LA LUTTE SUPREME
C'est durant son troisième voyage à Weimar, en 1855, que Berlioz conçut définitivement le plan des Troyens auquel il songeait depuis quelque temps déjà. Nous allons signaler d'après ses lettres toutes les crises qu'il traverse depuis le jour où il commence à composer l'ouvrage jusqu'à celui de la représentation, c'est-à-dire pendant sept ans. C'est ce que j'appelle la lutte suprême.
Berlioz nous apprend (') que sa résolution fut prise à Weimar, sur les instances de la princesse de Sayn Wittgenstein, devant laquelle il avait parlé de son admiration pour Virgile, en exposant l'idée qu'il se faisait d'un grand opéra traité dans le système shakespearien, et qui aurait pour sujet les deuxième et quatrième livres de V Enéide. Mais il se défendait de vouloir tenter l'entreprise, pressentant tous les chagrins qu'elle lui causerait. « Ecoutez, dit la princesse, si vous reculez devant les peines que cette œuvre peut et doit vous causer, si vous avez la faiblesse d'en avoir peur et de ne pas tout braver pour Didon et Cassandre, ne vous présentez jamais chez moi, je ne veux plus vous voir. » Il avoue qu'il n'en fallait pas tant pour le décider, et en effet, dès son retour à Paris, il commença à écrire le poème.
Ce récit concorde bien avec les dates, cette fois : une lettre de remerciements adressée à la princesse en 1864 avec la dédicace de la partition atteste de même la réalité de l'anec-
(1) Mémoires, p. 469.
dote. A l'heure du découragement, en 1854, il se défendait de songer à cette œuvre grandiose dont l'idée première lui était venue trois ans auparavant (') et l'on a vu pour quelles raisons, au milieu do la grande crise politique, domestique et artistique, il avait renoncé à ce projet. Mais les succès de V Enfance du Christ, du Te Deum, des concerts de 1855 à Paris et à l'étranger, enfin sa victoire définitive à l'Institut, lui enlevaient ses derniers scrupules. Malheureusement il y avait loin encore de la coupe aux lèvres.
Sans parler do la passion du maître pour Virgile, je trouverais certainement dans bien des passages des lettres et des feuilletons les traces des préoccupations de Berlioz et de la conception primitive de l'œuvre ; tel passage écrit en 1852 où il fait allusion à la Cassandre de Virgile (-), tel autre d'une lettre à Hans de Bulow en 1854 : « Quel grand compositeur que Virgile ! f) » s'écrie-t-il. Mais voyons-le sans plus tarder au travail. C'est Morel qui reçoit les premières confidences.
« J'ai entrepris, lui dit-il dès le 23 mai 1856, un opéra en cinq actes dont je fais tout, paroles et musique; j'en suis au troisième acte du poème, j'ai fini hier le deuxième. Ceci est entre nous. Je le cisèlerai à loisir après l'avoir modelé de mon mieux ; je ne demande rien à personne en France. On le jouera où je pourrai le faire jouer : à Berlin, à Dresde, à Vienne, ou même à Londres, mais on ne le jouera à Paris (si on eu veut) que dans des conditions tout autres que celles où je me trouverais placé aujourd'hui. Je ne veux pas l'emettre ma tête dans la gueule des loups ni dans celle des chiens. »
Malheureusement pour lui, il se ravise, et quelques mois plus tard, malgré les mauvaises dispositions de la direction, il s'imagine que la parole du souverain lui ouvrira la porte.
« Je travaille exclusivement à mon opéra sans en parler seulement à Alphonse Royer qui est, comme furent tous les autres directeurs de l'Opéra, un Hottentot en musique. » (Duponchel et Roqueplan étaient des Chinois). Il le regarde
(1) Mémoires, p. 451.
(2) Soirées de V orchestre, p. 340.
(o) Correspondance inédite, p. 215.
comme un grand symphoniste qui ne peut et ne doit faire que des symphonies, etc. Il en était sûr d'avance, mais il n'en continue pas moins sa partition avec un vague espoir d'arriver par la volonté de l'empereur.
Au moment décisif, il verra combien cet espoir était chimérique ; mais en attendant il est entièrement absorbe : sa grande machine musicale et dramatique avance lentement, très lentement. Il aura à peine fini le premier acte dans un mois, écrit-il cà Samuel en novembre : c'est une affaire de dix-huit mois de travail. « Je commence à ne plus me laisser émouvoir par le sujet, et c'était un point important pour en être maître. Dieu sait ce que cette œuvre deviendra ! Il lui faudrait un théâtre dirigé par des gens dévoués à nos idées et un public attentif et dégagé des habitudes parisiennes. » De plus, il lui faut les interprètes, deux femmes d'un talent très élevé et très noble (il ne les connaît pas) « Ces deux figures antiques représentées par de simples cantatrices modernes seraient des caricatures. » Il faut même une troisième femme; mais celle-là ne chante pas, elle ne dit pas un mot. « Et la scène unique où elle paraît sera sans doute une des plus difficiles à rendre par le geste, la physionomie et les attitudes (*). y:
Comment peut-il avoir des doutes sur la situation musicale tandis qu'il compose une œuvre d'un tel caractère ? « Je suis las, écrit-il à l'abbé Girod, et obligé de reconnaître que les absurdités sont nécessaires à l'esprit humain et naissent de lui comme les insectes naissent des marécages ; laissons les uns et les autres bourdonner. » Et avec M. Benuet, père du pianiste Ritter, son scepticisme perce terriblement : « Vous me faites rire avec ces vieux mots de mission à remplir ! Quel missionnaire ! Mais il y a en moi une mécanique inexplicable qui fonctionne malgré tous les raisonnements, et je la laisse faire parce que je ne puis l'empêcher de fonctionner. Ce qui me dégoûte le plus, c'est la certitude où je suis de la non existence du beau pour l'incalcidable majorité des singes humains. » Sa partition se fait comme les stalactites se
{\) f.c Ménestrel. 2[\mn \Hlil
forment dans les grottes humides, presque sans qu'il en ait conscience : avec le temps le reste de la stalactite se formera peut-être bien « si la voûte de la grotte ne s'écroule pas ».
Mais, sans parler de la musique, il faut constater que son énergie des débuts était bien affaiblie. Il le sentait lui-même : il n'avait pas emplo3'é trois ans à écrire Cellini. Il le disait k Kreutzer à propos de la reprise de l'œuvre à Weimar : « Certainement, il y a là une verve et une fraîcheur d'idées que je ne retrouverai peut-être jamais. »
Il avait en outre ses feuilletons qui l'impatientaient et causaient des interruptions forcées dans son travail, puis les distractions de la vie de Paris. Il souhaite ardemment être délivré de ce monstrueux boulet. Déjà il avait fait deux lectures de son poème, devant deux aréopages assez compétents : l'une chez M. Edouard Bertin, l'autre chez lui ; on trouvait cela beau. « Dernièrement, écrit-il à Morel le 26 août 1857, à l'une des soirées des Tuileries, l'impératrice m'en a parlé longuement ; j'irai plus tard le lire à Leurs Majestés si l'ompereur a une heure de liberté. » Il veut encore avoir au moins trois actes achevés ; mais, quand l'empereur ordonnerait la mise à l'étude immédiate de cet immense ouvrage, il ne pourrait y consentir faute de deux femmes capables de prendre les rôles de Cassandreet de Didon.
