de douze ans et celui du vieillard je ne vois pas de différence. L'un n'est pas plus absurde que l'autre : mais c'est bien le même roman. La Stella Moutis avait disparu des regards de l'enfant lorsqu'il s'éveillait au jour naissant ('), c'est vers elle qu'il se retourne lorsqu'il voit la nuit approcher.

Mais ce n'est pas la passion qu'il faut étudier ici, c'est l'imagination, car chez l'homme comme chez le vieillard il n'y a qu'un rêve ; c'est un songe qui sera évoqué après cinquante années et qui renaîtra avec intensité, au point d'être pris pour la réalité. Mais ce n'est que le rêve.

Déjà plus d'une fois l'illusion avait troublé Berlioz. Lors-

(1) Voir ci-dessus, première partie, p. IS^'i.

LE ROMAN 'J-i

qu'il revint d'Italie, ses souvenirs se réveillèrent, car il n'était pas retourné cà Meylan depuis dix-huit ans. 11 était libre alors, et n'était plus un enfant. Mais on ne l'avait pas attendu. En arrivant à la Côte, il aperçut de loin le mont Saint-E^'^nard, la petite maison hlnnche d'Estelle et la vieille tour ; ses yeux se voilèrent. « Je l'aimais encore ! » s'écrie-t-il. Il apprend, dès son retour, qu'elle est mariée « et... tout ce qui s'ensuit ». C'est sa mère qui lui procure cette découverte, par surprise : elle l'envoie porter une lettre à une dame qui doit s'arrêter au relai de la diligence de Tienne. Berlioz ignore son nom de femme et le nom de Mme Former ne lui dit rien. Il la demande : « C'est moi, monsieur », et il reconnaît la voix d'Estelle. « Encore belle! la nymphe, l'hamadryade! C'est son port de tête, sa splendide chevelure et son sourire éblouissant. » Un coup sourd retentit dans sa poitrine : la voiture repart ; il rentre « tout vibrant de la commotion ». Sa mère, qui le taquinait quelquefois au sujet de ses amours d'enfance, l'avait bien prévenu qu'il reconnaîtrait cette « dame ». Il ignore si son Estelle l'a reconnu de son côté.

Estelle reparaîtra souvent encore dans la vie de Berlioz. Il cite un étrange rêve qu'il eut h l'époque où, marié avec miss Smithson, il écrivait son Requiem^ en 1837. Alors, « sa tête était prête à crever sous l'effort de sa pensée bouillonnante ». Deux fois il se revit en songe à ce moment dans le petit jardin de Mme Gautier, à Meylan, assis au pied d'un acacia parasol. Estelle n'était pas là et il se disait : « Où est-elle (')? » Onze ans après, en commençant ses Mémoires, il retraçait les souvenirs enchantés et désolés à la fois de Meylan, et, quelques mois plus tard, de retour en France, appelé par des affaires de famille en Dauphiné, il se hâtait d'aller revoir ce thécàtre des premières passions. Il avait certainement besoin, à cette douloureuse époque de sa vie, de se retremper à cette source fraîche et pure. Ses artères bondissent, dit-il, à l'idée de raconter cette excursion. En apercevant le Saint-Eynard, trente-trois ans après

(1) M^moire^, p. lt»8.

avoir visité la montagne pour la dernière fois, il est « comme un homme mort depuis ce temps et qui ressuscite ». Il retrouve tous les sentiments de sa vie antérieure, aussi jeunes, aussi brillants. Mais la crise approche : « un cri, un cri qu'aucune langue humaine ne saurait traduire ! » et il se jette à genoux, saisit la terre dans une étreinte convulsive, mord la mousse : « Saigne, mon cœur,., saigne, mais laisse-moi la force de souffrir encore ! » Après avoir tout contemplé, il redescend » triste comme un spectre qui rentre dans sa tombe )) ; son cœur semblait ne plus battre : il redevenait mort.

