LE PRINCE ROYAL DE SUÈDE
Depuis près de deux siècles, la Suède était Talliée de la France. L'union des deux États, scellée sur les champs de bataille de la guerre de Trente ans, contrariée au dix-huitième siècle par l'influence russe, avait cependant survécu à peu près intacte jusqu'à la Révolution française. Gustave III, l'ami de la cour de Versailles et de l'esprit parisien, avait disparu au moment de conduire contre les jacobins de Paris la croisade des rois. Sous le règne de son fils enfant, Gustave IV, et la régence du duc de Sudermanie, la Suède s'était tenue à l'écart de la coalition antifrançaise; un moment même, elle avait été la seule puissance conservant un représentant à Paris. Gustave IV, devenu majeur, se dit en revanche et demeura irréconciliable avec l'esprit révolutionnaire. Aussi obstiné dans ses idées que capricieux dans ses volontés, il mit son bonneur à ne point traiter avec les gouvernements issus de la Révolution, quels qu'ils fussent. Il protesta avec éclat contre l'enlèvement et la mort du ducd'Enghien. Sous sa protection les Bourbons formulèrent, à Calmar, leur manifeste contre l'avènement de Bonaparte
à l'Empire. Pendant les guerres de la troisième et de la quatrième coalition, ses troupes parurent en Poméranie et à Lubeck, à Tarrière-garde prussienne et russe. Un faible bataillon d'émigrés français, environ cent hommes commandés par le duc de Piennes, figurait encore en 1807, sous le nom de régiment du Roi, dans son armée.
Ainsi isolée de la France, la Suède se trouva seule en 1808 en face de la Russie, son ennemie héréditaire. Elle perdit dans une lutte inégale la Finlande, livrée par Napoléon à Alexandre comme compensation de ses agrandissements au midi de l'Europe. Ce désastre national eut son contre-coup à l'intérieur. Une révolution de palais éclata à Stockholm ; Gustave IV, prisonnier de ses sujets, signa (29 mars 1809) son abdication. Après avoir accepté cet acte (10 mai), les États déclarèrent Gustave et ses descendants déchus du trône. Son oncle, l'ancien régent, lui succéda sous le nom de Charles XIII. C'était un vieillard sans enfants, infirme d'esprit et de corps ; il se préoccupa aussitôt d'assurer, par l'adoption d'un héritier, la continuité de la tradition dynastique et l'avenir du pays. Il désigna et fit accepter par les États un Allemand, apparenté à la famille royale danoise, le prince d'Augustenbourg. Il réveillait ainsi les souvenirs de la célèbre Union de Calmar et faisait appel, en face de la Russie, à la vieille fraternité Scandinave, Charles XIII céda définitivement la Finlande à son puissant voisin par le traité de Fredrikshamn (septembre 1809); il signa ensuite avec Napoléon la paix de Paris (6 janvier 1810) : paix onéreuse, car, si elle rendait à la Suède la Poméranie, elle spécifiait l'adhésion au blocus continental et la ferme-
ture des ports du royaume aux Anglais. Politiquement et commercialement, la Suède paraissait désormais retombée sous la tutelle française.
