VOYAGE A L*ILE DE FRANCE
Après les pages qu'on vient de lire, il ne reste plus de progrès à faire. Le seul à tenter serait de revenir à la simplicité puissante d'Homère, de Lucrèce et de Virgile, et de procurer les mêmes émotions en deux ou trois lignes.
Le style de Bernardin de Saint-Pierre est nu auprès de celui de Pierre Loti. On a besoin d'un effort pour s*y remettre. L'arrivée à Port-Louis du bateau désemparé et rempli de scorbutiques est pourtant saisissante dans sa sobriété : « Figurez-vous ce grand mât foudroyé, ce vaisseau avec son pavillon en berne, tirant du canon toutes les minutes, quelques matelots semblables à des spectres, assis sur le pont, nos écoutilles ouvertes, d'où s'exhalait une vapeur infecte, les entreponts pleins de mourants, les gaillards couverts de malades qu'on exposait au soleil, et qui mouraient en vous parlant. Je n'oublierai jamais un jeune homme de dix-huit ans, à qui j'avais promis la veille un peu de limonade. Je le cherchais sur le pont parmi les autres; on me le montra sur la planche; il était mort pendant la nuit. »
Les passages où l'idée et la phrase se sont ain^i épanouies sont malheureusement rares dans le Voyage à l'Ile de France. En général, l'écrivain ne sait pas encore tirer grand parti de ses croquis et de ses notes; aussi ne s'est-il pas gêné plus tard pour reprendre ses premières esquisses et les développer. Cela est même fort commode pour suivre ses progrès dans l'art difficile qu'il créait. On va en juger par
{(6 BEHNARDIN DE SAIXT-PIERRE.
un coucher de soleil sur mer, sous les tropiques, qu'il a refait dans les Études de la Nature, Voici Tesquisse du Voyage : « Un soir, les nuages se disposèrent vers l'occident sous la forme d'un vaste réseau, semblable à de la soie blanche. Lorsque le soleil vint à passer derrière, chaque maille du réseau parut relevée d'un filet d'or. L'or se changea ensuite en couleur de feu et en ponceau, et le fond du ciel se colora de teintes légères de pourpre, de vert et de bleu céleste.
a Souvent il se forme au ciel des paysages d'une variété singulière, où se rencontrent les formes les plus bizarres. On y voit des promontoires, des rochers escarpés, des tours, des hameaux. La lumière y fait succéder toutes les couleurs du prisme. »
Ce n'est qu'un sommaire de paysage, une sorte de table des matières de l'état du ciel un certain soir. L'autre description est presque trop abondante. Il y a déjà excès d'images et de couleurs.
« Quelquefois les vents... cardent les nuages comme si c'étaient des flocons de soie; puis ils les chassent à l'occident, en les croisant les uns sur les autres comme les mailles d'un panier à jour. Ils jettent, sur les côtés de ce réseau, les nuages qu'ils n'ont pas employés, et qui ne sont pas en petit nombre; ils les roulent en énormes masses blanches comme la neige, et les entassent les unes sur les autres comme les Cordillères du Pérou, en leur donnant des formes de montagnes, de cavernes et de
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rochers; ensuite, vecs le soir, ils calmissent un peu, comme s'ils craignaient de déranger leur ouvrage. Quand le soleil vient à descendre derrière ce magnifique réseau, on voit passer par toutes ses losanges une multitude de rayons lumineux qui y font un tel efiet, que les deux côtés de chaque losange qui en sont éclairés paraissent relevés d'un filet d'or, et les deux autres qui devraient être dans Tombre sont teints d'un superbe nacarat. Quatre ou cinq gerbes de lumière, qui s'élèvent du soleil couchant jusqu'au zénith, bordent de franges d'or les sommets indécis de cette barrière céleste, et vont frapper des reflets de leurs feux les pyramides des montagnes aériennes collatérales, qui semblent alors être d'argent et de vermillon. C'est dans ce moment qu'on aperçoit, au milieu de leurs croupes redoublées, une multitude de vallons qui s'étendent à l'infini, en se distinguant à leur ouverture par quelque nuance de couleur de chair ou de rose. Ces vallons célestes présentent, dans leurs divers contours, des teintes inimitables de blanc, qui fuient à perte de vue dans le blanc, ou des ombres qui se prolongent, sans se confondre, sur d'autres ombres. Vous voyez çà et là sortir des flancs caverneux de ces montagnes des fleuves de lumière qui se précipitent en lingots d'or et d'argent sur des rochers de corail. Ici ce sont de sombres rochers, percés à jour, qui laissent apercevoir par leurs ouvertures le bleu pur du firmament; là ce sont de longues grèves sablées d'or, qui s'étendent sur de riches fonds du ciel, ponceaux, écarlates, et
verts comme Témeraude.... Bientôt ce qui était lumineux est simplement coloré; et ce qui était coloré est dans l'ombre. Les formes sont aussi variables que les nuances; ce sont tour à tour des îles, des hameaux, des collines plantées de palmiers ; de grands ponts qui traversent des fleuves, des campagnes d'or, d'améthystes, de rubis; ou plutôt ce n'est rien de tout cela; ce sont des couleurs et des formes célestes qu'aucun pinceau ne peut rendre, ni aucune langue exprimer. »
Les paysages de terre ferme du Voyage sont pour la plupart très tristes. Bernardin de Saint-Pierre avait trouvé l'Ile de France laide et morne, peutêtre parce qu'il n'y avait eu que des ennuis. Il tâche sans cesse, dans son récit, à donner l'impression d'un pays aride et morne, tantôt couvert d'une herbe brûlée qui le rend « noir comme une charbonnière », tantôt pavé de roches d'une couleur gris de fer, qui hérissent désagréablement une terre raboteuse. Les plantes, qu'il aime tant d'ordinaire, ne lui paraissent pas aimables; beaucoup sont épineuses, d'autres sentent mauvais, et les fleurs ne sont point jolies. Les arbres lui déplaisent; ils n'ont pas le port superbe de nos chênes et de nos châtaigniers, et leurs feuilles dures, d'un vert sombre, font une verdure triste. On rencontre pourtant çà et là des endroits délicieux, où le bavardage des eaux vives égayé l'ombre des grands bois, mais ces solitudes, refuges des esclaves en fuite , sont le théâtre de hideuses chasses à l'homme. On aperçoit ce malheureux gibier, tué ou