LES DAUPHINOIS
Avant d'étudier Berlioz, il serait nécessaire d'observer le milieu où il est né, où il a été élevé, où il s'est formé : il faudrait entrevoir la Côte-Saint-André, le Dauphiné, la France des premières années de ce siècle. Un rapide coup d'œil suffira, car je signalerai seulement quelques traits généraux, en prenant le groupe qui a Berlioz pour principal personnage. On saisira les contrastes en même temps que la ressemblance, car je n'essaierai point de retrouver en lui le représentant, le type idéal du Dauphinois : je crois, au contraire, que s'il a conservé quelques-uns des traits qui sont propres à la race, il a affirmé, par des facultés bien personnelles, l'originalité qui le distingue.
Mais, parmi les qualités natives qui apparaissent lorsqu'on se reporte à l'étude de la vie de Berlioz, il en est qui ne peuvent trouver leur explication que par les habitudes d'esprit contractées dès la première heure. Il est demeuré jusqu'à la
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vingtième année dans le pays même où cinq à six générations successives avaient prolongé le rameau de la famille; l'influence est à déterminer en même temps que l'effet. C'est un double travail d'analyse qu'il faut opérer : je n'en donne ici que le résultat et le plus sobrement possible.
Lorsqu'on arrive à Grenoble, on remarque, dès le premier aspect, que le Dauphiné diffère profondément des contrées qui l'environnent, Lyonnais, Savoie, Bourgogne, Vivarais. Au sortir de la région alpestre, la vallée du Rhône incline vers la mer, sous le soleil brûlant du Midi ; mais ici les arêtes que prolonge le massif montagneux sont les obstacles naturels qui ont isolé les habitants. Leur histoire les sépare de la grande famille française Jusqu'au milieu du quinzième siècle. Ils ont des traditions locales, ils possèdent un caractère individuel bien marqué qui survit à la fusion des races dans l'unité nationale ; enfin, tant de peuples ont traversé cette riche vallée de l'Isère, Allobroges, Yoconces, Romains, Lurgondes, Lombards, Sarrazins, que la population, ici plus que partout ailleurs, a pu subir le mélange et l'influence d'éléments étrangers.
Par le langage populaire, par la construction des habitations, le Dauphiné est profondément latin. Le peuple parle un patois dérivé du roman provençal : les maisons ont, bien plus que dans le Midi, le caractère italien. Les toits sont presque plats, et tous en ardoises et en tuiles, au rebours de nos villages de l'Ouest et du centre, où l'on ne connaît que le chaume. Elles sont construites en pierre, jamais en bois, comme dans la Savoie et le Piémont. C'est le silex plus que la meulière qui. fournit la maçonnerie : le revêtement extérieur en ciment ou en pLàtre, donne de la gaîté et de la vie même aux plus chétives bicoques. Il y a ici une race à étudie':* : sa personnalité est bien tranchée.
Pourtant, au physique, cette population n'offre pas un type très caractérisé. Le Dauphinois est de taille moyenne, généralement robuste, surtout parmi les habitants des régions montagneuses. Le climat est moins égal que celui de la Méditerranée, mais moins brusque et moins dur que ceux
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auxquels confine le rhodanien des deux autres cotés de la ligne brisée du fleuve, à l'ouest et au nord, les climats auvergnat et vosgien. Dans l'Isère, il y a près d'un cinquième du département inculte et inhabité, ce qui le met au vingt-neuvième rang pour la population spécifique, bien qu'il occupe le treizième pour le nombre des habitants. Les montagnes ne peuvent être mises en culture que jusqu'au point où l'altitude le permet : dans le Viennois, où elle est moindre, la vignc^^ le mûrier et les céréales fournissent de riches récoltes. C'est dans cette dernière région qu'est située la Côte-Saint- André.
