‹ Berlioz intimeChapitre 26 sur 34 · L'EXIL · texte numérisé non relu

L'EXIL

Ce n'est pas en 1843, au premier voyage musical de Berlioz hors des frontières, que commence ce que j'appelle son exil: c'est quatre ans plus tard, lorsque, de retour de son troisième voyage, ayant reçu en Russie, comme en Allemagne et en Autriche, l'accueil le plus flatteur, et n'ayant trouvé en France, dans les intervalles de ces grandes tournées artistiques, que l'indifférence ou une hostilité de plus en plus prononcée, ayant constaté en outre la décadence toujours plus profonde du goût public, il se résigna à quitter Paris sans espoir de retour pour se fixer à Londres. Le hasard le ramena bientôt après en France ; mais bien qu'il se fût réservé dans l'engagement qu'il contracta à cette date les facultés et les loisirs nécessaires pour pouvoir poursuivre sa carrière musicale à Paris, il est certain — on en jugera — qu'il était alors bien décidé à s'expatrier.

Je ne raconte point ici les voyages de Berlioz : les lettres très détaillées que reproduisent les Mémoires nous apprennent tous les incidents de ses tournées musicales qui sont non pas l'exil, mais l'exode. Je cherche simplement à définir les dispositions d'esprit de Berlioz durant ces expéditions lointaines. Qu'on n'oublie pas que cette étude est moins un travail de critique et d'histoire qu'un document d'analyse psychologique .

Nous avons assisté aux préliminaires du départ et nous

savons que c'était pour s'armer d'une expérience heureuse que Berlioz voulait, à son retour du premier voyage à l'étranger, renouveler la lutte qui devenait pour lui de plus en plus difficile.

J'ai d'abord le devoir de constater les manifestations précédentes du projet d'expédition à l'étranger qui ne fut mis à exécution qu'en 1843. Cette idée datait de loin : Berlioz était encore sur les bancs du Conservatoire lorsqu'il écrivait à Ferrand, en 1829, qu'il n'hésiterait pas, s'il obtenait le prix sur lequel il avait le droit de compter, à partir pour Cassel afin d'y monter avec l'aide de Spohr son opéra des Francs Juges dont le poème venait d'être refusé par le jury de l'Opéra. Il faisait part quelques mois plus tard de ses intentions à son père. L'année suivante, c'était au théâtre de Carlsruhe avec le ténor Haitzinger, dont il venait de faire la connaissance, qu'il se proposait d'aller monter l'ouvrage. A Rome, en 1831 et en 1832, il ne se consolait de son exil qu'à la pensée de pouvoir visiter l'Allemagne après sa délivrance. Enfin, en septembre 1833, au moment où il désespérait de vaincre les hésitations d'Henriette, c'était près de Spontini, à Berlin, qu'il voulait aller tenter la fortune. Quelques semaines plus tard, après son mariage avec Henriette, il rêvait d'y emmener sa femme qui avait reçu des propositions pour la direction d'un théâtre anglais qui allait être établi dans cette ville. Nous savons que beaucoup d'autres travaux et de plus graves soucis l'obligèrent à ajourner ces voyages à une date plus favorable.

Néanmoins, nous voyons que le projet était ancien. Sans doute Henriette put, quelques années plus tard, lorsque la fragilité des serments d'amour lui fut tristement démontrée, manifester une répugnance toujours croissante, en voyant Berlioz commencer à parler de s'absenter au loin. Dès 1836, il apprenait à Ferrand qu'il avait refusé de laisser monter la Fantastique à Vienne, « devant tôt ou tard faire un voyage en Allemagne (') ». Alors l'arrangement pour piano de la symphonie par Liszt avait rendu l'œuvre célèbre en Alle-

(1) Lettres intimes, p. 173-

magne. On lui avait adressé une liasse de journaux de Leipzig et de Berlin qui en parlaient et publiaient des' traductions de la notice biographique que lui avait consacrée son ami d'Ortigue. Henriette n'avait à ce moment aucun motif pour s'opposer à ces projets : Tannée suivante, après que Schumann eût fait exécuter l'ouverture des Francs Juges à Leipzig, il refusait encore de laisser graver ses symphonies à aucun prix BNB.ni qu'il pût aller les monter lui-même ('). Dans la lettre qu'il écrivait à la même époque à Robert Schumann pour le remercier, et qui est un véritable chefd'œuvre d'habileté diplomatique, il insiste longuement sur cette considération et n'oublie pas de complimenter le maître sur ses admirables œuvres de piano que Liszt lui a fait entendre (^). Il ajoute : « Le suffrage de l'Allemagne, cette patrie de la musique, est d'un trop haut prix à mes yeux, et me sera, je le crains, trop difficile à obtenir, si toutefois je l'obtiens, pour ne pas attendre le moment où je pourrai moi-même aller en pèlerin déposer à ses pieds ma modeste offrande. «

Une fois délivré des soucis de Benvennto Cellini, et en présence du cruel échec qu'il a subi, il n'hésite plus un instant. Ferrand l'ayant pressé en août 1839 d'aller le visiter en Sardaigne, il lui répond qu'il lui faut passer le Rhin et non la Méditerranée. Il venait précisément de terminer la partition de Roméo. Nous savons ce qui l'occupe durant les deux années qui suivent: la Symphonie funèbre et triomphale ^i la Nonne. Voici enfin l'heure du départ ; c'est en septembre 1842 qu'il a donné son premier concert hors frontières, à Bruxelles; il retourne à Paris, et part à la fin du mois de décembre suivant pour aller déposer son offrande aux pieds de l'Allemagne, selon ses termes.

J'ai dit que je ne voulais pas le suivre pas à pas dans ses diverses explorations : j'ai pourtant à noter les dates de ses pérégrinations, pour compléter ou plutôt pour corri-

(1) Lettres intimes, p. 176.

(2) Correspondance inédite, p. 12L (Voir l'article de Schumann à la N. Z. F. Musik, Berlio-^ et Schumann. par Maurice Kufferath, chez Schott, à Bruxelles.)

ger les Mémoires. Je n'ai d'autres indications à cet égard que les dates des comptes rendus que publiait la Gazette musicale au fur et à mesure des auditions données par Berlioz dans les diverses villes qu'il traversait. En mars 1843 paraît le premier compte rendu des concerts donnés à Dresde et à Brunswick : suivent ceux des concerts de Hambourg ; en avril, ceux des deux grands concerts donnés à Berlin. Dans son numéro du 4 juin, la Gazette annonçait que Berlioz venait de rentrer à Paris, après avoir terminé ce voyage qui avait duré cinq mois. Nous sommes loin de la date imaginaire 1841-42, ajoutée au titre du Voyage dans l'autobiographie. Nul n'eût pu s'y tromper, si les Mémoires eussent été publiés en 1854, date de l'achèvement du manuscrit, car les principaux témoins vivaient encore.