A la fin de l'année la partition est déjà avancée, bien qu'il ait été interrompu de toutes parts. « En somme, dans six ou sept mois, dit-il à Morel, l'ouvrage sera fini et je me mettrai pour mieux en étudier les défauts à arranger la partition pour le piano. Il n'y a pas de travail plus utile, en pareil cas, que celui-là. Et d'ailleurs la partition de piano et chant a bien sa valeur intrinsèque, surtout pour les études. »
Sa confiance est entière ; il ne tient pas. compte de l'objection qu'on lui a déjà faite sur le choix du sujet et le préjugé contre un thème antique. Il estime que ces sortes de sujets sont redevenus neufs à la condition pour les auteurs de ne pas les traiter à la façon lamentable de MM. deMarmontel, duRollet et Guillard : « Je vous assure, dit-il à son ami, qu'il y a un mouvement, une variété de contrastes et une mise en scène extraordinaires . et cela doit faire pardonner au sujet d'être
beau par les sentiments et les passions et la pensée poétique.» Il a mis au pillage (c'est son mot) Virgile et Shakespeare : « J'ai trouvé en outre une scène d'un effet terrible qui n'est pas dans les allures des tragédies lyriques du siècle dernier. J'écris cette partition avec une passion qui semble s'accroître de jour en jour. Il résultera de tout cela, paroles et musique, quelque énormité. »
Mais, encore une fois, à quelle scène est destiné cet ouvrage ? Ce ne peut être à l'Opéra de Paris, car voici ce que le compositeur écrit au môme instant à Morel : « Qu'y a-t-il de plus triste, de plus misérable que notre monde musical de Paris ? Quelle direction imprimée à tous nos théâtres lyriques ! L'Opéra a toujours du monde ; on ne peut pas empêcher le public d'y aller. Dès lors une suffisance et une nonchalance dans l'administration qui dépassent tout ce que vous pouvez imaginer. » Il raille ici Royer et Roqueplan, puis un haut fonctionnaire qui déclare que « les arts l'embêtent ». Il y en a plus d'un à qui le portrait pourrait s'appliquer. Et il ajoute : « Je voudrais que vous entendissiez la musique que l'on fait à la Cour de temps en temps ». Evidemment, pour être si clairvoyant, il faudrait le taxer de démence absolue s'il songeait à offrir ses Ty^oyens à l'Académie Impériale de musique.
Il paraît pourtant que l'étranger ne lui inspirait guère plus de confiance : « Voilà ce pauvre roi de Prusse qui perd la tête. Son frère aura-t-il, autant que lui, le sentiment des arts ? Les petites cours allemandes où l'on aime la musique ne sont pas riches et la Russie (comme l'Angleterre) est toute acquise aux Italiens... Reste la reine Pomaré; mais Taïti est bien loin ... Le Brésil est à Verdi.... Si nous allions en Chine? (') » Toutes ces boutades nous montrent combien, à mesure qu'il approche do la fin, le sentiment exact des difficultés qu'il doit rencontrer se révèle de plus en plus vif. Toutes ces lettres sont de la même époque, des derniers mois de l'année 1857. En voici encore une, à M. Samuel, qui nous fait assister à son indécision ; elle est fort curieuse :
« A côté de l'artiste amoureux de l'idéal, il y a l'esprit (I) Corvcs])Ondancc inédilc.]). '251.
critique do l'observateur du monde réel qui regarde l'artiste travailler et le prend en pitié, et se moque de lui, et se rit de ses poétiques illusions et de ses aspirations ardentes. Vous avez des leçons h donner qui vous tourmentent, vous enragent et vous humilient et j'ai à subir mille tourments, mille humiliations, à éprouver de volcaniques rages dans le milieu où je suis forcé de vivre, rien qu'à l'aspect de ce qui se passe dans ce monde de crétins et de gredins qui est le monde des arts à Paris. »
Et Berlioz raille impitoyablement les directeurs des théâtres, les fonctionnaires qui ne savent pas la gamme et qui sont sensibles aux beautés de la musique comme des Hottentots ; les prétentions insensées des chanteurs qui augmentent tandis que leur talent diminue. « L'indifférence du public est à peu près complète, ajoute-t-il, pour toutes les productions sérieuses de l'esprit. On ne songe qu'à gagner de l'argent pour pouvoir gagner encore de l'argent. »
Quel malheur que Berlioz n'eût pas vécu dix ans de plus ! Ce n'est pas en 1879, ni même en 1882, qu'il se fût permis do suspecter de la sorte nos mœurs et notre éducation artistiques !
Mais il se demande avec anxiété ce qu'il va ressentir de chagrins et de regrets cuisants quand il aura tout à fait achevé cette immense construction dramatique et musicale. Et le moment approche : dans deux mois probablement ce sera fini. « Où trouver alors le directeur de théâtre, le chef d'orchestre et les chanteurs-acteurs dont j'aurai besoin? Le nouvel opéra restera là comme le grand canot de Robinson, jusqu'à ce que la mer vienne le prendre, si toutefois il y a une mer pour des œuvres de cette nature. Je commence à croire que la mer n'a jamais existé, que c'est un rêve des constructeurs de navires ('). »
Remarquez le bien : ce n'est encore que la période préparatoire. Nous voyons les préoccupations de l'auteur augmenter sans cesse à mesure que le travail s'avance ; au commencement de l'année 1858, lorsqu'il arrive déjà à la catastrophe finale du drame, il retrace à Bulow les sentiments qui l'ont
(1) Le Ménestrel, G juillet 1879.
-lOS BERLIOZ INTIME
agité tour à tour pendant qu'il a composé l'ouvrage : « Tantôt c'est une passion, une joie, une tendresse dignes d'un artiste de vingt ans, puis, c'est un dégoût, une froideur, une répulsion pour mon travail qui m'épouvantent. Je ne doute jamais ; je crois et je ne crois plus, puis je recrois. . . et en dernière analyse je continue à rouler mon rocher. . . Encore un grand effort et nous arriverons au sommet de la montagne l'un portant l'autre. Ce qu'il y aurait de fatal en ce moment pour le Sisyphe ce serait un accès de découragement venu du dehors ; mais personne ne peut me décourager, personne n'entend rien de ma partition, aucun refroidissement ne me viendra par suite des impressions d'autrui. » Il apprend alors à Bulow qu'il vient d'ajouter au drame une fin bien plus grandiose et bien plus concluante que celle dont il s'était contenté jusque-là, et qui donne lieu à une grande pompe musicale. Quand aux interprètes, c'est Rachel qu'il eût voulu si elle eût encore vécu ; mais il a bien de la bonté, vraiment de se préoccuper ainsi de la vérité d'expression. « Ce sera toujours assez vrai pour le public ! — Oui, ajoute-t-il, mais pour nous ?»
C'était justement le surlendemain qu'avait lieu une nouvelle lecture de son poème chez son confrère de l'Institut, l'architecte Hittorf, devant une grande réunion oii assistaient la plupart de ses collègues de l'Académie des beaux-arts, M. Alfred Blanche, secrétaire du ministre d'Etat, et M. de Mercey, directeur des beaux-arts. « J'ai eu un véritable succès, écrit-il à son fils : on a trouvé cela grand et beau, on m'a interrompu plusieurs fois par des applaudissements ; enfin, cela m'a rendu un peu de courage pour achever mon immense partition. » Huit jours plus tard, il revêtait l'habit de cour pour aller à un bal aux Tuileries, mais la foule était telle qu'il ne put même trouver moyen d'apercevoir l'empereur ni l'impératrice. « Je suis revenu à onze heures, dit-il à Louis, trop heureux de n'avoir pas été étouffé et d'avoir retrouvé mon paletot. »
Il est pressé d'en finir, et ces retards l'impatientent; l'heure de l'action est proche. Il a terminé le dernier monologue de Didon et il déclare qu'il est plus content de ce qu'il
LE Sin'PLlGE -139
vient d'écrire que de tout ce qu'il a fait auparavant. Il croit que les terribles scènes du cinquième acte seront en musique d'une vérité déchirante. Mais il a modifié cet acte, fait une large coupure et ajouté un morceau de caractère destiné à contraster avec le style épique et passionné du reste.