Le Viennois est la partie du département qui marque le mieux les traits que j'ai pu observer. Rien ne dénote la misère ; on ne voit jamais le paysan marcher pieds nus : tous ont des souliers durant la belle saison , en hiver des galoches et des bas de laine : la terre donne en abondance le maïs, les légumes. C'est dans cette région que sont situés tous les centres industriels, les papeteries de Rives, les usines, les moulins et les fabriques de cordes deJallieu, les aciéries, tanneries et filatures de Voiron : les eaux de la Gère, de la Morge, de la Bourbre mettent en mouvement les roues de centaines de fabriques de draps, de filatures de soie et de laine, de verreries, fonderies, ateliers métallurgiques; au sud, jusqu'à Saint-Marcellin, s'étendent les plus riches et les plus fertiles prairies de la n'gion . C'est l'antique province viennoise, la plus importante de la Narbonnaise romaine, le chef-lieu des conquérants Burgondes et le séjour des comtes évêques, qui furent, avant les Dauphins de Grenoble, les véritables maîtres du pays. Les monuments antiques du Viennois, le coquet temple d'Auguste et de Livie attestent, autant que la richesse agricole et industrielle de cette belle contrée, son importance historique et économique dans la marche de la civilisation par cette vallée du Rhône, qui est la route naturelle de l'Europe centrale vers le bassin méditerranéen (').
La prospérité et la sécurité ont un efict infaillible sur le moral des habitants, et ici l'on n'est porté ni à la rêverie, ni
(1) ElisL'G Reclus, \ouvclle Gcoijrajihic universelle, t. II, p. I7G et '.i'û,
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à rauiertuine, ni à ki misanthropie; la moyenne des suicides est inférieure de moitié à la moyenne générale pour la Franco. A chaque recensement, on constate l'aug'mentation constante de la population, qui, dès le dénombrement de l'an YIII, accusait un accroissement d'un 24«' depuis 1789 (') ; elle a toujours continué à s'élever suivant une proportion aussi forte depuis le commencement du siècle.
Le dernier recensement a cependant révélé une stagnagnation, un recul, pour mieux dire, qui contraste singulièrement avec la progression constante observée jusqu'ici. Dans les deux plus importants des départements dauphinois , risère et la Drome, la population est descendue de 581,099 habitants à 573, 8oo, pour le premier, et de 3:21,766 à 31 1,782 pour le second ; tandis que la population des Hautes-Alpes s'est élevée de 119,094 à 121,196. Dans les deux premiers départements, le Dauphiné perd 17,200 habitants en cinq ans ; il en gagne seulement 2,000 sur le dernier. Cette décroissauce est constatée dans un grand nombre de départements méditerranéens ; elle est attribuée aux désastres agricoles qui ont frappé surtout les régions vinicoles et ont amené de nombreux vignerons à émigrer faute d'ouvrage (^), Quant aux Hautes-Alpes, c'est l'amélioration des voies de communication et l'ouverture de la ligne de fer de Grenoble à Marseille, avec ses embranchements à Gap, Embrun et Briançon, jusqu'au pied du mont Genèvre, qui ont favorisé l'accroissement de la population dans ce petit département, le dernier de la France pour le chiffre des habitants. Les résultats de cette crise accidentelle ne peuvent, du reste, modifier les observations qui portent sur la statistique dauphinoise pendant la première moitié du siècle.
Dans rOisans, la contrée la moins favorisée au point de vue agricole et industriel, les versants des rochers sont disposés en gradins, supportant de petits champs étayés par une maçonnerie en pierre sèche ; le paysan a transporté les matériaux à bras jusqu'à cette hauteur ; il est allé chercher au loin la terre végétale pour transformer cette roche en
(1) statistique générale de l'Isère. Grenoble, 1844, t. III. p. •^.").
(2) Le journal Le Dauphiné. de Grenoble. 12 mars 1882.
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terrain de culture. Il travaille à la bêche sous les rafales du vent, à pic, au-dessus dos vallées ; et, la récolte venue, il la transporte encore à bras jusqu'à son grenier. D'autres se font bergers ou gagnent leur vie en cueillant les simples et les violettes pour la pharmacie et la droguerie. Le reste, forcé d'éniigrer, se fait colporteur, débitant d'épicerie, fleuriste ; quelques indigènes du Mont-d(vLans, de Véiiosc, d'Auris, de Besse, ont fait plusieurs fois la traversée d'Amérique ou d'Indo-Chine. Dès qu'ils ont sou par sou amassé un petit pécule, ils sont revenus au sol natal ('). Plus loin, au Queyras, l'esprit local faillit amener le schisme religieux bien avant la Réforme. 11 reste encore, k Saiiit-Véran, des Vaudois descendants des anciens hérétiques qui purent échapper à l'extermination en masse; ils sont aujourd'hui rattachés au protestantisme, et quelques-uns, dans ce bourg perché à plus de 2,000 mètres en l'air, ont conservé la vieille foi. C'était jadis la spécialité des habitants de Saint-Yéran de descendre dans les villages de la plaine pour enseigner la lecture et l'écriture : on comptait dans la vallée du Rhône, avant la création des écoles permanentes, près d'un millier de ces instituteurs ambulants, qui gagnaient la nourriture et un maigre salaire. lisent dû depuis émigrer définitivement : les uns se sont établis en Algérie, les autres sont allés à Mexico, où quelques-uns ont presque monopolisé le commerce au détail du calicot et des mousselines (-).