Dès son retour, Berlioz avait inséré dans le Journal des Débats ses lettres, adressées à ses amis et relatant tous les épisodes de ce voyage quasi triomphal ; la première parut le 13 août 1843. Les neuf suivantes se succédèrent rapidement à des intervalles d'une semaine chacune jusqu'en novembre : il y eut cependant une interruption avant la publication de la dernière qui ne parut que le 9 janvier 1844, deux mois après la neuvième. Bientôt après, Berlioz recueillait ses principaux articles de critique du Correspondant, de la Gazette et des Débats, qu'il réunissait pour former, avec ces dix lettres, un récit complet de ses voyages en Italie et en Allemagne : j'ai dit dans Y Avant-Propos quelle était la composition de ces deux volumes du Voyage musical qui parurent vers le milieu de l'année 1844.

A ce moment l'exactitude du récit n'était pas contestable : il eût été impossible, en présence do tant de témoins, que des détails de fantaisie eussent pu se glisser dans la narration. La lettre de Leipzig, à d'Ortigue, est la seule que nous offre la Correspondance inédite au moment du premier voyage de Berlioz. Elle est conforme de tout point au récit des Mémoires, en ce qui concerne les incidents notés dans les lettres à Ernst et à Stephen Heller. Publiées au lendemain même de cette tournée, ces dernières sont forcément véridiques, je le répète : mais la date de la lettre à d'Ortigue

confirme pleinement ma rectification quant k la durée et à l'époque du voyage : elle est du 28 février 1843.

N'ayant à m'occuper ici que des faits matériels, je n'insiste nullement sur les incidents, les récits étant bien étendus dans les Mémoires et la sincérité de l'auteur nous étant garantie.

Ce premier voyage, en somme, était une épreuve décisive dans la vie de Berlioz : aussi est-il utile de citer ses paroles en quittant l'Allemagne : « Je viens, comme les hommes religieux de l'ancienne Grèce, de consulter l'oracle de Delphes. Ai-je bien compris sa réponse, faut-il croire ce qu'elle paraît contenir de favorable à mes vœux ? L'avenir seul décidera. C'est le pèlerinage le plus difficile, peut-être, qu'un musicien ait entrepris et dont le souvenir doit planer sur le reste de ma vie. Quoi qu'il en soit, je dois rentrer en France et adresser mes adieux à l'Allemagne, cette noble

seconde mère de tous les fils de l'harmonie Quel hymne

pourrai-je chanter qui fût digne de sa grandeur et de sa gloire ! Je ne puis que m'incliner avec respect et lui dire d'une voie émue :

Yale Gennania, aima parens ! (1)

Quant au résultat pécuniaire, les Mémoires ne nous apprennent rien de particulier. Dans la plupart des villes où il avait donné des concerts, nous dit-il, son arrangement avec les intendants des théâtres était toujours le même : l'administration supporte presque tous les frais, et il reçoit la moitié de la recette brute (-). Il insiste, ailleurs, sur les frais considérables que lui causait le transport des partitions et des parties d'orchestre : mais, dans les lignes qui précèdent la reproduction de son récit, aux Mémoires, il reconnaît que ce fut une exploration laborieuse mais « assez avantageuse sous le rapport pécuniaire. » Et il ajoute : « J'y jouis du bonheur de vivre dans un milieu sympathique, à l'abri des intrigues, des lâchetés et des platitudes de Paris Q). »

(1) Mémoires, p. 327.

(2) IhiiL, p. 3?5.

(3) Ibid.,p. 230 et 24L

368 BERLIOE INTIME

Son retour lui ménageait, en effet, de cruelles désillusions s'il eût pu s'imaginer que ses triomphes à l'étranger désarmeraient ses ennemis. C'est dans la dernière lettre, adressée à Osborne, que se trouvait, avant sa prosopopée à l'Allemagne, citée plus haut, une longue période oratoire adressée à Paris :

« Je retourne en France, écrit-il, et déjà, à une certaine agitation vague, à une sorte de fièvre qui me trouble le sang, à l'inquiétude sans objet dont ma tête et mon cœur se remplissent, je sens que me voilà entré en communication avec le courant électrique de Paris!... C'est là que notre art tantôt sommeille et tantôt bouillonne ; c'est là qu'il est à la fois sublime et médiocre, fier et rampant, mendiant et roi ; c'est là qu'on l'exalte et qu'on le méprise, qu'on l'adore et qu'on l'insulte ; c'est à Paris quïl a des sectateurs fidèles, enthousiastes, intelligents et dévoués ; c'est à Paris qu'il parle trop souvent à des sourds , à des idiots, à des sauvages. Ici il s'avance et se meut en liberté ; là, ses membres nerveux emprisonnés dans les liens gluants de la routine, cette vieille édentée, lui permettent à peine une marche lente et disgracieuse. C'est à Paris qu'on le couronne, qu'on le traite en Dieu, etc., etc. (*) »

Ainsi de suite durant cent lignes.

Bien certainement rien n'était moins fait pour ramener ses adversaires que ces invocations à l'Allemagne, ce récit de son voyage triomphal dans la patrie de Beethoven et de Weber, à une époque où le goût de la grande symphonie allemande s'éteignait de plus en plus. Rivaux et ennemis ne purent qu'être surexcités davantage par la fierté que Berlioz témoignait du suffrage des Allemands : il creusait un fossé plus profond entre lui et la foule, voilà tout.

Il le vit bien lorsque, quelques semaines après la publication du volume du Voyage musical, il entreprit de donner, à propos de la clôture de l'Exposition, le Festival du Palais de l'Industrie qui fut suivi d'une série de concerts au Cirque d'Eté. L'idée du Festival lui était venue dès l'ouver-

(l) Mémoires, p. 317.

LE SUPPLICE oU9

tiire de l'Exposition et non, comme il le dit aux Mémoires, lorsqu'elle nllail être te}-miiiée C). La demande adressée au Préfet de police pour obtenir son autorisation de donner la fête du 3 au 6 août est datée du mois do mars. C'était s'y prendre longtemps à l'avance. Une autre lettre adressée à Strauss, à la date du 25 juin, l'invitait à commencer les répétitions (-). Le Festival du l^i- août n'était donc pas une solennité improvisée. Le programme était merveilleux, l'exétion fut splendide et le succès complet : Berlioz constate néanmoins que la Marche au supplice ne produisit aucun effet ; l'apothéose de la Symphonie funèbre fut mieux goûtée.