A la fin de février, une nouvelle lecture avait lieu chez lui devant une vingtaine de personnes, comme il l'annonçait à Adolphe Samuel : « J'ai travaillé à ce poème, lui disait-il, avec une patience extrême, je n'y changerai plus rien maintenant. Mais comment n'aurions-nous pas de la patience? Je lisais hier dans la vie de Virgile qu'il a mis onze ans à écrire YEnéïde, et cette merveille de poésie lui paraissait si incomplète encore, qu'avant de mourir il ordonna à ses héritiers de la brûler. Shakespeare a refait trois fois Hamlet. Ce n'est qu'en travaillant ainsi qu'on peut faire de grandes choses durables.... Je crois que vous serez content de ma partition des Troyeas. Vous pouvez aisément deviner ce que sont les scènes de passion, de tendresse, les tableaux de la nature calme ou bouleversée, mais il y a aussi des scènes dont il est impossible que vous vous fassiez une idée. Tels sont, entre autres, le morceau d'ensemble où tous les personnages et le chœur expriment l'horreur, l'épouvante que vient de leur causer le récit de la catastrophe de Laocoon dévoré par les serpents, et encore le finale du troisième acte et la dernière scène du rôle d'Enée au cinquième. Je suis résolu à faire un arrangement de tout l'ouvrage pour le piano. Ce sera pour moi une étude critique de la grande partition que je crois devoir être utile en m'en faisant scruter les plus secrets réduits. Peu importe ce que l'oeuvre ensuite deviendra. Qu'elle soit représentée ou non, ma passion virgilienne et musicale aura été ainsi satisfaite, et j'aurai au moins montré ce que je conçois qu'on peut faire sur un, sujet antique traité largement. »
C'est à ce moment que se placent les grandes démarches. Sans plus attendre il avait rédigé sa lettre à Napoléon III, qu'il a reproduite dans son autobiographie ('), et qu'il n'en-
(1) Mémoires, p. 471.
voya pas, le duc de Morny l'ayant, avec raison, jugée peu convenable. Berlioz on sollicitant une audience pour lire son poème attaquait le directeur de l'Opéra, les chefs de service du théâtre, critiquait l'insuffisance des ressources musicales à Paris, le jugement du public qui considère la production des jouets sonores comme le but de l'art : il veut se soumettre à la décision de l'empereur et non à celle de gens dont le jugement est obscurci par des préventions et des préjugés et dont l'opinion n'est par conséquent d'aucune valeur à ses yeux. « Ils prendraient prétexte, ajoute-t-il, de l'insuffisance du poème pour refuser la musique » . Observation pleine de finesse. Enfin, il demande à Napoléon II! de prendre le Latium avec lui.
Il assure que l'empereur ayant consenti, après un entretien qu'il eut avec lui à une soirée des Tuileries, à recevoir son poème, l'envoya, au lieu de le lire, dans les bureaux de la direction des théâtres. « Là on calomnia mon travail, le traitant d'absurde et d'insensé, on fit courir le bruit que cela durerait huit heures, qu'il fallait deux troupes comme celle de l'Opéra pour l'exécuter, que je demandais trois cents choristes supplémentaires, etc. »
C'est à cette lutte contre les bureaux qu'il faut, sans doute, reporter ce trait qu'il confie en mai 1858 à l'auteur qui demandait des notes pour sa biographie : « Un soir ('), j'étais chez mon ami d'Ortigue avec quelques personnes, parmi lesquelles se trouvaient M. de Lamennais et un sous-chef du ministère de l'intérieur. La conversation s'établit sur le mécontentement que chacun éprouve de la condition dans laquelle il est placé. M. P., le sous-chef, ne se trouvait pas mécontent de la sienne. J'aime mieux, dit-il, être ce que je suis que tout autre chose. — Ma foi, répliquai-je étourdiment, je ne suis pas comme vous, et j'aimerais mieux être tout autre chose que ce que vous êtes. » C'était ainsi qu'il travaillait à réussir !
La lettre du 5 mai à son fils nous apprend vers quelle date, à peu près, il fut reçu en audience par Napoléon III :
(1) Mémoires, p. 459.
c'est dans la première quinzaine du même mois. Le dimanche précédent, il avait dirigé le concert de Littolff au Conservatoire ; la Captive et la fête de Roméo y avaient obtenu un succès prodigieux, fracassant : « Que n'étais-tu là ! c'était un vrai tremblement de salle ! Le lendemain lundi, poursuit-il, je suis allé à la réception des Tuileries. L'empereur m'a vu, m'a abordé et m'a demandé des nouvelles de mon opéra. Je n'ai pas manqué de le prier de prendre connaissance du poème et il m'a répondu que cela l'intéresserait beaucoup, que je devrais lui demander une audience pour cela. Elle sera 'pour la sertiaine prochaine J'ai bien des choses à dire à l'empereur : Dieu veuille que je n'oublie pas les plus essentielles ! )>
Que se passa- t-il dans cette entrevue ? Peu importe : il dut recevoir beaucoup d'eau bénite de cour, mais il ne s'était fait, sans doute, aucune illusion sur les chances de faire monter les Troyens à l'Opéra, car il avait terminé sa lettre à Louis par cette exclamation : « Il est question d'y donner l'an prochain un grand ouvrage d'un amateur, le prince Poniatowski! »
L'essentiel est d'avoir pu fixer une date à cette entrevue décisive, ce qui n'est jamais bien aisé avec Berlioz.
Quelques mois plus tard nous suivons les traces de ses préoccupations dans les cinq lettres adressées à Ferrand auquel il n'avait pas écrit depuis près de trois ans. II le met au courant de ses travaux et de ses projets, puis lui expose la situation : l'Opéra est en désarroi, c'est une espèce de théâtre privé de l'empereur où l'on n'exécute en fait d'ouvrages nouveaux que ceux des gens adroits à se faufiler de façon ou d'autre. Il ne dit pas s'il est disposé à entrer par cette porte. « Cet ouvrage, ajoute-t-il, me donnera sans doute beaucoup de chagrins ; je m'y suis toujours attendu, je supporterai donc tout sans me plaindre ('). »
Un peu plus tard, il avait une entrevue avec le ministre d'Etat, et il en fait le récita Ferrand. L'huissier du ministre l'a introduit sans lettre d'audience en voyant sur sa carte : membre de l'Institut. « Si je n'eusse pas exhibé ce beau
(1) Lettres intimes, p. 20'J.
titre on m'eût éconduit comme un paltoquet. » Il vient récriminer contre l'hostilité de parti pris du directeur de l'Opéra. La conversation est étrange.
— Certainement, dit l'Excellence, votre grande réputation vous donne des droits et justifie bien les prétentions. Mais un grand opéra en cinq actes, c'est une terrible responsabilité pour un directeur. Je verrai... J'avais déjà entendu parler do votre ouvrage.