Le caractère local reste conforme à l'amélioration constante de la situation matérielle. Les habitants, dit un document officiel f), sont doux et honnêtes ; leurs manières sont affables et polies ; ils sont boîis et économes, patients dans l'adversité, humains, compatissants, même généreux. La moralité n'est pas moins digne de remarque : on compte un accusé sur 10,51 2 habitants, tandis que la moyenne générale est de un sur 4,552 ; le nombre des accusés acquittés est de 30 0/0, et l'on compte pour la France un
(1) Adolphe Joannc. Gcofjmphie de l'Isère, p. 41.
(2) E. Reclus. Gcograpliie universelle, t. II, p. IS'.I.
(3) Statistique générale de l'Isère, t. III, p. 1G5.
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coiidaintié sur 3,11 1 habitants, tandis que l'Isère n'en donne qu'un sur 14,716 haijitants (').
Ce sont des faits dont il est bon de tenir compte si l'on veut apprécier les qualités propres au caractère dauphinois. L'attachement au sol est légitime chez les habitants; les luttes soutenues par lo Dauphiné contre les invasions, la bravoure célèbre de ces montagnards, placés aux avantpostes sur cette route d'Italie qui fut le théâtre de tant de guerres sanglantes, dans cette contrée qui était encore pays de frontière il y a vingt ans, enfin, le besoin d'indépendance, fortifié par le souvenir vivant de la tradition locale, ont développé chez les Dauphinois des habitudes d'esprit qui ne peuvent être comparées à celles des habitants des régions voisines. Une étude bien intéressante sur lo Dauphiné a été publiée récemment dans VEdiaburgh Reci'ew ; c'est un abrégé de l'histoire de la province avec des observations très judicieuses et très originales. « Le peuple de ce pays, dit M. de Yiguorie, est frondeur et obstiné, également prompt à la dissidence et ardent à soutenir ses vues sur toute question en litige (-) ». Ces lignes résument en quelques mots toute l'histoire dauphinoise; ni la réunion du Dauphiné à la France, ni la fusion des provinces dans l'unité nationale n'ont effacé ce souvenir d'un passé que les écrivains locaux, à en juger par le nombre et le mérite des ouvrages consacrés à l'histoire de ce beau pays, tiennent à ne point laisser oublier; fierté bien naturelle et parfaitement honoraljle.
11 y a toujours eu un esprit local bien marqué et l'on trouverait en nicàint auteur du passé des traits nettement accusés d'un type original. Un mémoire rédigé à la fin du dix-septième siècle par Bouchu, intendant de la province, contient des observations très curieuses : (c Les Dauphiuois sont fins et cachés au point qu'il n'y a pas de moyen plus sûr de les surprendre que de leur dire sans affectation trois mois auparavant que l'on fera telle chose, car comme ils ne
(1) statistique (jénérale de l'Isère, t. III, p. 175.
(2) Voir la Hevuo Iritannique, janvier 1882.
VOUS auraient jamais parlé d'une chose qu'ils auraient eu envie de faire, ils n'ont pas de plus fort argument pour se persuader que vous ne la ferez pas. » L'exemplaire de la Bibliothèque nationale débute ainsi : « Il y a généralement de l'esprit partout en Dauphiné, et même assez délié (') ».
Ce sont précisément ces remarques que nous trouvons chez les écrivains contemporains qui s'attachent à étudier le caractère des habitants : ces recherches ne peuvent nous être inutiles pour bien savoir quelle atmosphère respirait cette famille Berlioz installée et poursuivant de père en fils la grande lutte de la vie dans ce petit bourg dauphinois, d'où s'envolera, dès la vingtième année, celui en qui elle s'éteindra après lui avoir donné toute cette force vitale tenue en réserve et emmagasinée par l'effort de tant de générations.
