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LA COTE SAINT -ANDRE

Après cet aperçu sommaire do l'état moral de la génération de 1830, du caractère des habitants du Dauphino et de l'histoire de la proA'ince sous la Révolution et le Premier Empire, quelques détails sur la terre natale de Berlioz ne seront pas sans Intérêt. La petite ville de l'Isère a une histoire et elle a trouvé un historien. Un Côlois, l'abbé Clerc Jacquier, a publié en 1852 un volume de 300 pages, fort curieux, plein de faits, retraçant le passé du bourg qui nous est cher surtout pour avoir donné le jour à un de nos grands artistes et que le nom de l'illustre maître rend immortel. Mais ma tcàcho ne consiste pas à remonter aux origines vraies ou supposées do la Cote, nia éclairer les ténèbres de la nuit des temps où se perd son histoire : je renvoie donc à ce livre ceux qui désirent connaître l'histoire de la Côte sous les comtes de Savoie ou sous les Dauphins, et suivre l'auteur à travers les âges pour rechercher avec lui remplacement du camp d"Aunibal à Penol, près de la Côte.

Il serait pourtant injuste de dire que la Côte doit à Berlioz seul sa célébrité. Elle fut toujours un centre important. Michel Servet s'y rendit lorsque le Dauphiné se convertit à la Réforme. Place forte, elle soutint de nombreuses luttes : les archives de la mairie témoignent de son rôle brillant dans l'histoire de la province. Elle eut des monuments: son chcàtoau ost aujourd'hui détruit, on voit encore ses remparts, son esplanade, et une vieille église paroissiale. Enfin elle com^Dte parmi ses illusli-ations la famille Sismondi, qui devint genevoise

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après qu'elle eut été réduite à s'exiler de la Cote, les familles d'Arg'Out, Dolomieu, Rocher; elle donna même le jour avant Berlioz à un autre musicien, Jeau-Baptiste Davaux, violoniste et compositeur, qui publia des pièces de musique de chambre et des symphonies concertantes et mourut en

N'oublions pas le fameux Mandrin qui était orig'inaire de St-Etienne de St-Geoirs, près de la Cote, et eut la plaine de la Bièvre pour théâtre des ses premiers exploits.

Mais laissons l'histoire et les antiquités cotoises pour nous borner à visiter quelques instants cette jolie petite ville « assise en très beau et très plaisant pays, » comme le remarquait déjà Salvaing de Boissieu. Je veux surtout permettre aux lecteurs de faire avec moi un court pèlerinage à la patrie de Berlioz car il n'est malheureusement pas bien aisé à entreprendre.

En partant de Saint-Rambert d'Albon pour gagner la Côte Saint-André, on voit s'ouvrir d'abord, à gauche du cours du Rhône, une large et fertile vallée, la Valloire, qui, suivant les étymologistes, a été gratifiée de ce nom à titre d'hommage afin de célébrer sa' richesse et sa beauté, Vallis Aurca ('). C'est par cette vallée, toute pimpante de vignobles et couronnée de bois de châtaigniers et de noyers qui encadrent les champs de blé, de maïs, de trèfle et de colza, que l'on arrive dans la Bièvre, le vaste plateau au centre duquel s'élève la Côte Saint-André. Bientôt disparaissent au couchant les cimes bleues des Cévennes, qui se dressent de l'autre côté du Rhône, dans l'Ardèche, comme on les voit dans les Dragons de Villavs ; en face, à l'est, apparaissent bientôt les pointes blanches des Alpes.

Bu haut de la colline au pied de laquelle est bâtie la Côte, on aperçoit, sur toute l'étendue de l'horizon, de l'Est au Midi, le massif de la Chartreuse, du Villard de Lans et du A'ercors; en face, le haut plateau de Chambaran, partagé entre l'Isère et la Drôme, boisé de châtaigniers, de hêtres, de chênes et de charmes. Il sépare la Bièvre de la vallée de l'Isère. Le

(1) L'on-licvue, mai 1881, ji. 'i'X).