Ce qui était plus regrettable, malgré le chiffre élevé de la recette qui se monta à 32,000 francs, ce fut l'insuccès financier de cette brillante tentative que Berlioz appelle son Exposition musicale. Le concert de musique de danse organisé par son associé Strauss ayant produit un déficit, il fallut parfaire la différence à l'aide de la recette du grand concert et Berlioz n'eut pour sa part que 800 francs de bénéfice. C'était maigre, pour tant de courage et tant de peines. Une autre difficulté était survenue avec l'administration parce que le chœur de Charles F/ avait donné lieu à une manifestation politique, ce qui fut, suivant les Mémoires, l'origine de l'institution de la censure des programmes de concerts.

Mais ce désappointement n'était rien en comparaison de ce qui attendait Berlioz à son retour de Nice, où il alla se reposer à la suite des fatigues du Festival. Quatre concerts qu'il dirigea au Cirque d'Eté dans les premières semaines de l'année 1845, furent un désastre. Les frais de chacun s'élevaient à 6,000 francs, et l'entrepreneur, qui était M. Franconi, directeur du Cirque, ne put les couvrir. 11 est probable que l'indemnité de Berlioz ne consistait qu'en un tantième du bénéfice net, car il dit que l'entreprise fut non-lucrative pour lui. 11 constate que le Dies irœ du Requiem reçut l'accueil le plus chaleureux ; mais il ne parle pas d'un morceau

(1) Mcnuoires. p. 034.

{'4) Lettres inédiles, Le Mcnedrel année 187'J, p. 3i!G.

qu'il dut retirer du programme, l'ouverture de la Tour de Nice, inspirée sans doute par sa dernière excursion à la tour des Ponchettes : on y entendait, dit M. Bernard, des sifflements, dos hurlements, des cris de chouettes, des bruits de chaînes (').

En somme, les concerts de 1845 et le Festival de 1844 montraient une fois de plus au maître la réalité désolante : la musique symphonique n'était pas assez sérieusement acclimatée en France pour qu'il piit espérer gagner de l'argent, il faut dire le mot, en donnant des auditions de ses œuvres instrumentales. Il n'y eût eu pour lui qu'une consolation, c'eût été de voir la Société du Conservatoire donner l'hospitalité à ses ouvrages, puisque le théâtre demeurait toujours fermé pour lui. L'hostilité désormais mortelle entre lui et Habeneck lui enlevait tout espoir de ce côté.

Quant au feuilleton, c'était son plus cruel supplice ; on peut comprendre quelle rage il ressentait d'être astreint à rendre compte de misérables productions, tandis que ses chefs-d'œuvre restaient enfouis, vieillissant, se démodant de jour en jour. « Qu'on me donne donc, s'écriait-il, des partitions à écrire, des artistes à conduire, des répétitions à diriger. » Et énumérant tous les ennuis de la tache du chef d'orchestre, il ajoutait : « Cela tient à ma vie musicale, et je le supporte sans me plaindre, sans y songer même, comme le chasseur endure le froid, le chaud, la faim, la soif, le soleil, les averses, la poussière, la boue et les mille fatigues de la chasse... Mais sempiternellement feuilletoniser pour vivre ! écrire des riens sur des riens ! donner de tièdes éloges à d'insupportables fadeurs ! parler ce soir d'un grand maître et demain d'un crétin ! avec le même sérieux! dans la même langue ! employer son temps, son intelligence, son courage, sa patience à ce labeur ! avec la certitude de ne pouvoir au moins être utile à l'art en détruisant quelques abus, en arrachant des préjugés, en éclairant l'opinion, en épurant le goût du public, en mettant hommes et choses à leur rang et à leur place ! Oh ! c'est le comble do l'humiliation ! »

(1) Notice sur Berlioz, p. 41.

Alors sa pensée se reportait vers l'Allemagne, théâtre de ses grands triomphes et de ses grandes joies artistiques : bientôt il repartait fiévreux, après quelques concerts donnés en province, à Marseille, Lyon et Lille. Les récits de cette tournée, écrits dans le style le plus mordant, se trouvent au volume des Grotesques sous le titre Cor^^espondance académique. Ils furent publiés sous la forme de Lettres à Edouard Monnais dans la Gazette musicale, en septembre, octobre et novembre 1848 et je n'ai aucun incident particulier à y noter : de même, dans ses six lettres à Humbert Ferrand formant la relation du voj^age en Autriche et qui furent publiées dans les Débats et dans la Gazette en 1847, je ne m'attache pas plus aux faits artistiques que je ne l'ai fait à propos du premier voyage en 1843 ; je n'extrais ici des documents que les détails pouvant nous représenter exactement les dispositions morales de Berlioz, dans chaque circonstance importante de sa vie. A ce point de vue, ce n'est pas aux Mémoires que nous devons nous reporter, mais aux trois lettres adressées à Joseph d'Ortigue au cours de cette brillante expédition, et qui sont datées de janvier, mars et avril 1846. Cette indication supplée au silence des Mémoires qui, cette fois, n'avaient mentionné aucune date, ce qui est plus honnête que d'en donner une inexacte.

Mais ici il n'y a pas de récits à contrôler ni d'erreurs à rectifier. La comparaison est toute à l'honneur de Berlioz. Les détails confidentiels qu'il donne à son ami prouvent qu'il a presque honte de son triomphe et de l'enthousiasme dont il est l'objet. 11 a peur d'être ridicule à force d'être exalté par ses admirateurs, et le ton des lettres à d'Ortigue est bien différent de celui des Mémoires. On sent pourtant à quel point l'enivrement l'a saisi devant cette gloire inespérée : « Je suis comme au lendemain d'une fête que les étrangers m'auraient donnée, écrit-il dès le début de sa relation officielle. Les grands orchestres, les grands choeurs dévoués, ardents, chaleureux, que' je dirigeais chaque soir avec tant de joie, me manquent ('). » Mais il ne donne pas

(1) Mémoires, p. 345.

les détails de cette fête qu'il a reçue des étrangers ; il se méfie des blagueurs parisiens. Comme il le dit à d'Ortigue, le public s'est enflammé comme un baril de poudre : on le traite en fétiche, en lama, en manitou; ce sont ses propres termes. « A Vienne, écrit-il de Prague, il y a eu discussion dans un petit coin hostile; ici, rien de pareil ; il y a adoration (le mot est risible, mais vrai) ('). » A trois mois de là, il revint à Prague où un banquet fut donné en son honneur après son sixième concert dans cotte ville, « avec force vivats, couronnes, applaudissements, discours, » et une coupe de vermeil lui fut offerte au nom des principaux artistes. Il confie encore ces détails à d'Ortigue sans oser mentionner les termes trop flatteurs du toast que Liszt lui a porté : il est encore un peu fatigué de toutes ces embrassades, de toutes ces rasades C). Le succès est tel que ses compositions passent aussitôt à la popularité, à la vogue ; on chante dans les rues Vidée Fixe de la Fantastique et le thème du Bal ; Berlioz prétend même que ces motifs avec leurs diverses combinaisons sont devenus une sorte de langage allégorique.