C'est aussi bien la famille Berlioz que les contemporains, parents, amis, voisins, que nous apercevons à travers cette reconstitution de l'habitant du Dauphiné. Les traits d'observation sont nombreux dans Stendhal : toutes ses remarques sur le caractère dauphinois portent, comme le document que je citais tout à l'heure, sur la finesse populaire • il place pour l'esprit les paysans du Dauphiné à coté de ceux de la Toscane (-). C'est Lesdiguières qu'il donne pour le type le plus accompli du caractère dauphinois : brave et jamais dupe (;). Il y a dans une lettre de Berlioz à Hiller, écrite en 1831, lorsqu'il se rend à Rome (''), un mot qui décèle très péremptoirement la race, et qui appartient bien à un Dauphinois. « Il faut, je crois, réfléchir beaucoup à ce qu'on projette, et quand les mesures sont prises, frapper un tel coup que tous les obstacles soient brisés. La prudence et la force, il n'y a au monde que ces deux moyens de parvenir. » C'est presque en termes identiques que Stendhal a défini le caractère dauphinois : « Le Dauphinois réfléchit longtemps avant d'agir : de là sa supériorité sur les peuples qui l'entourent. PeiqÀes est trop emphatique ; mais le fait est que les populations du
(1) ChampoUion Figeac. Chroniques daupliiiioisc'i, 1. 1, p. 'V-i et t. II, p. ol3.
(2) Stendhal. Mémoires d'un Touriste, t. I, p. 1:>J.
(3) Stendhal. Ibid., p. 124.
(4) Correspondance inédite d'Hector Lerliox-, p. 74.
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Lyonnais, de la Provence et de la Savoie ne ressemblent en aucune façon au sagace habitant des montagnes du Dauphiné (') ». Paysan, bourgeois, no1)le, tous sont marqués du même trait; ce sont les mêmes qualités qu'il note chez l'habitant des villes : « Une chose rend le caractère dauphinois bien plaisant au dix-neuvième siècle, c'est son inaptitude complète à l'hypocrisie, j'entends l'hypocrisie passive, car pour la partie active de ce grand savoir-vivre à la mode, il s'en tire aussi bien et mieux que qui ce soit, le Parisien toujours excepté. Mais enfin il est absolument contre la nature du Dauphinois d'être dupe. De sorte que, en fléchissant le genou devant la plus triomphante des hypocrisies, il ne peut s'empêcher d'encourir sa haine en montrant par quelque détail imprudent qu'il n'est pas sa dupe (^) )>.
Il faudrait pouvoir citer tous les faits qui justifient ces remarques, mais ils sont trop nombreux. Qu'on se rappelle seulement le discours du maire de Grenoble, M. Rey, recevant Napoléon lors de son entrée triomphale k Grenoble au retour de l'île d'Elbe et lui disant fièrement que la France acclamait en lui le soldat de la Révolution, mais ne voudrait jamais subir une nouvelle dictature; c'est franc et hardi jusqu'à la témérité. Qu'on cherche parmi les grands noms du Dauphiné, i\lounier, Barnave, Condillac, Mably, d'Alembert, qui lui appartient aussi par sa mère Mme de Tencin, Berriat Saint-Prix, les Périer, Ronsard, Augier, Stendhal; c'est l'observation, le jugement, la finesse qui sont la marque native de leur esprit : elle est commune à tous et dans la politique, dans la philosophie, dans la science, dans la finance, ou dans les lettres C), dénote une faculté identique que tous possèdent à des degrés divers mais comme un don naturel, comme une qualité originelle. Qu'on étudie l'histoire locale: tout s'y marque profondement des mêmes traits. Barnave constate avec justesse dans ses Mémoires que, pendant la première période de la Révolution de 1789, le Dauphiné se
(1) Stendhal. Mémoire', d'un Touriste, t. I, p. 180.
(2) Stendhal. Ibid., p. 140.
(3) On peut étudier tous ces traits de caractère dans l'excellent livre de M. Rochas: Biograpliic du DauplrimK Grenoble, Maisonville. 2 vol. in-8.