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plateau de la Bièvre, jadis boisé ('), est aujoiu-d'hui complètement im ; le ruisseau qui le traverse dans toute sa longueur, de l'Est à l'Ouest, le Rival, est presque toujours à sec. C'est l'ancienne vallée do l'Isère, abandonnée depuis la période glaciaire, où le fleuve, après avoir creusé le défilé do Moirans, s'épanchait par la Bièvre et la Yalloiro vers Saint-Rambert. A'oiron, qui se trouve aujourd'hui à 8 kilomètres au nord du cours actuel de la rivière, occupe la tète du delta géologique, où se séparent les deux vallées, l'ancienne et la nouvelle (-). A quelques kilomètres de la Côte, l'énorme moraine d'Antiinont, haute de 100 mètres, atteste l'origine de la plaine de la Bièvre, nivelée depuis par les érosions. On n'en tire plus les récoltes qu'au moyen d'amendements de pUàtre : elle ne relient pas à sa surface les ruisseaux que lui envoient les coteaux ; ils vont rejaillir dans la Valloirc en filtrant à travers le sol et forment les grandes fontaines des Claires ou Collières, sorties des belles sources de l'Auron et de la Veuze (').

La Cote, située à la pointe orientale du Viennois, à l'extrémité de l'arrondissement et presque au point de jonction des trois autres circonscriptions administratives de l'Isère, Grenoble, Saint-Marcellin et la Tour du Pin, se distingue du territoire viennois par sa production toute industrielle, qui la rattache directement a Rives, Voiron et Moirans, les grands centres qui commandent les routes de Lyon à Grenoble et de Grenoble à Vienne etàValence.La cultureyest médiocre, sauf le vin, qui, sans valoir celui de la région des côtes du Rhône, ne manque ni de corps ni de goût. La Côte est un bourg manufacturier d'environ -1,500 habitants. Les produits chimiques, la bougie et les liqueurs sont les principaux produits de l'industrie locale, h' Eau de la Côte, fut jadis célèbre :

Des plantes et des Heurs le nectar balsamique, Auquel la Côte doit son renom glorieux,

a dit un poète du crû, M. Augustin Blanchet, de Rives.

(I) Guides Diamant. Savoie et Daupliinû. p. 30,

(•2j E. Reclus. GéofimjjJiie universelle, t. II, p. 224 et IJ'il.

(3) Adolphe Joannc. Gcofirapliie de l'Isère, p. 10.

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Cette Eau est peut-être digue de sm vieille renommée, ais ce ne sont plus les Ursulines qui la fabriquent; c'est l'importante maison des frères Rocher. A Voiron, une autre maison fabrique un produit aussi fameux, bien que de création récente. Dans le pays do la chartreuse ce commerce de liqueurs ne peut qu'être tout à fait florissant.

De tous les points de la plaine, ce que l'on aperçoit aujourd'hui, c'est l'immense établissement des Maristes de la Côte, à moitié de la hauteur de la colline qui domine la ville, construit sur l'emplacement do l'ancien château , ruine imperceptible à l'oeil nu. C'est ce grand bâtiment qui frappe, dès l'abord, le touriste égaré dans ces parages, à la descente du chemin de fer. Un ruban de cinq kilomètres de route sépare la station de l'entrée du bourg, et il semble qu'à mesure qu'on s'approche ce vaste monument grandisse sans cesse et écrase toute la cité. La position a été bien choisie et les dimensions de la bâtisse ont été fort habilement fixées pour produire cet effet d'optique. Ajoutez que l'édifice se dresse tout neuf encore au-dessus des vieux toits noircis et des maisons décrépites, se détachant en pleine lumière du midi sur le fond sombre du coteau. Les Maristes de la Cote n'ont rien négligé pour faire éclater la prospérité de leur établissement.

La ville, en elle-même, n'a rien de particulièrement enchanteur. Du côté du sud, elle est terminée par les remblais des anciennes fortifications. A l'entrée, une promenade ombragée de marnjnniers, avec un bassin bordé de gazon et un mince filet d'eau jaillissant au milieu, est le rendez-vous de la société pendant la belle saison. De là, on monte vers le centre par une pente assez rapide, la ville étant étagée sur le flanc de la colline : c'est une situation admirable, donnant des points de vue infinis.

On pourrait dire que la Côte n'a que deux rues qui méritent ce nom : ce sont la rue Nationale et la Grande-Rue. La route de Grenoble à Vienne traverse la ville de l'Est à l'Ouest : elle est coupée à angle droit par la route qui part de la place publique poui" monter jusqu'au château: le centre

so trouve un peu au-dessus de riutersoction de ces doux artères, vers le marché, qui occupe la grande place bordée par les édifices publics, mairie et gendarmerie, bâtiments d'aspect nullement majestueux, on s'en doute.