Quelques mois après, la mort subite du prince d'Augustenbourg (18 mai 1810) la rejeta en pleine crise. Assurément, le parti le plus sage pour les Suédois était d'offrir la succession du défunt à son frère; le vieux roi eût pris aussitôt ce parti, s'il n'eût cru prudent de compter avec les deux autocrates de l'Orient et de l'Occident, dont il redoutait également, soit l'hostilité sourde, soit la protection déclarée. Alexandre souhaitait tout bas le choix du prince d'Oldenbourg ; mais il savait la Russie trop détestée des Suédois pour oser même insinuer cette candidature. Quant aux intentions de Napoléon, elles restaient ignorées. Dès le 2 juin, Charles XIII écrivit pour les pressentir. L'empereur, pourtant si puissant alors et si enclin à trancher les difficultés au gré de ses desseins, parut perplexe et embarrassé. Il laissa dire dans une feuille officieuse, le Journal de l'Empire, que le meilleur choix serait celui du roi de Danemark : ce qui était sousentendre la nécessité de rétablir la coalition des États du Nord contre ^s Russes. Napoléon se proclamait encore le fidèle allié d'Alexandre, mais les causes de mésintelligence se multipliaient entre eux, et l'éventualité d'un conflit armé, auquel toute l'Europe allait bon gré mal gré prendre part, se rapprochait. L'empereur des Français plaçait d'autorité la Suède dans son jeu : toutefois, il estimait superflu d'exciter dès lors les défiances de la Russie de ce côté, en soutenant à Stockholm un candidat favorable à ses desseins. Il jugeait plus prudent de rester simple spectateur des
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événements. Une série de démarches et d'intrigues, obscures quant à leurs auteurs, souterraines quant à leur développement, devait contrarier les prévisions des politiques et aboutir aux conséquences les plus inattendues.
Dans le courant du mois de juin 1810, le lieutenant suédois Gustave Môrner arriva à Paris. Il se présentait au nom de quelques officiers ou professeurs fascinés par le génie de Napoléon, et disposés à chercher leur futur souverain dans l'entourage du grand homme. Appeler à la succession de Gustave IV un membre de la famille impériale et de l'état-major français, c'était, vis-à-vis de l'empereur, confirmer la Révolution de 1809 et la chute du dernier ami des Bourbons ; vis-à-vis de la nation suédoise, c'était aussi reprendre la tradition nationale, assurer la revanche contre la Russie par les moyens qui avaient procuré, au dix-huitième siècle, la victoire en Allemagne. Un prince client de Napoléon, émule des rois de la Confédération du Rhin, pouvait ramener en Finlande l'armée suédoise devenue l'aile gauche d'une armée française. Ainsi pensaient certains patriotes, et leur candidat fut bientôt trouvé. Le maréchal-prince de Ponte-Gorvo, allié du roi Joseph, héros de la Grande-Armée, s'était montré à eux sur les diverses avenues de leur territoire ; à Môrner lui-même il avait, deux ans auparavant, en Poméranie, donné courtoisement» son logis pour prison. Bien qu'ennemi par circonstance des Suédois en 1806 et 1807, il s'était acquis dès lors des titres à leur admiration et à leur gratitude.
D'ambitieux pressentiments l'amenaient déjà audevant d'eux. En 1804, au moment de l'établissement
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de l'Empire, il s était glîssê un ^>ir chez JlIIe Lenormand, la célèbre tireu>e de cartes; il avait appris d elle qu'il régnerait un jour, tout conune Bonaparte, mai^ au delà de la mer. La prédiction était Tague : peut-être cependant éveilla-t-elle la coquetterie qu il mit depuis dans ses rapports arec les hommes du ](ord. séparés de lui par le Sund et la Baltique; quand Mômer xint de ces pays lointains jusqu a lui. il était tout près de croire à Taccomplissement de la prophétie.
Pour arriver au prince de Ponte-Corvo, Mômer s'aboucha avec le «ronsul de sa nation à Paris. Signeul. puis avec le baron de Wréde, envoyé e3rtraordinaire chaîné de complimenter Napoléon sur son second mariage. Le ministre officiel. Lagerbielke, fut informé seulement lorsque TafEaire se trouva engagée et à demi conclue.
En recevant les premières ouvertures. Bemadotte sourit, parut douter de leur réahlé. U se ménagea ensuite adroitement une entrevue avec de Wrède. où il s^attacha à détruire les objections qu'on pouvait élever contre sa candidature : dlFFérence de religion, ignorance de la langue, relations trop dépendantes de ](apoléon: et il ne laissa repartir ce diplomate pour Stockholm qu'après l'avoir convaincu de tons ses mérites, non seulement comme homme de guerre et de gouvernement, mais comme particulier. La couronne suspendue sur sa tète par la prédiction de Mlle Lenormand sortait du nuage, et il n'hésitait pas à étendre la main pour la saisir. Il avait vu lempereur élever avec lui. les uns après les autres. les compagnons de sa jeunesse. les membres et les alliés de sa fiamille. Beau-frère de son frère et mari de sa fiancée, il voulait
bénéficier jusqu'au bout des avantages de sa situation.
