LA CRISE POLITIQUE
J'ai retracé sommairement dans Y Avant-Propos les dispositions d'esprit de Berlioz au moment où il inscrit à la première page des Mémoires la date à laquelle il se met à l'œuvre: 21 mars 1848. Nous voici au lendemain de la Révolution de Février, et ce n'est pas seulement dans la vie de Berlioz que cette date est décisive. Il y a ici une transformation sociale tellement profonde que les conditions de l'art sont entièrement changées. Le régime censitaire a pris fin ; c'est la démocratie qui entre en scène : ce sont de nouvelles couches, selon le mot fameux, qui arrivent à la vie sociale. Dans dix ans, vous verrez quelle mêlée ce sera lorsque cette génération naîtra à la vie artistique à son tour. Là aussi il y aura une révolution. Malheureusement, ce sera à la veille de quitter l'existence que Berlioz assistera à cette transformation profonde : il aura même la douleur de se voir disputer sa place par d'autres, plus avancés, qui recueilleront tout le bénéfice de son initiative et de son désintéressement : c'est le sic vos non vobis.
J'ai laissé Berlioz à Londres, décidé à ne plus revoir la France ou du moins à porter ailleurs son quartier général. J'ai besoin de reprendre ici les premiers incidents de son séjour en Angleterre. Vous savez que le thécàtre de Jullien s'est ouvert avec un retard d'une semaine, le 8 décembre 1847. Tout d'abord le succès est éclatant et Berlioz ne cache pas sa joie : « Me voilà en Angleterre, écrivait-il dès sou arrivée, avec une position indépendante financièrement parlant et telle que je n'avais pas osé l'ambitionner. » Les
chœurs et l'orchestre sont splcndides ; Jullien est un homme d'audcace et d'intelligence, prêt à tous les sacrifices. Il a déjà fait sa fortune et il s'est mis en tête de construire celle de Berlioz. Et il ajoutait, le mot le peint tout entier : « Mais la foi me manque ! (') »
Les détails qu'il donne sur la première soirée sont moins ce qui nous intéresse que ses dispositions d'esprit et ses occupations à Londres : « Je m'ennuie terriblement dans le joli appartement que Jullien m'a donné, » écrivait-il quelques jours auparavant. Mais dès l'ouverture du théâtre ses fonctions lui imposent un métier de cheval de moulin : il répète tous les jours de midi à quatre heures et conduit tous les soirs l'opéra de sept heures à dix. Il a, en outre, commencé six semaines d'avance les répétitions de ses symphonies pour son premier concert.
Dès le 14 janvier, la banqueroute de Jullien apparaît inévitable. Berlioz apprend à Morel « l'horrible position » où le directeur s'est mis et les a tous entraînés avec lui. « Comme il faut ruiner son crédit à Paris le moins possible, ajoutet-il, ne parlez à personne de ce que je vais vous dire. » Et après cette prudente recommandation, il constate la triste situation : « Jullien est toujours le même fou que vous avez connu, » il n'a pas la moindre idée des nécessités d'un théâtre lyrique, ne possède aucune partition : il les emprunte aux éditeurs. Le théâtre, cependant, fait chaque soir des recettes fort respectables. « En résumé, après nous avoir fait consentir à la réduction d'un tiers de nos appointements, nous ne sommes pas payés dit tout. » On paie seulement, chaque semaine, les choristes, l'orchestre et les ouvriers, afin que le théâtre puisse marcher. Jullien a vendu deux cent mille francs son magasin de musique « et Je ne puis me faire payer, les acteurs principaux, le peintre décorateur, les maîtres de ballet et de mise en scène, tout ce monde est dans le même cas que moi. » Il n'y a même plus d'espoir : le crédit de Jullien à Londres est perdu entièrement.
En trois semaines, Berlioz voit s'anéantir la fortune
rêvée : il s'obstine cependant. Si Jullien ne le paie pas à son retour, il tachera de s'arranger avec l'éditeur Lumley et de donner des concerts au théâtre 'de la Reine. (Il convoite, je l'ai dit, la place laissée vacante parla mort de Mendelssohn). « J'ai lieu de croire, ajoute-t-il, que c'est ici que je dois me faire une belle position. » C'est alors qu'il repousse énergiquement les conseils do Morel qui le pressait de rentrer en France : il lui fait sa profession de foi sincère. Les détails qu'il donne dans son autobiographie et dans un de ses ouvrages, sur cette entreprise extravagante, sur la manière dont il montait les ouvrages en huit jours, sur les excentricités de Jullien, se placent ici ('). Ils ne nous apprendraient rien de plus.
Nous trouvons, d'autre part, dans une lettre au général Lwoff, le 29 janvier 1848, des confidences plus importantes qui nous révèlent l'état moral de Berlioz : « Si vous saviez dans quelle crétinière ]q suis tombé ici. Mais Dieu sait qui dirige le directeur de ce malheureux théâtre! Figurezvous que cela s'appelle Académie Royale de Musique, Grand Opéra anglais, et que depuis que l'ouverture s'en est faite, c'est-à-dire depuis deux mois, je n'ai à conduire que du Donizetti et du Balfe, Liicia, Linda cU Chamowiix, The Maid
of Honour J'entends des raisonnements sur la musique,
sur le public, sur les artistes qui feraient les quatre cordes de votre violon se rompre de colère. . . Je subis des chanteurs anglais qui feraient se briser et se tordre les crins de votre
archet Je suis depuis cinq jours malade au lit d'une
bronchite violente, c'est la colère, le dégoût et le chagrin qui me l'ont donnée ».
C'est le lundi 7 février, à quelques jours de Là, qu'avait lieu son premier concert. Le succès fut éclatant : c'était làdessus qu'il fondait ses espérances d'avenir, et il se remet à rêver encore. Sa musique a pris sur le public anglais comme le feu sur une traînée de poudre. Il a été rappelé : la Marche hongroise et la scène des Sylphes ont été redemandées. Tout ce qui a quelque importance musicale dans
(1) Mémoires, p. 431 et Soirées de l'orchestre, p. 125.
Londres était là : la plupart des artistes sont allés le féliciter. Les préventions contre sa musique se sont dissipées : « Il faut voir comment ils arrangent maintenant nos critiques de Paris ! »
Mais il s'inquiète des moyens d'organiser son second concert : les musiciens et les choristes de Jullien, qui ne sont plus payés, pourraient lui manquer au dernier moment : au théâtre la défection a déjà commencé. « Et mes appointements courent les champs. Dieu sait si je les rattraperai jamais ! » Il va passer encore cinq mois pour essayer en vain de poursuivre cette campagne désespérée. Quelques jours plus tard la Révolution de Février survient et il se détourne plus énergiquement encore de la France. Cet événement l'abasourdit, car il était bien loin de le prévoir : ce n'est qu'à bout de ressources qu'il va tristement reprendre la route de Paris, après avoir lancé tant de malédictions contre ses compatriotes et contre son pays. Mais il veut lutter encore à cette heure. Il n'a rien touché : le théâtre de Jullien est devenu un cirque équestre. Sa vie est occupée cependant, ou du moins suffisamment remplie : « Je me lève à midi, écrit-il à d'Ortigue : à une heure viennent les visiteurs, les amis, les nouvelles connaissances. Je perds ainsi trois bonnes heures. De quatre à six je travaille ; si je n'ai pas d'invitation je sors alors pour aller dîner assez loin de chez moi. Je lis les journaux, après quoi vient l'heure des théâtres et des concerts : je reste à écouter de la musique telle quelle jusqu'à onze heures et demie et nous allons enfin, trois ou quatre artistes ensemble, souper dans quelque taverne et fumer jusqu'à deux heures du matin. » C'est ainsi qu'il travaille à faire sa trouée.
C'est le succès de son premier concert qui, malgré les difficultés et les résistances, lui a inspiré confiance. La presse anglaise s'est prononcée tout entière avec une chaleur extraordinaire. Il a maintenant de fréquentes et cordiales relations avec les principaux critiques. Son succès brusque et violent a renversé l'édifice des théories que chacun s'était faites sur sa musique d'après les critiques tricormies du continent. Il faut maintenant poursuivre l'ennemi et ne pas
s'endormir à Capoue. « Je resterai ici tant que je pourrai, car il faut du temps pour s'y faire place et s'y créer une position. Tut ou tard cette position arrivera et sera, me diton, solide. »
Mais tout n'est pas dit. Il a beau prouver à d'Ortigue que la Révolution de 1848 a brisé tout à fait sa carrière musicale en France ; il ne lui démontre pas qu'elle soit mieux assurée du côté de l'Angleterre. Il constate que de la part de la Société philharmonique, dont les séances viennent d'être reprises, il doit s'attendre à une assez vive opposition. « Personne, dit-il, ne pouvait croire, ce soir-là, que la Société ne m'eût encore rien demandé pour ses concerts : c'est pourtant vrai. On dit qu'ils y seront forcés par les journaux et par leur comité. Mais je ne me livrerai qu'avec de grandes précautions aux x^attes de velours de tous ces vieillards entêtés qui dirigent l'institution. C'est la répétition des inanières du Conservatoire de Paris. J'aurais trop à te dire, ajoutet-il, sur ces petites vanités fiévreuses et goutteuses et tu les devines sans peine » .
Les semaines s'écoulent et il n'est guère plus avancé. Bien que les journaux s'occupent toujours beaucoup de lui, la résistance du comité de la Société déroute les efforts de ses amis, le critique Davison, l'éditeur Beale : « Ce sont tous, écrit-il à Morel, des compositeurs anglais et Costa est à leur tête... ils engagent M. Molique, ils jouent des symphonies nouvelles de M. Hesse et autres, mais je leur inspire, à ce qu'il paraît, une terreur incroyable. C'est un vieux mur qu'il me faut renverser, et derrière lequel je trouve tout à moi, le public et la presse ! »
Il se découragera bientôt : il n'a plus rien à espérer de Jullien, qui est en prison comme banqueroutier, et il est obligé de quitter sa maison, où tout est saisi. C'est une question d'argent qui l'oblige à rester encore, ayant à recevoir le prix de deux morceaux écrits pour un éditeur ; un second concert s'organise à peu de frais pour la fin de juin : « Si j'y gagne quelques sous, ce sera un grand bonheur, tandis qu'à Paris je suis sûr de n'avoir rien à gagner du tout, et, en y allant en ce moment, de perdre le peu que je recevrai ici. »
Deux mois plus tard, il repartait enfiu. Cette lettre du 16 mai étant la dernière, nous ignorons quel a été le résultat de ce second concert. A la fin de la même année, une lettre au comte Wielhorski résumait en ces termes cette malheureuse campagne : « J'ai passé dix mois cà Londres, j'y ai donné deux concerts (c'est un miracle d'avoir pu y parvenir) et j'ai été accueilli par les Anglais comme si j'eusse été un national talent. La presse tout entière m'a adopté avec une chaleur incroyable à l'exception d'un vieux niais du Morning Herald., qui a découvert que je ne savais pas le contrepoint. — Croyez-vous, ajoutait-il, que les Anglais d'aujourd'hui ferment vraiment un peuple musical, amoureux des grandes choses et fort dédaigneux des petites ? (') »
Ce n'est que trois ans plus tard qu'il recommencera la lutte en Angleterre. Il va constater, dès son arrivée à Paris, que ses appréhensions étaient exagérées, ou du moins qu'entre deux maux la France était encore le moindre. Ce n'était pas seulement la ruine de l'entreprise de Jullien qui le décourageait. C'était la situation politique. « Il faut convenir, s'écriait-il dès la première nouvelle, que Paris est un aimable séjour! Que le feu du ciel et celui de l'enfer se réunissent pour brûler cette damnée ville. Quand donc serai-je arrivé à ne plus songer à ce qu'on y fricotte? » Il avait eu cependant de bien étranges illusions, comme toujours : « J'espère que nous allons au moins être débarrassés du droit des hospices sur les concerts, j'espère qu'il n'y aura plus de subvention pour nos stupides théâtres lyriques, j'espère que les directeurs de ces lieux s'en iront comme ils sont venus et au plus vite ; j'espère qu'il n'y aura plus de censure pour les morceaux de chant, j'espère enfin que nous serons libres d'être libres sinon nous aurons encore une nouvelle mystification à subir. » Il avait déjà fait son deuil de la France, nous le savons, et il confirmait sa résolution à d'Ortigue quelques jours plus tard ; mais les effets qu'il attendait du nouveau régime ne se réalisèrent pas.