Les maisons de la Cote sont, en général, fort peu somptueuses : habitations bourgeoises ou villageoises, c'est toujours le petit chef-lieu de canton rural. Les rues et ruelles aboutissant aux deux artères principales sont étroites et sombres. Au milieu de ce tableau manquant d'éclat et de gaité, trois édifices ressortent seuls : dans le haut de la ville, la blanche maison toute neuve de la l'amille Rocher, gracieuse construction avec portiques, vérandah', serres élégantes ; le séminaire, dans le bas de la ville, et, tout au sommet, le grand bâtiment des Maristes. Plus loin, dans la vallée, on aperçoit les cheminées de quelques usines et fabriques.

La maison des Berlioz est tout à fait au centre, au point le plus animé delà Côte, à deux pas du séminaire. Elle est en façade sur la rue Nationale, bordée à l'Est par une petite ruelle, à l'encoignure de laquelle est une boutique, en contrebas du sol. La porte d'entrée de la maison est également basse, et donne accès dans un vaste vestibule d'entrée par trois marches de descente. En face, l'escalier de pierre, à deux paliers : à gauche, au tournant, vaste cuisine avec office, cheminée monumentale ; au premier, en face, l'entrée de l'appartement, où les pièces se commandent. Au milieu, la salle à manger, à droite, la chambre à coucher, avec alcôve immense et cabinet de débarras, s'ouvrant sur la cuisine; à l'autre extrémité, la grande pièce qui fut le salon delà famille ; au fond, le bureau de travail du docteur. On peut le revoir en imagination, à l'aide des trop rares indications des Mémoires : la bibliothèque, les traités, les planches in-folio de l'ostéologie de Munro, les squelettes pour études scientifiques, le Plutarque relu jusqu'à la dernière heure, le carnet de notes, l'agenda, la carabine inoiïensive pendue au mur (').

(1) Mémoires, p. 4o(i.

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1)0 la riio, l'aspect n'est guère séduisant : cinq fenêtres à chaque étage, aux larges volets jadis blancs, percent le mur revêtu de badigeon gris sale. La petite porte cintrée, au rezde-chaussée, au-dessus de laquelle on lit le n^ 83, presque effacé, n'invite pas à entrer. Du côté de la vallée^, il y a plus de jour, plus de chaleur : une galerie extérieure en bois court à la hauteur du premier étage, au-dessus d'une cour pavée sur laquelle s'ouvrent les caves, cellier, four à pain, hangar et buanderie. Un vieux cadran solaire égaie un peu le mur sombre. C'est un brasseur qui habite la maison aujourd'hui. Son industrie a pu respecter les trois grandes pièces du premier étage qui restent intactes ; leur nudité désorte et silencieuse reporte l'esprit à la vie bruyante et occupée de cette famille, entièrement disparue, dont les derniers rejetons sont dispersés cà et là aujourd'hui. Les glaces des cheminées sont toujouis là, ainsi que les patères des croisées, aux figures de bronze sculpté. On revoit on rêve les grands rideaux à fleurs, le lit conjugal et l'ameublement en acajou style empire, les gravures et tableaux, les livres ; au milieu, le petit Hector entre ses deux charmantes sœurs : on évoque à travers ce lointain passé les espérances et les craintes des parents attachées à ces jeunes tètes. .

En face de la maison, un atelier de forgeron : en remontant la rue on suit le grand centre de la vie publique ; là sont les cafés, les auberges, les relais des voitiu^es, la poste, le commerce. On passe devant la pharmacie où j'ai trouvé le fils de cet Antoine Charbonel qui partagea longtemps la vie de Berlioz aux premières années de leur séjour à Paris. Ce fut lui qui conserva le registre sur lequel il inscrivait les dépenses de la communauté : il le montra à lierlioz lorsqu'ils se revirent de longues années après. Celui-ci le redemanda: il l'a gardé et ses exécuteurs testamentaires l'ont retrouvé dans ses papiers. M. Damcke l'a communiqué à MM. Mathieu de Monter et Daniel Bernard. Le fils Charbonel a recueilli parmi les reliques paternelles les verres dans lesquels les deux cénobites prirent leur maigre boisson d'eau claire durant ces temps d'épreuves.