— Mais, monsieur le Ministre, il ne s'agit pas de monter les Troyens cette année ou l'année prochaine ; le théâtre de l'Opéra est hors d'état de mener cà bien une telle entreprise, vous n'avez pas les sujets nécessaires, l'Opéra actuel est incapable d'un pareil effort.
— Pourtant, en général, il faut écrire pour les moyens que l'on a... Eafln, je réfléchirai à ce qu'on pourra faire.
« Et l'empereur s"y intéresse ! s'écrie-t-il. 11 me l'a dit et j'ai eu la preuve ces jours-ci qu'il m'avait dit vrai. Et le président du Conseil d'Etat et le comte de Morny, tous deux de la Commission de l'Opéra, ont lu et entendu lire mon poème et le trouvent beau, et ils ont parlé en ma faveur à la dernière assemblée ! Et parce que l'Opéra est dirigé par un demihomme de lettres qui ne croit pas à l'expression musicale et trouve que les paroles de la Marseillaise vont aussi bien sur l'air de la Grâce de Dieu (') que sur celui de Rouget de Lisle, je serai tenu en échec pendant sept ou huit ans peutêtre ! L'empereur aime trop peu la musique pour intervenir directement et énergiquement. Il me faudra subir l'ostracisme que cet insolent thécàtre infligea de tout temps à certains maîtres sans savoir pourquoi. Tels furent Mozart, Haydn, Mendelssohn,Weber, Beethoven, etc., qui tous eussent voulu écrire pour l'Opéra de Paris et n'ont jamais pu être admis à cet honneur (-). »
Au bout de huit mois de démarches, vous le voyez déjà irrité et découragé ; six semaines après il commence déjà à
[\) On peut voir à quelle adresse Berlioz a lancé cette plaisanterie fameuse, qu'on retrouvera au volume des Grotesques, (les athées de l'expression) mis en vente justement à cette date.
(2) Lettres intimes, p. 215.
se sentir abattu : « Je ne n-ponds pas à vos questions sur les Iroyens, écrit-il à Samuel ('), je n'en ai pas la force. » On s'en est occupé dernièrement à la Commission de l'Opéra. L'empereur semble avoir recommandé l'ouvrage, mais Berlioz no veut à aucun prix parler au directeur de l'Opéra dont il connaît les singulières prétentions au goût musical. « La mise en scène des Troyens viendra comme il convient qu'elle vienne ou elle ne viendra pas. Cela me paraît beau : la partition a été dictée à la fois par Virgile et par Shakespeare ; ai-je bien compris mes deux maîtres ? En tous cas, je ne supporterais pas de la voir insultée par les crétins qui possèdent à cette heure le pouvoir à l'Opéra. » D'ailleurs, comme il l'écrit à Morel, l'Opéra n'est pas praticable. Après David {Herculamim), est inscrit le prince Poniatowski ; après le prince le duc de Gotha, et en attendant lo duc on traduira la Sémiramide de Rossini.
Il se résigne à organiser le samedi saint un concert spirituel à rOpéra-Comique. Il faut gagner de l'argent. Ce soir-là il est à peu près sûr de remplir la salle. Louis, qui jamais n'a rien entendu de lui, sera cette fois au moins à Paris. Berlioz semble décidé à ne plus donner signe de vie, alors; Véron, l'ancien directeur, dit partout de magnifiques choses du poème et déclare que le cinquième acte est un chef-d'œuvre en ajoutant qu'il dépenserait 150,000 fr. pour monter cela. « Il est vrai que les paroles ne l'engagent à rien ; mais elles font sensation parmi les gens de l'Opéra. Peu à peu seront-ils forcés de venir vers la montagne. » En tout cas la montagne s'obstine à ne pas aller à eux : « Je n'ai jamais parlé de mon ouvrage à Rôyer et je ne lui en parlerai jamais (-). — Je n'ai fait, écrit-il à Ferrand le 28 avril, aucune démarche en faveur des Troyens ; pourtant on en parle de plus en plus. Je laisse dire, je laisse faire et demeure immobile comme la montagne en attendant que Mahomet marche à sa rencontre. » — Qui sera ce Mahomet ? — Juste à cette heure Wagner arrive à Paris : il ne va pas jouer à la montagne impassible, lui !
{Ij Le Ménestrel, G juillet 1879.
(2) Correspondance inédite, p. 265.
444 BERLIOZ INTIMK
Il s'est fait d'ailleurs une loi de tout prendre avec une sorte d'indifférence, de rester tranquille comme le canon qui fait feu et vomit sa mitraille. « Il y a un vers de Virgile que j'ai écrit au bas de ma partition des Troyens :
Quidquid erit superanda oinnis foriana fcrendo est. Quoi qu'il arrive on doit vaincre le sort en supportant ses coups.
Seulement il faut être aidé par le temps, il faut vivre. Malheureusement, comme le dit Hamlet, pendant qîie T herbe pousse, pousse le cheval ('). »
Il explique en même temps son sang-froid par le découragement où il est de trouver des interprètes capables. Les chanteurs-acteurs de l'Opéra lui semblent bien loin de posséder les qualités nécessaires pour représenter certains rôles. Il n'a pas une Priameia virgo, une Cassandre ; la Didon serait bien insuffisante et il aimerait mieux recevoir dans la poitrine dix coups d'un ignoble couteau de cuisine que d'entendre massacrer le dernier monologue de la reine de Carthage. « Shakespeare l'a dit : rien n'est plus affreux que de voir déchirer de la passion comme des lambeaux de vieille étoffe. Et la passion surabonde dans la partition des Troyens ! les morts eux-mêmes ont un accent triste qui semble appartenir encore un peu à la vie (^). »
D'ailleurs c'est le moment de l'expédition d'Italie et Berlioz comprend que l'heure n'est pas encore aux grandes tentatives. Remarquez en passant cette bizarrerie du sort : c'est l'ambassadrice d'Autriche, après Solférino, qui obtiendra l'ordre impérial ouvrant les portes de l'Opéra pour un compositeur allemand. Au bal des Tuileries qui précédait la campagne d'Italie, Berlioz avait vu une dernière fois Napoléon III qui lui avait serré la main en passant. « Il est très bien disposé, mais il a tant d'autres bataillons à commander ! Les Grecs, les Troyens, les Carthaginois, les Numides, cela se conçoit, ne doivent guère l'occuper. »
C'est après la conclusion de la paix que Berlioz engage la lutte à outrance. Mais, au mois de septembre 1859,
(1) Lettres inédites, Le Ménestrel, 13 juillet 1879.
(2) Lettres intimes, p. 220.
Wagner était arrivé à Paris. Après des démarches infructueuses pour faire recevoir Tannhœuser à l'Opéra ou au Théâtre-Lyrique, il s'était décidé à faire entendre ses œuvres dans trois concerts au Théâtre-Italien et Berlioz avait renoué avec le maître saxon les relations déjà anciennes qui n'avaient guère été reprises depuis 1842; mais il allait bientôt se séparer avec éclat. Notez qu'à cette date il n'est pas encore question de Tannhœuser pour l'Opéra. C'est le lendemain du concert du 25 janvier 1860 que Berlioz publie le manifeste du Journal des Débats (') qui est la véritable déclaration de guerre entre les deux artistes. Son attitude en cette circonstance est inexplicable et sa conduite à l'égard de Wagner pendant l'année qui va s'écouler jusqu'à la chute de Tannliœuser n'est pas absolument à son honneur. J'en reparlerai ailleurs, du reste.