Cependant le succès ne l'a pas étourdi : on lui avait proposé à Vienne la place de directeur de la chapelle impériale en remplacement de Weigl qui venait de mourir, et il avait demandé vingt-quatre heures pour réfléchir. Ce qui le décida fut qu'on ne lui avait pas accordé de congé annuel. « A ce sujet, j'ai fait une curieuse découverte, dit-il, c'est que Paris me tient tellement au cœur, Paris, c'est-à-dire vous autres, mes amis, les hommes intelligents qui s'y trouvent, le tourbillon d'idées dans lequel on se meut, qu'à la seule pensée d'en être exclu, j'ai senti littéralement le cœur me manquer et j'ai compris le supplice de la déportation. »

La déportation eût été douce. « Nos dames, écrivait alors un Viennois dans la Gazette Musicale, portent des bracelets, des bagues et des boucles d'oreilles à la Berlioz, c'est-à-dire, avec son portrait. » Kriuber expose au foyer de l'opéra son portrait entouré de lauriers. « C'était bien la peine, disait un vieux professeur, de travailler cinquante ans à notre

(1) Correspondance inédite, p. 14i.

U) Ibid.. p. 145.

édifice musical ; en deux heures ce diable de Français a tout, renversé !» M. Bernard cite une parole qui contient sous une forme moins amère un éloge aussi flatteur, et l'attribue à un critique de Breslau : « En partant, il nous laisse de sa chaleur au moins pour un an ('). »

Cependant il hésitait à ce moment : « Quoi, je ne te reverrai plus jamais < je n'aurai plus la liberté d'aller me faire traîner aux gémonies, dans la fange de tes boulevards et sur les gradins des cirques. Mais je mourrais d'ennui là-bas au sein de mon opulence ! — 0 mes amis, je m'aperçois que je vous aime plus que tout au monde et que je ne peux pas me séparer de vous ! (-) »

Ce n'étaient cependant pas des raisons de sentiment qui le décidaient : il écrivait à d'Ortigue qu'il n'eût pas hésité si au lieu de la place de Weigl on lui eût offert celle de Donizetti, qui lui laissait six mois de congé par an. Mais celle-ci n'était pas vacante. Sa réponse dans ce cas n'eût pas été douteuse, on peut le croire, car un an plus tard il acceptait comme le salut suprême les offres de Jullien pour Londres, ayant le même congé assuré, et cette fois ne se plaignant plus du supplice de la déportation.

C'est qu'il y avait ou deux tentatives désespérées dans l'intervalle, sans parler du voyage en Russie ; la première est le fiasco lamentable de la Damnation de Faust, écrite pendant le voyage en Autriche ; la seconde est l'échec définitif de Berlioz près de l'administration de l'Opéra.

La première de ces tentatives est l'épisode le plus douloureux de la carrière artistique de Berlioz : il entreprit de donner en novembre , 1 846, à l'Opéra-Comique, à son retour d'Autriche, deux auditions du grand ouvrage qu'il venait d'achever pendant cette heureuse et brillante expédition. Les huit pièces écrites en 1828 étaient une faible partie de cette vaste composition ; on se rappelle un mot dans une lettre à Ferrand à la même époque : « J'ai dans la tête une symphonie descriptive de Faust ; quand je lui donnerai la liberté, je veux qu'elle épouvante le monde musical. »

(1) Notice sur Berlioz, p. 42.

C'était cette symphonie qu'il venait d'achever : un mot dans une lettre à d'Ortigue laisse supposer qu'il en avait fait une véritable œuvre dramatique. « Remercie Dietsch de l'intérêt qu'il prend à ce qui me regarde, écrit-il de Breslau, le 13 mars 1846, et dis-lui que je lui prépare de la besogne avec mon grand opéra de Faust, auquel je travaille avec fureur (*). » Dietsch était chef de l'orchestre de l'Opéra : il ne peut y avoir de doute sur le sens de la phrase. C'est encore à la Daranation que se rapporte un mot de son feuilleton des Débats du 6 septembre 1846 : « Une espèce d'opéra que j'ébaucneen ce moment. » C'était bien un ouvrage dramatique qui se greffait sur la partition primitive.

Les Hit-it scènes de 1828 comprenaient le chœur de Pâques, la ronde des Paysans, la chanson de Brander et celle de Méphistophélès, le grand ensemble des Soldats et le concert des Sylphes, la ballade du roi de Thulé, l'air de Marguerite et la Sérénade. Il ajouta la Marche Hongroise, qu'il venait d'écrire à Pesth et un grand nombre de pièces épisodiques ; un seul morceau pouvait être considéré comme dramatique, le trio. Ce fut celui-là, justement, qu'il écrivit le dernier de tous. En quittant Paris, il avait emporté quatre scènes écrites par M. Gandonnière, les scènes 1, 4, 6 et 7, suivant la note inscrite sur le titre de la partition. Du reste, voici comment il explique lui même O la composition de la Damnation de Faust dont « il ruminait le plan » depuis longtemps.