(1) Fouque. Les Révolutionnaires de la Musiqw, p. 224.
Ce droit des pauvres, qui lui fournit sa première récrimination, est son grand cheval de bataille. Il a été victime de cette institution à chacun do ses concerts. Lors du grand festival de 1844, les 4,000 francs versés à l'assistance publique lui avaient paru une monstruosité, ce prélèvement ayant réduit sa part de bénéfice personnel à 800 francs. Précisément à la même époque les journaux de Paris publiaient les lettres qui relataient son voyage en Autriche deux ans auparavant, en 1846, et c'est dans une de ces lettres que se trouvait la fantaisie du Harpiste ambulant, où il a consigné l'expression très complète de sa manière de voir à cet égard. Il n'admet pas que les concerts soient frappés au même titre que le théâtre d'un impôt aussi élevé : un passage d'un de ces articles de 1848, reproduit au même volume que cette fantaisie nous montre comment il justifiait sa réclamation : « Quand je fais un appel au public pour l'exhibition de quelque ouvrage longuement médité, écrit à l'intention seulement de ce petit nombre d'hommes de goût dont parle le poète, sans aucune arrière pensée industrielle et uniquement pour produire au grand jour ce qui me paraît beau, on me dépouille au nom de la loi, on me frappe d'une taxe exorbitante, on me tue à moitié en me jetant comme une infernale raillerie ces mots iniques: Vous auriez tort de vous plaindre, car la loi nous autorise à vous tuer tout à fait. Oui : sur des recettes destinées à couvrir à grand peine les dépenses que je fais en pareil cas, on vient prélever le huitième brut quand on pourrait légalement prélever le quart ('). »
Ce qu'il y a de piquant, c'est que ce feuilleton est une sorte d'invocation adressée au gouvernement républicain : « A l'avènement de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, dit la Musique, je crus un instant à mon émancipation ; je m'abusais. Quand l'heure de la délivrance des nègres sonna, je me laissai aller à un nouvel espoir, je m'abusais encore. Il est décidé qu'en France, sous la monarchie comme sous la République, je dois être une esclave soumise à la corvée. » Ce sont encore des fragments de feuilleton qui forment l'épi-
.(1) Soirées de l'orchestre, p. 138.
logue du livre. Lisez cet autre extrait qui se rapporte à la situation des artistes au cours de la crise de 1848 : « L'état de fermentation de l'Europe me fait trembler pour notre art. Tout est calme en ce moment, il est vrai, mais le dernier orage ne l'a-t-il pas cruellement meurtri et fatigué! Les blessures de la Musique sont-elles déjà fermées et ne porterat-elle pas longtemps d'affreuses cicatrices ? ('; » Voyez la suite cependant; c'est un joli morceau de dissertation philosophique : « Dans la pensée des nations de fourmis en guerre au milieu desquelles nous vivons, à quoi servons-nous, poètes, artistes, musiciens, compositeurs, cigales de toute espèce? A rien ! V^oyez comme on nous a traités pendant la dernière tourmente européenne. Et quand nous nous sommes plaints : — Que faisiez-vous hier? nous ont dit les fourmis guerroyantes. — Nous chantions. — Vous chantiez ! c'est à merveille ! Eh bien ! dansez maintenant ! — Dans le fait quel intérêt voulez-vous que les peuples trouvent à cette heure à nos élans, à nos efforts, à nos discours les plus passionnés? Qu'est-ce que nos « Bénédiction des Poignards, » nos chœurs de la Révolte (-); nos « Rondes du Sabbat », nos « Chansons de Brigands », nos galops infernaux, nos Abracadabra de toutes sortes, à côté de cet hymne immense chanté à la fois par des milliers de voix à la douleur, à la rage et à la destruction ? Qu'est-ce que nos orchestres en comparaison de ces bandes formidables animées par la foudre, qui exécutent l'ouragan et que dirige l'infatigable maître de chapelle dont l'archet est une faux et qu'on nomme la Mort? »
Ceci est de la littérature, mais la pensée de l'auteur est bien claire ; c'est le développement, à l'aide de belles figures de rhétorique, du thème qu'il expose avec tant d'àpreté dans ses lettres : « Les agitations politiques, dit-il à la page suivante, sont un terrible obstacle à la prospérité de la musique telle que nous la comprenons. »
Voilà la crise politique et il faut voir s'il est de taille à la supporter, comme artiste ou comme citoyen.
Il faut bien constater que ces récriminations étaient tout
(1) Soirées de l'Orchestre, p. 337.
(2) Fernand Cortex.
ce qu'il y a de plus loudëes, mais que l'heure était moins propice que jamais à la réalisation des rêves brillants auxquels Berlioz s'attachait depuis vingt ans. 11 ne faut pas cependant lui permettre de mêler à ces griefs contre la Révolution de 1848 la menace de destitution de sa place au Conservatoire. C'est au moment où il raconte sa nomination en 1838 ('), qu'il prétend que « plusieurs dignes patriotes à qui cette place convenait, jugèrent à propos de la demander en prétextant qu'il ne fallait pas la laisser à un homme qui faisait comme moi de si longues absences. A mon retour de Londres, j'appris donc que j'allais être destitué. » Ce furent Victor Hugo et Charles Blanc, dit-il, qui le sauvèrent de la disgrâce.
Je crois que tant de noirceur n'exista pas chez les ministres républicains : on voit du reste dans ses lettres que ce fut la première chose qui préoccupa Berlioz. « Je ne sais, écrit-il de Londres à Morel, le 15 mars 1848, si on a daigné me conserver ma place de la bibliothèque du Conservatoire, qui me rapportait 118 francs par mois ; j'ai écrit à ce sujet au ministre de l'intérieur qui, bien entendu, ne m'a pas répondu. » Dans les lettres suivantes, non-seulement il ne montre aucune inquiétude de ce côté, mais il discute avec ses amis les chances d'obtenir à Paris un emploi musical, comme l'espérait pour lui l'excellent Morel. 11 ne voulait cependant pas s'abuser : quelques-uns de ses amis étaient alors au pouvoir ; il ne pouvait douter de la protection de Victor Hugo et voyait, parmi les hommes influents du gouvernement provisoire, plusieurs de ses protecteurs et de ses amis, parmi lesquels MM, Marie et Victor Schœlcher ; il cite aussi Félix Pyat. Mais « le terrain, dit-il, est mouvant comme du sable », et peut-être à son retour, ils ne seront plus rien. « D'ailleurs, ajoute-t-il avec raison, que peuvent-ils? Il s'agit d'argent, personne n'en a pour les nécessités de la vie ; la République a bien à faire d'en dépenser pour le luxe des arts ! Cela saute aux yeux ! Et une fois que je serai au bout de ce qui me reste, il n'y aura plus pour moi qu'à aller m'asseoir au coin d'une borne et à y mourir de faim, (1) Mémoires, p. 201».
comme un chien, ou à me faire sauter la cervelle. — Mais autant vaut crever à Paris qu'ailleurs. »
Il est déjà, vous le remarquez bien, moins effiiré qu'au début et paraît raisonner avec quelque sang-froid. Dès les premières nouvelles de la Révolution, il avait cru tout perdu : deux mois plus tard, au moment môme oîi il venait de constater que la France n'était qu'une nation de crétins et de gredins (au point de vue musical) il hasardait une réflexion singulière, en voyant le calme commencer à renaître : « Paris semble un peu se rasséréner, Dieu veuille que cela dure et que l'Assemblée soit une véritable représentation de la nation. Alors, en effet, on pourrait espérer quelque chose de grand. » Cela s'appelle manquer absolument de logique. Rien ne pouvait lui inspirer moins de confiance qu'une assemblée qui représentât exactement une nation de crétins.
Malheureusement, loin de s'améliorer, voici que la situation va gravement empirer : « Comment pouvez-vous vous tirer d'afiaire, concluait-il, au milieu de cette triomphante débâcle? » Or, la journée du 15 mai et les batailles de juin surviennent presque aussitôt, et Berlioz va être replongé, malgré son désir de revenir en France, ou plutôt la résignation avec laquelle il reprend la route de Paris, dans la plus violente exaspération.
Pas plus que personne, il n'avait prévu de telles complications : sa dernière lettre de Londres que j'ai citée, et qui était adressée à Morel, est du 16 mai, de là nous sautons au 22 décembre. Il faut nous reporter aux Mémoires pour combler cette lacune. Il avait fait bien d'autres rêves que les émeutes avaient détruits. Peu de jours auparavant, la Gazette avait publié une note qui montre clairement les chimères de cet esprit sans cesse en ébuUition. Il résistait aux sollicitations de Morel ; mais, en ayant l'air de n'y pas croire , il tâtait cependant le terrain. Voici cette note, elle est bien caractéristique : « Berlioz est toujours à Londres où il se dispose à donner des concerts en attendant qu'on l'appelle à Paris pour quelque grande chose musicale. Espérons, dans l'intérêt de l'art, qu'il n'attendra pas longtemps (')• »
(1) Gazette musicale, 7 mai 1848.
C'est vraiment douimage que les lettres s'arrêtent juste à cette date : mais les a parte des Mémoires servent de carnet pour noter les impressions de l'auteur, car il commence à les rédiger à cette date et il y reproduit plusieurs passages de ses feuilletons. A peine a-t-il écrit quelques pages sur ses souvenirs d'enfance, le voilà qui s'interrompt pour nous parler de ses graves préoccupations, de son inquiétude mortelle, de sa colère concentrée devant des obstacles ridicules qu'il trouve encore à Londres, « là comme ailleurs ». Il termine à la hâte ce chapitre et mentionne la date à laquelle il s'interrompt (10 avril). « C'est aujourd'hui que la manifestation des deux cent mille chartistes anglais doit avoir lieu. Dans quelques heures peut-être l'Angleterre sera bouleversée comme le reste de l'Europe, et cet asile même ne me restera plus. » Suit aussitôt le démenti : « 8 heures du soir : Allons, les chartistes sont de bonnes pâtes de révolutionnaires, tout s'est bien passé. Les canons étaient à la tribune, ils n'ont pas même été obligés de prendre la parole ...»
Mais de nouveaux obstacles l'entravent sans cesse : « 12 juillet — Il m'a été impossible, pendant les trois mois qui viennent de s'écouler, de poursuivre le travail de ces Méînoires. Je repars maintenant pour le malheureux pays qu'on appelle la France et qui est le mien, après tout. » Et il arrive à Paris le 16 juillet. Mais ce sont de bien autres exclamations ; Paris porte les traces sanglantes des journées de Juin et Berlioz n'a pas l'air de croire l'ordre rétabli : « Les pavés des barricades ont repris leur place d'où ils ressortiront peut-être demain. » Et quel spectacle ! Il se demande avant tout ce que l'art va devenir. Tous les théâtres fermés, tous les artistes ruinés, tous les professeurs oisifs, tous les élèves en fuite. Il a même vu « de pauvres pianistes jouant des sonates sur les places publiques, des peintres d'histoire balayant les rues, des architectes gâchant du mortier dans les ateliers nationaux ». Il y a de quoi devenir complètement fou, dit-il, et pour détourner son attention du présent, il continue son autobiographie n'ayant, au surplus, « rien de mieux à faire ». Et il aborde le récit de ses premières années de séjour à Paris.
Bientôt il s'interrompt de nouveau, après avoir raconté ses premières relations avec Augustin de Pons : il s'est ruiné depuis et a vécu en donnant des leçons. « Qu'est-il devenu après la Révolution de Février, qui a dû lui enlever tous ses élèves? ajoute-t-il. Je tremble d'y songer! » Précisément il apprend, ces lignes à peine écrites, que le malheureux, mourant de faim, s'est empoisonné, et s'écrie, comme si la politique y était pour quelque chose : « Oh ! malheureux ! pauvres abandonnés artistes ! République de crocheteurs et de chiffonniers ! » Puis il s'indigne de l'assassinat du prince LichnoA^ sky, qu'il a connu dans ses voyages en Allemagne, et sa fureur fait explosion : « Infâme racaille humaine ! plus stupide et plus féroce cent fois dans tes soubresauts et tes grimaces révolutionnaires que les babouins et les orangsoutangs de Bornéo! Oh ! il faut que je marche, que je coure, que je crie au grand air ! » Et il abandonne encore ses Mémoires sans nous faire savoir plus tard à quelle date il les aura repris.