Il y avait plusieurs mois alors que Berlioz ne songeait plus à l'Opéra. 11 avait entamé des pourparlers avec le Théâtre-Lyrique lorsqu'il avait été chargé, en septembre 1859, d'y diriger les répétitions de V0r2:ihée&Q Gluck. Il avait prêté le poème des Troyens à M. Carvalho qui s'en était déclaré enchanté et qui eût voulu le monter ; mais il n'avait pas de ténor pour Enée, tandis que Mme Viardot qui jouait Orphée eût pu créer les rôles de Cassandre et de Didon « d'une façon héroïque. » Ce serait donc, écrit Berlioz à son fils, pour le théâtre en construction sur la place du Châtelet qui devait s'ouvrir dans un an. 11 constatait, à la vérité, qu'on parlait aussi beaucoup et do divers côtés aux gens de l'Opéra. Le Roméo et Juliette de Bellini, qu'on venait de reprendre, n'avait pas fait recette et les représentations avaient été interrompues. Il se vante d'avoir contribué à cette chute en « démolissant » l'ouvrage dans son article (-). Et après ?
Mais c'est précisément vers cette époque qu'il s'engage décidément avec Carvalho, n'ayant plus de confiance du côté de l'Opéra. Il l'annonce à Samuel le 29 janvier 1860 : « J'ai
(1) .1 travers chants, p. 291.
(2) Correspondance inédite, p. 2G8. L'article est reproduit dans A travers chant'i. p. 317.
signé un traité avec Carvalho par lequel il s'engage à monter mes Troyens dans son nouveau Théâtre-Lyrique aussitôt qu'il sera construit. Cela me remet encore à deux ans. En attendant je retouche toujours les détails de ma partition, j'en simplifie le style, je le clarifie (*)• » J'ai encore à ce sujet une légère inexactitude à rectifier. « Je cédai, dit-il aux Mémoires (-), aux sollicitations amicales de M. Carvalho et je consentis à lui laisser tenter la mise en scène des Troyens à Cartilage au Théâtre-Lyrique, malgré l'impossibilité manifeste oi^i il était de la mener à bien. » Les obstacles n'existaient nullement à cette date, car c'est seulement dans trois ans que le théâtre de la place du Chàtelet va ouvrir avec cette oeuvre : en outre, Berlioz n'a pas h se plaindre, car les lettres à Ferrand nous montreront qu'il obtint des satisfactions assez larges malgré de nombreux et pénibles sacrifices. Vous voyez bien qu'il n'est pas engagé avec l'Opéra, mais qu'il l'est déjà avec M. Carvalho, et cependant il ne croira jamais la partie perdue de l'autre côté. « Le théâtre où mon ouvrage doit être représenté s'achève, écrit-il à Ferrand, le 29 novembre 1860. Oîi trouverai-je le personnel chantant dont j'ai besoin ? Voilà la question. » Un de ses amis est allé dire au directeur du Théâtre-Lyrique qu'il tiendrait cinquante mille francs à sa disposition pour l'aider à monter convenablement les Troyens : « C'est beaucoup, mais ce n'est pas tout. Il faut tant de choses pour une pareille épopée musicale! »
Chose étrange, il avait employé ses loisirs, cette année-là, à écrire encore un ouvrage : un opéra-comique. C'est Béatrice et Bénédict.
L'idée première datait de 1833 : « Je vais faire, écrivait-il alors à d'Ortigue, un opéra italien fort gai sur la comédie de Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien. » Malgré l'ironie très évidente, si l'on songe à son désespoir d'amour à cette heure, la phrase suivante nous montre bien la réalité de ce projet : « A cette occasion, je vous prierai de me prêter
(1) Le Ménestrel, (3 juillet 187t».
(2) Pod face p. 472.
le volume qui contient cette pièce ('). » Il avait donc attendu trente années pour le mettre à exécution.
Il explique à Ferrand qu'il a été repris d'une ardeur de travail, voilà tout. C'est gai et souriant, cela le repose des Troijens. Peu de jours auparavant, il donnait sur ce nouvel ouvrage quelques détails à son fils : il ne pouvait suffire à en écrire les morceaux, tant ils se présentaient avec empressement, chacun voulant passer le premier. « Quelquefois j'en commence un avant que l'autre soit fini. J'en ai écrit quatre, il en reste cinq à faire. Je n'ai pris qu'une donnée de la pièce, tout le reste est de mon invention. Il y a en outre des charges musicales qu'il serait trop long de t'expliquer. » Ce genre ne lui avait, du reste, jamais inspiré une antipathie invincible, et il s'explique à cet égard dans une note ajoutée aux Mémoires ('), qui prend date entre 1854 et 1860. « Quant à grossir le nombre des oeuvres agréables et utiles qu'on nomme opéras-comiques, dit le texte, et qui se produisent journellement à Paris par fournées, comme on y produit des petits pâtés, je n'en éprouve pas la moindre envie. Je ne ressemble point, sous ce rapport, au caporal qui avait l'ambition d'être domestique. J'aime mieux être simple soldat. » Il ajoutait en note : « J'avais pourtant, il y a quelques années, consenti à écrire une œuvre de ce genre. Carvalho, le directeur du Théâtre-Lyrique, et qui est aujourd'hui fort de mes amis, s'était engagé par écrit à me donner, à une époque désignée, un libretto que je devais mettre en musique pour son théâtre. Quand le moment fut venu, Carvalho ne se souvenait déjà plus de cet engagement, en conséquence sa promesse ne fut pas mieux tenue que tant d'autres. » Il nous dit ailleurs que c'est sur la demande de Benazet qu'il écrivit Béatrice (^) et donne dans l'autobiographie d'intéressants détails sur les représentations.
En outre, il s'était présenté en 1860 comme candidat à la place de chef d'orchestre du Conservatoire pour succéder à Girard. « M. Berlioz, en faisant cotte démarche, disait Tai-
(1) Correspondance inédile, p. 107.
(2) Mémoires, p. 451.
(3) Ibid., p. 477.
mable Scudo, de la Revue des Deux Mondes^ a été bien mal conseillé par ses amis ('). » Ceci en passant pour rappeler que son ardeur militante ne s'affaiblissait pas malgré tant de soucis et de travaux. Du reste, dans quel poste eùt-il plus dignement exercé ses merveilleuses facultés au profit de son art, si dans cotte belle France les choses ne se passaient pas toujours au rebours du sens commun !
Pendant Tannée suivante, d'autres travaux retardèrent longtemps la composition de Béatrice : la correction des épreuves des Troyens ne lui laissait pas un' instant pour achever sa partition, disait-il à Louis. A la réception des Tuileries du 2 janvier 1861, il n'était allé « se montrer » à l'empereur que pour constater tristement que le souverain, si plein de prévenances pour Mme de Metternich, « se souciait aussi peu de lui que de ses ouvrages », ce qui n'était pas pour le réconcilier avec Napoléon III ni avec Wagner. Il commence déjà à battre froid avec l'auteur de la Yie de César, si complaisant pour le protégé de la princesse. « Il se passe en ce moment, dit-il à son fils, des choses si étranges dans notre monde de l'art. On ne peut pas sortir, à l'Opéra, des études de Tannhœuser; on vient de donner à l'Opéra- Comique un ouvrage en trois actes d'Offenbach (encore un Allemand) que protège M. de Morny. Lis mon feuilleton qui paraîtra demain sur cette horreur. » On conçoit très bien que c'est moins les confrères qu'il veut atteindre dans cette guerre de représailles que leurs tout puissants protecteurs, qui devaient être les siens.