Ce n'est pas les Côtois contemporains qu'il faut observer, pour essayer de reconstituer la vie publique dans cette petite ville aux premières années du siècle. Ou pourrait aisément l'imaginer, en supprimant par la pensée les événements politiques de ce siècle et en appliquant à la Révolution de 1789, par analogie, les impressions qu'on peut recueillir aujourd'hui chez les Côtois sur le mouvement démocratique des dix dernières années. Mais la comparaison n'est guère aisée, et il est indispensable de remonter près de cent ans en arrière pour rechercher quel était le courant d'opinion au commencement du siècle dans ces petits centres où la tradition locale acquiert toute la valeur du fait historique.

La Révolution avait été acclamée dans cette libre terre dauphinoise, et, plus que partout, à la Cote, oîi l'esprit d'indépendance avait soufflé bien des siècles auparavant. Lorsque le héraut du châtelain s'avançait dans les rues de la ville pour proclamer le ban seigneurial, les vilains et manants « amis déjà suspects des droits féodaux » comme le remarque amèrement l'abbé Jacquier, poursuivaient à coups de pierre le malheureux cavalier au cri patois : le vitia! le vitia ! Vhonio de fer! en lui jetant quelques ordures au passage (').

L'émancipation était déjà commencée lorsque l'ancien régime croula tout à fait. On se borna à célébrer le fait accompli. Pas d'excès. L'église fut envahie sous la Terreur par une certaine Compagnie des Allobroges qui ne fit pas grand mal au monument : lorsqu'on réquisitionna partout les cloches pour la fonte des canons, on en laissa deux aux Côtois. Le fait principal est la persécution peu dangereuse qu'on fit subir à un pauvre berger jouant au visionnaire ; on le berna dans la rue à la manière de Sancho Panca. Son supplice ne se prolongea pas au delà de cette gymnastique violente (-).

En somme iln'yeutpasde fureur révolutionnaire ni de fanatisme en aucun sens. Un maire, M. Pascal, dans un rapport conservé aux archives municipales, constate que « la bonté, la justice, la soumission aux lois faisaient le fond du carac-

(1) La Côte Saint-André ancienne et moderne, p. 100.

(2) Ibid., p. "8.

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tôro des habitants. » On avait conquis sans lutte l'indépendance, c'était suffisant. Un avocat de la Côte, M. Puis, qui fut vice-président du directoire du département de l'Isère, rappelait dans un mémoire justificatif qu'il avait, dès 1788, provoqué l'insurrection des communes limitrophes de la Côte contre le régime féodal (') : c'est dès ce moment que les vassaux avaient cessé de payer leurs redevances personnelles (-). Ce personnage fut un des fondateurs de la Société populaire qui réunit les patriotes do la Côte de 1790 à 1792: elle se fondit alors avec une autre association et prit le nom de Société des amis de la Liberté et de V Egalité séante à la Côte Sailli- André ; elle tenait deux fois par semaine des séances publiques.

La devise Liberté, Egalité ou la Mort fut modifiée daus sa conclusion dépourvue de fraternité, et on ajouta ces mots moins menaçants : Humanité, Justice et Impartialité.

On n'a point à noter de violentes manifestations anti-religieuses. La suppression officielle du culte ne provoque ni colère ni enthousiasme. Les Côtois sont indifférents. Dès 1791 le curé Claude Berlioz, pour se conformer à la loi, avait été contraint de publier à son prône les décrets de l'Assemblée et les actes administratifs, et d'annoncer les convocations des assemblées primaires qui se réunissaient à l'église des Pénitents ou au couvent des Récollets, devenus propriété tionale. Dans la première, on célébrait les fêtes décadaires : la garde nationale y assistait en grande tenue. Uautel de la ConcoiYle était couvert d'inscriptions civiques : Paix à l'homme juste, à V observateur fidèle des lois, lisait-on sur la base ; un des côtés portait cette autre : Le peupjle debout est armé contre ses ennemis extérieurs et intérieurs pour Vintégrité de son territoire et le maintien de la Constitution de Van III. L'anniversaire de la fondation de la République était célébré en grande pompe, en présence de toutes les autorités, auxquelles des places d'honneur étaient réservées autour de l'autel de la patrie ainsi qu'aux vieillards et « aux

(1) Papiers de la famille.