A quelques semaines de là, il se rendait à la Côte après la mort de son père. Son voyage est annoncé dans la Gazette du 20 août; M. Berlioz était mort le 27 juillet. Je ne m'explique pas la date du 6 décembre 1848 donnée à la lettre de Meylan à Estelle et reproduite aux Mémoires. Berlioz dut passer le mois de septembre en Dauphiné : il préparait dès son retour de la Côte le concert du 29 octobre à Versailles (^). On trouve ensuite deuxlettres de Paris au comte Wielhorski, du 28 novembre O, et à M. de Lenz, du 22 décembre Q). Encore une date à rectifier, à moins que l'on ne suppose que Berlioz ait fait deux voyages en Dauphiné, l'un à la fin d'août, l'autre au commencement de décembre, ce qui contredirait, du reste, tout le récit des Mémoires.
Sans discuter ce point de détail, prenons la lettre au comte "Wielhorski, où Berlioz décrit ses impressions à propos de ce concert du 29 octobre, dans la grande salle du Palais de Versailles, au profit de la caisse des musiciens associés. On
(1) Gazette Musicale, 15 octobre 1848.
(2) Les Révolutionnaires de la musique, p. 222. C3) Correspondance inédite, p. l'72.
l'avait chargé de l'organisation et de la direction de cette fête musicale. « La recette a été magnifique, eu égard au temps et aux mœurs. Car le bas prix des places n'a pas permis d'opérer en grand. Nous avons eu l'illustre Marrast entouré de sa pléiade de gredins, siégeant aux lieux et places de Louis XV et de sa cour. Les journaux vous auront sans doute appris cette bouffonnerie républicaine. » Vous voyez qu'il est plein d'aménité pour ce gouvernement, ce qui prouve suffisamment qu'il n'a plus rienàespérer. La situation musicale ne lui semble pas plus réjouissante : l'Opéra, entre les mains de Nestor Roqueplau et de Duponchel, se traîne mourant. « Il était déjà bien malade quand Pillet l'a quitté, mais la Nesiauration (pardon du calembour) l'a achevé. » Les répétitions du Proj-hète viennent pourtant de commencer : « Il faut avoir du courage pour risquer un ouvrage de cette dimension au milieu de semblables circonstances, quand une émeute, on un changement de gouvernement, ou un revirement ministériel peuvent suffire à lui couper la parole, si éloquente qu'elle soit! »
C'est par des réflexions de ce genre que débutait cette lettre significative ; nous retrouvons à la fin de l'année 1848 Berlioz tout aussi furieux qu'au début, et bien déçu des espérances qu'il avait pu concevoir à sou retour de Russie : « Quels changements depuis cette époque dans notre Europe. Quels cris, quels crimes, quelles folies, quelles stupidités, quelles mystifications atroces ! Rendez grâce à Dieu de n'avoir chez vous que le choléra physique ; le choléra moral est cent fois plus redoutable. Paris a toujours la fièvre et de fréquentes attaques de deliriimi tremens ; songer aux travaux paisibles de l'intelligence, à la recherche du beau dans la littérature et les arts, en un pareil état de choses — c'est vouloir faire une partie de billard sur un vaisseau battu par une tempête du Pôle antarctique, au moment ou une voie d'eau s'est déclarée dans la cale, et une insurrection de matelots dans l'entrepont. »
Ce sont exactement les mêmes réflexions amères qu'il adresse à M. de Lenz, oubliant, ce qui est plus grave, que c'est devant des étrangers qu'il fait ainsi le procès à son pays
et à ses compatriotes : « Notre choléra républicain nous laisse un peu de répit en ce moment ; ou ne clube plus beaucoup ; les rouges rongent leur frein ; les paysans comptent ne plus payer d'impôts do longtemps et fondent de grandes espérances sur les bons conseils que l'empereur donnera à son neveu. » Il raille avec une sorte d'acharnement : « Comme vous devez vous moquer de nous, qui nous intitulons les peuples avancés ! Les bécasses trop faites, pourries, sont aussi des bécasses avancées ! . . . Vous pensez à la musique : quelle pitié ! au lieu de travailler au grand œuvre, à l'abolition radicale de la famille, de la propriété, de l'intelligence, de îa civilisation, de la vie, de l'humanité ! »
Croyez-vous à une satire politique, à une opinion sérieuse ? Vous avez tort ; ces boutades trahissent simplement le mécontentement qu'il éprouve en trouvant de nouveaux obstacles dans les événements du dehors. On en citerait de semblables dans toutes ses lettres. En 1849, il écrivait à Ernst, désespéré de reprendre sa tâche de feuilletoniste : « Quel métier! Où trouver du soleil, du loisir, être libre de ne penser à rien, de dormir, de ne pas entendre pianoter, de ne pas entendre parler du Prophète, ni des élections, ni de Rome, ni de M. Proudhon, de regarder à travers la fumée d'un cigare le monde s'écrouler, d'être bête comme dix-huit représentants. Ah! mon Dieu! mon Dieu! quel sacré monde vous nous avez fait là : vous fûtes bien mal inspiré à vous reposer le septième jour, vous auriez diablement mieux fait de travailler encore, car il restait beaucoup à faire ! » Il finit par un trait du même genre : « Ce feuilleton me fera tourner en Cabet, c'est sûr ! (') » — Cabet assimilé à bourrique — c'est le même mot que celui-ci, sur Proudhon : « Ce digne fou de Proudhon est mort, » écrit-il à Ferrand en
Vous voyez que rien n'est sérieux en tout ceci. Ce sont les charges du Charivari sur les représentants du peuple, les frères et amis, les phalanstériens, le socialisme, qui lui fournissent de faciles plaisanteries sur la politique. Un an
(1) Correspondance inédite, 2<= édit., app., p. 372.
plus tard, dans ce même ordre d'idées, il déclare à Ferrand qu'on a manqué le président idéal do la République : c'est Odry « le brave et bon Bilboquet (*) ». Son opinion est que ces crises politiques sont des farces « un peu bien stupides et infiniment prolongées » .
Mais il reconnaît à cette date qu'il n'a jamais été autant malade d'ennui : « je ne songe qu'à dormir, j'ai la tête lourde, un malaise inexplicable me stupéfie. » Il peut exciper de son absence de dispositions d'esprit bien saines si on l'accuse de jugements fantaisistes sur les hommes et les choses de la République de 1848. Lors du concert donné en 1849 par Marrast à l'hôtel de la Présidence de l'Assemblée, Adolphe Adam, beaucoup plus habile ou plus loyal, exprimait dans le Constitutionnel un jugement bien différent de celui du critique des Débats : « Lorsque l'ouvrier, disait Adam, peut s'élever par la culture d'un art au niveau de toutes ces sommités, lorsqu'il peut être appelé le soir comme invité dans les salons que son industrie décorait encore le matin, lorsque je vois un ministre de l'intérieur venir comme M. Sénart serrer affectueusement la main de ces ouvriers en les remerciant du plaisir qu'ils lui ont fait, lorsque je vois le président des représentants de la nation épuiser, comme le faisait hier M. Marrast, toutes les formules de son esprit et de sa grâce pour leur témoigner sa satisfaction, les traitant à l'égal de ses amis les plus illustres, je me demande si ce n'est pas là la réalisation d'une république démocratique et sociale dans la meilleure acception qu'on puisse lui donner O. » Ce feuilleton finissait comme celui de Berlioz par de tristes réflexions, mais il ne s'y cachait pas tant de venin, et cependant le pauvre Adam n'était guère dans une situation plus enviable que son confrère et collègue des Débats. Ces lignes sont touchantes par leur ton d'amertume résignée après la ruine du pauvre artiste, causée par le 24 février, comme on sait : <( J'espère qu'au milieu de tant de préoccupations graves et radicales notre art ne sera pas complètement oublié Q). Je
(1) Lettres intimes, p. 201.
(2) Derniers souvenirs d'un musicien, p. 318.
(3) Ibid., p. 31U.
402 ËERLIOZ INTIME
sais que la musique est un art inutile, et voilà précisément ce qui m'inquiète pour son avenir. Mais les fleurs aussi sont inutiles, et pourtant Dieu ne cesse de les produire belles et parfumées. Pourquoi la République repousserait-elle les fleurs ? » Pauvi-es artistes î Quelle détresse est la leur lorsque les commotions politiques et sociales ébranlent les nations et tuent la vie de l'esprit en mettant brutalement en première ligne les préoccupations du lendemain et les nécessités de la vie quotidienne, et suspendent la marche de Fart !
Les idées de Berlioz sur le rôle du gouvernement à l'égard de la musique étaient d'ailleurs celles de beaucoup d'artistes. (( Décidément, écrit-il à Ferrand en 1840, l'art sérieux ne peut pas nourrir son homme et il en sera toujours ainsi jusqu'à ce qu'un gouvernement comprenne que cela est injuste et horrible. » Il venait d'être nommé bibliothécaire du Conservatoire; il prétendait à la direction, en remplacement de Chérubini, mais malgré la protection des Berlin il ne put l'obtenir. L'administration des Beaux-Arts ne lui était pas favorable : la promesse d'une place de professeur de composition avec 6,000 fr. de traitement n'avait pas été tenue : ses rapports avec le directeur, M. Cave, n'avaient pas été d'une extrême courtoisie. Quant à la croix de la légion d'honneur ce n'était à ses yeux qu'une distinction banale. Vous trouvez, à propos des vicissitudes qui accompagnèrent l'exécution du Requieiyi en 1837, une vive critique de l'organisation administrative, et cette page est écrite justement vers cette époque : c'est à propos de ce directeur des Beaux- Arts, « le représentant le plus en évidence des opinions musicales de toute la bureaucratie française de l'époque ». Des centaines de connaisseurs de cette espèce occupaient toutes les avenues par lesquelles les artistes avaient à passer et « faisaient mouvoir les rouages de la machine gouvernementale avec laquelle devaient à toute force s'engrener nos institutions musicales. Aujourd'hui (') »
La suspension, comme toujours, complète la pensée : ce
(1) Mémoires, p. l'J7.
qui était au passé est ainsi mis au présent. Plus ça change plus c'est la même chose, veut-il dire.
Il faut avouer cependant que le gouvernement lui avait toujours montré une faveur dont beaucoup pouvaient être jaloux. 11 se plaignait pourtant : « Ah ! si les arts étaient comptés pour quelque chose par notre gouvernement, écrit-il à Ferrand, je n'en serais pas réduit à gribouiller de misérables feuilletons ! » Une autre fois, il parlait de vendre son Requiem à l'Etat, c'eût été une propriété nationale.
Ce qu'il attend de la Révolution de 1848 est surtout la suppression du droit des pauvres, tant il a été persécuté à l'occasion de tous ses concerts ! Quant à la politique, peu lui importe : il a bien polissonne dans Paris avec la Sainte- Canaille pendant les Trois Glorieuses de juillet 1830, mais on chercherait en vain dans ses lettres la trace d'une opinion. Il a parfaitement raison de ne pas se mêler de ces choses qui n'ont rien de réconfortant. Il ne laisse pas que de s'en préoccuper quelquefois : « Je conçois parfaitement, écrivait-il à Ferrand en 1831 ('), tout ce que vous éprouvez de fureur à la vue de ce qui se passe en Europe. Moi-même qui ne m'y intéresse pas le moins du monde je me surprends quelquefois à me laisser aller à quelques imprécations. Ah bien oui» la liberté! où est-elle? où fut-elle ? où peut-elle être? Dans ce monde de vers? Non, mon cher, l'espèce humaine est trop basse et trop stupide pour que la belle déesse laisse tomber sur elle un divin rayon de ses yeux. » Cela dénote le pur scepticisme; mais dans une autre lettre écrite quelques années plus tard, à propos de l'insurrection socialiste de Lyon, il semble qu'il ait des idées un peu plus définies, quoique l'opinion soit assez mal traduite : « Certainement il n'y a ni bien ni mal absolu en politique. Vous demandez quelle différence il y a entre les barricades de Paris de celles de Lyon? Celle qui sépare une grande force d'une force moindre, la tête des pieds. Lyon ne peut pas résister à Paris : donc il a tort de mécontenter Paris : Paris entraîne après lui la France, donc il peut aller où il lui plaît Q). » Et, aussitôt dit,
(1) Lettres intimes, p. 90.