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distingua de bonne heu;o des autres provinces, dans la résistance, par une marche hardie et méthodique. Sainte-Beuve, avec beaucoup d'habileté, applique cette iieureuse remarque à l'étude delà carrière politique de Barnave : elle offre justement ce double caractère ('). Et c'est pi"écisement le mot de Berlioz: « la prudence et la force, il n'y a au monde que ces deux moyens de parvenir ! »
Il y a, en outre, une vigoureuse impulsion dans cette race pour conquérir l'indépendance morale. L'esprit de libre examen s'y est manifesté plus qu'en aucune autre province. C'est chez les montagnards dauphinois qu'a fleuri la grande hérésie vaudoise, si fortement enracinée, dans ces contrées où souffle l'esprit de liberté, qu'on retrouve encore de nos jours des descendanls des martyrs du seizième siècle. La Réforme conquit tout d'abord le Dauphiné ; le protestantisme y reste toujours vivant : la statistique de 187G accuse près de 4,500 protestants. Il faut lire l'histoire de Lesdiguières pour comprendre la lutte héroïque soutenue par cette population à l'époque des guerres de religion. De notre temps, c'est la libre pensée qui germe sur ce sol. Les prêtres n'y ont jamais pris pied. Barnave et Stendhal ont été élevés par eux : quelle haine contre ces maîtres, quelle protestation par leur vie, qui semble tout entière une révolte contre l'oppression de l'éducation première! Aujoin'd'hui la haine est moins violente, la défiance est restée : on perce à jour le célèbre roman de Mélanie, et cet évêque qui cherche à ressusciter l'enthousiasme, pour i-endi'c fructueux le pèlerinage de La Salette délaissé pour ceux de Lourdes et de Paray-le- Monial, ne rencontre que le sourire sceptique des Dauphinois qu'on ne prend pas aisément pour dupes.
La doctrine de la liberté de l'homme et du citoyen était chère à cette race dont toutes les traditions enseignaient le droit à l'indépendance, la haine du joug étranger et du despotisme. On raconte que Barnave av;iit été. encore enfant, vivement impressionné par un afïVont infligé à ses parents en plein thécàtre, par ordre du gouverneur de la province, à la
(I) Sainte-Beuve. Causeriez, du l.muli, t. II, p. 28.
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graude indignation du public, qui se sentait atteint par l'outrage fait à un des membres les plus émincuts de la bourgeoisie de la ville (') ; ce fut dans ce souvenir que Barnave puisa la résolution dont il fit serment de relever, selon ses termes, « la caste à laquelle il appavtcjiail de l'état d'humiliation à laquelle elle semblait condamnée )>.
Quant à l'énergie et h. la bravoure des Dauphinois, ce sont les qualités maîtresses qu'on retrouve, avec cette méthode, cette prudence, cet esprit réfléchi que nous venons de noter, chez tous leurs hommes célèbres. N'est-ce pas ici la patrie de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, qui avait parmi ses compagnons d'armes doux seigneurs cotois, Jacques de Bocsozel et Ainard Blanc (') ; ne voyons-nous pas tous les Dauphinois poi'tés d'abord par inclination vers le métier des armes ;' Gentil Bernard, le gracieux poète, n'avait-il pas d'abord embrassé la carrière militaire et pris part aux guerres d'Italie? Avant de se consacrer aux études du droit, Berriat Saint-Prix n'avai(-il pas été soldat, puis commissaire adjoint des guerres ? Championnet était avec plusieurs autres Dauphinois parmi les braves de la fameuse 32^ demi-brigade; Stendhal avait servi dans la Grande- Armée, Casimir Périer de mèmeO.
Aussi quel enthousiame le nom de Napoléon souleva parmi ces héroïques montagnards! Depuis l'enfance, Berlioz a été tout enfiévré de cette gloire ; il ne prononcera jauiais le nom du héros sans frémir de la tête aux pieds : « Oh! Napoléon, Napoléon ! Allons, voilà la poche de l'enthousiasme qui va crever! (^) » Combien n'aurons nous pas à noter de traits semblables chez lui, lorsque nous étudierons le caractère, les inclinations et l'.esprit, tel que l'ont formé la famille, la race et l'éducation.
