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LE MAL DU SIECLE

Eu voulant définir l'état moral des générations qui sont entrées en scène au début de la période historique qui s'ouvre avec le Premier Empire, ou plutôt avec la Révolution, nous pourrions tomber dans les classifications, les abstractions et les généralisations, et perdre de vue Berlioz pour ne considérer qu'un milieu, une température morale. Le travers opposé serait de lui prêter nos idées, nos croyances, nos sentiments, nos habitudes. Nous nous garderons d'exagérer dans un sens ou dans l'autre ; nous nous replacerons au temps où il a vécu ; nous supposerons un instant que nous sommes nés avec le siècle ; mais nous ne prétendrons pas avoir tout dit lorsque nous aurons reconstitué l'époque. Il faut l'observer tout d'abord ; mais Berlioz sera le point de départ comme le point d'arrivée. Ce n'est, en outre, que la préface d'une analyse qui ne doit rien négliger pour discerner tous les éléments moraux du génie artistique. J'expliquerai ailleurs l'époque au point de vue musical ; je l'envisage ici au point de vue intellectuel.

Ce qu'on a appelé la maladie du siècle est, en effet, la maladie morale de toute la génération de 1830, à laquelle appartient Berlioz. En lui se manifestent tous les caractères

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de ce mal étrange et c'est chez lui qu'on peut l'étudier cavcc le plus de curiosité. C'est d'après lui que nous allons déterminer les etfets de la grande maladie morale, produit cà la fois de la profonde transformation politique et sociale introduite dans la constitution de l'Etat démocratique par la Révolution française, et de l'émancipation intellectuelle activée par les grandes découvertes scientifiques et les études historiques qui ont remonté la pente des âges jusqu'aux origines de l'humanité même. Il faut remarquer que les pères, secoués par la grande bourrasque révolutionnaire, étaient enfiévrés lorsqu'à été enfantée cette génération qui naît avec le siècle. Puis, le repos a succédé à la tourmente, et ces fils voient le rivage portant les traces des lames furieuses qui l'ont balayé. C'est par la ruine d'un régime d'oppression que ce siècle-ci inaugure les temps nouveaux où l'homme voit tomber les barrières qui se dressaient devant les pas de ses ancêtres depuis la chute des temps féodaux : c'est un sang rajeuni qui coule dans les veines des enfants. Fils d'un médecin distingué, petit-fils d'un magistrat estimé, Hector Berlioz reçut en naissant une force intellectuelle déjà cultivée par doux générations successives qui donnaient une sorte de mouvement initial à cette natures si vivement impressionnable. 11 subira irrésistiblement l'attraction de ce courant qui entraîne l'esprit humain libre de toute entrave. Il n'y a plus de ruine à culbuter : tout est écroulé dt'sormais, et on n'entrevoit plus qu'au loin le flot qui s'est retiré après avoir tout submergé et dont les derniers grondements révèlent la grandeur du cataclysme qui vient de s'accomplir.

A ce moment même entre en scène l'enfant du siècle, le grand m(4ancolique, ému, confondu, puis attristé par le spectacle inattendu que lui offre le bouleversement de toutes les institutions et dc^ toutes les connaissances humaines. La religion, la philosophie, n'offrent plus aucune consolation à son espérance déçue d'arriver par lui-même à la vérité, au bonheur, d'entrer dans la terre promiise apparue comme en rêve à ses regards. Il s'engage dans la voie nouvelle ouverte devant ses pas, laissant derrière lui les ruines d'une société disparue, d'un monde entier écroulé. La tradition, le respect