L'accès n'est pas encore terminé, car pour arracher les larmes qui l'apaiseront, il lui faudra écrire cette lettre incroyable reproduite aux Mémoires : « Il y a des admirations fidèles, obstinées, qui ne meurent qu'avec nous. » II rappelle le passé, dix-sept ans plus tard, la nouvelle rencontre à la Côte : il reconnut dans Mme Fornier « sa première admiration, la Stella del Monte, dont la radieuse beauté illumina le matin de sa vie». Pais, après un mot sur ses voyages et les travaux « dont le retentissement est peut-être parvenu jusqu'à elle », il explique pourquoi il a entrepris le pèlerinage à la vallée, qu'il décrit en artiste, ainsi que le paysage sublime, « digne de vos regards qui le contemplèrent tant de fois ». Le temps a respecté « le temple de ses souvenirs », bien que des inconnus se permettent de l'habiter; l'homme à l'air sombre, aux traits empreints de fatigues douloureuses, qui vint leur faire visite, c'était lui; quant à elle, jamais probablement elle ne le reverra, elle ignorera qui il est; il retourne dans son tourbillon, et il lui pardonne de rire des souvenirs de l'homme comme elle a ri des admirations de l'enfant. Et il signe : V Amour dédaigné {dcspised love).

Que veut dire tout ceci, en vérité ? Il a déjà deux femmes, le malheureux ! N'y a-t-il pas réellement là l'exemple d'un cas pathologique étrange l

Quelques mois plus tard, les accès se traduisaient dans les lignes suivantes d'un de ses feuilletons où il racontait une de ses promenades aux environs de Paris : « On sent s'agiter

LE ROMAN o2i)

le premier amour depuis longtemps couché au fond du cœur et qui se réveille : votre dix-huitième année se relève à l'horizon. On cherche dans l'air une forme évanouie. » Certes, ce n'était pas de cette infidélité que la pauvre Henriette pouvait souffrir : elle connaissait d'ailleurs « l'idylle de Meylan » et se bornait à railler doucement Berlioz.

« Non, le temps n'y peut rien, s'écriait-il en retrouvant alors ses premiers souvenirs d'enfance : d'autres amours n'effaceront pas la trace du premier ! » Et ce fut ce rêve qui vint encore le bercer seize ans plus tard, lorsque, après la mort de sa deuxième femme, et toujours effrayé de cet isolement, qui était son plus amer supplice, il entreprenait, brisé par l'âge et la maladie, le nouveau pèlerinage de Meylan en 1864. Une oppression accablante le fait tomber à terre où il reste longtemps étendu, écoutant dans une mortelle angoisse ces mots atroces que chaque battement de ses artères fait retentir dans son cerveau : « Le passé ! le passé ! le temps ! jamais ! jamais ! jamais ! » Et il vit toujours dans un songe : c'est une hallucination véritable : « J'occupe dans l'atmosphère l'espace que sa forme charmante occupa, w C'est ce qu'il avait déjà rêvé en 1848. Il pénètre dans le sanctuaire, et, h la grande surprise des habitants de la maison blanche, s'enfuit en éclatant en sanglots : « Toujours des souvenirs, toujours des regrets, toujours une âme qui se cramponne au passé. Toujours la folie de vouloir réaliser l'impossible ! Toujours ce besoin furieux d'affections immenses! » Cette fois, il est libre. Son beau-frère réussit à trouver l'adresse d'Estelle, qui demeure à Lyon. Il part aussitôt, et écrit à Mme Fornier, lui demandant de la revoir, osant rappeler sa lettre insensée de 1848, en promettant de se contraindre : « Ne craignez rien des élans d'un cœur révolté par l'étreinte d'une impitoyable réalité ! m

Le récit de l'entrevue est pénible à lire. Rien de plus naïf que l'étonnement de Berlioz, qui croit reconnaître cependant sa démarche et son front de déesse : « Dieux ! qu'elle me parut changée de visage ! Son teint est un peu bronzé, ses cheveux grisonnent ! » Elle a soixante-dix ans presque ; trente années s'étaient écoulées depuis qu'il l'avait revue

pour la dernière fois. Elle lit sa lettre, car il a perdu la tête au point de la remettre lui-même; de longs silences coupent le dialogue au début, puis avec une simplicité touchante la pauvre femme raconte sa vie : « J'ai perdu plusieurs de mes enfants, j'ai élevé les autres ; mon mari est mort quand

ils étaient en bas âge J'ai rempli de mon mieux

mon rôle de mère do famille. » Mais, sur un mot de pure courtoisie, voilcà qu'il la regarde « avec des yeux avides, )) et commence à palpiter plus violemment. Sur sa prière, elle lui tend sa main, qu'il porte à ses lèvres ; il croit sentir « son cœur se fondre et tous ses os frissonner». Cependant il n'ose prolonger sa visite, et, on s'inclinant devant elle au moment de la quitter, il prend encore une fois sa main et la garde quelque temps appuyée sur son front.