(2) Ibid.. p. 108.
il s'écrie : « Assez! » et passe à un sujet plus intéressant, car il professe évidemment le Suave mari magno de Lucrèce : « Quand nous sommes enfin dans le sanctuaire, que nous font les cris tumultueux du dehors? je ne puis comprendre votre fanatisme là-dessus. »
Tout ceci ne dénote, en réalité, que l'indifférence la plus complète : ailleurs nous verrons qu'à propos de la manifestation anti -anglaise qui eut lieu pendant l'exécution du chœur de Charles Yl à son festival de 1844, il s'indigne de « l'esprit stupide d'opposition » qui règne parmi le peuple de Paris ('). Il n'aurait sans doute jamais eu l'occasion de s'affliger des crises politiques sans la Révolution de 1848. Durant ses voyages en Allemagne, en Autriche, en Russie, il avait été accueilli par des souverains de tout ordre, empereurs, rois, grands-ducs, princes et principicules, par l'aristocratie de tous les pays, avec une cordialité et une courtoisie qui avaient dû le toucher. C'est d'ailleurs cette comparaison de la considération et des hommages dont il avait été l'objet dans ce milieu avec l'accueil dédaigneux de la haute société parisienne et de la famille royale qui lui faisait déclarer à Morel que l'exil ne lui offrait rien d'amer. Pourtant, aux Mémoires, il a fini par rabattre de cet enthousiasme, et, dans le calcul qu'il établit à propos des souverains qui le protègent, il fait le compte : « En tout, trois ! (^) »
Donc, l'enthousiasme monarchiste n'est pas ce qui l'anime et il est sceptique jusqu'au bout. Ce n'est pas un Dauphinois qui est dupe. Au milieu de la tourmente, il a un peu perdu la tête avec tout le monde. Heller, son ami, avait été sur le point de s'expatrier aussi et d'aller s'établir professeur de piano au Brésil Q). Vous avez vu le même affolement chez Berlioz : mais gardez-vous de croire qu'il s'attache à un parti politique, il n'en a même pas l'idée. Vous ne trouverez pas un mot de regret pour la dynastie déchue, ce qui est assez significatif chez un intime de la famille Bertin. D'ailleurs vous avez vu que l'élection du 10 décembre avait réveillé la fibre
(1) Mémoires, p. 340.
(2) Ibid., p. 425.
(3) Journal des Débais, IG décembre 1848.
impérialiste, et il avait confié aussitôt ses espérances à M. de Lenz ; mais chez lui la foi n'est pas bien profonde et l'on devine aisément que si la présence du neveu du grand Empereur donne au gouvernement de la République de 1848 un caractère bonapartiste qui flatte les aspirations napoléoniennes de Berlioz, il n'est pas absolument convaincu de l'intérêt qu'il trouvera à voir rétablir l'empire. Ses sympathies pour le princeprésident sont fondées autant sur les souvenirs de l'histoire contemporaine et de l'épisode retentissant de l'entrée à Grenoble pendant les Cent -Jours que sur la légende qui créa l'épopée autour du grand exilé de Sainte-Hélène. Les vers de Déranger, Lamartine et Hugo sont dans les mémoires des jeunes gens de l'époque : toute la génération de 1830 acclamera le retour des cendres, contemplera avec fierté l'Arc de l'Etoile et la Colonne ; le chauvinisme est dans toute sa force après les humiliations de 1814 et de 1815 : c'est un genre de protestation contre la légitimité introduite dans les fourgons des Cosaques, et vouée, dès l'origine, à l'impopularité.
C'est bien vers Napoléon que se porte l'admiration de Berlioz au milieu des tourmentes politiques : tandis qu'il discutait avec Ferrand sur les émeutes lyonnaises, il se tournait vers le géant pour l'implorer. « 0 Napoléon, Napoléon, génie, puissance, force, volonté, que n'as-tu, dans ta main de fer, écrasé une poignée de plus de cette vermine humaine ! Colosse aux pieds d'airain, comme tu renverserais du moindre de tes mouvements tous leurs beaux édifices patriotiques, philanthropiques, philosophiques ! Absurde racaille! » Et au service de Charles Bonaparte, quelques mois auparavant, quel lyrisme déborde : « Bonaparte ! 11 s'appelait ainsi ! C'était son neveu ! Presque son petit-fils! (')» 11 évoque Beethoven et la Symphonie héroïque et s'indigne du jeu dégagé de l'organiste qui « folâtre dans le haut du clavier, en sifflotant de petits airs gais ». Il a pourtant bien constaté ailleurs que les organistes italiens de l'époque n'emploient que les registres aigus, mais ce chant de roitelets — c'est le
(1) Mémoires, p. 131.
mot dont il se sert aux trois récits de cette cérémonie — lui paraît une indécence affreuse. Ses souvenirs et ses impressions de jeunesse se confondent alors : il rencontre à Rome le cardinal Fesch ; il vient de lire avec avidité les mémoires de Joséphine qu'il a achetés en passant à Sienne ; des lazzaroni napolitains lui parlent du roi Murât : un d'eux lui raconte une tempête qui l'a jeté à l'île d'Elbe, et ce récit lui donne une incroyable émotion ('). H se propose d'aller visiter cette île et de pousser jusqu'en Corse en quittant Rome, pour « se gorger do souvenirs napoléoniens » ; mais il y renonce, ayant peur d'être « vexé » par des quarantaines et des règlements sanitaires : s'il eût trouvé une belle occasion pour Vautre île, il déclare qu'il eût été capable de succomber à la tentation 0-
Les récits de son oncle, l'officier de la grande armée, l'avaient, dès son enfance, disposé à subir l'effet magique de ce nom quasi-fabuleux de Napoléon que les plus grands poètes chantaient dans un entraînement lyrique qui rappelait le souffle antique. Ceux de Lesueur sur les distinctions enivrantes prodiguées par Napoléon à l'auteur des Bardes enflammaient aussi l'enthousiasme de Berlioz pour le grand homme dont l'épopée était déjà une légende. Dans une lettre à Mme Lesueur f), on sent qu'il est heureux de confier son enthousiasme à son vieux maître, un fanatique, lui aussi, et qui ne fut pas sans influence sur cette violente explosion de passion napoléonienne. Mais à défaut d'un pèlerinage à l'île d'Elbe et à Sainte-Hélène, il se contente de suivre jusqu'aux Alpes les « traces sublimes » de son héros. « Quelles superbes et riches plaines que celles de la Lombardie, écrit-il à Ferrand, elles ont réveillé en moi des souvenirs poignants de nos jours de gloire « comme un vain songe enfui ». Sur le pont de Lodi, il lui semble encore entendre .( le bruit foudroyant de la mitraille de Bonaparte ». Trois ans plus tard, il ne résistait pas à la tentation
(1) Mémoires, "p. 182.
(2) Correspondance inédite, p. liG-98.
(3) Lettre inédite communiquée par M. Boisselot.
de prendre sa part dans le chœur universel et il mettait en musique le Cinq Mai de Béranger.
En somme, c'est le héros de Marengo, d'Austerlitz et d'Iéna qui, seul, attire ses regards dans toute l'histoire du siècle, et cet éblouissement est commun à toutes les générarations venues à la vie publique depuis 1815. Ajoutons que Berlioz n'a pas à s'occuper de politique : il n'est pas citoyen sous le régime du cens électoral, et s'en console fort aisé' ment : il acclamera le second empire d'autant plus volontiers qu'il croit avoir à se plaindre de la République, et qu'en outre, d'après le récit des Mémoiî'es, il connaît personnellement Louis-Napoléon, car il lui a été présenté à Londres en 1848, et le roi Jérôme, qui, ayant assisté à Stuttgardt à un de ses concerts, était allé le féliciter. La légende impériale dont il avait été nourri se complétait par les relations personnelles, et ses sympathies ne vivaient pas seulement dans le passé. Il trouve cette légende toute incarnée dans un homme en 1848. Voyez-le plus tard hausser les épaules avec colère à propos des Châtiments, de Hugo, « furieux de n'être pas empereur, Nil aliiid! » — Voilà comment on écrit l'histoire !
Du reste, nous n'irons pas chercher dans les lettres ni dans les Mèinoires de Berlioz des impressions politiques ni le commentaire des faits de l'histoire contemporaine. Vous n'y trouverez pas son appréciation sur le coup d'Etat du 2 décembre ; mais vous la devinerez dans cette courte profession de foi adressée au légitimiste Ferrand : « Moi je suis tout à fait impérialiste ! Je n'oublierai jamais que notre empereur nous a délivrés de la sale et stupide république ! Tous les hommes civilisés doivent s'en souvenir. Il a le malheur d'être un barbare en fait d'art ; mais quoi ! c'est un barbare sauveur, — et Néron était un artiste ! (') »
Cette ingénuité des opinions fait sourire — car personne n'aura le mauvais goût d'attaquer Berlioz sur le chapitre des opinions politiques. Il faut rechercher s'il en a eu et expliquer celles qu'il a pu avoir, voilà tout. Si son apprécia-
(1) lettres intimes, p. 266.
tion sur la République de 1848 n'est point conforme à la vôtre, qu'importe ? Observez ceci, pourtant : il était mal fondé à l'accuser après avoir manifesté l'intention de la servir. Et quant à l'empire, vous verrez de même le cas qu'il faut faire de ce grand enthousiasme de la première heure. Il y a une lettre à Morel datée du 19 décembre 1852 — après la proclamation de l'empire — où il se laisse, comme toujours, aller au rêve. Comme en 1848, il s'attache à l'espérance d'un emploi musical auquel les circonstances politiques paraissent donner quelque opportunité. 11 est question pour lui, prétend-il, de la chapelle de l'empereur ; mais il n'ose y croire : « Je connais trop mon pays et mon monde ('). » Laissez-le donc jeter feu et flammes et attendez la fin : vous verrez Berlioz traiter de lourds animaux les fonctionnaires impériaux, le souverain lui-même de comédien, et vous lirez aux Mémoires, après la lutte infructueuse pour forcer l'Opéra avec l'appui de la cour, une ligne sanglante dans son laconisme : « Sa Majesté n'a pas seulement daigné venir voir les Troyens Q) » .
Mais au rétablissement de l'empire il ne marchandait pas l'enthousiasme. C'est dans ses confidences aux étrangers, comme en 1848, que nous trouvons son impression bien sincère sur le crime du 2 décembre 1851, et c'est encore un Russe qui reçoit l'aveu. Quelques semaines plus tard, le 21 janvier, il écrivait à Lwoff : « Le sentiment du vrai dans l'art est aussi éteint que celui du juste en morale, et sans Vénergie du président de la République nous en serions, à cette heure, à nous voir assassinés dans nos maisons. Grâce à lui et à l'armée, nous vivons tranquilles en ce moment, mais nous artistes, nous vivons morts. »
Cette lettre dénote une nouvelle crise chez Berlioz : c'est une réaction. Mais remarquez cette hardie antithèse qui termine la phrase, elle a un sens sinistre pour peindre la situation à cette heure néfaste : le sauveur tant acclamé a remplacé la vie par le silence, à la manière des barbares : ubi
(1) Correspondance inédite, p. 19*.).
solitiidinem facmnt, pacem appellant. Cet état des esprits en 1852 est parfaitement conforme à l'histoire de cette tragique époque, bien que Berlioz ne soit nullement un historien, ni surtout un historien de la République.
