VOYAGE A L*ILE DE FRANCE
blessé à coups de fusil; on entend le son « des fouets, qui éclatent en Pair comme des coups de pistolet et des cris qui vont au cœur.... Grâce, monsieur!,,. Miséricorde! » Alors le cœur se serre, le beau paysage disparaît et Ton ne voit plus « qu'une terre abominable ». Terre abominable, séjour abominable, habitants abominables pour la plupart — voilà Tlle de France du Voyage, peu faite, en bonne conscience, pour enfoncer dans les esprits l'idée d'une Providence bienfaisante et attentive à nos besoins. L'auteur s'en aperçut, car il abandonna cette partie de son programme. 11 s'en tint aux effets pittoresques et produisit en fin de compte un livre étriqué, ébaucha imparfaite de celui qu'il avait dans la tête.
Le volume parut dans les premiers mois de l'année 1773. L'article de la Correspondance littéraire de Grimm est de la fin de février ; la lettre qui accompagnait l'exemplaire destiné à Hennin est du 17 mars : « Voici enfin, monsieur et cher ami, du fruit de mon jardin.... Mandez-moi votre sentiment sur mon Voyage, » Saint-Pierre ajoutait dans une autre lettre, du 1®' juin : « Mon livre a eu un grand succès littéraire; mais voilà presque tout le fruit que j'en ai tiré ».
Eut-il vraiment un grand succès? La chose est douteuse en ce qui touche le public masculin. Hennin garda dans ses lettres un silence obstiné, au grand dépit de l'auteur, qui eut le mauvais goût d'insister et qui lui écrivait encore deux ans après : « Pourquoi ne me parlez-vous pas de mon Voyage ? » Duval,
l'ami de Saint-Pétersbourg, glissa parmi ses compliments une petite ligne sur les endroits où Ton sentait « une imitation de Rousseau, de Voltaire ou de Montesquieu ». Grimm n'y comprit rien. Voici le passage essentiel de sa notice : « M. de Saint- Pierre ne manque point d'esprit, et encore moins de h. ' sensibilité ; cette dernière qualité paraît son carac-
tère particulier et distinctif. La plus grande partie de l'ouvrage consiste en observations nautiques et en détails d'histoire naturelle. Cela m'a paru assez superficiel. » Rien sur le style ni sur les paysages, ;, dont la multiplicité aurait dû pourtant le frapper et
jj".. l'avertir. Grimm a pris le Voyage pour un livre de
^\ science et l'a trouvé mauvais; le côté original de
%' l'œuvre lui a entièrement échappé. De même pour
p.; Laharpe, qui ne nomme même pas Bernardin de
?; Saint-Pierre dans son Cours de Littérature-, c'est dire
«^ qu'il ne remarqua guère ses ouvrages secondaires.
Sainte-Beuve enfin, qui se renseignait avec tant de soin, s'est contredit sur l'effet produit par le Voyage p à l'Ile de France. On lit dans son premier article sur
p Bernardin de Saint-Pierre : « Cette relation eut du
p succès et en méritait * ». Et dans un second article,
?.' écrit seize ans plus tard : « L'ouvrage ne fut remar-
qué que de quelques-uns * ».
Il est curieux d'opposer à l'indifférence des ; hommes à l'égard de la tentative de Bernardin de