Il a encore une longue conférence à lar'fîn du même mois avec le nouveau ministre d'Etat, le comte Walewski, qui lui a demandé à prendre connaissance du poème des Troyens. « Je suis si malade, écrit-il à Louis, que la plume me tombe à tout instant de la main, et il faut pourtant m'obstiner à écrire pour gagner mes misérables cent francs et garder ma position armée contre tant de drôles qui m'anéantiraient s'ils n'avaient tant de peur, et j'ai la tête pleine de projets, de travaux que je ne puis exécuter à cause de cet esclavage ! »
(I) VAnnéc musicale, 1861. Deuxième année, p. 158.
Berlioz avait eu encore bien d'autres soucis : dans l'intervalle il avait écrit un double chœur « pour deux peuples, chacun chantant dans sa langue. » C'était pour les orphéonistes français qui devaient aller, en juin 1861, rendre aux orphéonistes anglais la visite que ceux-ci leur avaient faite en France. On étudiait déjà à Paris les chœurs français. « Ce sera curieux, un duo au Palais do Cristal par huit ou dix mille hommes ! » Mais il ne devait pas assister à cette cérémonie : il n'avait pas d'argent « à dépenser en parties de plaisir ».
Vous devinez ses rages intérieures rien qu'à ce mot : « Jamais, ajoutait-il, je n'eus tant de moulins à vent à combattre que cette année. Je suis entouré de fous de toute espèce. Il y a des instants où la colère me suffoque ! »
Mais la chute de Tannhœuser le réconforte instantanément, sans pourtant arranger davantage ses affaires. Il s'en réjouit trop bruyamment (') et croit qu'il est « cruellement vengé » du tour de faveur donné à son rival. Et comme il est avancé ! « J'ai dîné chez l'empereur il y a huit ou dix jours, écrit-il à Louis le 18 avril, j'ai pu à peine échanger trois ou quatre mots avec lui et je me suis ennuyé splendidement. »
Quelques jours plus tard, il donnait une audition de quelques scènes des Troyens chez M. Bertin. « Grandissime succès. Etonnement de tout le monde de l'opposition que je rencontre à l'Opéra. Etonnement du secrétaire intime du ministre, lequel ministre d'Etat m'a invité à dîner lundi prochain. Ce sera comme au dîner de l'Empereur, on me parlera de la pluie et du beau temps. Et il me faut souffrir cette outrageante indifférence, et je suis sûr que j'ai fait une grande œuvre, plus grande et d'un plus noble aspect que ce qu'on a fait jusqu'à présent! Et il me faut mourir à petit bruit, écrasé sous les pieds de ces lourds animaux ! »
L'Opéra lui avait fait commencer, justement à la même date, la direction des répétitions du Freyschïdz, qu'on allait
(l) Voir la préface de l'ouvrage de Mme Judith Gautier (liivliard Wagner et son œuvre poétique de Rienxi à l'arsifat), ainsi que les lettres de la Correspondance inédite à cette date.
reprendre, mais elles sont aussitôt abandonnées. On lui fait perdre un mois pour rien. Comme compensation, on lui offre de monter Alceste en lui attribuant la moitié des droits d'auteur. Il refuse. « On croit, dans ce monde-là, que l'on pourrait faire faire pour de l'argent les choses les plus contraires à la conscience de l'artiste. Je viens de leur prouver que cette opinion était fausse. » Il donne à Ferrand comme motif de son refus qu'il ne pouvait accepter les transpositions et les remaniements qu'on avait été obligé de faire pour accommoder le rôle d' Alceste à la voix de Mme Yiardot. (( Ces choses-là sont inconciliables avec les opinions que j'ai professées toute ma vie, mais les ministres, et surtout les ministres de ce temps-ci (les susdits lourds animaux) n'admettent pas du tout qu'on résiste à un de leurs désirs. Je suis donc, pour le quart d'heure, mal en cour. »
Cependant les Troyens, d'après une autre lettre, étaient alors même admis à l'Opéra, mais c'était du ministre d'Etat, précisément, que dépendait la mise en scène, et la résistance de Berlioz à cet administrateur était un trait de caractère des plus honorables. Il y avait alors, dit-il à Louis, Gounod et Gewaert à passer avant lui. « En voilà pour deux ans. Gounod a passé sur le dos de Gewaert qui devait être joué le premier et ils ne sont prêts ni l'un ni l'autre et moi je pourrais être mis en répétition demain. Et Gounod (la Reine de Saha) ne pourra être joué qu'en mars 1862. » D'autre part, son obstination à refuser de monter Alceste avait fait du bruit et contrarié beaucoup de gens. « On ferait mieux de ne pas s'amuser à perdre du temps et de l'argent pour insulter un chef-d'œuvre de Gluck et de monter les Troyens tout de suite ; mais comme le bon sens indique cela, c'est cela qu'on ne fera pas. »
Nous voyons qu'il a fini, malgré ses serments, par aller à la montagne, sans que la date et les circonstances de ce revirement soient autrement expliquées. C'est pour céder aux instances deRoyer qu'il opéra d'importants changements dans sa partition, abrégeant le premier acte. Il croit qu'il n'y a plus moyen de résister à l'opinion publique et à la presse tout entière, qui le soutiennent. L'indifférence du souverain
commence à l'irriter et il ne peut s'empêcher de répondre à l'impératrice à une fête des Tuileries, lorsqu'elle lui demande quand elle pourra entendre les Troyens : « Je ne sais trop, madame, mais je commence à croire qu'il faut vivre cent ans pour pouvoir être joué à l'Opéra ('). »
Au milieu de tous ces incidents il n'avance que bien lentement dans le travail de Béatrice ei Bénédict. Il ne s'absentera que pour aller diriger un concert à Bade, paraissant croire que ses affaires peuvent être arrangées à bref délai du côté de l'Opéra. « Je ne pourrais sans une haute imprudence, écrit-il à Ferrand, m'absenter de Paris : on peut me demander les Troyens d'un moment à l'autre. Si quelque grave accident arrivait à l'Opéra on devrait nécessairement recourir à moi. Absent, j'aurais tort. »
La lettre suivante, à son fils, nous montre que ces prévisions ne s'étaient pas réalisées : c'était définitivement vers le Théâtre-Lyrique qu'il reportait ses regards, se félicitant de voir l'administration approcher de la ruine pour en voir arriver une nouvelle, espérant qu'elle serait moins maladroite et moins malheureuse. Pendant de longs mois il restera encore à attendre en vain les événements, croyant toujours à une surprise du côté de l'Opéra. La chute de la Reine de Saba à l'Opéra, en mars 1862, effarouche le ministre d'Etat qui ne sait plus quel parti prendre pour mettre à couvert sa responsabilité. Il voudrait un opéra nouveau d'un maître consacré par de nombreux succès à l'Opéra, mais Meyerbeer ne veut pas, Halévy est mourant à Nice, Auber n'a rien fait. Quant à Berlioz, le ministre n'ose pas encore se décider en sa faveur. En conséquence on ne fait rien et on ne décide rien.