(2) Clerc Jacquier. La Côte Saint-André ancienne et moderne, p. TO et suivantes.

défenseurs de la patrie blessés pour la cause sacrée de la liberté » : la musique avait sa p:irt dans ces cérémonies. Lors de la proclamation du culte de la déesse Raison une statue de la divinité fut installée sur un autel dans Tune des chapelles : cette œuvre d'art fut tristement mutilée par des mains sacrilèges, qui, nuitamrnent, précipitèrent l'idole sur les dalles. Les coupables disparurent après leur attentat.

Mais il n'y eut ni excès, ni extravagances de part ni d'autre : la guillotine qui fonctionnait à la Tour-du-Pin aux dépens des aristocrates ne fut pas promenée à la Côte sous la Terreur. A Grenoble elle n'avait fait que deux victimes en la personne do deux malheureux prêtres réfractaires r le Dauphiné, où la Révolution était née, n'avait point à se montrer menaçant pour faire respecter la liberté, qu'il avait acclamée d'une voix unanime. A la Côte, l'abbé Berlioz avait cru devoir s'éloigner lorsque la liberté du culte avait été proclamée; il s'était réfugié à Sion en Suisse. Il rentra lorsque le Concordat lui rouvrit la porte de son presbytère, mais on l'envoya à Yinay et il ne revint plus à la Côte.

Un trait curieux peint bien la finesse et l'esprit pratique de ces bons Côtois. Lorsqu'on procéda à la débaptisation des communes déshonorées par des noms qui rappelaient trop l'ancien régime, les villes environnantes choisirent des dénominations diverses affirmant la chaleur de leur patriotisme : ainsi Saint-Marcellin prit le nom de Les Tliermopi/les, Saint- Laurent du Pont celui de Laurent- Libre, Saint-Etienne de Saint-Geoirs celui de Marathon, Vienne celui de la Patriote Q). A la Côte Saint-André on voulut surtout évoquer l'idée de la liqueur fameuse qui était devenue propriété nationale, et après avoir essayé quelque temps du nom de La Côte kndrè, on adopta très spirituellement celui-ci, qui n'est qu'une adorable réclame de • distillateur : La Côte Bonne-Eau.

On retrouvera dans le livre d'où je tire ces détails, les anecdotes qui peignent cette étrange époque, au milieu de laquelle vit, presque déjà homme, le père d'Hector Berlioz . Rien n'est

(1) Voir Alliin Gras, Histoire de Grenoble, et Champollion Figcac, Clironioues Hauvltinoises.

plus puissant que les traditions do famille, et c'est à ce point de vue qu'il faut concevoir la portée spéciale qu'ont, sous le rapport de la formation de l'esprit et du caractère, les faits dont on est témoin, acteur pour ainsi dire, et qui frappent autant que les grands événements politiques. Le père de Berlioz était mêlé à toutes les scènes de la tourmente révolutionnaire qui emportait les débris de l'ancien régime : il figurait sans doute dans les rangs de ce bataillon de V Espérance où l'on enrégimentait les jeunes gens do dix à dix-huit ans : ils étaient en quelque sorte les pupilles de la garde nationale côtoise.

Les grandes bourrasques politiques avaient leur contrecoup dans les plus petits centres, et à la Côte, comme partout ailleurs, on partageait les ardeurs de la grande régénération nationale, l'enthousiasme patriotique inspiré cà tout cœur français par la mâle énergie de la Convention, et cette fièvre héroïque qui, après avoir sauvé le pays de la coalition de toutes les armées de l'Europe, devait déchaîner la passion de la gloire militaire, exploitée par le vainqueur de Rivoli, d'Arcole et de Marengo. J'ai dit combien elle fut vive chez les Dauphinois, les braves par excellence.