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du pouvoir, l'ëducatiou un pou despotique des temps précédents avaient encore rendu timides les générations antérieures, pourtant si hardies et si courageuses. Dans ce temps, l'enfant était soumis à la rude discipline du foyer paternel, tenu muet devant les g-randc^s personnes, bridé par un précepteur sévère ou menacé du fouet, du cachot, de la férule par le régent du collège. Aujourd'hui, il est un homme dès sa naissance. Les mœurs de la famille, adoucies par le bien-être devenu général, permettent la familiarité et l'intimité des grands et des petits. L'enfant n'étant plus la charge, mais l'espoir de la famille, depuis que tous les emplois sont accessibles sans distinction de rang et de naissance, est caressé et gâté ; on n'a plus besoin de cultiver son développement corporel pour lui permettre de lutter contre la mauvaise fortune, car il n'aura pas à craindre de coucher sur la dure, de ferrailler à droite et à gaucho lorsqu'il voyagera pour courir à la recherche de la fortune. Alors son système nerveux supporte tout l'etibrt de la croissance : il est plus impressionnable et se sent atteint par les petits maux, car au lieu d'exercer ses poumons et ses muscles, il est accoutumé à un air tiède, au bien-être, au confortable : l'etïort lui répugne et la grande lutte de la vie l'effraie.

Aussi quelle terreur lorsque l'abîme où se sont effondrées toutes les croyances s'ouvre à ses yeux ! Sa foi s'est ébranlée tout d'abord en face de ces sinistres décomljres : mais le scepticisme n'arrête pas longtemps cet esprit inquiet, cette nature ardente et nerveuse, cette imagination aventureuse. Il rêve un édifice immense pour remplacer ces ruines, il a des ambitions extraordinaires, et la science ne lui offre aucun élément pour reconstituer une doctrine, pour élever un temple qui puisse servir d'abri à ses connaissances conquises avec tant de précipitation et d'inexpérience. Il cherche la vérité absolue et il imagine qu'il atteindra pour dernier terme de ses appétits et remède suprême de ses maux la félicité parfaite. Lorsqu'il a mesuré le néant de ses connaissances et l'impuissance de ses tentatives, il se sent accablé de tristesse et frappé d'un insurmontable dégoût pour le monde extérieur, qui lui apparaît désormais vide et désolé, comme une ombre

qui passe, comme un songe. C'est Werther, c'est Faust, c'est Adolphe, c'est Obermann, c'est René, c'est Manfred, c'est Childe-Harold, c'est Rolla, c'est Joseph Delorme, c'est l'homme aux aspirations vagues, aux déceptions amères, qui a dû contenir des désirs infinis et refouler des élans surhumains. N'est-ce pas un art tout nouveau qu'il faudra pour exprimer ces accès désordonnés, pour calmer cette fièvre de l'être tout entier que nous décrit Alfred de Musset dans la Confession d'un enfant du siècle, le mal du doute, de la désespérance et de l'ennui commun à toute la génération qui vient après l'empire, ce besoin d'activité non satisfait, ce vide des âmes et cette inertie des bras? Le poète des Nuits va nous le définir à son tour : « Un sentiment de- malaise inexprimable commença à fermenter dans tous les jeunes coeurs. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux maîtres de toute espèce, à l'oisiveté et à l'ennui, les jeunes gens voyaient se retirer d'eux les vagues écumantes, contre lesquelles ils avaient préparé leurs bras. Tous ces gladiateurs frottés d'huile se sentaient au fond de l'âme une misère insupportable. » M. Taine a tracé souvent de ce personnage un portrait saisissant ; il songeait problablement à Hector Berlioz moins qu'à d'autres, et de fait, il n'eût point été indispensable de noter ces symptômes de la grande maladie morale de ce siècle, pour parler de co-tains artistes de la même génération : je ne me préoccuperais point d'observer avec tant d'attention ces caractères généraux de l'époque si j'avais à écrire la vie de Meyerbeer, de Rossini, de Boiëldieu, d'Auber, ou de Verdi.

N'est-ce pas, en revanche, Berlioz même que nous voyons dépeint, lorsque M. Taine nous décrit ce qu'il appelle la demi-période historique qui eut son centre aux alentours de 1830 : « Vous en trouverez le personnage régnant dans VAntomj d'Alexandre Dumas, dans les jeunes premiers du théâtre de Victor Hugo, dans les souvenirs et les récits de vos oncles ou de vos pères. \\ s'agit de l'homme à grandes passions et à rêves sombres, enthousiaste et lyrique, politique et révolté, humanitaire et novateur, volontiers poitrinaire, d'apparence fatale, avec ces gilets tragiques et cette chevelure à grand

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effet que montrent les estampes de Deveria ; aujourd'hui, il nous semble à la l'ois emphatique et naïf, mais nous ne pouvons nous empêcher de \o, trouver ardent et généreux. En somme, c'est le plébéien de race neuve, richement doué de facultés et de désirs, qui, pour la première fois arrivé aux sommets du monde, étale avec fracas le trouble de son esprit et de son coeur (') » .