Dès son arrivée à la frontière, il débuta, en roulant dans la vieille chaise de poste allemande, par l'Invocation à la Nature : il fit les vers au fur et à mesure que venaient les idées musicales, avec une facilité qu'il avait rarement éprouvée pour ses autres ouvrages. Il travaillait partout, en voiture, en chemin de fer, sur les bateaux à vapeur, dans les villes même, malgré ses concerts. L'introduction fut écrite dans une auberge de Passau ; l'air de Méphistophélès, Yoici des roses, à Vienne, ainsi que le ballet des sylphes : il y avait composé son magnifique arrangement de la marche de Rakoçky, qu'il introduisit dans la première partie. A Pesth,

(I) Correspondance inédite, p. 142.

t2) Mémoires, p. 398.

il éci'ivit, ou plutôt récrivit la Ronde des Paysans : à Prague, V Apothéose, se levant au milieu de la nuit pour écrire, à la lueur du bec de gaz d'une boutique, le chant qu'il tremblait d'oublier; à Breslau, la chanson des Etudiants, enfin à Rouen, après son retour, chez le baron de Montville, le grand trio. « Le reste, dit-il, a été écrit à Paris, mais toujours à l'improviste, chez moi, au café, au .lardin des Tuileries, et jusque sur une borne du boulevard du Temple. Je ne cherchais pas les idées, je les laissais venir, et elles se présentaient dans l'ordre le plus imprévu, »

Il me faudra un patient travail d'analyse pour étudier cet ouvrage écrit, comme on s'en aperçoit ici, sans plan arrêté, et dans le style le plus décousu. Les belles pages instrumentales abondent ; le détail est souvent merveilleux, mais l'échec de l'ouvrage était certain d'avance. Rien ne répondait moins que cette composition, moitié descriptive, moitié fantastique, à l'esprit du public parisien; et si elle eût été exécutée comme œuvre dram.atique, ainsi que Berlioz le projetait, j'estime que sa réputation eût été gravement compromise.

Cependant l'œuvre méritait, à tout prendre, par sa haute valeur musicale, un accueil moins sévère. Ce qui dut irriter profondément l'auteur fut l'indifférence du public, sans parler du désastre financier qui résulta de cette entreprise dont les frais avaient été considérables. Il avait pensé que depuis ses brillantes exécutions de Roméo et Juliette en 1840 « son nom avait grandi dans l'opinion publique et avait acquis à la suite de ses succès retentissants à l'étranger une autorité qu'il n'avait pas auparavant.» Il comptait sur la curiosité, il espérait que ses, dépenses seraient couvertes, mieux encore. Ce fut une cruelle découverte qu'il fit en constatant le vide de la salle de l'Opéra-Comique, qui, aux deux auditions, ne fut pas remplie h moitié. On dirait qu'il avait pressenti ce terrible dédain lorsqu'il écrivait ces lignes ironiques dans le Voyage musical deux ans auparavant :

« Oui, anathème sur toutes les œuvres que la foule n'admire pas, car si elle les dédaigne, c'est qu'elles n'ont aucune valeur; si elle les méprise, c'est qu'elles sont méprisables; si elle les condamne formellement par ses sifflets, condamnez

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aussi l'autour, car il a manqué de respect au public, il a outragé sa grande intelligence, froissé sa profonde sensibilité, qu'on le mène aux carrières I (') »

Au retour de son voyage on Autriche, il avait pu juger de même l'esprit du public musical ; voici le début dos lettres à Ferrand, publiées quelques mois plus tard : « Je retrouve notre capitale préoccupée des intérêts matériels, amoureuse du scandale et de la raillerie (-)... » Ces six lettres ne parurent dans les Débats qu'en août 1847, après son retour de Russie et à l'heure où, définitivement évincé à l'Opéra, il s'engageait pour six ans comme chef d'orchestre do l'Opéra anglais à Drury-Lane. Sa situation, alors, n'était pourtant pas comparable à celle qu'il subit à son retour d'Autriche, en 1846, par l'échec de Fcmst, car c'était la ruine, disent les Mémoires; il devait une somme considérable... qu'il n'avait pas. Au bout de deux jours d'inexprimables souffrances morales, il entrevit le moyen de sortir d'embarras par ce voyage en Russie. C'est tout ce que nous savons de la conception de ce hardi projet. La conversation avec Balzac, où l'auteur de la Comédie humaine lui parla d'un bénéfice de cent cinquante mille francs à réaliser, n'eut lieu que deux mois plus tard, l'avant-veillo de son départ, le 14 février 1847.

Il avait dû, depuis longtemps déjà, tourner ses regards du côté de la Russie. En apprenant le succès spaventoso du Requiem à Saint-Pétersbourg, en 1841, avec un bénéfice net de cinq mille francs, tous frais payés, il s'écriait avec admiration : « Parlez-moi des gouvernements despotiques pour les arts I » A son retour d'Allemagne, en 1843, il avait précisément trouvé chez lui un ordre de l'empereur de Russie qui le chargeait d'arranger en quadruple chœur des plainehants grecs à seize parties.

Mais malgré les résultats brillants qu'avait produits la première expédition en Allemagne, il n'eût pu entreprendre alors, sans une forte provision, le voyage de Saint-Pétersbourg : à son retour d'Autriche, trois ans plus tard, il était

(1) Mémoires, p. 139.

(2) Ibid.. p. 345.

tout entier à la Damnation, et ce fut évidemment la nécessité de réunir des sommes considérables pour acquitter les frais de ses deux concerts, qui le décida à cette nouvelle expédition, depuis longtemps projetée, afin do réparer les suites do cette désastreuse tentative. Les ressources qu'il put recueillir avaient, en effet, ce double objet : payer entièrement ses dettes et faire face aux frais du coûteux voyage dont il attendait les résultats les plus fructueux, et, cette fois, avec plus de succès dans ses prévisions.

Friedland lui avance douze cents francs, Hetzel mille, Bertin mille, Sax autant, quelques amis chacun cinq, six ou sept cents francs. Il part donc pour la Russie le 14 février 1847, et après quinze jours de voyage, arrive à Saint-Pétersbourg le 2 mars ('). « Rien que ça ! » s'était écrié, en entendant annoncer le nom de Berlioz à la frontière le maître de poste, M. Nernst. Cet accueil était plein de promesses. En effet, le premier concert eut un succès foudroyant. Le prix des places était de trois roubles (12 francs). La recette s'éleva à 18,00Q francs : les frais étant de 6,000 il restait à Berlioz 12,000 francs de bénéfice. « Ah ! chers Parisiens ! » s'écrie-t-il, en se tournant vers le Sud-Ouest. Même résultat à son second concert, dix jours plus tard. « J'étais riche, » dit-il, émerveillé. A Moscou, malgré une complication singulière motivée par des règlements qui n'accordaient la disposition de la salle de concert qu'à des virtuoses, il recueille encore un bénéfice de 8,000 francs. Et l'impératrice et toute la famille impériale l'avaient comblé de félicitations . C'était une éclatante revanche et un succès financier dépassant ses rêves, même les plus ambitieux. L'excellente étude de M. Octave Fouque sur Berlioz en Russie accompagnée de curieux documents complète la relation insérée aux Mémoires et me dispense de toute observation concernant cet intéressant voyage. On trouvera dans ce volume une notice autobiographique rédigée par Berlioz, rappelant son goût pour les explorations lointaines dès l'enfance, sa passion pour Gluck, ses débuts, son métier de choriste, l'origine et le caractère