Déjà ses dotations et ses titres lui donnaient l'avance sur presque tous les autres maréchaux. Depuis que Joseph occupait le trône d'Espagne, que Murât avait échangé son grand-duché de Berg contre Naples ; depuis que Masséna et Davout étaient devenus princes d'Essling et d'Eckmtihl (août 1809), il s'étonnait de ne pas monter plus haut encore. La royauté de Murât lui semblait presque une injustice commise à son détriment, comme jadis, entre les mains de Leclerc, le commandement de l'armée de Saint-Domingue. Puis le moment était venu où les maréchaux aspiraient au rôle de fondateurs de dynastie. On avait entendu parler au quartier impérial des prétentions de Soult à la souveraineté du Portugal ; on allait se demander si Davout ne deviendrait pas roi de Pologne. Or, à ce moment, la fortune apportait au prince de Ponte-Gorvo une chance unique : . celle d'obtenir le rang suprême et de ne rien devoir de ce fait à Napoléon, puisqu'il allait tenir sa grandeur souveraine d'une élection nationale et d'une adoption royale, l'une et l'autre accomplies selon les rites du vieux droit public européen.
A ce changement d'état, ses rancunes aussi bien que ses ambitions trouvaient leur compte. Plus tard, il a raconté qu'un sentiment de haute philanthropie assaisonné d'amour paternel avait été le principal mobile de sa résolution. Il se promenait, disait-il, avec la maréchale, dans son parc de la Grange-la-Prévôté ; tous deux s'entretenaient, non sans anxiété, de l'avenir obscur qui s'ouvrait devant eux, lorsque soudain leur jeune fils, qui les écoutait : a Pourquoi, papa, ne feriezvous pas le bonheur de ce brave peuple ? » Ce fut un
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trait de lumière qui me décida, prétendait Charles- Jean. Il était plus sincère lorsqu'il rappelait que ce mot : « Il n'osera, » prononcé en haut lieu, avait été le motif déterminant de son acceptation (I).
Donc, tout en se réjouissant en secret des colères qu'il allait soulever, il agit comme s'il eût voulu par avance les désarmer ou en amortir l'effet. Il alla trouver Napoléon à Saint-Gloud et le mit avec empressement au courant des démarches faites auprès de lui (2). Personnellement, l'empereur ne s'habituait pas à la pensée de voir son ennemi quand même s'élever, sans son intervention, presque à son niveau, et cette « tète à l'envers» toujours montée contre lui destinée à une couronne plus vieille que la sienne. Politiquement, par l'établissement d'une dynastie française en Suède, il se sentait compromis vis-à-vis de la Russie, au moment où cette puissance commençait à accuser avec aigreur les accroissements continus du grand Empire. Il se disait de plus que l'intronisation d'un maréchal qui n'était pas son parent allait tourner la tête à tous les autres ; et dans sa famille, où l'on commençait à faire fi des parvenus, cette nouveauté trouvait des détracteurs (3). Il songea un instant à présenter la candidature de son beau-fils, le vice-roi d'Italie. Deux démarches successives tentées auprès de ce prince par Duroc échouèrent. Eugène répugnait à la condition essentielle pour régner en Suède : l'adoption de la confession de foi luthé-
(1) Bloomfield, Memoir and Diary, 2 vol. Bloomfield fut de 1822 à 1833 ministre d'Angleterre en Suède.
(2) Lettres de Bernadette à Napoléon, 21, 25, 27 août, 2, 4 septembre {Arch. nat. A F IV, 1700).
(3) Metternicu, iWeOiîo/rw, II, 389.
riehne (1). Il arriva même à Napoléon de dire — en ce temps où l'époux de Marie-Louise commençait à se croire neveu aussi bien que successeur de Louis XVI — que le choix du fils de Gustave IV serait le plus sage. La reine Hortense et la princesse Pauline parlaient avec intérêt de ce jeune homme et on affirmait qu il conservait encore çà et là des partisans.