Alors il erre aux environs, sans savoir où il va, contemplant le Rhône, reprenant sa course fiévreuse et se heurtant contre les arbres des Brotteaux; puis une idée lui vient : afin d'avoir un prétexte pour revoir Mme Fornier il retourne chez elle et lui fait dire qu'il met à sa disposition une loge pour le lendemain et qu'il l'accompagnera au théâtre si elle désire y aller. C'est la rencontre de Strakosch et d'Adelina Patti qui lui a suggéré cette idée. Il rentre chez lui, essaie de lire un livre, mais n'en comprend pas un mot, marche dans sa chambre, se jette sur son lit, ouvre sa fenêtre; il descend, il sort (serait-ce par la fenêtre?), ses jambes le conduisent machinalement, on deA'ine bien où. Il sonne; on n'ouvre pas. D'heure en heure, le voilà qui revient à la porte, envoyant sonner à sa place le petit garçon de la portière, de peur que Mme Fornier n'ait donné l'ordre de ne pas le recevoir, et, de fait, il l'eût bien mérité.

Enfin, il la rencontre après sa troisième tentative, au moment où elle allait sortir, lui apportant elle-même sa réponse : elle doit partir le lendemain à midi. Il se hâte de réclamer la lettre et, malgré son désappointement, devient presque joyeux. Il l'a revue, lui a parlé de nouveau, a encore pressé sa main, tient une lettre d'elle ; c'est la première fois qu'il voit son écriture. Elle lui exprime ses senthnents affectueux : c'est un trésor inespéré ! Et cependant, h son retour à

l'hùtel, où il dîne en compagnie de Strakosch et d'Adelina Patti, il pense qu'il eût été bien préférable que celle-ci le reçût avec une froide politesse et que Mme Fornier eût présenté à ses lèvres son front virginal ou lui eût sauté au cou en le quittant, comme la ravissante diva. Je n'exagère pas, voici la phrase : « Que n'eussé-je pas donné pour recevoir de telles marques d'affection de Mme F...!» Car il n'aime pas (!■ amour la célèbre et éblouissante virtuose et ses gracieusetés lui sont indifférentes, tandis que la femme âgée, triste et obscure, à qui l'art est inconnu, possède son àme, « comme elle l'eut autrefois, comme elle l'aura jusqu'à mon dernier jour ».

Tous ces détails sont essentiels à noter si nous voulons concevoir une idée exacte du tempérament de Berlioz et de cette imagination chimérique qui, dans la vie intime, fut l'origine de tant de cruelles douleurs. Il a sans cesse l'illusion décevante qui prend pour la réalité les désirs, les espérances, les rêves. Il vit ainsi do l'idéal jusqu'à la dernière heure. Au lieu de sentir tout ce que ces souvenirs de Meylan avaient de pénible pour la pauvre femme si éprouvée par une vie de sacrifice et de dévouement maternel, il s'acharne aies lui rappeler sans cesse, voulant pénétrer dans cette existence à laquelle il est assurément plus incapable que personne au monde de donner les consolations qui en eussent adouci les dernières heures. Ici c'est à lui qu'il pense; c'est pour donner satisfaction à ce besoin de tendresse dont il souffre et trouver le remède à cet isolement qui lui fait horreur.