Ces faits ne sont point indifférents. Dans une époque aussi troublée que celle qui v^it naître la génération de 1830, les petits faitj locaux frappent tout autant que les grands événements, car on ne les juge jamais que d'après leurs effets, parce qu'ils embrassent un pays tout entier et qu'on n'en peut observer que les détails particuliers, les incidents secondaires. L'effroi et la lugubre impression de l'incendie naissent dans un village au seul bruit du tocsin, même lorsque le feu a éclaté hors de ]a vue de l'habitant; l'éloignement ne peut que contribuer à frapper davantage l'imagination de celui qui ne connaîtra le sinistre que par les récits des spectateurs. Je n'ai eu cà citer que des menus faits de la grande tempête révolutionnaire ; mais rien n'est petit dans l'histoire, et, toute proportion gardée, les Côtois de 1789 jouent un rôle aussi important que leurs compatriotes Meunier et Barnave à la Constituante. Partout c'est la fièvre patriotique qui a brûlé le sang, et nous savons que Berlioz, avec toute la

génération de 1830, participera aux souttrances des enfants du siècle, nés avec des aspirations et des ambitions surhumaines et atteints de dégoût, de désespoir et de lassitude en présence des décevantes réalités do la vie commune, si différente de celle qu'ils avaient rêvée après l'étincelante aurore du monde moderne dont ils avaient admiré les derniers feux.

Ce qu'ils ont salué, en effet, dès les premiers regards jetés dans la vie, c'est la Révolution glorieuse faisant courber les trônes des vieilles monarchies sous les pas de l'ofîîcier d'artillerie couronné César, faisant et défaisant les rois, et renouvelant les exploits fabuleux des conquérants aniiques, Comine eux tous, Hector Berlioz s'éveille à la vie au bruit du canon d'Austerlitz et d'iéna. A huit ou dix ans, lorsque sa curiosité vase porter vers ce monde extérieur que lui découvrent les émotions ou l'enthousiasme dont il est témoin, dans sa famille comme en dehors de chez lui, lorsqu'il voit, encore enfant, célébrer les victoiivs nationales par les réjouissances de la place publique, il interroge, il s'étonne, il s'émeut ; il réfléchit bientôt : ces souvenirs des premières années ne s'effaceront jamais. Il lira un jour d'autres récits ; la tradition restera toujours vivante, car il a subi de bonne heure la fascination, le prestige de l'épopée impériale, grâce aux récits de son oncle maternel, Marmion, officier de la Grande-Armée, qui rentra dans ses foyers au retour des Bourbons.

Quelques mois plus tard. Napoléon, à la tête de sa petite armée, grossie par le contingent de la garnison de Grenoble, va passer à quelques lieues de la Côte. C'est le 9 mars 1815 : l'empereur s'est arrêté toute la journée de la veille à Thôtel des Trois-Dauphins, de Grenoble, recevant les autorités, rédigeant les proclamations, pré- . parant le plan de la marche sur Paris, tandis que, dans les rues environnantes et encombrant to'ute la place Grenette, la foule se presse pour acclamer le glorieux revenant de l'île d'Elbe. Le lendemain, il se dirige sur Bourgoin par Rives, où il s'arrête pour souper, « voyageant, dit Thiers, en calèche ouverte et n'avançant

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qu'au pas à cause de l'affluence des populations (') ». C'est à moins d'une heure de la Cote que passe ce cortège triomphal et l'on peut juger de l'enthousiasme qu'un tel événement dut inspirer aux Côtois. La plupart se portèrent sans doute sur la route pour contempler et acclamer, comme tous les patriotes, le grand Empereur. La route de Grenoble à Lyon, ainsi que je m'en suis assuré, était alors la même que la route actuelle : elle passait par Yoreppe, Rives, La Frette, Eclose, Courgoin, la Verpilière et.Saint-Laurent-de-Mure(-). Elle ne traversait donc pas la Côte, comme on me l'avait affirmé, car j'ai entendu dire à des vieillards qui se reportaient à l'époque où l'on voyageait en diligence de Lyon à Grenoble, avant la création des chemins de fer, que la malle-poste s'arrêtait à la Côte. Je crois qu'il y avait ici chez eux confusion de mémoire avec la route de Grenoble à Vienne par La Frette et la Côte, qui existe toujours également : mais le fait est peu important. La route de Grenoble à Lyon passe à moins d'une lieue de la Côte-Saint-André et contourne à l'Est et au Nord la petite colline au sommet de laquelle est bâti le village. Si Napoléon ne le traversa pas, ce qui me semble hors de doute, il est certain que l'on put entendre de là les acclamations enthousiastes poussées sur son passage. J'ignore si les Berlioz se rendirent, avec leurs concitoyens, à La Frette ou à Nantoin, à quelques kilomètres de leur maison, pour prendre part à la démonstration ou pour satisfaire leur curiosité, leur désir d'admirer de près le grand homme ; en tous cas, cette journée du 9 mars dut rester à jamais mémorable dans la contrée et donner lieu cà bien des récits dont l'impression ne put jamais s'effacer chez le jeune homme.