Une restauration de la maison de Holstcin-Gottorp n'impliquait aucun avantage appréciable pour la politique impériale. Napoléon en revint à souhaiter l'élection du roi de Danemark, qui eût encore moins indisposé les Russes que celle d'un soldat d'Austerlitz ; cependant son ministre à Stockholm , Désaugiers , «'étant aventuré, sur la foi du Journal de V Empire, à recommander cette candidature et à découvrir ainsi Napoléon vis-à-vis d'Alexandre, fut non seulement désavoué, mais rappelé. Son successeur désigné, Alquicr, d'abord chargé de sonder les esprits au sujet d'une régence et de lai proclamation ultérieure du fils de Gustave IV, dut suspendre son départ. Champagny, le ministre des relations extérieures, eut ordre de ne laisser échapper un mot d'encouragement pour personne et de faire comprendre que l'élu serait agréé, quel qu'il pût être.
Avec de telles dispositions, Napoléon se garda de donner son assentiment explicite à la candidature du maréchal : a Je vous laisse, lui répéta-t-il, maître de votre décision; laissez aller les choses; j'aime mieux vous voir là que tout autre... » Bernadottc eut beau affecter la docilité et la confiance et le tenir au courant
(i) Meneval, Mémoires, II, 376-377.
des phases successives de la négociation suivie à Paris, il ne put tirer rien de plus de lui. Il dut en conséquence persuader Môrner et de Wrède que le concours du gouvernement français lui était acquis, et cependant ne pas s'exposer à être accusé plus tard d'avoir transformé une autorisation tacite en approbation formelle. Pendant ce temps, une attente anxieuse troublait la cour de Stockholm. Charles XIII ne demandait qu'à obéir, avec le désir de les concilier, aux aspirations de sou peuple et aux volontés de son bon frère de Paris. Or, les unes demeuraient incertaines, les autres cachées. Il n'avait reçu aucune réponse directe à sa lettre du 2 juin. Le rappel subit de Désaugiers acheva de le déconcerter, a Que Napoléon nous donne un de ses rois, continuait-il à dire, et la Suède sera sauvée. » En attendant, son gouvernement, forcé de prendre un parti, recommandait trois candidats au choix de la Diète : le roi de Danemark, le prince de Ponte- Corvo et le nouveau prince d'Augustenbourg. Ce dernier était son préféré secret, car il faisait craindre moins de changements que les deux autres et se rattachait davantage au passé. Toutefois la cour parut incliner d'abord pour le roi de Danemark, qu'elle sujv posait quand même agréable à Paris; puis, une fois le maréchal français effacé derrière le souverain, elle évoqua discrètement les souvenirs impopulaires laissés par le régime danois et indiqua ses préférences pour le prince d'Augustenbourg. En conformité avec les intentions de Charles XIII, la commission préparatoire de l'élection adopta ce dernier candidat par onze voix sur douze. Le candidat de Môrner, des patriotes et de l'armée, désigné par une seule voix, paraissait évincé.
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Un personnage inconnu se présenta à Timproviste, qui changea tout.