Ne pouvait-il donc se résigner jamais ? Etait-il donc moins fortement trempé que d'autres, dont les douleurs et les amertumes, bien plus cruelles, ont été supportées dignement et en silence? Dans cette correspondance qui suit sa première entrevue avec Mme Fornier, il ne parle jamais que de ses désirs et de ses rêves ; c'est l'égoïsme inconscient, mais brutal, qui se révèle : « Songez que je vous aime depuis quarante-neuf ans, que je vous ai toujours aimée depuis mon enfance, malgré les orages qui ont ravagé ma vie. » Il ne veut pas être pris pour un homme bizarre qui est le jouet de son imagination : « Je suis seulement doué d'une sensibilité très vive, alliée,

croyez-le bien, à une grande clairvoyance d'esprit, mais dont les affections vraies sont d'une puissance incomparable et d'une constance à toute épreuve. » C'était là, avouons-le, une audacieuse affirmation, — nous savons ce qu'il faut en penser! « Je vous ai aimée, je vous aime, je vous aimerai et j'ai soixante-et-un ans passés, et je connais le monde, et je n'ai pas une illusion ». Ce n'était qu'une prétention ; tous ces et signifient ici pourtant, mais la corrélation n'est point rigoureuse entre les idées. Ce qu'il demande, après tout co préambule, c'est qu'elle consente à correspondre avec lui, lui permette de venir la voir au moins une fois l'an et le reçoive seul : ce sont les trois choses qui peuvent seules lui rendre le calme, et l'on dirait qu'elle les doit. Il ne l'implore pas, en effet, comme une sœur de charité qui accorde des soins à un malade, mais « comme une noble femme de cœur qui guérit des maux qu'elle a involontairement causés. »

En revanche, quelle admirable réponse que celle de Mme Fornier ! Elle lui parle avec une vigoureuse franchise, rappelant son âge, sa vie si éprouvée et entièrement retirée depuis vingt ans, après la mort de sou meilleur ami : « je n'en ai pas cherché d'autre ». Tout ce qui viendrait troubler le repos des jours qu'il lui reste à passer dans ce monde lui serait pénible et à charge, et quant à l'amitié que lui propose Berlioz, elle le connaît à peine : sur quoi serait fondée cette sympathie qui serait le seul intérêt, la seule raison d'être de leurs entretiens par lettres? Son temps est trop sérieusement occupé, du reste, pour qu'elle puisse s'astreindre à une correspondance régulière. Et quant aux visites, pourrait-elle renvoyer ses enfants, chez qui elle demeure à Genève, lorsqu'il se présentera pour la voir? « Je crois devoir vous dire, conclut-elle, qu'il est des illusions, des rêves qu'il faut savoir abandonner quand les cheveux blancs sont arrivés, et avec eux le désenchantement de tous sentiments nouveaux, même ceux de l'amitié qui ne peuvent avoir de charmes que lorsqu'ils sont nés de relations suivies et dans les heureux jours de la jeunesse. A quoi bon former des relations qu'aujourd'hui voit naître et que demain peut faire évanouir ? Ce n'est que se créer des regrets ! » Et elle conclut avec dignité,

LE ROMAN 3ÔO

mais sans hauteur : « Vous êtes encore bien jeune par le cœur; mais pour moi il n'en est pas ainsi ; je suis vieille tout de bon, je ne suis plus bonne à rien qu'à conserver, croyezle, une large place pour vous dans mon souvenir. J'apprendrai toujours avec plaisir les triomphes que vous êtes appelé à avoir. »

C'était bien là, selon le mot de Berlioz dans sa réponse, un chef-d'œuvre de triste raison ; on sent l'amertume de l'épithète sous sa plume : triste est subjectif. Il se borne à protester : il ne veut ni troubler son existence, ni lui être à charge. Il reconnaît le désordre et les contradictions de sa lettre, en la reproduisant : il eût pu s'accuser de plus graves oublis. Ce qu'il sollicite avec instance, avec larmes c'est la possibilité d'avoir de ses nouvelles : « Vous parlez si courageusement de la vieillesse et des ans que j'oserai vous imiter. » Il espère mourir le premier, et désirerait lui adresser un dernier adieu : « Si c'est le contraire, ajoute-t-il, que voire fils 'm'avertisse. »