Qu'on se rappelle encore ce tragique épisode de l'histoire dauphinoise, la conspiration de Paul Didier; ces braves
(1) Sainte Eeuve. Ouvrage cité, p. 24-'23.
(2j Clerc Jacquier. La Côte Saint-André ancienne et moderne, p. 271. (:}) Voir dans la Biographie universelle, de Michaud, les articles concernant ces divers personnages.
(4) Correspondance inédite d'Hector Berlioz, p. 104.
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montagnards descendant aux cris de Vive Vemxterevr! pleins d'enthousiasme et de confiance, jusqu'aux portes de Grenoble et se faisant hacher et massacrer ; les survivants se défendant héroïquement en présence dos iniquités et des sauvageries du conseil de guerre, présidé par le chevalier de Vautrey ; ces séances inqualifiables, après lesquelles on jette au peleton d'exécution ces vingt et un malheureux, enfin, la mort admirable de Didier, après la trahison qui livra ce vieillard à ses bourreaux, au milieu de la consternation et de l'indignation de toute une ville (').
Intrépidité, prudence et finesse, ce sont les traits essentiels du caractère local. Le bourgeois, l'habitant des villes, est comparé par Stendhal au Normand. Cet empire sur soi semble le caractère distinctif du Dauphinois : « Les gens de ce pays-ci, dit-il, n'ont l'air qu'attentifs et pensifs lorsqu'ils sont fort émus (-). » C'est justement la qualité maîtresse de Barnave, qui fait consister l'élévation du caractère dans ces deux choses, la franchise et la mesure^ et se flatte d'avoir été fidèle à cette règle de conduite : « J'ai toujours considéré, dit-il dans ses Mémoires, comme une des premières qualités d'un homme, la faculté de conserver la tête froide au milieu du péril, et j'ai même une sorte de mépris pour ceux qui s'abandonnent aux larmes quand il faut agir. Mais ce mépris, je l'avoue, se change en une profonde indignation quand je crois m'apercevoir qu'un certain étalage de sensibilité n'est qu'un jeu de thécàtre (•') ».
Voilà, nettement accusés, quelques-uns de ces éléments moraux que nous pourrons étudier chez Berlioz. Ajoutez-y l'action d'un tempérament nerveux à l'excès, cette puissance de sensibilité qui se traduira durant toute sa vie par les crises passionnelles de l'homme, les emportements de l'artiste contre les obstacles qui entravent sa marche en révoltant sa foi, les audaces du génie tempérées par ce fond de prudence native qui est pour lui, on s'en souvient, l'auxiliaire
(1) Vaulabelle. Histoire des Deux lie^tauralions, t. IV, p. 23G-298.
(2) Stendhal. Ouvrage cité, p. 1.53.
(."ij Sainte-Beuve. Ouvrage cité, \). 'M).
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nécessaire de la forco. Nous possédons déjà les lignes principales de la figure et il ne reste plus qu'à définir les traits, à mettre en relief par le détail cette vivante physionomie, à expliquer enfin par les causes secondaires, par les incidents particuliers, la formation de ce brillant esprit, les phases et les développements de cette carrière si agitée et si féconde.
Ces traits observés, il faut encore compléter ce tableau préliminaire, ou, pour être modeste, cette ébauche, par quelques aperçus sur l'esprit général du Dauphiné pendant les premières années de ce siècle, tandis que le jeune Berlioz s'éveille à la vie et que son intelligence perçoit, répercutées par le milieu qui l'environne, les impressions du monde extérieur. Cet exposé sommaire fournira de précieuses données pour bien comprendre certaines dispositions morales que j'aurai à étudier chez lui : ma tache consiste à signaler discrètement encore quelques circonstances très déterminées qui, rapprochées défaits plus importants, expliquent des particularités de caractère qui constituent ce que je me permets d'appeler la conformation intellectuelle de Berlioz.