Il se nommait Fournier. C'était le fils d'un maître es eaux et forêts de Grenoble, jeté par la Révolution, comme tant d'autres, dans les aventures. Il avait, à la suite de circonstances ignorées, fait la connaissance personnelle de Bernadotte à Hanovre en 1804. Établi comme négociant à Gotheborg, ses affaires y avaient abouti à une sorte de faillite. Au moment de l'élection, il réussit à se faire charger par le duc de Cadore d'une mission d'observation qu'il transforma de sa propre autorité en mission active. Son passeport diplomatique lui tint lieu de lettre de créance. Arrivé à Cffirebro, où se réunissait la Diète, il laissa entendre qu'il avait des instructions et des pouvoirs du gouvernement français ; il affirma que Tempereur verrait avec plaisir le choix de Bernadotte. Ce patronage hautement établi, il fit valoir le candidat : certaine lettre du prince de Ponte- Corvo, dont on aimerait à connaître la teneur, fut répandue et reproduite à grand nombre d'exemplaires. Divers bruits circulèrent, divers souvenirs furent adroitement rappelés, qui donnaient un caractère opportun, quasi providentiel, à la candidature française. Ce maréchal descendait d'une famille protestante ; adversaire des Suédois par situation pendant les années précédentes, il s'était montré leur ami, presque leur bienfaiteur; il pouvait, par ses vertus militaires, éprouvées contre l'ennemi héréditaire de leur pays, ranimer leurs espérances patriotiques, relever leur prestige et, en attendant, jeter comme un rayon d'Austerlitz sur leur gloire. Son héritier s'appelait Oscar, ainsi qu'un héros des poétiques légendes du Nord. A l'intérieur, il devait
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être pour la bourgeoisie un garant de la dernière révolution, pour les paysans un partisan de la démocratie, pour les négociants un interprète sage des décrets napoléoniens sur le blocus continental.
Ces arguments insinués çà et là par Fournier, répandus de bouche en bouche, firent impression. Champagny, averti des menées de son indiscret manda* taire, expédia une lettre de désaveu qui arriva trop tard. Les quatre ordres étaient gagnés; seul, Charles XIII résistait au courant et à son propre désir de suivre les volontés présumées de Napoléon. S'il était épris, entre quatre murs, de la fraternité maçonnique, le successeur de Gustave IV ne s'en tenait pas moins soigneusement à l'écart des camaraderies révolutionnaires. Il fut désagréablement affecté à la pensée d'adopter, d'avoir à traiter en fils^ un u caporal français v sorti du pays des régicides.
Un de ses familiers. Français lui aussi, mais émigré et serviteur fidèle des Bourbons, le rassura et finit par mettre sa volonté d'accord avec l'enthousiasme irréfléchi des représentants de la nation. Le général de Suremain habitait depuis quinze ans la Suède ; il avait collaboré avec un de ses compatriotes, Bourguignon comme lui, Dechaux, à l'éducation du roi Gustave IV; pourtant, en cette circonstance, il oublia le principe de la légitimité française ou suédoise pour conseiller à son maître la seule conduite qu'il estimât sage et conforme aux intérêts présents de la nation. Ancien officier de l'artillerie royale et même camarade de régiment de Bonaparte, il se trouvait être un intermédiaire naturel entre ses anciens et ses nouveaux compatriotes, et déjà, l'année précédente, il avait rempli avec succès une
mission diplomatique à Paris (1). Grâce à lui, le roi se résigna, laissa faire et, le 21 août, la Diète élut par acclamation Bernadotte prince royal de Suède.
A cette nouvelle. Napoléon fut désagréablement surpris, autant que pouvaient Tètre, et pour des motifs très différents, l'empereur de Russie et le chef des Bourbons. Toutefois, en public, il ne manifesta pas plus de dépit que de satisfaction et, par politique, traita aussitôt, spontanément, en ami quand même, son indocile lieutenant. Il répondait ainsi, dans la même mesure, à la confiance et à la déférence que le maréchal, pendant les semaines précédentes, avait paru lui témoigner. 11 fit insérer l'acte d'élection an Moniteur, invita le nouveau prince royal au déjeuner hebdomadaire de la famille impériale, lui octroya un million pris sur la caisse du domaine extraordinaire pour les frais de son voyage et de son établissement en Suède, lui permit enfin d'emmener et de garder avec lui, jusqu'à nouvel ordre, ses aides de camp, munis d'un congé de quatre mois. Trois autres millions lui étaient promis en indemnité de sa principauté de Ponte-Corvo et de ses domaines en Pologne ; ses propriétés en Westphalie lui étaient conservées. Son frère, nommé baron, recevait les titres de rente provenant de la dotation de Ponte-Gorvo pour se constituer un majorât.