Cela n'est-il pas épouvantable ? Mais c'est de la démence, en vérité ! C'est bien ce que je disais : il ne sait pas supporter la souffrance, il n'a pas le courage, la résignation devant la douleur. Cette lettre fait vraiment pitié, en face de la digne femme qu'il s'attache à torturer ainsi. Car la fin de cette lettre est aussi cruelle que cette malheureuse parole. 11 prévoit qu'elle peut rester sans réponse : alors il comprendra qu'il a été rudement mis à l'écart, comme on le fait pour les êtres dangereux ou indignes ; et il l'accuse de porter à son comble un malheur qu'il lui était facile d'adoucir. Comme si elle y était pour quelque chose! « Que Dieu et votre conscience vous pardonnent, madame ! je resterai dans la froide nuit où vous m'avez poussé, souffrant, désolé, et votre dévoué jusqu'à la mort. »

Hélas ! la pauvre femme a le courage de répliquer, car Berlioz est allé si loin qu'elle ne veut pas, malgré les préparatifs du mariage de son fils qui l'absorbent, lui laisser une pareille impression. Eh ! que lui importait? L'obsession continue. Berlioz s'enivre à la pensée qu'elle a écrit de sa propre main son nom sur l'adresse de la lettre de faire part du

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mariage de son fils, et s'écrie : « Quel ange vous rendra le bien que vous m'avez fait ! Oui, c'est beau la vie, mais la mort serait plus belle : être à vos pieds, 1-a tète sur vos genoux, vos deux mains dans les miennes, et finir ainsi ! » Il faut la visite de M. Fornier fils et de sa jeune femme, et leurs représentations bienveillantes, pour empêcher le pauvre homme de commettre une nouvelle sottise : dès ce moment, Berlioz s'observe davantage, et il en est récompensé. Mais c'est de la manière la plus spirituelle : « Croyez, répond-elle, que je ne suis pas sans pitié pour les enfants qui ne sont pas raisonnables. J'ai toujours trouvé que, pour leur. rendre le calme et la raison, ce qu'il y avait de mieux, était de les distraire, de leur donner des images. » Et elle joint son portrait : « J'ai pris la liberté de vous en envoyer une qui vous rappellera la réalité du moment et détruira les illusions du passé. » Je ne trouve rien de plus charmant. C'est d'une exquise délicatesse.

En transcrivant cette correspondance à l'appendice des Mémoires, qu'il clôt définitivement à cette date : 1«»' janvier 1865, Berlioz n'a-t-il pas une arrière -pensée ? Ce serait le mal connaître que de l'en croire incapable. « Mon ciel n'est plus vide, s'écrie-t-il ; d'un œil attendri, je contemple mon étoile, qui semble au loin doucement me sourire. Elle ne m'aime pas, il est vrai; pourquoi m'aimerait-elle? Mais elle aurait pu m'ignorer toujours, et elle permet que je l'adore. » La phrase qui suit laisse entendre qu'il voudrait se consoler d'avoir été connu d'elle trop tard, mais qu'il ne s'en consolera pas; puis il écrit la dernière ligne : « Stella ! Stella ! je pourrai mourir maintenant sans amertume et sans colère ! »

Nous nous adresserons encore à Ernest Legouvé pour compléter les confidences des Mémoires, car le spirituel écrivain reçut jusqu'à la dernière heure les aveux et la confession de Berlioz. Le lendemain de sa nomination à l'Institut, Gounod réunit à dîner ses amis, et en reconduisant Berlioz jusqu'à sa porte, M. Legouvé s'inquiète de la cause de profonds soupirs qu'il tire de sa poitrine. Il a reçu le matin une lettre d'Estelle.

(( — Celle que vous avez aimée à onze ans !

— Oui, je l'ai revue il y a quelque temps, et en la revoyant. . . 0 mon ami ! comme Virgile a raison ! Quel cri parti du cœur que ce vers :

Agnosco ccteris vestlgia flaininœ .

— Votre ancienne flamme ? Comment ^

— Oh! c'est absurde, c'est ridicule, je le sais bien. Mais qu'importe? Il y a plus de choses dans l'âme humaine, Horatio, comme dit Hamlet, qu'il n'en peut tenir dans toute votre philosophie ! La vérité est qu'à sa vue toute mon enfance, toute ma jeunesse me sont remontées au cœur! Cette secousse électrique que j'ai ressentie jadis à sa vue m'a encore traversé le cœur entier, comme il y a plus de cinquante ans !