R E A C T I 0 iN
En suivant Berlioz dans ses digressions politiques pour rechercher ses impressions, j'ai sauté par dessus les incidents de sa carrière dé 1848 à 1852. La chronologie ne fait rien à l'affaire : du reste, je n'écris pas la biographie de Berlioz. J'aurais pu cependant la reprendre à la première de ces dates, car j'ai essayé de compléter les Mémoires sur les points où il y avait des lacunes, et c'est ici que commencent les plus considérables. Vous ne devineriez jamais quelles compositions pouvait méditer Berlioz en présence de cette chute de l'art musical à la voirie, comme il le disait ? Un Te Deum et un mystère religieux, V Enfance du Christ ! 11 n'est peutêtre aucun exemple d'une obstination aussi soutenue à se retirer du courant artistique. Wagner, plus perspicace, plus renfermé, plus spéculatif, écrivait à la même heure ses deux maîtresses pages : l'Ar^ et la Révolution, puis V Œuvre d'art de V avenir, avant d'entreprendre les Nibelungen. Il jugeait sans doute bien froidement ces contradictions entre le grand art et l'époque et pressentait l'évolution que la constitution démocratique' de la société moderne devait imprimer à la musique. Lui, au moins, se défendait de vouloir s'isoler, et, en
tous cas, appelait des temps présents au temps prochain. Berlioz, au contraire, avec tout autant de clairvoyance, se laisse aller au dépit, puis au dégoût, et ne tente d'abord la lutte que pour affirmer la doctrine en présence d'une époque qui ne croit plus. Il ne veut rappeler qu'une chose devant ce pêlemêle musical et cette éclosion de l'opérette née du fumier, c'est qu'il existe, lui. Mais lorsqu'il voudra rentrer dans Tarène, lorsqu'il retournera ses regards vers le thécàtre, lorsqu'il aura écrit les Troyens, il lui faudra tenter la lutte la plus effrayante qu'ait eu à subir un artiste. Il la pressent déjà, mais il n'a pas encore l'idée de reparaître en scène. Il attend et espère malgré tout, et c'est surtout pour s'affirmer, pour protester, qu'il compose le Te Deum et V Enfance cln Christ.
L'idée du Te Dewn lui était sans doute venue pendant son séjour à Londres. De retour à Paris en 1848, et après son excursion à la Côte, il avait commencé à écrire cette vaste et grandiose composition au lendemain du concert au palais de Versailles : ce n'était pas sans doute en l'honneur de la « pléiade de gredins » qui présidaient cette solennité, ni en l'honneur de la « sale république » qui avait si peu de sollicitude pour le grand art et n'avait pas d'argent pour créer un grand emploi musical en l'honneur de Berlioz.
Voyez combien l'époque est désolante. Adam se ruine avec son Opéra-National et quant aux productions courantes c'est à peine si l'on y fait attention. En 1849, Adam écrit le Toréador : la représentation a lieu devant une salle vide : c'est le jour des élections d'Eugène Sue et « autres rouges ». La consternation est générale : pas un éditeur ne veut acheter l'œuvi^e C).
Rien que ce fait vous indique si le découragement de Berlioz était fondé. D'ailleurs, voulez-vous savoir exactement quelles sont ses dispositions d'esprit pendant ces trois années? C'est fort simple : prenez la collection de ses feuilletons, ou, ce qui revient au même, le livre des Soirées de Vorchestre, publié en 1852 et contenant un choix d'articles des trois années précédentes. Dès 1848, nous voyons le
(1) Adolphe Adam. Souvenirs d'un Musicien, p. 55.
critique des Débats accumuler les assauts contre la direction de l'Opéra, contre le droit des pauvres. Ce sont des textes qui se retrouvent dans le livre. Je puis, du reste, dresser la chronologie des fragments insérés au volume : c'est une date de la vie de Berlioz à fixer.
Vous savez déjà ce qu'était, à l'origine, le Premier opéra, nouvelle du passé : une allégorie à l'adresse du gouvernement à propos du Requiem, en octobre 1837. Il la reprend dans son Voyage musical, comme la nouvelle sentimentale de Vincenza et un Début dans le Freyschûtz . Ce dernier morceau fut publié d'abord sous le titre Une Idylle ('), dans la Gazette, le 3 décembre 1843, puis intercalé dans une des lettres du Voyage musical ; il le détache encore pour le faire reparaître ici. Le Harpiste ambidant avait fait partie des Lettres t^A^^^r^c/i(9 publiées en 1848 dans la Gazette. Tout le reste, sauf une Etude astronomique, fragments de feuilletons des Débats, et le conte du Suicide par enthousiasme, écrit pour la Gazette en 1834 et édité d'abord au Voyage musical, et Euphonia, qui avait paru en 1844 dans la Gazette, est la i^eproduction des principaux feuilletons des Débats de 1848 à 1851. Voici, du reste, les dates :
De viris illustribus Urbis Romœ (de la claque), 27 août
Madame Rosenhain , autre fragment de Vhistoire romaine, 9 novembre 1848.
Romains du Nouveau Monde, Jenny Lind en Amérique, 25 septembre 1850.
L Opéra de Paris, 9 novembre 1848. (Il y a aussi dans ce chapitre des fragments qui proviennent des feuilletons écrits en 1839, 1840 et 1841.)
Les théâtres lyriques de Londres, l«"r juillet 1851.
Une victime du tack, 21 février 1852.
Spontini, esquisse biographique, 14 mai 1845 et 12 février
(1) On sait qu'il s'agit du squelette qui figure parmi les accessoires de l'opéra de Weber. Le sous-titre Idylle est remplacé aux Soirées par celui de Nouvelle nécrologique, moins fallacieux.
412 BERLIOZ INTIMK
Marie Stuart, 10 décembre 1844.
Une visite à Totn Pouce, 14 février 1847.
Les Cauchemars, 7 mars 1849.
Paganini, 23 décembre 1851.
Analyse du Phare (le Fanal d'Adam), décembre 1849.
Analyse de Diletta {Giralda), 30 juillet 1850.
Glanes historiques, mars et avril 1849.
Saint-Paul de Londres, institutions musicales de l'Angleterre, les Chinois, les chanteurs des rues, etc., 31 mai, 20 juin et 27 juillet 1851.
La chapelle de V Empereur de Russie, 19 octobre 1850 et 13 décembre 1851.
Les fêtes musicales de Bonn, août 1845.
Méhîd, 16 septembre 1851.
Wallace à la Nouvelle-Zélande, 31 octobre 1852.
Beethoven et ses trois styles, 11 août 1852.
V Épilogue, c'est-à-dire la série des toasts mis dans la bouche de divers personnages, est une mosaïque de fragments des feuilletons consacrés, pendant ces trois années, aux questions générales concernant la situation musicale, les institutions nouvelles qui devraient être établies, les difficultés de la carrière artistique, etc.
11 y a dans cette même série de la collection des feuilletons de Berlioz plusieurs fragments qui prendront place à leur tour dans le volume des Grotesques, six ans plus tard, avec les articles sur l'Exposition de 1855, les lettres de Plombières et de Bade au directeur des Débats, les lettres du Voyage en France, à Edouard Monnais, publiées en 1848 dans la Gazette, qui prennent la moitié presque du volume. En dehors de ces trois morceaux, ce sont de petites fantaisies très courtes, de cinquante à cent lignes chacune, de véritables nouvelles à la main, pour la plupart des coupures faites dans tous les feuilletons publiés de 1848 à 1858.
Puisque nous analj^sons ici le travail littéraire de Berlioz, je prends encore le volume A travci^s chants : c'est de même une collection d'articles dont les principaux sont consacrés à Beethoven, Gluck, Weber et Wagner, et dont les premiers avaient paru dans le Voyage musical. Les autres étaient de
date beaucoup plus récente. C'étaient des feuilletons écrits de 1859 à 1862.
Je n'ai fait cette énumération que pour permettre de suivre les diverses dispositions d'esprit que traverse successivement Berlioz à cette heure de sa vie. Ses impressions sont tout aussi exactement reflétées dans ces livres ou plutôt dans ces articles que dans les Mémoires. Lorsqu'il se met en scène, par exemple, aux Lamentations de Jér'émie, vous pouvez analyser non moins sûrement ses sentiments qu'en consultant ses lettres et son autobiographie. Pour ne nous occuper que de la crise intime de 1848 h 1854, le volume des Soirées complète parfaitement les Mémoires et la Correspondance, et si vous lisez attentivement les chapitres, vous verrez que les plus iipres sont précisément ceux qui ont leur date en 1848 et en 1849.
Au point de vue de ses travaux, on ne voit guère en dehors de sa tâche de critique que la composition du Te Deum qui l'occupe. En janvier 1850 fut constituée la Société Philharmonique, sous la direction de Berlioz. Elle donna ses cinq premiers concerts dans la saison 1850-51 ; ce fut au second, en novembre, qu'il donna la première version de V Enfance du Christ qu'il attribuait à Pierre Ducré, « maître de chapelle imaginaire (') », est-il dit au titre de la Fuite en Egypte, qui parut l'année suivante, chez Richault.
C'est dans la Gazette du 24 novembre 1850 que Léon Kreutzer, victime de la mystification comme tout le monde, écrivait dans son compte rendu la fameuse phrase : « Cette pastorale m'a paru assez jolie et modulée assez heureusement pour un temps où l'on ne modulait jamais. »
Ce fut sans doute ce succès inattendu qui le décida à développer l'ouvrage pour composer sa trilogie sacrée. Les concerts se terminèrent au mois d'avril ; en mai il partait pour Londres, désigné comme membre du jury des récompenses à l'Exposition universelle. La Société n'avait pas fait ses frais, elle ne reprit pas ses séances à la saison suivante : les
(1) L'histoire de la composition de cet ouvrage est racontée aux Grotesques de la Musique, p. 169-174, sous le titre Correspondance philosophique. Lettre à M. Ella.
recettes étaient si faibles, écrit-il à Lwoff, que les artistes n*y gagnaient presque rien. De là leur inexactitude désespérante aux répétitions, de là l'impossibilité de leur faire apprendre un important ouvrage nouveau (')• C'était encore une déception ; après toutes celles qu'il avait déjà subies en Angleterre, il espérait prendre une dernière revanche dans ce pays : « 11 est question, écrivait-il à Morel avant son départ, d'une gigantesque entreprise musicale dont on me confierait la direction à Londres et où figurerait le Te Deiim. » Nous n'avons pas de détails sur cette entreprise, car il revint à Paris à la fin de l'été, la corvée du jury étant terminée : ces travaux lui avaient fourni, en outre, ainsi que ses occupations musicales, un supplément d'articles très intéressants pour les Débats : ce sont ceux que j'ai signalés en dressant l'inventaire des chapitres des Soirées ; on y trouvera des détails très suffisants sur la vie artistique à Londres à cette date. C'est ce qui lui permettait de dire à son retour, au général Lwoff: «Rien n'est plus possible à Paris et je crois que le mois prochain je vais retourner en Angleterre où le désir d'aimer la musique est au moins réel et persistant. » Et il comparait cette disposition des Anglais avec l'état musical « au milieu duquel, disait-il, nous avons honte de vivre à Paris ». C'est dans cette lettre qu'il dépeignait par un mot tragique la situation au lendemain du coup d'Etat de Décembre.
Voilà donc deux ans et demi consumés en luttes stériles et en déboires cruels, depuis qu'il s'est résigné à rentrer en France. L'avenir ne lui paraît pas plus sûr : — toutes les places sont prises, les médiocrités se mangent entre elles ; (( on assiste au combat et aux repas de ces chiens avec presque autant de colère que de dégoût ». Les jugements de la presse et du public sont d'une sottise et d'une frivolité dont rien ne peut offrir d'exemple chez les autres nations : « Chez nous le beau n'est pas le laid, c'est le plat, on n'aime pas plus le mauvais que le bon, on préfère le médiocre ».
Il constate en terminant qu'il a, depuis un an, trois parti-
(1) Correspondance inédite^ p. 182.
tions nouvelles, qu'il n'a pu trouver l'occasion d'en faire entendre une note et que pas un éditeur n'a osé les publier. C'est avec une secrète espérance qu'il rappelle ses souvenirs de Russie : « Dites aux artistes de votre merveilleuse chapelle, écrit-il à Lwoff, que j'aurais bien besoin de les entendre pour me faire verser toutes les larmes que je sens brûler en moi et qui me retombent sur le cœur ».
