LUI
Le 16 juillet, fête de Nore-Dame du Mont Carmel, Bernadette avait entendu en elle-même la voix qui s'était tue depuis quelques mois et qui l'appelait, non plus aux Roches Massabielle, alors fermées et gardées, mais sur la rive droite du Gave, dans
(^i) Woiv d&ns Not7'e-Dame de Lourdes comment, sur l'ordre du Préfet, le Maire avait fait fermer la Grotte par des barrières, placé des gardes pour empêcher d y aller, pour dresser des procès-verbaux contre les visiteurs qui leur résistaient, et les traduire çn justice, où ils étaient condamnés à l'amende.
ces prairies où la foule se rassemblait et priait, à l'abri des procès -verbaux et des vexations de la Police. Il était huit heures du soir. A peine l'enfant se fut-elle agenouillée et eut-elle commencé la récitation du chapelet, que la très-sainte Mère de Jésus- Christ lui apparut. Le Gave, qui séparait Bernadette de la Grotte, avait en quelque sorte cessé d'exister aux yeux de l'extatique. Elle ne voyait devant elle que la Roche bénie, dont il lui semblait être aussi près qu'autrefois, et la Vierge immaculée qui lui souriait doucement, comme pour confirmer tout le passé et illuminer tout l'avenir. Aucune parole ne sortit des lèvres divines. A un certain moment, elle inclina la tête vers l'enfant, comme pour lui dire un « Au revoir » très lointain ou un adieu suprême; puis Elle disparut et rentra dans les cieux. Ce fut la dix -huitième Apparition : ce devait être la dernière
Une Commission d'enquête nommée par l'Évêque se transporta à Lourdes le 17 novembre suivant, et interrogea la Voyante.
« Bernadette, dit le procès-verbal du secrétaire, se présenta à nous avec une grande modestie, et cependant avec une assurance remarquable. Elle se montra calme, sans embarras, au milieu de cette nombreuse assemblée, en présence d'ecclésiastiques
respectables qu'elle n'avait jamais vus, mais dont on lui avait dit la mission. »
La jeune fille raconta les Apparitions, les paroles de la Vierge, son commandement formel d'élever en ce lieu une chapelle à son culte, la naissance soudaine de la Source, le nom de « l'Immaculée Conception » que la Vision s'était donné à elle-même. Elle exposa, avec la grave certitude d'un témoin assuré de lui-même et l'humble candeur d'une enfant, tout ce qui lui était personnel dans ce drame surnaturel, dont les péripéties se déroulaient depuis une année. Elle répondit à toutes les questions, et ne laissa aucune obscurité dans l'esprit de ceux qui l'interrogeaient, non plus au nom des hommes, comme Jacomet, le Procureur ou tant d'autres, mais au nom de l'Église catholique, l'immortelle Epouse de Dieu. Tout ce dont elle rendit témoignage, les lecteurs de Notre-Dame de Lourdes le connaissent. Nous avons exposé nous-même ces événements, à leur date, en diverses pages de c^ récit.
Six ans s'étaient passés.
Les résistances de l'administration, les oppositions multiples avaient été impuissantes contre l'œuvre que la Mère de Dieu avait voulu établir par la main d'une enfant, sans autre défense que l'énergie, considérable il est vrai, du Prêtre héroïque vers lequel Elle l'avait envoyée.
L'Évêque avait, dans un solennel Mandement, reconnu la vérité des Apparitions et des Miracles. L'immense pèlerinage voulu par la Vierge était fondé, et au-dessus de la Grotte sacrée se construisait déjà, sous la direction du Curé Peyramale, le temple demandé par Notre-Dame de Lourdes.
Parfois, aux heures où il y avait le moins de monde aux Roches Massabielle, une petite fille venait s'agenouiller humblement devant le lieu de l'Apparition et boire à la Source. C'était une en-
fant du peuple, pauvrement vêtue. Rien ne la distinguait du vulgaire, et, à moins que quelqu'un parmi les pèlerins ne la connût et ne la nommât, elle priait inaperçue ; et nul ne devinait que ce fût là Bernadette.
La privilégiée du Seigneur était rentrée dans l'ombre et le silence. Elle allait toujours à l'école des Sœurs, où elle était la plus simple et aurait voulu être la plus effacée. Les visites innombrables qu'elle y recevait ne troublaient point cette àme paisible, où vivaient pour toujours le souvenir du ciel entr 'ouvert et l'image de la Vierge incojnparable. Bernadette conservait ces choses en son cœur. Les peuples cependant accouraient de toutes parts, les miracles s'accomplissaient et le temple s'élevait. Et Bernadette, de même que le saint Curé de Lourdes, attendait comme le plus fortuné des jours, après ceux de la visite divine, celui où elle verrait de ses yeux les Prêtres du vrai Dieu conduire eux-mêmes les Fidèles, la croix en tête et les bannières déployées, à la Roche de l'Apparition.