— Mais quel âge a-t-elle donc ?

— Six ans de plus que moi et j'en ai plus de soixante !

— C'est donc une merveille ! une Ninon !

— Je n'en sais rien. Je ne crois pas. Mais que me font et sa figure et son âge? Il n'y arien de réel dans ce monde, mon cher ami, que ce qui se passe là dans ce petit coin de l'âme humaine qui s'appelle le cœur. Hé bien, sachez que moi, vieux, veuf, presque seul dans le monde, j'ai concentré ma vie dans cet obscur petit village de Meylan, où elle vit. Je ne supporte l'existence qu'en me disant : cet automne, j'irai passer un mois auprès d'elle. Je mourrais dans cet enfer de Paris si elle ne m'avait pas permis de lui écrire et si de temps en temps il ne m'arrivait quelques lettres d'elle !

— Lui avez-vous dit que vous l'aimez ?

— Oui.

— Qu'a-t-elle répondu ?

— Elle est restée stupéfaite, un peu efïrayée d'abord; je lui faisais l'effet d'un fou ; mais peu à peu j'ai fini par la toucher. Je demande si peu ! mon pauvre amour a besoin de si peu de chose pour subsister; m'asseoir près d'elle... la regarder filer... car elle file... ramasser ses lunettes... car elle porte des lunettes... entendre le son de sa voix... lui lire quelques passages de Shakespeare ! . . . La consulter sur

ce qui mo touche... m'eiitendre gronder par elle... Oh ! mon ami ! mon ami ! Les premières amours — elles ont une force que rien n'égale ! » L'émotion le suffoquait : il s'assit sur une borne près de sa porte, et, à la lueur pc41e du gaz, M. Legouvé voyait ruisseler les larmes sur les joues flétries du vieillard ! Certes, il était à plaindre, mais de ce qu'on est doué d'une aussi malheureuse organisation, ce n'est pas une raison pour torturer des gens qui ne vous ont rien fait et qui ont besoin de repos et d'égards.

C'est dans l'automne de 1865 que nous trouvons Berlioz à Genève, reçu en ami par la famille, comme il en. avait supplié Mme Fornier. Tout le monde avait lu et relu le volume des Mémoires^ qui venait d'être imprimé : « Elle m'a doucement reproché d'avoir imprimé trois de ses lettres, écrit-il aux Damcke; mais sa belle-fillo m"a donné raison, et, au fond, je crois ocelle n'en est pas fâchée. » Que voulait-il donc ? Cet épilogue des Mémoires n'était-il que la préface du dernier roman ? Très certainement, il l'avait espéré : il ne pouvait se faire à la réaliié et voulait rêver encore. « Les deux premiers jours de mon arrivée à Genève, écrivait-il plus tard aux Massart, m'ont fait croire à une délivrance complète ; je ne souffrais plus du tout. » Et plus loin : « On m'a bien reçu, bien fêté et un peu grondé. Nous avons passé en revue ma vie parisienne, pendant de longues promenades sur le bord du lac... Ah ! bon, me voilà parti; je sens déjà par ces quatre mots le serrement de gorge qui me prend. Parlons d'autre chose. »

Mais c'est d'après la lettre aux Damcke que nous devinerons ce que Berlioz était allé faire à Genève : c'était moins pour évoquer le passé que pour interroger l'avenir.

« Je suis ici dans un état de trouble que je ne chercherai pas à décrire ; il y a des instants d'un calme sublime, mais beaucoup d'autres pleins d'anxiété et même de douleur... On m'a reçu avec un empressement, une cordialité extrêmes ; on veut que je sois de la maison ; on me gronde quand je ne viens pas. Je fais des visites de quatre heures ; nous faisons de longues promenades sur le bord du lac. Hier nous sommes allés en voiture à un village éloigné, que Ton nomme Yvonne,

avec sa bru et son plus jeune fils, qui vient d'arriver, mais je n'ai pu me trouver un instant seul avec elle ; je n'ai pu parler que à!autre chose, et cela m'a donné un gonflement de cœur qui me tue. Que faire ? Je n'ai pas l'ombre de raison, je suis injuste, stupide. »