Aux Italiens, Mme Charton, à laquelle il a déjà songé pour le rôle de Didon, vient de remporter un grand succès : il espère qu'on aura le bon sens de l'engager à l'Opéra. « Si on lui fait des propositions, elle demandera à débuter dans les Troyens. »
C'était bien pour le remercier d'avoir dirigé les études
(1) lettres intimes, p. 221.
d' Alcesie, on le voit par un mot d'une lettre à Ferrand, que le ministre d'Etat avait ordonné de monter les Troyens après l'ouvrage de Gewaert, c'est-à-dire en mars 1863. Les résistances de Berlioz avaient été fondées cette fois sur un heureux calcul, mais sa satisfaction ne devait pas être de longue durée. Sur cette assiirance il avait commencé les répétitions de Béatrice. « J'éprouve, écrit-il à son ami, un tourment que je ne connaissais pas, celui d'entendre dire le dialogue au rebours du bon sens ; mais à force de seriner mes acteurs, je crois que je viendrai à bout de les faire parler comme des hommes. » La mort de sa seconde femme étant survenue, il dut retarder son départ pour Bade, où allait être représenté l'ouvrage. « Tout n'est que prévention, dans ce monde-là », dit-il à Louis, en citant un mot du régisseur qui prédisait un grand succès, en jugeant l'ouvrage d'après l'effet d'un chœur. Ce succès fut très éclatant et cette victoire ne fut pas inutile après les épreuves douloureuses que Berlioz subissait depuis plus de six années. « Vous ririez, écrit-il à Ferrand, si vous pouviez lire les sots éloges que la critique me donne : on découvre que j'ai de la mélodie et que je puis être joyeux et même comique. L'histoire des étonnements de V Enfance du Christ recommence. » On voulait monter Béatrice à rOpéra-Comique, mais la Béatrice manquait. « Il n'y a pas dans nos théâtres une femme capable de chanter, de jouer ce rôle, et Mme Charton part pour l'Amérique. »
Quelques mois plus tard il rompait enfin avec l'Opéra pour accepter les propositions du Théâtre-Lyrique devant lesquelles il avait si longtemps reculé. M. Carvalho s'empresse aussitôt de faire des engagements pour sa troupe, orchestre et chœurs. En mai 18G3 on commence les répétitions, l'ouvrage doit passer en décembre. Dans l'intervalle ^Sm^r^'c^ va être donnée à Weimar pour la fête de la grande duchesse (')• Mme Charton revient de la Havane : il ignore si elle accepte les propositions de M. Carvalho et attend son arrivée avec une impatience fébrile. Sans elle l'exécution est impossible.
(1) LcUres intimes, p. 240.
«. Faites des vœux, écrit-il à Ferrand, pour que mon indifférence pour tout devienne complète, car pendant les huit ou neuf mois de préparatifs que les Ti^oyens vont nécessiter j'aurais cruellement à souffrir si jo me passionnais encore. »
Le 30 mars le duo de Béatrice est exécuté au concert du Conservatoire et obtient un accueil enthousiaste. « Cela fait un tapage incroyable. » En partant pour Weimar, tout réjoui de ce triomphe, il laisse M. Carvalho faisant ses engagements. La Cassandre est trouvée : ce qui arrête tout c'est la Didon qui demande une somme folle. Il doit revenir par Strasbourg où doit être exécutée Y Enfance du Christ. « Trouverai-je les Troyens en répétition? J'en doute : quand je suis loin, rien ne va. » A Weimar, nouvelle victoire. Béatrice a trouvé un succès flambant. Un banquet monstre est offert au maître par les grands ducs ; la grande duchesse et la reine de Prusse le comblent de compliments. A Loewenberg il donne un grand concert en l'honneur du prince de Hohenzollern. C'est de là qu'en faisant part de son enivrement aux Massart il salue enfin, toujours sous une forme ironique, l'aurore de la popularité qui se lève pour lui : « Savez-vous ce qui me touche le plus dans les témoignages d'affection que je reçois? Cest devoir que je suis mort. Il s'est passé en vingt ans tant de choses que j'ai l'impertinence d'appeler progressives. On m'exécute à peu près partout. »
Il paraît qu'il aurait essayé, chemin faisant, de renouveler une pression sur l'empereur pour faire monter à l'Opéra les Troyens. Jusqu'au dernier moment il refusait de lâcher pied. « Le grand duc de Weimar a voulu absolument écrire à sa cousine la duchesse de Hamilton (à mon sujet), une lettre destinée à être mise sous les yeux de l'empereur. La lettre a été lue et l'on m'a fait venir au ministère, et j'ai dit tout ce que j'avais sur le cœur, sans gazer, sans ménager mes expressions, et l'on a été forcé de convenir que j'avais raison et il n'en sera que cela. Pauvre grand duc ! il croit impossible qu'un souverain ne s'intéresse pas aux arts ? » Le mot n'est-il pas dur à l'adresse de la Majesté Impériale ?
Du reste, rien n'était encore commencé pour les Troyens au Théâtre-Lyrique, c'était une question d'argent qui arrêtait
tout. A un mois de là cette difficulté est résolue. « Nous voilà enfin, écrit-il lo 4 juin, attelés à cette énorme machine. » Il a lu la pièce, les répétitions des chœurs vont commencer. Les négociations avec Mme Charton ont abouti. «Elle joue Didon, cela fait un grand remue ménage dans le monde musical de Paris. Nous espérons être prêts au commencement de décembre. Mais j'ai dû consentir à laisser représenter les trois derniers actes seulement, qui seront divisés en cinq et précédés d'un prologue que je viens de faire, le théâtre n'étant ni assez riche ni assez grand pour mettre en scène la Prise de Troie. — Plus tard, concluait-il, nous verrons si l'Opéra ne s'avisera pas de donner la Prise de Troie ('). » Une nouvelle lettre à Ferrand annonçait le vote de la subvention de 100,000 francs, qui augmentait la confiance de Carvalho et faisait « grandir son enthousiasme » pour les Troyens. « L'année a été brillante dès le commencement, ajoutait-il ; sera-t-elle de même à la fin ? Faites des vœux ! » Tout va bien désormais. La partition des Troyens est vendue 15,000 francs à Choudens. « C'est bon signe quand on achète d'avance. » Mme Charton est superbe dans le rôle de Didon. « Je me suis fait deux ennemies de deux amies, M mes Viardot et Stoltz, qui toutes les deux prétendaient au trône do Carthage. Fuit Troja. Les chanteurs ne veulent pas reconnaître du temps l'irréparable outrage. » Cependant le dédain des Débats à son endroit l'afïlige : on n'y parle jamais de ce qui l'intéresse le plus, c'est à dire de son ouvrage ; son irritation de ces procédés ne sera pas étrangère à la retraite qu'il prendra dans quelques mois.
Nous voici maintenant à la veille de la première représentation. Les Mémoires, qui ont omis tous les incidents des dix années intermédiaires, assez intéressants, pourtant, nous décrivent longuement les ennuis de Berlioz pendant les répétitions. Il déclare que l'entreprise était au-dessus des forces de Carvalho ; son théâtre n'était pas assez grand, ses chanteurs pas assez habiles, ses chœurs ni son orchestre suffisants : « Il fit des sacrifices considérables, dit-il, j'en fis aussi
(1) lettres intimes, p. 251.
de mon côté, jo payai de mes deniers quelques musiciens qui manquaient à son orchestre, je mutilai même en maint endroit mon instrumentation pour la mettre on rapport avec les ressources dont il disposait ('). » Toutes ces pages sont un réquisitoire contre le directeur : il rend hommage au désintéressement de Mme Charton qui refusa dos offres supérieures en Espagne, pour créer Didon ; il est froid cependant sur l'interprétation on disant simplement que cette cantatrice eut d'admirables moments et que Montjauze dans Enée montra à certains jours de l'entraînement et de la chaleur.