(1) Mémoires, p. 405.

de ses ouvrages, les commandes du gouvernement : bref, une merveille en fait de réclame. M. Fouque a extrait aussi de piquants détails des articles de la presse russe : celui du prince Odoïewski, dans la Gazette de Saint-Pétershoiirg du 2 mars 1847, présentait Berlioz aux Russes comme le promoteur de la musique de Glinka en France. Les comptes rendus des concerts du maître, dans la Gazette du 3 mars 1847, par le même critique, dans V Abeille du Nord, par M. Wladimir Stassoff, dans la Bibliothèque de lecture, dans la Gazette de Moscou, confirment de tout point les récits des Mémoires et montrent quel enthousiasme accueillit Berlioz au- cours de ce premier voyage qui fut une véritable expédition triomphale. Berlioz fut bien insouciant, sans doute, en négligeant de rendre publique cette relation de son éclatante victoire : les lettres, telles qu'elles ont été reproduites aux Mémoires, restèrent inédites et ne furent rédigées que plusieurs années plus tard. Elles devaient être adressées à d'Ortigue : en novembre 1847, lorsque Berlioz arrivait à Londres, il n'avait pas encore commencé ce travail, car celles d'Autriche n'étaient même pas terminées alors. Les trois premières venaient seulement de paraître dans les D^ôa/fs.- elles étaient adressées à Humbert Ferrand ; les trois suivantes, adressées à M. Friedland, ne parurent qu'en juillet 1848; celles du voyage en France, adressées à Edouard Monnais, les suivirent ; mais la publication s'arrêta. Berlioz avait déjà écrit une bonne partie des Mémoires et recueilli toutes ses lettres de voyages pour les ajouter à son autobiographie : il y inséra de même celles de Russie, ce fut l'occasion de les publier qui lui manqua. « Je n'ai pas encore écrit mes lettres sur la Russie, dit-il au comte Wielhorski dans sa lettre du 27 novembre 1848 (') ; M. Bertin ne m'avait pas paru disposé à les imprimer dans les /><?/;« ^5 et je ne puis me décider à les donner ailleurs. Je ferai une nouvelle démarche près de M. Bertin. Peut-être a-t-il changé d'avis maintenant. Je ne sais quelles pouvaient être ses raisons. J'ai tant de choses à dire sur Pétersbourg que je veux une tribune convenable. M. Bertin

(1) Octave Fouque. les Révolutionnaires de la musique, p. 225.

me trouvait trop engoué d'eux sans doute. Je le convertirai. » Il en parlait encore six ans après à Adolphe Samuel qui lui demandait si cette relation avait paru : elle n'était même pas entièrement rédigée. Il répondit à son ami qu'il en ferait non pas un livre, mais quelques feuilletons (').

En revenant de Saint-Pétersbourg en France, Berlioz s'était arrêté à Berlin : il y avait rencontré une assez vive irritation contre lui en raison de certains sarcasmes qu'il avait imprudemment reproduits dans le Voyage musical et qui avaient laissé les artistes prussiens d'assez méchante humeur (^). Il n'y donna qu'une audition de la Damnation : d'après la Gazette Tïiusicale, elle eut lieu le 19 juin. Date importante à retenir; il ne put guère rentrer à Paris avant la fin du mois.

C'est dans un espace de quelques semaines, en effet, que se passent et se précipitent les graves événements dont l'influence va être décisive sur sa carrière. Il est revenu couvert de lauriers dorés : cette fois l'occasion s'offre à lui de forcer les portes de l'Opéra. Dès son retour, Roqueplan et Duponchel viennent le solliciter d'appuyer leur candidature à la direction du théâtre eu lui faisant des offres magnifiques.

La date de la nomination de Duponchel et Roqueplan à la direction de l'Opéra est, d'après le livre de M. Chouquet, le 31 juillet 1847, cinq ou six semaines après le retour de Berlioz. C'est avec une précipitation sans pareille que furent conduits les pourparlers que ces messieurs crurent utile d'engager avec lui en vue de le gagner à leur cause, et c'est avec une légèreté extrême qu'il leur accorda son appui ou plutôt qu'il leur assura celui de la famille Bertin. Ces détails ne sont pas assez connus : il faut pourtant admettre la réalité des promesses faites à Berlioz. La place qu'il convoitait n'était pas celle d'Habeneck ; c'était une sorte de sousdirection artistique. Les circonstances empêchèrent la réalisation immédiate de ces promesses : les directeurs s'en expliquèrent dans une lettre publique en se défendant de tout mauvais vouloir.

(l) Vingt lettres inédites. — Le Ménestrel, 8 juin 1879. {2) Mémoires, p. 423.

380 BERLIOZ INTIMK

Ce fut quinze jours après la nomination des nouveaux directeurs que Berlioz leur faussa subitement compagnie, en signant avec Jullien le traité désastreux qui le conduisit, lui, à la banqueroute artistique en pleine débâcle révolutionnaire. Le 22 août, juste trois semaines après leur entrée en fonctions, la Gazette annonçait que Berlioz avait rendu aux directeurs leur parole et qu'il s'était engagé, en qualité de chef d'orchestre, à Drury Lane, avec 10,000 francs pour trois mois et 20,000 francs pour six : il donnerait quatre concerts pour lesquels on garantissait 100 livres sterling chacun, soi^ 10,000 francs en plus. Le numéro suivant contenait la réponse de Duponchel et Roqueplan s'excusant « des lenteurs involontaires » qui ont retardé la conclusion de leurs conventions. « Nous aimons à penser que vous n'avez pas voulu étouffer votre génie musical dans les limites d'une place qui a quelque chose d'administratif. . . Nous perdons un de nos plus glorieux drapeaux pour la campagne que nous entreprenons ... Il nous reste à compter sur les bonnes promesses qui terminent votre lettre et à espérer qu'elles ne seront pas vaines. »

Le revirement de Berlioz était un coup de théâtre : c'était aussi un coup de tête. Il explique, dans les Mémoires, comment après avoir mis les directeurs me pied du mur, après bien des feintes et des atermoiements, il constata leur colossale ingratitude en entendant Roqueplan lui redemander la Nonne pour la faire mettre en musique par un autre. C'est alors qu'il accepta les propositions de Jullien qui par hasard lui furent faites à ce moment même. Il avait sans doute compté qu'on ne lui opposerait pas le règlement qui interdit aux compositeurs investis d'un emploi h l'Opéra d'y faire jouer leurs ouvrages : on ne l'avait invoqué ni pour Dietsch, ni pour Benoist, ni pour Halévy, comme il le remarque ; il comprit cependant qu'il pouvait résulter pour lui de nouvelles difficultés de ce côté et les offres de Jullien durent le séduire surtout parce que, outre leur magnificence, elles le délivraient de l'objection. Sa première pensée, dès son arrivée à Londres, fut, en effet, de terminer la Nonne : mais, cette fois, ce fut par Scribe qu'il fut joné. Sa colère éclate

avec véhémence aux Mémoires : elle est on ne peut plus légitime.