Bien certainement, c'était la répétition de la première démarche et des tentatives si clairement manifestées dans la lettre qui avait i-ecu de Mme Fornier une admirable et fière réponse, chef-d'œuvre de dignité et de raison. Mais cette voix n'était pas celle qu'il entendait. « Je tremble en pensant au moment où il me faudra partir. Le pays est charmant, le lac bien pur, bien beau et bien profond; mais je connais quelque chose de plus profond encore, et de plus pur et de plus beau. » En cela sans doute il se trompait, car la flamme qu'il croyait toujours ardente était bien près de s'éteindre tristement après avoir jeté ses dernières lueurs.

L'obsession eût pu durer longtemps encore, car après son départ l'illusion demeurait aussi persistante. « J'ai reçu il y a quatre jours de Genève, écrit-il à Stephen Heller un mois plus tard, une lettre qui m'a fait un bien infini et m'a rendu à peu près raisonnable. Il serait bien temps que cela fut et que je pusse vivre de la vie qui m'est propre, sans pourtant souffrir de ma lutte insensée contre l'impossible. )>

iS'eût-ilpas mieux valu, pour le repos de la pauvre femme comme pour celui de Berlioz, que cette vision s'arrêtât à l'évocation poétique et charmante que le cher grand artiste appelait au lendemain de la mort de la fair Ophelia pour ensevelir son bonheur passé dans les souvenirs de ses deux grands amours. Cet épilogue des Mémoires était plus élevé; l'autre cependant est plus humain, et nous y trouvons le Berlioz vrai, un Berlioz dont l'auteur des Mémoires n'a pas même conscience, car les lacunes de l'autobiographie laissent secrètes ces douloureuses crises du dernier rêve. Ces deux amours lui apparaissaient radieux dix ans auparavant, lorsque, fermant tristement son récit en 1854, il contemplait le passé à travers la distance sans s'acharner à la lutte contre l'impossible, sans se désoler du bonheur à jamais

disparu. De ces deux amours qui ont exercé une influence « si puissante et si longue » sur son cœur et sur sa pensée, le premier, souvenir de son enfance, lui semble alors l'antithèse du second. « Il vint à moi radieux de tous les sourires, paré de tous les prestiges, armé de toutes les séductions d'un paysage incomparable dont l'aspect seul avait déjà sufli à m'émouvoir. Estelle fut vraiment alors l'hamadryade de ma vallée de Tempe, et j'éprouvai pour la première fois, à la fois, à l'âge de douze ans, le sentiment du grand amour et celui de la grande poésie. L^iutre amour m'apparut avec Shakespeare, à mon âge viril, dans le buisson ardent d'un Sinaï, au milieu des nuées, des tonnerres et des éclairs d'une poésie pour moi nouvelle. Il me terrassa ; je tombai prosterné ; mon cœur et tout mon être furent envahis par une passion cruelle, acharnée, où se confondaient, en se renforçant l'un par l'autre, l'amour pour la grande artiste et l'amour pour le grand art ('). » Ici, il y a un peu d'artifice et de fantaisie, mais reconnaissons que le fond est vrai, très vrai ; c'est bien ainsi qu'il faut envisager ces deux pages à la fois romanesques et poétiques.

Il finit en rappelant, pour définir ses sentiments, l'impression qu'il reçoit en respirant le parfum d'une belle rose et celle qu'il ressentit souvent à l'aspect d'une belle harpe : longtemps il lui fallut se contenir « pour no pas s'agenouiller et l'embrasser ». Ces impressions sont celles que ces deux amours lui ont fait éprouver : le premier fut la rose, le dernier fut la harpe.

« Estelle fut la rose qui a fleuri dans Visolemeal {Last rose ofsummer), Henriette fut la harpe mêlée à tous mes concerts, à mes joies, à mes tristesses, et dont, hélas! j'ai brisé bien des cordes. »

C'est ce mot qui mérite de finir le récit du roman de Berlioz : il eût été à souhaiter qu'il fût la vraie conclusion des Mémoires. Il trahit un sentiment que l'auteur avait soigneusement dissimulé partout : il exprime le remords.

(\) Mémoires, p. 448.

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