Mais à ce moment même il obtint une bien vive satisfaction. Grâce au dévouement de Liszt, BenvemUo était représenté à Weimar. Il y avait quatre mois que duraient les répétitions, et l'ouvrage devait passer le 1<^'' mars, jour de fête de la grande duchesse, mais un retard de quelques semaines survint au dernier moment, et on voit que ce contre temps l'irritait, son engagement l'appelant à Londres précisément à cette date. Il en est assez vexé. « J'avais bien nettoyé, reficelé, restauré la partition avant de l'envoyer. Je ne l'avais pas regardée depuis treize ans. C'est diablement nerveux, je ne trouverai jamais une telle averse de jeunes idées. Quel ravage ces gens de l'Opéra m'avaient fait faire là-dedans ! » D'après une lettre écrite plus tard à Morel, on voit qu'il put assister à la première représentation qui eut lieu le 16 mars 1852. (( C'est la plus charmante excursion, dit-il, que j'aie jamais faite dans ce pays là. Ils m'ont comblé, gâté, embrassé, grisé (dans le sens moral). Tout cet orchestre, tous ces chanteurs, acteurs, comédiens, tragédiens, directeurs, intendants réunis au dîner de l'hôtel-de-ville, la nuit de mon départ, représentaient un ordre d'idées et de sentiments qu'on ne soupçonne pas en France. » Il conte en grand détail l'accueil qu'il a reçu de la famille grand ducale, des princesses de Prusse, du bouillant Griepenkerl. Il y avait du monde de tous les environs, de Leipzig, de léna, de Brunswick, de Hanovre, d'Erfarth, d'Eisenach, de Dresde même.
Il retourne aussitôt à Londres; comme il l'avait prévu, sa Société philharmonique était « à vau-l'eau ». Il venait de prendre un arrangement avec la Philharmonie Society de Londres : il y donna six concerts, de mars à juin 1852. Cinq lettres adressées à J. d'Ortigue, qui le suppléait au Journal dos Débats en son absence, nous donnent des détails fort
intéressants sur ces tentatives musicales ; entre temps, il avait pu terminer son volume des Soirées et s'occupait de chercher un éditeur. Il revint à Paris le 20 juin. La Gazette musicale (4 juillet) nous apprend que pour le remercier d'avoir fait exécuter des fragments de la Vestale, Mme Spontini lui avait fait hommage du bâton de chef d'orchestre de son mari. Les lettres nous apprennent que ces fragments furent peu goûtés et que Berlioz en ressentit un crève-cœur inexprimable. « Comme si, dit-il, j'avais ignoré qu'il n'y a rien de beau, ni de laid, ni de faux, ni de vrai pour tout le monde, comme si l'intelligence de certaines œuvres de génie n'était pas refusée à des peuples entiers ! (') » Faust et Roméo obtinrent cependant un très vif succès : quant à la Neuvième Symphonie de Beethoven, qu'il avait voulu monter, assurant que jusqu'alors elle n'avait été qu'abimée, elle absorba plus du tiers du total des souscriptions (abonnements). L'entreprise était du reste peu lucrative. « Les entrepreneurs perdent comme tous ceux de toutes les institutions musicales de Londres cette année, mais ils savaient d'avance qu'il en serait ainsi, et ils en font si peu un mystère que, dans le programme du dernier concert, Beale a fait part au public de la dépense amenée par les répétitions de la Symphonie avec chœurs (-). » Néanmoins, on considérait ces frais comme de premier établissement, car l'intention de Berlioz était également de continuer l'année suivante.
En effet, le succès avait été très grand : dès le premier concert, les plus importants journaux publiaient sur lui « des dithyrambes tels qu'on n'en écrivit jamais ». La consternation était dans le camp de la vieille Société philharmonique dont l'opposition avait déconcerté Berlioz cinq ans auparavant. « Costa et Andersen boivent leur bile à pleins verres ». Beale est un admirable entrepreneur qui ne lésine pas : il est fou de joie de ce succès. Berlioz, dès le troisième concert, est « au cœur de la place » ; au cinquième, les hiSj couronnes, rappels, trépignements, accompagnent une ovation « extravagante » : les journaux décla-
(1) Correspondance inédite, p. 1S7.
(2) Ihid., p. 193.
rent qu'on n'a jamais eu d'exemple à Londres d'un succès musical de cette violence. Il y a « lauriers, chênes et toutes les herbes de la saint Jean ».
Aussi, il ne dissimule pas son enthousiasme pour les Anglais : « quel singulier, mais quel grand peuple ! Il comprend tout ou du moins on y trouve des gens pour tout comprendre ! (') » C'est à six mois de là qu'il confie ainsi ses impressions à Morel ; mais il a eu un désappointement alors, car son engagement n'a pas été renouvelé pour la saison suivante, à la suite d'une intrigue de l'un de ses chefs d'orchestre. On lui parle alors d'autres projets, toujours pour l'Angleterre : ce sera bientôt décidé. C'est à cette heure qu'il redevient perplexe (décembre 1852) et qu'il convoite la chapelle de l'empereur. Ce n'est qu'à regret qu'il avait quitté Londres, malgré la gêne qu'il y avait éprouvée sous le rapport financier. Il avait plus de confiance dans le goût musical de nos voisins que dans la protection du régime despotique, sous lequel, comme il le disait en décembre 1851, les artistes « vivaient morts. » Son ami d'Ortigue avait reçu ses confidences dès le mois de juin, à la veille de son départ pour la France : « J'ai tant de loyers à payer à Paris, les dépenses de mon fils qui s'y trouve maintenant, etc., que le luxe d'habiter Londres, quand je n'ai plus rien à y faire, m'écraserait. A vrai dire, ce n'est pas tout à fait du luxe, car il m'est, au fond, désavantageux de quitter l'Angleterre au moment où j'aurais tant de choses à y voir venir. Je vais bientôt oublier à Paris toutes ces joies musicales pour reprendre ma stupide tâche de critique, la seule qui me soit laissée à remplir dans notre cher pays. »
Remarquez bien qu'il nous faut reconstituer sa vie à l'aide des détails relevés parles journaux ou épars à travers sa correspondance, car dans son autobiographie nous avons sauté d'un trait de plume six années. Du 6 décembre 1848, date de la lettre à l'Estelle de Meylan, nous passons à la mort d'Henriette Smithson, au 3 mars 1854. Les faits de l'intor-
(1) Corresp07idance inédite, p. 199.
valle sont pourtant, comme on le voit, assez graves, et ce n'est pas sans intention que je les réunis dans ce chapitre en les reconstituant. Vous voyez qu'au milieu de ces nouveaux déplacements Berlioz ne perd jamais espoir. L'empire est fait, alors : comment l'empereur ne songe-t-il pas à Berlioz ? Les succès du compositeur à AVeimar et à Londres doivent pourtant retentir jusqu'aux Tuileries, car Berlioz n'oublie pas de recommander à ses amis de célébrer dûment ses triomphes. En décembre 1852 , le Te Deum est en Tair, on en parle, mais l'empereur n'a pas voulu en dire un mot. Il renvoie sa décision à trois ou quatre mois.
Nous assistons au trouble do son esprit en lisant les dernières pages des Mémoires qu'il rédige fébrilement à cette heure. Il conte rapidement l'échec à Londres de Benvenuto qui fut représenté le 20 juin 1853. Une bande d'Italiens, ditil, a rendu impossible l'audition à Covent-Gardon. Ils ont crié, chuté et sifUé du commencement à la fin, voulant même empêcher d'entendre l'ouverture du Carnaval Romain. II assure qu'à la tête de cette cabale était Costa qu'il avait attaqué dans ses feuilletons au sujet des libertés qu'il prenait avec les partitions des grands maîtres.
C'est après cette nouvelle déconvenue qu'il est rentré à Paris, accablé de tourments et irrité de nouveaux obstacles. En quelques mois, tous les orages s'accumulent autour de lui : la mort d'Henriette, les angoisses qu'il ressent durant le bombardement de Bomarsund au siège duquel assiste son fils, et, sans parler d'autres incidents de sa carrière, l'échec qu'il remporte en août 1854 à l'Institut où il se présente pour remplacer Halévy, nommé secrétaire perpétuel, augmentent encore l'irritation extrême à laquelle il est en proie pendant la triste année qui suit la chute de Benvenuto à Londres.
Il avait pourtant eu des consolations à tous ces tourments. Dans l'intervalle il était allé, au mois d'août 1853, organiser et diriger à Bade un festival où il avait fait entendre deux actes de Faust : l'ouvrage avait été exécuté avec le même succès dans deux autres concerts à Francfort. Dès son retour à Paris, il avait trouv(3 une double proposition de
Brunswick et de Hanovre et était reparti. C'est à Ferrand, cette fois, qu'il raconte en grand détail toutes ses ovations. Bâton d'or et argent offert par l'orchestre, souper de cent couverts réunissant toutes les autorités de Brunswick, institution de bienfaisance fondée sous le nom de Berlioz ('), ovation de la foule dans le jardin public, dames qui lui baisent la main en pleine rue, en sortant du théâtre, couronnes anonymes envoyées chez lui, etc.; ta Hanovre pluie de lauriers, manifestations d'admiration de la part de la famille royale, visite de laBettina de Goethe, Mme d'Arnim, qui vient non pas le voir, mais le regarder, telle est la relation de cette excursion triomphale.
Pourquoi donc, au lieu de ce récit, ne trouvons-nous aux Mémoires que des récriminations contre les fanatiques de Leipzig qui l'honorent d'une haine forcenée, lui écrivent des injures, lui font des grimaces dans le dos Q) et les perfidies assez plates dont il accuse certains autres maîtres de chapelle allemands? Il faut lire ces six dernières pages des Mémoires y écrites en octobre 1854 : on sent l'irrésolution d'esprit de Berlioz à l'heure où sa vie intérieure subit un renouvellement. C'est une longue série de récriminations : contre la coterie de la Société des concerts qui lui a fait interdir la salle et se garde en outre comme de la peste de faire figurer ses œuvres aux programmes, parce que les fragments de Faust, au lieu d'être écrasés par les chefs-d'œuvre du répertoire comme l'espéraient ses ennemis, ont enthousiasmé l'auditoire; contre les millionnaires, qui ont oublié l'exemple de Paganini ; contre Meyerbeer, dont l'influence délétère rend impossible tout succès sérieux à l'Opéra ; contre le droit des pauvres, comme toujours. En ce moment il se renferme dédaigneusement sous sa tente, ignorant même quelle destinée lui réserve l'avenir. Il prévoit que la route qui lui reste à parcourir, si longue qu'on la suppose, doit ressembler beaucoup à celle qu'il a parcourue : « Le changement est si lent pour les hommes et les choses qu'il est imperceptible dans le court espace de temps embrassé par une existence humaine : il me faudrait
(1) Lettres intimes, p. 203
(2) Mémoires, p. 450.
vivre deux cents ans pour en ressentir le bienfait » . Il se sent, sinon au terme de sa carrière, du moins sur la pente déplus en plus rapide qui y conduit; fatigué, brûlé, mais toujours brûlant et rempli d'une énergie qui s'éveille parfois avec une violence dont il est presque épouvanté. Mais il voit devant ses yeux le spectacle d'une nation qui aie veau d'or pour unique dieu et ne s'intéresse plus à aucune des nobles manifestations de l'intelligence : le peuple parisien est un peuple barbare. Les abonnements chez les éditeurs de musique portent sur les plus plates productions dont les magasins regorgent ; l'industrialisme de l'art suivi de tous les bas instincts qu'il flatte et caresse, marche à la tête de son ridicule cortège.
Quant aux théâtres lyriques, la plupart sont d'assez mauvais lieux, musicalement parlant. « Je sais bien ce que je pourrais produire en musique dramatique, mais il est aussi inutile que dangereux de le tenter. » Il lui faudrait, pour donner l'essor à sa pensée, se supposer maître absolu d'un grand théâtre, obéi de tous, acteurs, musiciens, choristes, danseurs, comparses, décorateurs, machinistes et metteur en scène; c'est ce qui n'arrivera jamais (') : en outre, ses ennemis, qui n'osent venir le siffler à ses concerts, se donneraient trop aisément carrière dans une vaste salle comme celle de l'Opéra ; c'est son style musical qui lui suscite les plus furieuses haines, car il est à lui seul la plus sanglante critique des pratiques et des œuvres de certains hommes jouissant d'une puissante popularité.