A l'aide de ce curieux tableau d'histoire contemporaine et de ce portrait si finement peint, l'éminent philosophe veut nous démontrer que cette température morale de l'époque explique les prodigieux développements de l'art musical en ce siècle. Ne le suivons pas dans cette ingénieuse dissertation, sur une thèse qui est assurément fort admissible, mais qui reste étrangère à l'objet de ce travail. D'ailleurs, dans la musique de ce siècle, il y a tant de genres divers qu'il serait malaisé d'établir lequel correspond exactement aux aspirations du René ou du Werther modernes. Est-ce la fougue de Rossini, l'élégante coquetterie d'Auber, la sévérité et la puissance de Meyerbeer et d'Halévy, la gaîté et la vivacité de Boiëldieu, la sombre majesté de Beethoven, la fantaisie, la poésie de Weber et de Schumann, l'impétueuse audace de Berlioz et de Wagner? Chacun pourra rechercher la solution du problème. Ce que j'admettrai volontiers avec le philosophe c'est que le développement de la musique, d'une manière générale, répond admirablement à cet état d'esprit qu'il a si parfaitement dépeint.

Mais je ne fais point de généralisation ici. Je cherche simplement quels sont les rapports moraux qui existent entre Berlioz et ses contemporains, et je trouve très accusés chez lui les symptômes de la grande maladie du siècle dont l'origine remonte au grand courant de rénovation intellectuelle et sociale soulevé en 1789. Il semble même que l'on peut constater chez Berlioz, comme un des caractères particuliers de son génie, ces traits, qui sont frappants dans sa physionomie. Malheureusement la musique n'était

(1) Taine. Philosophie de l'Art, t. II. p. 285.

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pas encore habituée à pcarlor le lang-ag-e de la passion, du sentiment, lorsque le maître voulut l'employer à traduire ces aspirations du personnage régnant qu'il ('prouvait avec une intensité si redoutable, comme Alfred de Musset. Le travail, l'inspiration même étaient comme la crise douloureuse du génie enfantant son ouvrage. « ]Xous souffrons tant, écrit-il, nous autres enfants de l'art aux ailes de flammes, nous élevés dans son giron brûlant, nous dont les passions poétisées labourent impitoyablement le cœur et le cerveau pour y semer l'inspiration, cette câpre semence qui doit les di'ehirer encore quand ces gern^es se développeront. Nous mourons tant de fuis avant la dernière ! (') » •

Je ne puis cependant comparer entre eux Berlioz et Musset : c'est l^ené qui m'offre surtout, comme un miroir sincère, l'image de cet esprit abimé par la souffrance et par le doute. Chose étrange du reste : il n'y a jamais eu une seule mention de Musset dans les écrits de Berlioz, qui aimait tant les citations ; on pourrait croire que l'auteur de Lélio a ignoré le poète de Namouna.

Mais, en revanche, que do traits rappellent Chateaubriand et ce René, qui a eu toutes les ambitions, qui a effleuré toutes choses, et, ayant pénétré le néant de tout, se meurt de dégoût et d'ennui, après s'être épuisé, consumé par sa propre ardeur. Ecoutez ceci, et demandez-vous si Chcàteaubriand n'a pas trouvé son Adèle écho dans un cœur déchiré par la maladie du siècle? « Je pense que tout passe, que l'espace et le temps absorbent beauté, jeunesse, amour, gloire et génie, que la vie humaine n'est rien, la mort pas davantage, que les mondes eux-mêmes naissent et meurent comme nous; que tout n'est rien. Et pourtant, certains souvenirs se révoltent contre cette idée, et je suis forcé de reconnaitre qu'il y a quelque chose dans les grandes passions admiratives comme aussi dans les grandes admirations passionnées; je pense à Chcàteaubriand dans sa t(jml)e de granit, sur son rocher de Saint-Malo; à son René, qui n'était point imaginaire...» C'est Berlioz qui parle ici (-) toujours troublé par les luttes

(1) Les Soirées dj l'orcliextre, p. 299.