Notons d'abord ce fait essentiel que le Dauphiné est la province la plus libérale de France. C'est à Yizille, un an avant les Etats-Généraux, que la Révolution a commencé. Dès 1787, le Parlement de Grenoble avait refusé de reconnaître les pouvoirs de la cour plénière instituée par de Brienne pour enregistrer les nouveaux impots. Les magistrats dauphinois reçurent l'ordre de s'exiler dans leurs terres :1e peuple se souleva à Grenoble pour les défendre. Les femmes, armées de bâtons, marchaient en tête de l'émeute, tandis que les membres du Parlement quittaient furtivement la ville. Les troupes durent battre en retraite : Bernadette, qui servait alors comme simple soldat, faillit être massacré. Cette échaufîourée est restée célèbre sous le nom de Journée des Tuiles, la première journée de la RéA-olution française. A six semaines de là, le 21 juillet 1788. l'assemblée des notables réunie au château de Lesdiguières sous la présidence de Meunier et composée de 250 membres du Tiers élus par les municipalités et de 250 membres des deux autres ordres, proclamait, dans une séance fameuse de seize heures, les
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principes que devaient un an plus tard consacrer les Etats- Généraux de France devenus la Constituante.
On peut citer sur l'esprit des Dauphinois, pendant toute cette période de la Révolution, certains passages caractéristiques d'un rapport adressé au ministre de l'intérieur par Hilaire, à la date du quatrième jour complémentaire de l'an V (septembre 1797) : « Le département est étranger en masse à tous les excès que vous reprochez justement à plusieurs dans votre circulaire. Il est vierge de sang. Tous les biens nationaux s'y sont vendus piomptement et acquis avec la plus entière confiance. Pas un acquéreur n'a été inquiété dans son acquisition. Ils se sont réunis en masse par un concordat solennel au moment où ils pouvaient justement craindre d'être dépouillés.... — Les prêtres insoumis ont été constamment contenus ou réprimés... et les émigrés n'ont jamais souillé par leur présence le sol du département.... Des royalistes d'opinion, il s'en trouve dans le département comme ailleurs, mais je déclare n'en connaître aucun "^v^v action.... Les contributions sont levées avec exactitude et célérité. Les retards ne viennent que de l'impuissance et ne représentent que des non-valeurs.... Les assassinats, les vols, sont plus rares dans ce département durant la Révolution qu'ils ne l'étaient auparavant et s'il s'en est commis quelques-uns dans les routes et dans les lieux écartés, il faut l'attribuer au malheur des temps, à la perversité de certains hommes nés méchants ou que la société ou le besoin ont rendu tels (') )).
Le père do Berlioz arrivait déjà à l'âge d'homme à l'heure où ces événements s'accomplissaient sous ses yeux : la famille n'était pas indifférente à un mouvement auquel son chef prenait une part active.
Le grand-père paternel d'Hector Berlioz était magistrat : il avait ce qu'au dix-huitième siècle on appelait la noblesse de robe. Il avait été avocat au Parlement de Grenoble, puis conseiller auditeur de la Chambre des comptes du Dauphiné. Dans les cérémonies publiques, la Chambre des comptes
(1) Chroniques dauphinoises, t. H. p. 41-4?.
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marchait avec le Parlement, en corps séparé : en signe de son ancienneté antérieure à la création du conseil delphinal, ses officiers se plaçaient à droite dans l'église de Saint- André, tandis que le Parlement restait à gauche. Elle existait depuis le commencement du quatorzième siècle : le conseil datait de 13.37, institué par Humbort II. Unédit de Louis XllI avait conféré la noblesse aux membres de la Chambre des comptes ('). Louis-Joseph Berlioz avait été nommé conseiller auditeur par lettres patentes du 23 juillet 1777 et avait été reçu le 9 août (-).
11 avait sans doute quitté sa charge dès les premières réformes réalisées par l'Assemblé nationale. Il habitait souvent La Côte ; c'est là que naquirent ses enfants.
Ses principes durent être ceux de la grande école philosophique du siècle. « Les avocats au Parlement de Dauphiné, dit Champollion Figeac, entrainés par l'exemple des magistrats de cette province, étaient généralement de chauds partisans des idées nouvelles de 1789 C). »
Son fils fut élevé au souffle des idées de Condillac, de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de Diderot, de d'Alembert. Tous leurs ouvrages garnissaient en première ligne la bibliothèque du jeune médecin, et celui-ci meubla son esprit de cette lecture; lui-même vit son fils Hector s'instruire à cette école libre et fière, puiser à cette source l'inspiration élevée de morale et de respect du droit humain qui devait remplacer bien vite l'enseignement religieux imposé par la mère, mais toujours stérile lorsque l'exemple, l'encouragement, ne sont pas donnés par le père.