Bien que le Mandement de l'Évêque eût reconnu la vérité des divins événements de la Grotte, l'Église, en effet, n'avait encore pris possession, par aucune cérémonie publique, de ce sol à jamais sacré. Cette prise de possession eut lieu solennellement le 4 avril 1864, par l'inauguration et la bénédition d'une superbe statue de la sainte Vierge, qui fut placée, avec toute la pompe usitée en pareil cas, dans cette niche rustique, bordée de plantes sauvages, où la Mère de Dieu était apparue à la fille des hommes (1).
(1) Cette statue, en beau marbre de Carrare, de grandeur naturelle, fut offerte à la Grotte de Lourdes par deux nobles et pieuses sœurs du diocèse de Lyon, mesdames de Lacour. Elle fut exécutée, sur les minutieuses indications de Bernadette, par M. Fabish, l'émi-
Le temps était magnifique. Le jeune soleil du printemps s'était levé et s'avançait dans un dôme d'azur, que ne ternissait aucun nuage.
La ville de Lourdes était pavoisée de fleurs, d'oriflammes, de guirlandes, d'arcs de triomphe. A la haute tour de la paroisse, à toutes les chapelles de la cité, à toutes les églises des environs, les bourdons, les cloches et les campaniles sonnaient à toute volée.
Des peuples immenses étaient accourus à cette grande fête de la Terre et du Ciel. Une procession, comme on n'en n'avait jamais vu de mémoire d'homme, se mit en marche pour aller de l'église de Lourdes à la Grotte de l'Apparition.
Des troupes, avec toutes les richesses et tout l'éclat de l'appareil militaire, tenaient la tête. A leur suite, les confréries de Lourdes, les Sociétés de secours mutuels, toutes les
nent sculpteur lyonnais. La Vierge est représentée telle que l'a décrite la Voyante, avec un scrupuleux respect des moindres détail>^ et un rare talent d'exécution.
Corporations de ces contrées, portant leurs bannières et leur croix ; la Congrégation des Enfants de Marie, dont les traînantes robes avaient l'éclat de la neige ; les Sœurs de Nevers, avec leur long voile noir ; les Filles de la Charité, aux grandes coiffes blanches: les Sœurs de Saint-Joseph, enveloppées dans leur manteau sombre ; les ordres religieux d'hommes, les Carmes, les Frères de l'Instruction et des Écoles chrétiennes ; des multitudes prodigieuses de pèlerins, hommes, femmes, enfants, vieillards; cinquante à soixante mille hommes, rangés en deux interminables files, serpentaient le long du chemin fleuri qui conduisait aux Roches illustres de Massabielle. D'espace en espace des chœurs de voix humaines et d'instruments faisaient entendre des fanfares, des cantiques, toutes les explosions de l'enthousiasme populaire. Ensuite fermant ce cortège inouï, s'avançait solennellement, entouré de quatre cents prêtres en habit de chœur, de ses grands vicaires, des dignitaires et du chapitre de son église cathédrale, très haut et très éminent Prélat, Sa Grandeur Monseigneur Bertrand-Sévère Laurence, évêque de Tarbes, la mitre au front, revêtu de son costume pontifical, d'une main bénissant les peuples, de l'autre s'appuyant sur son grand bâton d'or.
Une émotion indescriptible, une ivresse comme en connaissent seules les multitudes chrétiennes assemblées sous le regard de Dieu, remplissait tous les cœurs. Il était enfin venu, après tant de peines, tant de luttes, tant de traverses, le jour lumineux
delà justice et du triomphe. Des larmes de bonheur, de sainte exaltation et d'amour coulaient sur les visages émus de ces peuples, remués par le souffle de Dieu.
Quelle joie indicible devait, au milieu de cette fête universelle, remplir le cœur de Bernadette marchant sans doute en tête de la Congrégation des Enfants de Marie ! Quels sentiments d'écrasante félicité devaient inonder l'âme du vénérable Curé de Lourdes, chantant sans doute, à côté de l'Évêque, VHosanna de la victoire divine ! Ayant été tous deux à la peine, le moment était pour eux arrivé d'être tous deux à la gloire.
Hélas ! parmi les Enfants de Marie, on cherchait en vain Bernadette ; parmi le Clergé qui entourait le Prélat, on cherchait en vain le Curé Peyramale. Il est des joies trop vives pour la terre et qui sont réservées pour le Ciel. Ici-bas, Dieu les refuse à ses fils les plus chers.
A cette heure où tout était en fête, et où le soleil heureux éclairait le triomphe des fidèles et des croyants, le Curé de Lourdes, atteint d'une maladie que l'on jugeait mortelle, était en proie à d'atroces souffrances physiques. Il était étendu sur son lit de douleur, au chevet duquel veillaient et priaient nuit et jour deux religieuses hospitalières. Il voulut se faire lever pour voir passer le grand cortège ; mais les forces lui manquèrent, et il n'eut même pas la vision fugitive de toutes ces splendeurs. A travers les rideaux fermés de sa chambre, le son joyeux des cloches argentines ne lui arrivait que comme un glas funèbre.