(2) Les Grotesques delà musique, p. Z)ô.

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passées ; mais i'àpre douleur le reproud et il s'écrie aussitôt : « Oui ! oui ! oui ! Tout n'est rien ! tout n'est rien ! Aimez ou haïssez, jouissez ou soutiVez, admirez ou insultez, vivez ou mourez, qu'importe tout !* Il n'y a ni grand, ni petit, ni beau, ni laid: riiifini est inditTérent ! L'indifférence est infinie! »

Comparez ces cris de désespoir avec le René que nous peint la lettre à Céluta dans les Naichez : c'est une sorte de Chateaubriand dernière manière qui se rapproche du Werther et du Manfred : « Il y a des existences si rudes qu'elles semblent accuser la Providence et qu'elles corrigeraient de ISiTiianie cVêire. Depuis le commencGment de ma vie, je n'ai cessé de nourrir des chagrins; j'en portais le germe en moi comme l'arljrc porte le germe de son fruit ; leur poison inconnu se mêlait à mes sentiments. Je suppose, Céluta, que le cœur de René s'ouvre maintenant devant toi ; vois-tu le monde extraordinaire qu'il renferme^ 11 sort de ce cœur des flammes qui manquent d'aliment, qui dévoreraient la création sans en être rassasiées, qui te dévoreraient toi-même.» Le vœu de la destruction se retrouve sans cesse pour corriger ce qu'il appelle la manie cVêtre : « Mêlons des voluptés à la mort ! Que la voûte du ciel nous cache en tombant sur nous ! » N'est-ce pas le mot de Berlioz : « Le grand l)onheur ou la mort, la vie poétique ou l'anéantissement (') ». Et son mal de l'isolement n'est-il pas celui de René : .( Une aptitude prodigieuse au bonheur qui s'exaspère de rester sans application et qui ne peut se satisfaire qu'au moyen de jouissances immenses, en rapport avec l'incalculable surabondance de sensibilité dont on est pourvu (-) ».

Rapprochez encore de la lettre à Céluta certains passages du conte du Sidcide par enthousiasme, une œuvre de jeunesse, où, comme je l'établirai bientôt, Berlioz a recueilli des souvenirs personnels. Par une belle matinée d'automne, le héros, Adolphe, aux pieds de sa maîtresse, savoure ce bonheur mélancolique, cet accablement délicieux qui succède aux grandes crises de voluptés : « L'athée lui-môme, en

(1) Correspondance i^iédite, p. 72.

(2) Mémoires, p. 159.

de pareils instants, entend au dedans do lui s'élever un hymne de reconnaissance vers la cause inconnue qui lui donna la vie; la mort, la mort reverse et calme comrixe la nuit, suivant la belle expression de Moore, est alors le bien auquel on aspire, le seul que nos yeux, voilés de pleurs célestes, nous laissent entrevoir, pour couronner cette ivresse surhumaine ('). » Dans le même livre, et au cours d'un récit dont il est bien certainement le héros, cette fois, le rêve de l'anéantissement le hante avec bien plus de force : « Eperdument enlacés, ivres morts d'amour, gisants sur la molle ottomane de ma nacelle embaumée, nous touchions au seuil de l'autre vie; mi seul pas, un seul acte de voloTité et nous pouvions le franchir. » Il étreint Nadira sur son cœur : « Vois, il n'y a rien de plus pour nous en ce monde, nous sommes au faîte : redescendrons-nous? Mourons!... Nos âmes, confondues dans un dernier baiser, s'exhaleront vers le ciel avant que nos corps, tourbillonnant dans l'espace, aient pu toucher de nouveau la prosaïque terre. » Cette proposition surprend Nadira et elle exprime l'opinion qu'il sera toujours temps : « Plus tard? Mais plus tard, pensait-il, retrouverons-nous un semblable moment?... Oh! Nadira, ne seraistu qu'une femme... (-) ? »