Tout ceci dénote certainement une parfaite clairvoyance ; malheureusement un tel début prépare bien mal la confession que nous allons recueillir ; elle est tout ce qu'il y a de plus inattendu : « Depuis trois ans, je suis tourmenté par l'idée d'un vaste opéra dont je voudrais écrire les paroles et la musique, ainsi que je viens de le faire pour ma trilogie ^B.CYée,V Enfance du Christ. Je résiste h la tentation de réaliser ce projet et j'y résisterai, je l'espère, jusqu'cà la fin. Le sujet me paraît grandiose, magnifique et profondément émou-
(1) Mémoires, p. 449.
vant, ce qui me prouve jusqu'à l'évidence que les Parisiens le trouveraient fade et ennuyeux.... L'idée seule d'éprouver pour l'exécution et la mise en scène d'une œuvre pareille les obstacles stupides que j'ai dû subir et que je vois journellement opposer aux autres compositeurs qui écrivent pour notre grand Opéra, me fait ])Ouillir le sang. Le choc de ma volonté contre celle des malveillants et des imbéciles, en pareil cas, serait aujourd'hui excessivement dangereux : je me sens parfaitement capable de tout à leur égard QÏje tuerais ces gens-là comme des chiens! »
Ne jurons de rien : dans six mois il commencera à écrire le poème, puis s'attellera à la partition des Troyens, et lorsqu'il la verra mettre en scène après bien des déboires, retards et vilenies, il se résignera et ne tuera ni les gens ni les chiens.
Ce n'est pas, d'ailleurs, sur cette déclaration menaçante qu'il clôt les Mémoires, c'est par une sorte de promesse d'aller se fixer h Dresde, acceptant la place qu'on lui offre de maître de chapelle du roi de Saxe, avec l'espérance d'en faire le centre musical de TAllemagne. Il eût certainement mieux fait d'obéir à cette inspiration : Liszt l'y engageait, ses amis de Paris l'en dissuadaient. « C'est à examiner », ditil simplement. Son parti n'est pas pris et d'ailleurs la place n'est pas encore libre. En attendant, si l'on monte Cellini à Dresde, il ira diriger les répétitions, écrit-il. C'est du 18 octobre 1854, il faut le rappeler, qu'il date ces dernières lignes, et voici la péroraison :
« Je finis en remerciant la sainte Allemagne où le culte de l'art s'est conservé pur; et toi, généreuse Angleterre, et toi, Russie, qui m'as sauvé; et vous, mes bons amis de France; et vous, cœurs et esprits élevés de toutes les nations que j'ai connus... Quant à vous (il s'adresse aux faux amis), maniaques, dogues et taureaux stupides, serpents et insectes de toute espèce, fareivell, mij... friends, je vous méprise et j'espère bien ne pas mourir sans vous avoir oubliés! »
Remarquons que ces pages des Mémoires sont écrites au lendemain de son second mariage : elles témoignent d'une humeur assez sombre et prouvent que la lune de miel a été obscurcie par d'épais nuages.
Vous venez de voir Berlioz en 1854 : en quelques années tout a été changé en lui. Découragé de toutes parts, il semble qu'il renonce à la lutte pour tenter du côté de la Russie ou de l'Allemagne ce qu'il avait inutilement cherché depuis six ans et à trois reprises en Angleterre. Pourtant c'est alors qu'il entreprend la plus chimérique tentative, écrire un opéra sur un sujet antique, V Enéide, et le faire jouer à l'Opéra de Paris. L'épreuve de 1838 ne lui a pas sufïi et de plus il est le premier à constater la décadence du goût public. N'est-ce pas tenter l'impossible ?
Il avait pu se rendre compte de ce qu'il y avait de téméraire et de fou dans cette idée : la conclusion des Mémoires nous faisait assister à ses indécisions, fondées sur une conscience exacte de la situation. La campagne entreprise en 1854 pour un siège à l'Institut avait pu l'éclairer, en outre, sur le peu de sympathie qu'il rencontrait parmi les compositeurs français. M. Bernard tient d'Alexandre le récit de l'entrevue entre ce dernier, ambassadeur de Berlioz, et Adolphe Adam : c'est fort curieux, sinon bien véridique, car les relations entre Adam et Berlioz n'étaient pas aussi contraintes que M. Alexandre l'a exposé à M. Bernard. La scène est d'ailleurs amusante : Berlioz ne peut se décider à jouer le rôle de postulant : « Pourquoi Adam, qui est un grand musicien, s'obstine-t-il à s'encanailler dans le genre de l'opéra comique? S'il voulait, parbleu, il ferait de la musique comme j'en fais ! » Et Alexandre retourne plaider la cause de Berlioz près d'Adam : « Un grand musicien, répond celui-ci, un très grand, très grand. Seulement il fait de la musique ennuyeuse ; s'il voulait, il en ferait d'autre... il en ferait tout aussi bien que moi (*). »
C'est bien joli pour être vrai. Berlioz n'eût pas manqué de s'emparer de l'incident si le dialogue eût été authentique. La lettre du 28 août à Morel, au lendemain du vote qui nommait Clapisson contre Berlioz, nous retraçait moins joyeusement cette nouvelle épreuve de la carrière du maître : on l'a poussé à se mettre sur les rangs, à faire les visites et les
(l) liotice sur Berlioz, p. 52.
démarches d'usage en pareille circonstance : il a fait tout cela, a vu tous les académiciens l'un après l'autre, a obtenu mille belles paroles extrêmement flatteuses, un accueil chaleureux, etc. mais il est battu. — « A la prochaine vacance, maintenant : je suis résolu à persister avec une patience égale à celle d'Eugène Delacroix et de M. Abel de Pujol qui s'est présenté dix fois. » C'est déjà la troisième fois, on le sait , qu'il pose sa candidature ; mais celle-ci, c'était très sérieusement, en croyant avoir des chances. Quant à l'avenir, il n'est plus si confiant après cet échec, d'autant plus qu'on songe déjà à faire admettre Leborne tôt ou tard. « Vous voyez que tout va bien et qu'on progresse dans la voie de l'absurde. » Cependant il est décolérisé trois jours plus tard, il veut dire rasséréné, lorsqu'il raconte ces faits à Bulow en lui annonçant qu'il se présentera «jusqu'à ce que mort s'ensuive. »
Cette candidature à l'Institut lui avait fait manquer un voyage à Munich sur lequel il avait consulté Bulow deux mois auparavant ; il lui annonçait, dans cette lettre du 28 juillet, une nouvelle non moins intéressante. Au commencement de l'année, en février, il avait poussé une pointe à Carlsruhe, où il avait dirigé deux concerts. Après la mort d'Henriette, il avait reçu de l'intendant du roi de Saxe l'invitation de se rendre à Dresde en avril. C'est après son retour de cette ville, de mai à juillet, qu'il écrivit son nouvel ouvrage, le Songe d'Hérode, première partie de sa trilogie sacrée V Enfance du Christ : « Cette partition, dit-il à Bulow, précède l'embryon que vous connaissez sous le nom de Fidle 671 Egypte et formera, avec V Arrivée à Sais, un ensemble de seize morceaux durant en tout une heure et demie avec les entr'actes. C'est peu assommant, comme vous voyez, en comparaison des saints assommoirs qui assomment pendant quatre heures ! ... »
Il nous expose très sincèrement dans les Mémoires pourquoi il ne s'est décidé à terminer cet ouvrage, commencé quatre ans auparavant, qu'après la mort de sa première femme. Ce qui l'arrêtait encore, c'était la perspective de perdre 1,200 francs de frais de copie, de n'avoir pour un con-
cert qu'une recette dérisoire, de manquer du nécessaire pour la pauvre malade, de n'avoir pas de quoi faire face à ses dépenses personnelles, ni payer la pension de son fils sur un vaisseau de l'Etat.
Ce scrupule était extrêmement honorable, mais il est fort singulier qu'après les récriminations que nous avons lues tout à l'heure contre l'indifférence de la dynastie de Juillet, il ait ajouté ici : « Je n'ai pas reculé aux jours où l'on pouvait encore douter des conséquences de mes coups d'audace. Il y avait dans ce temps, à Paris, un petit public d'élite, il y avait les princes de la maison d'Orléans et la reine ellemême qui s'y intéressaient. » Je ne fais que signaler la contradiction, en supposant tout bonnement que ces lignes ne pouvaient contenir qu'un avis au lecteur et une allusion à la souveraine actuelle. Berlioz déclare ensuite que les raisons d'humanité n'existent plus pour lui depuis la mort d'Henriette : « Si j'ai cédé peu à peu à l'entraînement musical en écrivant ma trilogie sacrée, c'est que ma position n'est plus la même. D'aussi impérieux devoirs ne me sont plus imposés. D'ailleurs, j'ai la certitude pouvoir faire aisément et souvent exécuter cet ouvrage en Allemagne, où je suis invité à revenir par plusieurs villes importantes ('). »
Attendez : la trilogie sacrée n'est que le début. Le voilà remis au travail. Dans six mois, vous entendrez déjà parler des Troyens. Le succès de V Enfance du C/irist dut l'encourager. Les préparatifs du concert lui avaient cependant causé des embarras et des ennuis dont il faisait part à son fils : « Il surgit, comme je m'y attendais, des difficultés qui, peut-être, seront insurmontables, car je ne veux point risquer d'argent ('). » Il en vint à bout cependant et le concert eut lieu à la fin d'octobre : « Je crève de joie de vous faire connaître mon nouvel ouvrage, écrit-il à Ferrand O, il a un succès énorme; toutes les presses française, anglaise, allemande, belge, chantent hosannah sur tous les tons et il y a ici deux individus qui se gangrènent de rage. » Ailleurs
(1) Mémoires, p. 455.
(2) Correspondance inédite, p. 210.
(3) Lettres intimes, p. 205.
il proteste contre l'opinion de ceux qui ont pu voir dans cette partition un changement complet de son style et de sa manière. « Le sujet a amené naturellement une musique naïve et douce, et par cela même plus en rapport avec leur goût et leur intelligence qui, avec le temps, avaient dû en outre se développer. J'eusse écrit V Enfance du Christ de la même façon il y a vingt ans (*)• »
C'est parfaitement exact : mais en 1834, il prenait pour sujets de ses compositions des thèmes bien différents ; c'est en cela que consiste ce changement, dont il ne paraît pas se rendre très bien compte. Au point de vue musical, assurément, rien n'est modifié quant à la conception, quant à la forme. Mais l'excitation intellectuelle qui avait tourné son esprit vers des thèmes tels que ceux de la Fantastique, de Harold, de Roméo et Juliette, est bien déviée de la direction primitive. Au lieu de Shakespeare et Goethe, c'est saint Matthieu et Virgile qui attirent aujourd'hui sa curiosité. Le Requiem de 1837 et le Te Deum de 1855 sont écrits de la même main, mais, qu'on me passe le mot, l'auteur a jeté sa gourme dans l'intervalle.
C'est ainsi, du reste, qu'il définit le style de sa partition dans le Posi-Scripium d'une lettre inédite à Adolphe Samuel, de Bruxelles, datée du 16 décembre (^). « Les bonnes gens de Paris disent que j'ai changé de manière, que je me suis amendé; pas n'est besoin de vous dire que j'ai seulement changé de sujet. » C'est ainsi que nous examinerons l'ouvrage lorsque je passerai à Berlioz artiste. La réflexion qui suit a un certain piquant : « Que de monde il y aura dans le royaume des cieux si tous les pauvres d'esprit s'y trouvent ! Mais je laisse dire. Gardez cela pour vous ! »
C'est quelques mois après V Enfance du Christ que Berlioz fait exécuter pour la première fois à Saint-Eustache son Te Deum, composé depuis six ans. C'était à l'occasion de l'inauguration solennelle de l'Exposition universelle que cette audition avait été organisée. Elle eut lieu le 30 avril, la veille de l'ouverture; « Je puis vous dire, écrit-il à Morel,
(1) Mémoires, Post-Scriptum, p. 457.