Quoi qu'il en soit, ce fut lui qui rompit et rien no contredit dans son autobiographie la qualification de coup de tête que je donne à sa funeste résolution. Le 26 août il écrit à d'Ortigue qu'il se rend à la Côte, ayant été retenu jusque-là par les oscillations et les tripotages de l'Opéra ; il a signé avec Jullien un engagement incomparablement plus avantageux que celui qu'on lui offrait à regret à Paris et a rendu leur dernière parole aux directeurs de l'Opéra. Il donne les détails de cet engagement conformes à ceux que publiait la Gazette. « Tu vois, ajoute-t-il, qu'il n'y avait pas à hésiter et que j'ai dû définitivement renoncer à la belle France pour la perfide Albion ». Remarquons qu'il ne se rendit à la Côte qu'après cette rupture avec Duponchel et Roqueplan, tandis qu'aux Mémoires il place ces négociations à son retour de la Côte, avançant qu'il s'y rendit directement en revenant de Russie (')• La Gazette, aux nouvelles des théâtres, confirme l'époque de ce voyage : le 19 septembre elle annonce que Berlioz était allé passer quelques jours dans sa famille avant de partir pour Londres. Enfin une lettre à Ferrand concorde entièrement avec celle de la Correspondance inédite, adressée à d'Ortigue : « La Côte -Saint-André, jeudi 10 septembre 1847. Mon cher Humbert, je n'ai que huit jours à donner à mon père, je pars dimanche prochain (-). » Décidément Berlioz n'est pas heureux pour les dates dans son autobiographie.

En ce qui concerne l'affaire de l'Opéra, nous trouvons des détails à opposer au récit des Mémoires dans une lettre qu'il écrivait dès son arrivée à Londres à M. Tajan Rogé, le 10 novembre 1847. « J'ai failli entrer dans cette détestable officine comme directeur de V exécution chorale, mais le bonheur a voulu que je pusse faire volte-face à temps en conservant tous mes avantages. » Ainsi il a cru simplement jouer au plus fin et avoir gagné la partie, et il s'en explique ici très ouvertement : il a voulu garder à l'égard des directeurs une position d'ami de la maison qu'il est heureux de laisser main-

(1) Mémoires, p. 427.

{''i) Lettres intimes, \>. lUG.

tenant sur le dos de son successeur au Journal des Débats : « Je ne reprendrai mes feuilletons qu'eu rentrant en France au mois do mars ou même plus tard ; j'aurai cinq ou six mois de bon temps chaque année. » A cette heure, il croit encore pouvoir compter sur la Nonne. C'est le jour où Scribe lui retire son poème qu'il comprend que tout est est perdu pour lui et qu'il dit à la France un adieu définitif.

Vous avez bien suivi la marche des événements depuis sa première excursion on 1843, dans laquelle il allait chercher des forces pour reprendre la lutte. Loin d'avoir vaincu, il est plus périlleusement exposé que jamais.

J'arrête ici le récit de cette grave période de la vie de Berlioz, car je n'ai voulu que signaler les incidents qui le conduisent à la crise suprême, à l'exil : cette fois la coupe a débordé et le pauvre grand artiste, désillusionné, voyant à l'eau tous ses espoirs, tous ses rêves, sentant sa vie brisée et sa carrière ruinée, se décide à s'expatrier. C'est à cette heure qu'il s'ouvre à Ferrand : « La France devient de plus en plus profondément bête à l'endroit de la musique, et plus je vois l'étranger, moins j'aime ma patrie. » Il s'effraie de son propre blasphème, mais essaie de le justifier : l'art en France est mort, il se putréfie, il faut aller aux lieux où il existe encore : « Il paraît qu'il s'est fait en Angleterre une singulière révolution depuis dix ans dans le sens musical de la nation. Nous verrons bien ('). »

Il avait pourtant assez bien jugé les Anglais plusieurs années auparavant ; dans une lettre à Franz Liszt, publiée par la Gazette musicale en 1839 ('), il rapportait sans commentaires le propos suivant, qu'il mettait dans la bouche du violoniste Batta : « Que fait-on à Londres ? lui dis-je.

— Absolument rien : on y méprise la musique et la poésie et le drame et tout ; excepté le Thécàtre-Italien, où la présence de la reine attire la foule, tous les autres clubs harmoniques sont abandonnés. Je m'estime heureux de n'en être pas pour mes frais de séjour et de voyage et d'avoir été

(1) Lettres intimesi p. VSi.

(2) Correspondance inédile, ?>. l'^4.

cipplaudi dans deux ou trois concerts : c'est tout ce que j'ai obtenu de l'hospitalité britannique. »

On se demande comment il osait concevoir des espérances après avoir tracé, huit ans auparavant, ce tableau si désolant. Ce n'est pas, malheureusement, sa dernière illusion. Nous allons le suivre dans cette tentative désespérée, qui, par miracle, fut arrêtée dès le début par la banqueroute du théâtre. Alors la crise éclatera dans sa plus effrayante intensité : mais lorsque Berlioz part pour Londres, c'est en rêvant qu'il va y faire fortune : il est plein d'assurance et d'audace . Nous venons de voir avec quelle énergie il veut briser avec le public parisien. Ses premiers déboires en Angleterre ne font que confirmer sa résolution : et voici comment il répond aux exhortations d'Auguste Morel, qui essaie de le faire revenir sur sa détermination, lorsque déjà il comprend que la ruine du théâtre est inévitable et imminente :

« Quant à la France, je n'y pense plus, et Dieu me préserve de céder à des tentations comme celle que vous me donniez dans votre dernière lettre de venir donner un concert à Paris au mois d'avril. Ne me croyez plus assez simple pour compter sur le public pour en faire les frais. Je ne ferai pas de nouveaux appels à son attention pour ne recueillir que l'indifférence et perdre l'argent que je gagne avec tant de peine dans mes voyages. Mais l'évidence est là : comparaison faite des impressions que ma musique a produites sur tous les publics de l'Europe qui l'ont entendue, je suis forcé de conclure que c'est le public de Paris qui la comprend le moins. »

Cette fois, c'est la rupture complète avec la France ; elle est effacée de sa carte musicale et il a pris le parti d'en détourner le plus possible ses yeux et sa pensée. Ce n'est pas une boutade. « Je vous parle avec le plus grand sangfroid, la plus entière lucidité d'esprit : je vois ce qui est. » C'est sa profession de foi nationale. Sa lettre est du 14 janvier 1848 : il n'y a que six semaines que son Théâtre- Italien est ouvert. C'est dès son arrivée à Londres qu'il se recueille en lui-même avant de prendre cette détermination héroïque.