Aucun de ces points n'est indiqué par les Mémoires et J'y insiste précisément parce que j'essaie de reconstituer ou plutôt d'imaginer les impressions du moment chez Berlioz, en présence des faits importants qui s'accomplissent pendant son enfance et sa jeunesse. Il est évident que s'il eût pu voir Napoléon une fois dans sa vie, il n'eût pas manqué de le dire. En 1815, il avait douze ans : c'est à la fin de cette

(1) Thiers. Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XIX, p. 143.

(2) Voir Statistique (lûnérale de Vhère, t. III. p. 547.

année-là, sans doute, qu'il faut placer l'idylle de Meylan. Mais la famille Berlioz ne se rendait en villégiature dans ce pays qu'à la fin de l'été : tout le monde devait donc être à la Côte lorsque Napoléon passa en vue du pays.

Si nous no pouvons suppléer au silence de Berlioz sur cette circonstance, nous savons qu'il y a des faits dont il a été certainement témoin. Il n'est plus un enfant, lorsqu'on 1814 et en 1815, à l'époque de gloire et d'enivrement succède l'heure sombre des revers. L'invasion atteint les Dauphinois les premiers entre tous : la frontière est forcée ; Grenoble, malgré une résistance courageuse, est réduite à Timpuissance. La Côte-Saiut-André voit par deux fois Autrichiens et Cosaques bivouaquer sur ses remparts; des fenêtres de la maison Berlioz, on pouvait voir partout dans la plaine, au milieu de la nuit noire, les feux des camps ennemis. En 1814, quinze mille Autrichiens entrèrent au Mas-du- Soulier, à l'ouest de la ville, puis se dispersèrent entre les localités voisines : en 1815, ce furent dix mille Austro- Russes qui revinrent. La garde nationale avait été désarmée, et les fusils remis aux ennemis, qui les brisèrent à l'instant. Les impôts doubles, les logements militaires presque permanents, les réquisitions multipliées pour conduire hommes et bagages, avec la schlague, prodiguée à la moindre impatience ou pour une simple hésitation ('), tel fut, pendant ces quatre mois sinistres de l'occupation étrangère, le régime impitoyable que dut subir la Côte. Un commandant de la garde nationale, M. Pion, faillit être fusillé pour- avoir voulu intervenir à propos d'une querelle entre des habitants et des Cosaques : ce fut M. de Dolomieu qui sauva ce malheureux en se jetant à genoux aux pieds du général autrichien qu'il réussit à ramener à la clémence.

Je n'ai voulu, en rappelant ces faits, que signaler les impressions qu'ils purent faire naître chez Berlioz comme chez les siens. Nous ne nous étonnerons plus lorsque nous l'entendrons, en 1855, faire sa profession de foi dans une lettre à Ferrand, si nous pouvons donner ce mot à l'opinion d'un

(1) La Côte Saint-André ancienne et moderne, p. 80-S7.

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artiste qui éprouvait une sorto d'effroi pour la politique ot venait de subir le triste effet de ses vicissitudes : « Moi, je suis franchement impérialiste,» disait-il. Hélas! ce sceptique ne sera pas moins prompt à railler l'empire et l'empereur, lorsqu'il aura mesuré l'effondrement de la légende napoléonienne, à laquelle il avait cru, lui aussi, parce qu'il avait été, pour ainsi dire, nourri d'elle dès l'enfance. Sa désillusion, qui se résume pour lui dans la ruine de ses plus chères aspirations d'artiste, se traduira un jour par cette exclamation qui trahira l'évanouissement de son enthousiasme napoléonien : « Commedianti! » s'écrie-t-il en confiant sa déception à Ferrand. Il est vrai que c'est en 1864, après le demi succès des Troyens, en présence de l'indifférence du public, profondément partagée par le chef de l'Etat, qui, à Hector Berlioz a préféré. ... M. Mermet ! Mais le héros est bien dispara à cette heure, et il reste le cri amer de l'impérialiste désabusé : Commedianti !

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