IV PREFACE
il est, à ce qu'il me semble, du devoir des amis sincères de faire preuve avant tout de cette impartialité, et de montrer ainsi que leur admiration est désintéressée, réfléchie et inébranlable. C'est bien de ceux-là que je suis, c'est uniquement à ceux-là que je m'adresse et il est tout naturel que je ne cherche point à faire circuler parmi les indifférents et les profanes un travail qui suppose chez les lecteurs une initiation consciencieuse et une foi robuste.
Qu'ils n'aillent point me reprocher, lorsqu'ils l'auront parcouru, d'avoir apporté trop de sévérité dans mes critiques : j'ai eu la vérité en vue, je l'ai cherchée impitoyablement, résistant à mes propres entraînements pour ne point rendre Berlioz ridicule en l'encensant com.me une idole et en le prenant pour un fétiche. Si l'on fait la part de la faiblesse du jugement humain, on ne peut cependant reprocher à ces critiques d'être fondées sur un rigorisme inflexible. Lorsque je dis, à la fin de V Avant-Propos que j'ai voulu représenter Betiio{vécH, ie reconnais humblement que j'ai droit à la meilleure part des reproches que j'adresse à mon héros. Si j'ai cru me retrouver en lui lorsque je ressentais ses colères, ses élans, ses aspirations, lorsque je m'enflammais de ses enthousiasmes et frémissais de ses ardentes passions, lorsque j'éprouvais les sensations violentes, les commotions profondes qui ont ébranlé cette nature nerveuse et agitée, j'avoue fort ingénuement que je n'ai, pour tout le reste, aucun droit à l'indulgence, étant non pas un grand artiste comme lui, mais un obscur littérateur. Et si,après avoir si durement mis Berlioz sur la sellette j'ai déclaré que ses souffrances et son génie lui valaient une absolution complète, il n'y a plus que moi sur qui puisse retomber la condamnation de la postérité ; mais comme je ne travaille pas pour elle, ses arrêts ne sont pas pour m'inquiéter.
Oui, cela est vrai, j'avais prétendu m'identifier en tout avec le personnage, parce que cette affinité profonde de tout l'être j'avais cru bien souvent la ressentir et je me croyais bon juge de celui auquel m'attachaient de si fortes sympathies et jusqu'à une certaine complicité morale, que je ne cherche point à répudier. Le mépris de l'opinion, le dédain de la mode, l'horreur du mauvais goût, l'indignation contre les exploiteurs qui s'attribuent le beau nom d'artistes, contre l'esprit de coterie, l'intrigue et les mesquines jalousies sont ce que j'admire le plus hautement chez Berlioz, et ce n'est point ce qui me fait aimer le temps où nous vivons. Si je me retourne de ce côté, j'avoue que toutes ses haines et ses vio-