Il faudrait citer toute cette lettre qui met à nu ce cœur d'artiste débordant d'amertume : « Ai-je jamais vu, à Paris, dans mes concerts, des gens du monde, hommes et femmes, émus, comme j'en ai vu en Allemagne et en Russie? Ai-je vu des princes du sang s'intéresser à mes compositions, au point de se lever à huit heures du matin pour venir dans une salle froide et obscure les entendre répéter, comme faisait à Berlin la princesse de Prusse? Ai-je jamais été invité à prendre la moindre part aux concerts de la cour ? La société du Conservatoire ou du moins ceux qui la dirigent ne me sont-ils pas hostiles? N'est-il pas grotesque qu'on joue dans les concerts les oeuvres de tout ce qui a un nom eii musique, excepté les miennes ? N'est-il pas blessant pour moi de voir l'Opéra avoir toujours recours à des ravaudeurs musicaux et ses directeurs toujours armés contre moi de préventions que je rougirais d'avoir à combattre si la main leur était forcée? La presse ne devient-elle pas ignoble de jour en jour ? Y voyons-nous autre chose maintenant, à de rares exceptions près, que de l'intrigue, de basses transactions et du crétinisme? Les gens mêmes que j'ai tant de fois obligés et soutenus par mes feuilletons en ont-ils montré jamais la moindre reconnaissance réelle ? Et croyez-vous que je sois la dupe d'une foule de gens au sourire empressé et qui ne cachent leurs ongles et leurs dents que parce qu'ils savent que j'ai des griffes et des défenses? Ne voir partout qu'imbécillité, indifférence, ingratitude ou terreur, voilà mon lot à Paris ! »

Il venait d'entendre Elie de Mendelssohn, et comprenant l'autorité d'une grande illustration musicale, il croyait que sa carrière allait se poursuivre à Londres : il s'en ouvre à Morel : « Il y a maintenant ici une belle place à prendre laissée vacante par la mort de ce pauvre Mendelssohn ('). »

Il visait à la fois l'Angleterre et la Russie, mais il dut abandonner l'une et l'autre : quelques semaines plus tard, il allait se retourner vers la France, bien à contre cœur, car l'Angleterre se fermait devant lui et la Russie ne paraissait

(1) Correspondance inédite, p. 158.

pas pressée de le rappeler. Quanta celle-ci, il est juste de dire qu'il n'avait pas attendu la déconfiture du théâtre de Drury-Lane pour se tourner vers elle. Dès son arrivée à Londres, il s'était ouvert à Tajan Kogé, un des artistes de l'orchestre du Théâtre-Impérial : « J'ai conservé de Pétersbourg un souvenir bien vif et je vous avoue que j'y reviendrais avec grande joie (')• >) Deux mois plus tard, lorsque l'entreprise de Jullien était déjcà entièrement compromise, il écrivait au général Lwoff : « Oh ! la Russie et sa cordiale hospitalité, et ses moeurs littéraires et artistiques, et l'organisation de ses théâtres et de sa chapelle ! . . . Vous êtes mille fois bon d'avoir parlé de moi à Sa Majesté et de me laisser encore l'espoir de me fixer près de vous quelque jour. Je me berce beaucoup de cette idée. Tout dépend de l'Empereur. S'il voulait, nous ferions de Pétersbourg, en six ans, le centre du monde musical 0. »

C'est peut-être à une démarche du général Lwoff dans le sens des vœux de Berlioz que se rapporte le passage suivant d'une autre lettre, datée du 21 janvier 1852, quatre ans plus tard : « Je n'oublierai jamais, croyez-le bien, l'accueil que j'ai reçu de la société russe en général et de vous en particulier, et la bienveillance que m'ont témoignée et l'impératrice et toute la famille de votre grand Empereur. Quel dommage qu'il n'aime pas la musique ! » Il subira, pendant ces quatre années, de bien autres déceptions : ce n'est que quinze ans plus tard qu'il retournera en Russie.

Vous voyez que son parti est bien pris, même à l'heure où la ruine du théâtre de Jullien détruit tous ses rêves de fortune : c'est à Londres qu'il va fixer son quartier général et non à Paris. Sa profession de foi à Morel est écrite deux mois avant la Révolution de février. Nous allons le voir à cette heure critique de sa vie. C'est à ce momeot qu'il commence ses irlémoires ; juste à l'instant une lettre à d'Ortigue nous révèle ses dispositions d'esprit : « Je n'ai plus à songer pour ma carrière musicale qu'à l'Angleterre ou à la Russie. J'avais, depuis longtemps, fait mon deuil de la France; la der-

(1) Correspondance inédite, p. 150.

(2) Ibid., p. 163.

nière Révolution rend ma détermination plus ferme et plus indispensable. J'avais à lutter sous l'ancien gouvernement contre des haines semées par un feuilleton, contre l'ineptie de ceux qui gouvernent nos théâtres et l'influence du public ; j'aurais, do plus, la foule des grands compositeurs que la République vient de faire éclore, la musique populaire, philanthropique, nationale et économique. Les arts en France sont morts maintenant et la musique, en particulier, commence déjà à se putréfier. Qu'on l'enterre vite, je sens d'ici les miasmes qu'elle exhale I »

La colère l'emporte et il laisse voir entièrement' sa pensée : « La France, au point de vue musical, n'est qu'un pays de crétins et de gredins ; il faudrait être diablement chauvin pour ne pas le reconnaître. Je sens, il est vrai, toujours un certain mouvement machinal qui me fait me tourner vers la France quand quelque heureux événement survient dans ma carrière, mais c'est une vieille habitude dont je me déferai avec le temps, un véritable préjugé. »

Vous voyez bien la gradation : en 184o, lorsqu'il partait pour l'Allemagne, sa carrière n'était que menacée : en 1848 elle est entièrement ruinée. Suivons sa vie à dater de cette heure d'épreuve : elle n'est plus qu'une longue série de déboires et une lutte de plus en plus inutile contre l'impossible.

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