Puis il recommence ses récriminations contre Carvalho qui le tourmente pour les coupures nécessaires : « Quand il n'osait pas me les demander lui-même, il me les faisait demander par un de nos amis communs. Celui-ci m'écrivait que tel passage était dangereux ; celui-là me suppliait, par écrit également, d'en supprimer un autre. Et des critiques de détail à me fairo devenir fou. » Les observations qu'on lui fait sur la lyre du rapsode, le casque d'Enée, les attributs de Mercure, l'adjectif triomphaux, sont citées durant toute une page ; puis, avoir remercié les acteurs d'avoir chanté leurs rôles tels qu'il les avait écrits, il assure qu'on avança la représentation, bien que l'ouvrage eût encore besoin de trois ou quatre répétitions générales, parce que le directeur ne savait de quel bois faire flèche pour alimenter son répertoire, son théâtre étant vide chaque soir. Aussi rien ne marchait avec aplomb.
Il avait cru à une soirée orageuse, mais tout alla à souhait, sauf un coup de sifflet honteux quand le nom du compositeur fut annoncé : il se console de quelques démonstrations hostiles par le souvenir des chaudes manifestations de sympathie qu'il recueillit de toutes parts, par la profonde impression qu'il ressentit lui même h l'audition de sa grande et chère partition, mais il lui faut encore ajouter deux pages de reproches à l'adresse de Carvalho, pour donner la liste des dix morceaux supprimés et critiquer la mise en scène réglée contrairement à ses indications. Il fut tellement abruti
(1) Mémoires, p. 472.
parce long supplice, conclut-il, qu'au lieu de s'y opposer de tout ce qui lui restait de forces, il consentit à ce que l'éditeur supprimât de la partition de piano tous les morceaux qu'on avait coupés à la scène : « Oh ! voir un ouvrage de cette nature disposé pour la vente avec les coupures et les arrangements de l'éditeur ! Y a-t-il un supplice pareil ! Une partition dépecée, à la vitrine du marchand de musique, comme le corps d'un veau sur l'étal d'un boucher et dont on débite des fragments comme on vend des petits morceaux de mou pour régaler les chats des portières ! (') »
Ainsi, tout le monde reçoit son compliment. Il constate cependant qu'il doit aux Troyens, indépendamment du couronnement de sa carrière artistique, la délivrance : il abandonne décidément sa tache de critique, la vente de la partition et les droits d'auteur du poème et de la musique aux vingtet-une représentations lui ayant fourni l'équivalent du produit annuel de sa collaboration aux Débats.
Mais vous le connaissez encore bien mal si vous croyez que c'est à cela qu'il s'arrête. Tout est dans son amour-propre d'artiste : Choudens qui n'a pas, malgré son traité, édité la grande partition, et Carvalho qui l'a contraint aux amputations douloureuses, reçoivent le paquet d'outre-tombe. At-il raison ? Evidemment oui, mais la vengeance est un mauvais argument. Donc il a tort. La correspondance nous révèle un genre de sentiments plus noble. L'anecdote citée par M. Bernard nous le montre en proie à l'émotion la plus poignante au sortir de la répétition générale et vraiment enthousiasmé. « Qu'y a-t-il, s'écrie Mme d'Ortigue en le voyant rentrer la figure toute décomposée ? Est-ce que la répétition aurait mal tourné, par hasard? — Au contraire; c'est beau ! c'est sublime! » Et il se met à pleurer 0. C'est ce qu'il écrivait à Ferrand : « Les répétitions ont un succès foudroyant ; hier je suis sorti du thécàtre si bouleversé que j'avais peine à parler et à marcher ; je suis fort capable de ne pas vous écrire le soir de la représentation, je n'aurai pas ma tête. » Et quels détails sur son triomphe, après la pre-
(1) Mémoires, p. 477.
(2) Notice sw Berlioz, p. 55.
mière ! Il est étourdi par tant d'embrassades ; ce sont comme des bulletins de victoire qu'il envoie à son ami pendant tout le mois qui suit.
Mais c'est au général Lwoff qu'il découvre le fond de son cœur : il a dû, dit-il, garder le lit vingt-deux jours par suite des tourments endurés pendant les répétitions (*). « Les théâtres sont les mauvais lieux de la musique et la chaste muse ne peut y entrer qu'en frémissant ; et les imbéciles et les idiots qui y pullulent et les pompiers et les lampistes et les sous-moucheurs de chandelles et les habilleuses qui donnent des conseils aux auteurs et qui influencent le directeur !... » Ecoutez, la fin est bien curieuse : « Ce que je vous écris au sujet des théâtres en général est tout à fait confidentiel, d'autant plus que je n'ai trouvé au Théâtre- Lyrique, depuis le directeur jusqu'au dernier musicien de l'orchestre, que dévouement et bon vouloir. Et cependant. . . Et néanmoins... J'en suis encore malade. »
Les marques de sympathie ne lui manquèrent pas et furent pour la plupart bien touchantes. Un trait est à citer à l'honneur de Meyerbeer, si malmené au livre des Soirées qui put lui procurer une sorte d'avant goût des Mémoires, que le maître ne connut pas. Il suivit toutes les auditions des Troyens et se fit remarquer par de vives et fréquentes démonstrations d'admiration pour ce chef-d'œuvre. Les charges des caricaturistes et les parodies des petits théâtres furent un hommage d'un autre genre ("-). Enfin l'administration impériale s'avisa que l'occasion était sans doute favorable pour nommer Berlioz officier de la Légion d'honneur.
Mais les sujets d'amertume étaient trop forts. La mutilation de l'ouvrage n'était pas le moins cruel. « 0 ma noble Cassandre, s'écriait-il, mon héroïque vierge I il faut donc me résigner, je ne t'entendrai jamais! » Vous avez vu qu'il avait espéré voir l'Opéra monter la Prise de Troie. Et vers cette époque, il confiait au général Lwoff sa déception suprême : (( Je n'écrirai jamais que pour un théâtre où l'on m'obéirait
(1) Correspondance inédite, p. '-iO'S.
(2) Voir D. Bernard, Notice sur Berliox, p. 56.
aveuglément, sans observations, où je serais le maître absolu. Et cela n'arrivera probablement pas ! »
Hélas! n'avait-il pas fait les mêmes serments en 1854, avant de se décider à composer les Troyens\ Eût-il résisté si l'Opéra, comme il l'espérait, eût voulu monter son œuvre ? Une reprise des Troyens lui inspirait même de nouvelles hésitations : « On a parlé dernièrement, écrit-il à Ferrand en août 1864, de reprendre les Troytms : mais cela est fort loin de me sourire et je me suis hâté d'en prévenir Mme Charton Demeur afin qu'elle n'accepte pas les offres qu'on va lui faire. Le Théâtre-Lyrique est impossible et son directeur, qui se pose toujours en collaborateur, plus impossible encore.»
C'est justement vers cette date qu'il écrit le chapitre des Mémoires où il a malmené si durement Carvalho : décidément cette fin de sa laborieuse carrière n'a pas été pour lui telle qu'il l'avait souhaitée, telle qu'il eût mérité de l'obtenir, et la récompense de tant d'efforts et de la lutte désespérée lui manquait. Et il sentait déjà, triste et résigné, l'heure fatale approcher.