(2) Le Ménestrel, 8 juin 1879.
que l'effet produit sur moi par cet ouvrage a été énorme et qu'il en a été de même pour mes exécutants. En général, la grandeur démesurée du plan et du style les a prodigieusement frappés, et vous pouvez croire que le Tibi omnes et le Jiideœ, dans deux genres différents, sont des morceaux babyloniens, ninivites. — C'est colossal, disait-il à son fils après la première répétition d'orchestre ! Le diable m'emporte ! il y a un finale qui est plus grand que le Tuba mirum de mon Requiem! »
La cérémonie de la clôture de l'Exposition lui fournit encore l'occasion d'un grand triomphe musical. Grâce à la recommandation du prince Napoléon, le gouvernement lui avait commandé une cantate, V Impériale, qui devait être exécutée lors de la distribution des récompenses. Mais comme la musique durait trop longtemps et que l'Empereur s'impatientait, on vint interrompre Berlioz « au moment le plus intéressant » et le forcer d'arrêter là l'exécution de l'ouvrage ('). Berlioz pouvait juger par ce trait charmant de la sollicitude éclairée que le gouvernement impérial était capable de témoigner envers les arts et les artistes. Il savait d'ailleurs à quoi s'en tenir là-dessus : « Le prince Napoléon, écrivait-il quelques mois plus tard, me fait un très gracieux accueil, il s'étonne de la mesquine position que j'occupe à Paris et ne parvient pas à m'en faire changer. L'empereur est inaccessible et exècre la musique comme dix Turcs Q). »
Remarquez que Berlioz ne fait pas ici une confusion fâcheuse entre les Russes et les Turcs, car ces derniers n'ont rien d'exécrable, au moment où ils sont nos alliés. Le sens de la phrase, si elle en a un, est que l'auteur de V Enfance du Christ fait plus de cas du goût musical de ce rassemblement d'Orientaux que du sentiment artistique de Napoléon III. C'est bien cela, n'est-ce pas? — Mais quel singulier impérialiste que Berlioz !
C'est justement à cette heure qu'il va s'engager dans la plus téméraire aventure en se décidant à écrire ses Troyens qui le mettront un beau jour à la merci de la protection intel-
(1) Mémoires, postface, p. 4G8.
(2) Correspondance inédite, p. 232.
ligente de ce souverain mélophobe. Cette lettre à Morel est curieuse parce qu'elle montre combien il apprécie exactement les difficultés qu'il exposait avec tant d'àpreté à la fin des Mémoires. Il retrace le tableau que voici de la situation musicale : « On donne un opéra nouveau tous les huit jours (?). Le Théâtre- Lyrique a été sur le point de fermer avant-hier ; il ne payait pas du tout. Il repaye un peu maintenant et compte, pour se sauver, sur un opéra de Clapisson. L'Opéra Italien est en perte de 200,000 fr. L'Opéra-Comique seul, sans faire de brillantes afi'aires, se soutient passablement. Tout cela n'est pas gai, on ne voit que tripotages, platitudes, niaiseries, gredineries, gredins niais, plats et tripoteurs. Je me tiens toujours de plus en plus à l'écart de ce monde d'empoisonnés et d'empoisonneurs ! » Le portrait du Parisien de 1856 n'est pas plus flatté; c'est toujours « la même chose inerte et glacée en général » : le petit public de la salle Herz (les Sociétés Philharmonique et Sainte-Cécile) est si peu puissant que son influence est presque nulle.
Quant à lui, il ne peut rien tenter d'un peu important : obstacles en tout et partout : pas de salles ! pas d'exécutants (de ceux qu'il voudrait); il n'y a pas même un dimanche dont il puisse disposer pour donner un petit concert. Les uns sont pris par la Société du Conservatoire, les autres par la Société Pasdeloup (les Jeunes Artistes), qui a retenu la salle Herz pour toute la saison. Il est forcé de se contenter d'un vendredi : « A quoi bon récriminer? conclut-il. Le choléra existe; pourquoi la musique parisienne n'existerait-elle pas ? (') »
A ce moment il est encore fatigué des concerts qu'il a donnés après la clôture de l'Exposition et dont le résultat a dû cependant le satisfaire. C'est un entrepreneur intelligent et hardi, M. Berr, qui avait pris l'initiative de cette exécution monumentale comprenant douze cents instrumentistes. Le bénéfice pour Berlioz fut de huit mille francs. Il y eut de beaux effets produits par les morceaux dont les harmonies étaient larges et les mouvements un peu lents. Les principaux furent ceux du choeur H'Armide, du Tibi omnes, de son Te Deum
(1) Correspondance inédite, p. 233.
et de l'apothéose de la Symphonie funèbre et triomphale (').
Berlioz avait fait partie du jury do l'Exposition; il était nommé à l'Institut en 1856 : il pouvait donc espérer que ses titres officiels, joints à ces récents succès, devaient lui faire obtenir l'appui très sérieux de l'administration impériale. Du reste, cette année n'avait pas été perdue : dans l'intervalle de tous ses travaux et de toutes ses occupations, le maître avait trouvé le temps de faire trois ou quatre importantes excursions. En février 1855 il avait fait entendre à Weimar V Enfance du Christ et la Fantastique avec le mélologue de Lêlio : « On a pleuré à mouiller des mouchoirs (-) ))j écrit-il. A Gotha il a été également « comblé, archi-comblé de tout ce qui en Europe constitue le succès. » De retour à Paris le 1"' mars, il repartait aussitôt pour donner à Bruxelles trois concerts, du 15 au 25,- puis en organisait un nouveau à rOpéra-Comique de Paris le 6 avril : enfin, après l'exécution du Te Deum, le 30 avril, il repartait pour l'Angleterre. L'année suivante, il priait son ami bruxellois Adolphe Samuel de l'aider à renouveler cette tentative, qui paraît avoir été fructueuse ; cette lettre nous fait connaître les bases de ses arrangements, la moitié de la recette brute pour lui après prélèvement de 200 francs pour les frais Q).
Remarquons encore qu'en reprenant confiance du coté du public français, il se ménageait des intelligences partout au dehors et n'abandonnait nullement la partie de ce côté, incertain qu'il était de l'avenir musical à Paris à l'heure où naissait l'opérette, cette institution nationale des générations de 1850. Dans une lettre publiée dans les Débats en 1853, et adressée aux Allemands, il avait protesté avec énergie contre l'accusation qui avait été dirigée contre lui au cours d'un procès célèbre d'être l'auteur des mutilations infligées au Freyschïdz. Il s'explique catégoriquement à cet égard. C'est un point qui eût pu l'inquiéter, car il fait allusion aux journaux du Bas-Rhin qui le traitaient de brigand à ce propos (*).
(1) Mémoires, p. 370.
(2) Correspondance inédite, p. 221-22.
(3) Vingt lettres inédiles. — Le Ménestrel, 22 juin 1879.
(4) Correspondance inédite, p. 201.
Il pouvait se souvenir qu'un jeune compositeur allemand, douze ans auparavant, inconnu alors, mais dont on commençait déjà à s'occuper et que Fétis signalait alors même comme un dangereux révolutionnaire en analysant ses premières brochures dans la Gazette musicale, avait élevé la voix le premier pour reprocher à Berlioz ses additions de récitatifs dans le chef-d'œuvre de Weber. L'auteur û! Opéra et Drame avait néanmoins proclamé, en 1841, Hector Berlioz un compositeur de génie. C'était Wagner, aujourd'hui moins humble et plus audacieux, que Berlioz allait bientôt trouver devant lui.
Au point de vue artistique, cette tournée de 1855 n'avait pas produit partout un résultat bien brillant. Les trois séances de Bruxelles semblent n'avoir pas réalisé tout ce qu'il attendait : les musiciens belges lui avaient fait souffrir « une torture de Huron » à cause de certains défauts d'exécution : le troisième concert seul avait bien marché. Au concert de rOpéra-Comique de Paris, l'exécution avait été également défectueuse. Elle fut plus brillante trois mois plus tard à Londres, « où, dit-il à Morel, je me case de mieux en mieux. J'y retournerai cet hiver après une tournée que je projette en Bohême et en Autriche, si nous ne sommes pas en guerre avec les Autrichiens (') ». Il donnait à Samuel des détails plus complets qui justifient assez sa confiance. (( Ma saison à Londres, écrit-il, a été magnifique. J'ai eu un concert à diriger à Covent-Garden après les deux soirées de la New Philharmonie. Mme Viardot y a chanté la Captive, et Mlle Didiée l'air d'Ascanio, de l'opéra de Benvenuto Cellini. A notre premier concert la fête de Roméo et Juliette, enlevée avec une verve incomparable, a été bissée avec des cris et une insistance qui vous eussent fait plaisir. Ernst a ensuite joué en grand maître l'alto solo de la symphonie Harold qui, dans son ensemble, ne fut jamais mieux exécutée 0. »
A Londres, Berlioz s'était trouvé précisément en présence de Wagner, qui dirigeait la Société rivale de celle dont Ber-
(1) Correspondance inédite, p. 22o.
(2) Le Ménestrel, 15 juin 1879.
lioz était le chef. A ce moment, les deux artistes entraient décidément en rivalité et Berlioz ne ménageait pas son antagoniste : « Wagner succombe sous les attaques de toute la presse anglaise. Mais il reste calme, assuré qu'il est d'être le maître du monde musical dans cinquante ans ! » C'est la première escarmouche. Tout à l'heure, les hostilités vont commencer. La partie va s'engager sur l'Opéra : Wagner avec Tannhœiiser va lutter contre Berlioz arrivant avec les Troyens de son côté. Il y a un mot qu'il faut noter encore dans cette lettre : « Verdi, écrit-il, est aux prises avec tous les gens de l'Opéra. Le pauvre homme me fait mal : je me mets à sa 'place ». Hélas! c'est précisément ce qu'il va essayer de faire, mais que de mécomptes nouveaux, que de tribulations, à lui aussi, cette tentative suprême doit réserver !
Précisément aussi son rôle comme chef d'école était fini et sa place allait être prise. Liszt même, son plus fervent sectateur et prosélyte, passait résolument du côté de l'auteur des Nibelwigen : « Nous avons eu à Weimar, écrivait le pauvre Berlioz à Morel, en mai 1856, des scènes incroyables au sujet du Lohengrin de Wagner. . . Il en est résulté des histoires qui font encore long feu en ce moment dans la presse allemande. »
Mentionnons enfin, à cette date, une particularité qui a trait à son élection en remplacement d'Adam, le 21 juin. On a vendu dans la collection Benjamin Fillon une lettre autographe de Berlioz à M. Berr, datée du 12, le priant d'intervenir près de M. Buloz, directeur de la Revue des Deux Mondes, et dans laquelle l'auteur plaidait lui-même sa cause et s'efforçait d'empêcher l'intervention de son ennemi acharné, M. Scudo. Je n'ai pas le texte. Voici l'analyse qu'on lit au Catalogue :
Prière d'intervenir près de l'administration de la Reçue des Deux Mondes pour que, dans son numéro du 15 juin, le rédacteur maniaque de cette Revue le dispense de ses aménités ordinaires et ne plaide pas contre sa candidature à l'Institut, car il est porté le premier sur la liste des candidats pour l'élection du 21 {!}.
(1) Catalogue des autographes de la collection B. Fillon, no IX-X, p. 183.
Sa persévérance et ses efforts furent récompensés : mais il ne fut élu qu'à une seule voix de majorité, au quatrième tour de scrutin. Je prends dans les Débats le détail de ce vote qui montre combien la victoire fut disputée; Berlioz avait bien la tête dès le premier tour, mais il eût suffi d'une coalition de ses adversaires pour l'évincer dès le second.
1°'' tour 2' toiu- '.y- tour 4' tour
Berlioz 13 15 18 19
Pauseron 7 5 5 2
Félicien David 5 5 4 4
Niedermeyer 5 5 5 6
GouDOd 5 6 5 6
Leborne 1 I
Vogel 1
Ainsi au troisième tour Berlioz était encore en minorité et il ne dut son élection au quatrième qu'à l'appoint d'une voix d'un des partisans de M. Panseron.
Notez la prodigieuse déférence du jeune artiste, le dernier venu des sept concurrents, qui maintient avec une si courageuse ténacité sa candidature contre le vieux maître : ce candidat présomptueux est l'auteur malheureux de Sapho et de la Nonne sanglante. Un beau titre académique à invoquer en face de Berlioz !
Alors le maître peut se mettre décidément aux Troyens : il écrit le poème à ce moment même. Il a ressenti pour la première fois les attaques menaçantes de la maladie qui doit l'emporter douze ans plus tard : « Une inflammation des intestins causée, dit-il à Samuel, par l'excès de fatigue supportée à Weimar. » En février il est allé dans cette dernière ville diriger la reprise de Benvenuto et deux concerts : dans le dernier il a fait entendre pour la première fois la Damnation. C'est sa dernière excursion musicale jusqu'à la réception et à la mise à l'étude du grand ouvrage qui va couronner sa carrière tourmentée, sans lui donner les satisfactions sur lesquelles il a le droit de compter enfin.