Le trait final est d'autant plus charmant que le héros s'abstient judicieusement de donner lui-même suite à son projet : mais dans le fragment précédent, la fin du passage cité complétait la pensée de Berlioz sur le dégoût de la manie d'être, selon le mot de Chateaubriand : « La vie commune, la vie sans poésie, sans amour, la vie en prose, où l'on marche au lieu de voler, où l'on parle au lieu de chanter, où tant de fleurs aux couleurs brillantes sont sans parfum et sans grâce, où le génie n'obtient que le culte d'un jour et des hommages glacés, où l'art trop souvent contracte d'indignes alliances ; la vie enfin se présente alors sous un aspect si morne, si désert et si triste, que la mort, fût-elle dépourvue du charme réel que l'homme noyé dans le bonheur lui trouve, serait encore pour lui dési-

(1) Les Soirées de l'orcliestre, p. 158.

(2) Ibid.. p. ;}18.

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rable, on lui offrant un refuge assuré contre l'existence insipide qu'il redoute par dessus tout. »

Oui, c'est bien René même qui nous parle ici; c'est lui que nous retrouvons chez la plupart de ces enthousiastes qui ont la foi, et qui ne se sentent pas desséchés par l'esprit positif qui viendra vingt ans plus tard étouffer toute ardeur et briser tout élan. C'est Goethe, Shakespeare, Moore, Byron, Walter- Scott, qui enflamment les premiers l'imagination de Berlioz et lui fournissent les thèmes de ses compositions. Mais ce sont toujours Chateaubriand, Lamartin-e et Hugo qui traduisent ses propres pensées. Lorsqu'Atala meurt, elle dit à Chactas : « Tantôt, j'aurais voulu être avec toi la seule créature vivante sur la terre, tantôt, sentant une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports, j'aurais désiré que cette divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde. )> C'estàpeuprèsl'exclamation de Berlioz : « Puissent les peuples s'entr'égorger, puisse Paris brûler, pourvu que j'y sois, et, LA tenant dans mes bras, nous nous tordions ensemble dans les flammes (') ! »

Une étude complète sur cotte période de l'histoire musicale trouvera sa place au début de la seconde partie de ce travail, qui sera consacrée à Berlioz artiste. Ces observations n'ont pour objet que de montrer la contradiction profonde entre les aspirations violentes des hommes de cette génération et leur éducation musicale, c'est-à-dire le goût du public. C'est au moment même où il arrivera à Paris que commencera la révolution littéraire et artistique : la partie brillante de la société inclinera vers Rossini ; Berlioz trouvera son idéal dans Beethoven. C'est au génie allemand qu'il empruntera la langue avec laquelle il voudra exprimer ses rêves, ses souffrances, ses ardeurs. Il se heurtera de front au goût du jour, à la mode, au fanatisme rossinien.

A ce malaise inexprimable, c'est bien le génie redoutable du grand Beethoven qui devait apporter la consolation, en

(1) Correspondance Inédite, p. 70.

découvrant les horizons inconnus. C'ost bion le Titan, ou, conimo disait Bottina dans ses lettres au cher Wolfgang-, le g-rnnd ,su/'-esp)'ii, « qui m'introduisait dans un monde invisible et donnait à la force vitale un tel élan qu'on sentait son soi-même étroit et borné dev(Miir un univers d'esprit ». Il faut relire cette page admirable dans laquelle elle transmet à Goethe les confidences du grand maître : « Dès que j'ouvre les yeux, disait Beethoven, je me prends à soupirer, car ce que je vois est contre ma religion, et je méprise le monde qui ne comprend pas que la musique est une révélation plus sul)lime que toute sagesse, que toute philosophie, qu'elle est le vin qui inspire les créations nouvelles. Moi je suis le Bacchus qui pressuri^ pour les hommes ce nectar délicieux; c'est moi qui leur donne cette ivresse do l'esprit, et, quand elle a cessé, voilà qu'ils ont péché une foule de choses qu'ils rapportent avec eux sur le rivage. Je n'ai pas d'ami, je suis seul avec moi-même; mais je sais que Dieu est plus proche de moi dans mon art que des autres. J'en agis sans crainte avec lui, parce que j'ai toujours su le reconnaître et le comprendre; je ne crains rien non plus pour ma musique ; elle ne peut avoir de destinée contraire; celui qui la sentira pleinement sera à tout jamais délivré des misères que les autres traînent après eux (') ».