Aussi, voyez Berlioz dès que sa raison se forme. Sa première rébellion est contre le prêtre, comme Barnave et comme Stendhal. A cette heure où l'esprit se développe et recueille avec tant de spontanéité et de vivacité les impressions du dehors, la Révolution a traversé bien des crises et d'autres faits attirent l'attention. C'est sur Napoléon que se concentrent tous les regards ; l'opinion régnante, le sentiment des
(1) SUitidkjue générale de l'Isère, t. III, p. 335.
(2) Inventaire des Archive^ départementales de l'hère, t. II, p. 175.
(3) C}ironi<iue<. dauphinoises, t. Il, p. 222.
populatious, est bien intéressant à observer. C'est un véritable aperçu de l'esprit public du Dauphiné que Thiers nous retrace en montrant, on termes vigoureux, le spectacle de la capitale dauphinoise sous les Cent-Jours. à l'heure où Napoléon, débarquant au golfe Juan, marche sur la ville à la tète d'une poignée d'hommes résolus. « Grenoble offrait un échantillon complet de l'état de la France h cette époque. On y voyait une bourgeoisie nombreuse, riche, éclairée, n'ayant donné ni dans les excès, ni dans les brusques retours de l'esprit révolutionnaire, admirant le génie de Napoléon, détestant ses fautes, profondément blessée de la conduite de l'émigration, mais sentant vivement le danger d'un rétablissement de l'empire en présence de l'Europe en armes ; on y voyait enfin un peuple laborieux, aisé, brave, moins combattu dans ses sentiments que la bourgeoisie, parce qu'il était moins éclairé, passionné pour la gloire militaire, ayant en aversion ce qu'on appelait les nobles et les prêtres, partageant en im mot toutes les dispositions des paysans du Dauphiné, bien que pour sentir comme eux il n'eût pas le motif intéressé des biens nationaux ('). » C'est bien tels que l'éminent historien nous représentait les montagnards dauphinois : « braves, très sensibles à la gloire des armes, haïssant l'étranger, détestant ce qu'on appelait les nobles et les prêtres, alarmés outre mesure des prédications du clergé sur les biens nationaux et la dime (-) ».
Nous apercevons ici très nettement le tableau du Dauphiné en 1815 : nous retrouvons dans ces traits les impressions do la famille Berlioz ; nous devinons ce que dit, ce que pense, ce qu'éprouve le père, le tils de magistrat, le libéral, le sceptique, le savant, nourri à la grande école philosophique du dix-huitième siècle et admirateur de Barnave et de Mounior. Nous voyons l'enfant de douze ans, déjà presque un jeune homme, secoué par cette profonde émotion qui s'empare du pays tout entier.
Ces événements, la solennité et le retentissement profond qui marquaient l'accomplissement du grand fait historique, ne
(1) Thiers. Histoire du Comidat et de l'Empire, t. XIX, p. UU. U) lbi(L. p. 89.
devaient pas frapper moins vivement cette jeune imagination naissante, déjà prompte à l'enthousiasme, prédestinée aux grands entraînements de la passion, que les petits incidents de la vie quotidienne. Ce contact perpétuel, ce frottement journalier entre les Berlioz et leurs concitoyens, l'esprit de la race qui s'affirmait dans cette famille de pur sang dauphinois, pouvaient fournir les éléments essentiels du caractère. Les incidents de la vie n'apporteront à ces dispositions primitives, innées, selon le terme consacré, que des modifications presque insensibles : l'impulsion sera toujours la même ; c'est la direction qui pourra être changée.
Je ne pourrais mieux finir ce court aperçu du caractère dauphinois que par un choix de quelques proverbes populaires attestant la finesse d'esprit et la force de volonté qui sont les qualités natives de cette intéressante population. Je n'en citerai que trois, parce que, dans une étude sur la vie et l'œuvre de Berlioz, ils offrent un sens particulier. Voici le premier, qui a une saveur toute locale :
Chétive maison, celle où le coq pond et la poule chante.
Le second est fort pratique, sinon très charitable :
. Qui aime les autres plus que soi A la fontaine manque de soif*.
Le dernier est à méditer. Celui-là, c'est la vie de Berlioz
même :
Femme morte Une autre derrière la porte.
ni