Oui, cet art surhumain était une véritable révélation, foudroyante et bienfaisante à la fois, pour ces pauvres malades que dévoraient Tinquiétude et l'ennui, et Ton dirait que Berlioz a invoqué Beethoven avant de le connaître lorsqu'il ressentait dès la seizième année les tourments de ce mal qu'il appelait le mal de l'isolement et qu'il s'écriait : « Des ailes ! Des ailes ! ! Des ailes ! ! ! »

L'homme et l'artiste apparaissent donc à nos regards en môme temps, car on devine les aspirations de celui-ci lorsqu'on connaît le caractère et les grandes passions du premier. On dirait même que l'un et l'autre se confondent : la vie de Berlioz affirme, avec la même sincéiité que son œuvre, cet élan, qui, loin de se diviser par une double direction, mêle

(1) Lettres de Gœthe et de liettina, tra-luctioiule Seb. Albin. Gosselin, 1843 t. II p. 83.

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perpétuellement l'itlôal à la vie réelle : c'est en contemplant son roman douloureux et sa carrière tourment(^e qu'il compare l'une à l'autre les deux grandes passions qui ont ti-aversé sa vie. « Laquelle de ces deux puissances, s'écrie -t-il, peut élever l'homme aux plus sublimes hauteurs: l'amour ou la musique? C'est un grand problème. Pourtant, il me seml)le qu'on peut dire ceci: L'amour ne peut pas donner une idée de la musique, la musique peut en donner une de l'amour. Pourquoi séparer l'un do l'autre ? Ce sont les deux ailes de l'càme ! (') »

Et cependant n'est ce pas pour sou malheur qu'il osa, en pleine fureur de la mode rossinienne, lui qui avait entrevu le premier la destinée nouvelle de l'art, marcher dans une route opposée, et dénoncer l'école italienne comme la Prostituée? Cette agitation inquiète, cette ardeur dévorante, cette commotion de l'être tout entier, il voulut que la musique pût les traduire, et il ne daigna admettre d'autres génies que Beethoven, Gluck, Weber et Spontini, car c'étaient les seuls qu'il admircàt. Assurément, plus qu'aucun autre art, la musique est le langage à la portée de tous, n'exigeant aucune culture préalable. Elle s'adresse à la sensation autant qu'au sentiment. Mais c'étaient Zingarelli, Cimarosa, Guglielmi, Pergolèse, Yaccaj, qui, pour les Français du commencement de ce siècle, régnaient seuls dans l'Olympe de la mélodie. Les chefs-d'œuvre de Gluck étaient oubliés ou délaissés: les maîtres de son école, Lesueur, Kreutzer, Spontini, ne furent jamais populaires. L'éducation nationale était bien arriérée, lorsque Berlioz, avec sa vive intelligence et sa profonde sensibilité, reçut de Gluck, de Weber et de Beethoven l'initiation qui fut pour lui la révélation de son génie. Nous verrons combien peu cet art ("tait apprécié autour de lui : le public s'en étonne, mais reste bien loin encore et ne se laisse pas subjuguer. C'est le goût du jour, la mode rossinienne qui l'assujettit et l'entraîne. Berlioz, lorsqu'il veut s'élancer à son tour, trouve ici son plus terrible obstacle et ne se rend pas assez compte tout d'abord de la force qui l'arrête et

(1) Mciiwin's, p. 50-i.

contre laquelle il lui faudra lutter. Il se sent profondément irrité do la résistance, mais il s'est déjà trop avancé pour pouvoir reculer; en outre, il n"est pas homme à sacrifier ses convictions en vue du succès. De là ses premiers déboires et ses âpres colères ; elles sont respectables, car ce sont les haines de l'artiste qu'elles nous révèlent et non celles de l'homme privé. Ce n'est pas la jalousie qui l'inspire, mais l'indignation de la foi outragée. Et chez lui la foi est sincère et ardente, car elle agit.

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