Dans la lettre à Charles Xlll où il notifiait son acceptation et exprimait sa reconnaissance, Bernadotte déclare que S. M. l'Empereur et Roi a daigné couronner
(i) La partie des mémoires de Suremain relative à réiection de Bernadette a paru dans la Bévue contemporaine (mars et avril 1868). Ces mémoires, qui embrassent toute l'histoire de la Suède de 1795 à 1815, seront publiés prochainement.
toutes ses bontés pour lui en Tautorisant à se rendre aux vœux des Suédois. En fait, et avec raison, il ne s'assimilait pas aux souverains de création impériale, et lorsque l'empereur, en lui délivrant les lettres patentes qui le déliaient du serment de fidélité, lui demanda une promesse ferme de ne jamais porter les armes contre la France, il regimba, protesta ne pouvoir engager ainsi avec lui le peuple dont il était Télu : " Votre Majesté, aurait-il dit, veut-elle donc me placer au-dessus d'elle, en m'obligeant à refuser une couronne?» Napoléon n'insista pas et biffa la clause restrictive. On raconta alors et depuis que, dans un rêve, il avait vu deux barques lancées dans une mer orageuse. Il conduisait l'une; Bernadotte, monté sur l'autre, s'éloignait de son sillage et se perdait dans la brume, laissant son compagnon de route à la merci des tempêtes. Le jour de son départ, quelques paroles échappées à l'empereur montrèrent le fond de ses sentiments envers ce subordonné qui allait se poser à la fois comme son égal et son rival ; « J'aurais été charmé qu'il n'eût pas accepté... Il ne m'aime pas. Nous ne nous sommes pas entendus. Il est trop tard. Il a ses intérêts, sa politique. Moi, j'ai la mienne (1). » En somme, il concluait comme en 1812, sur le Niémen, alors qu'il s'acheminait vers Moscou : « Eh bien ! que les destinées s'accomplissent! »
Dans le présent, il ne voyait à cette élection qu'un inconvénient, celui de le faire accuser de duplicité en Russie. Par les déclarations de son ambassadeur,
(1) BouHRi£KNE, Mémoires. Cf. les lettres patentes publiées dans la Corr. de Napoléon, n® 16890 (10 septembre 1810) et complétées dans le Rec. Lecestre, II, 66.
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par les pièces qu'il s'empressa de communiquer, il s'efforça de rassurer Alexandre. *I1 prit même a témoin l'Europe. On lit dans une circulaire diplomatique du 1 1 septembre : « S'il s'agit de cette influence involontaire qu'exercent le nom d'un grand homme investi d'une grande puissance et la gloire dont un héros couvre ses compagnons d'armes, il est possible que la Diète de Suède ait obéi à cette influence ; mais si Ton suppose une influence directe exercée avec intentions, rien n'est moins fondé qu'une telle intention. L'empereur... n'a pas voulu se mêler d'un choix qui intéresse faiblement sa politique (I) . »
Dans les premiers jours d'octobre, le cœur plein d'espoir et la bourse largement garnie (son aide de camp Gérard lui avait prêté 600,000 francs), Charles- Jean partit pour Stockholm. Il hâta son voyage à travers l'Allemagne, comme s'il eût craint quelque changement dans les dispositions de Napoléon. Une s'arrêta qu'à Cassel, auprès de son ami Jérôme, le roi de Westphalie. En passant à Hambourg, il prit le temps de voir Bourrienne, une autre vieille connaissance, qui lui était surtout uni par la communauté persistante de leurs rancunes contre le maître. A Copenhague, au contraire, où il entra le soir aux flambeaux et fut reçu par la cour avec toutes sortes de démonstrations amicales, il n'exprima pour l'empereur que des sentiments de sympathie et de vénération sans bornes (2) .
Le 10 octobre, avant de quitter le sol danois, à Elseneur, il rompit le premier lien qui le rattachait à son passé. L'archevêque d'Upsal l'attendait là pour
(1^ Corr. Suède (Arcfi. des Àff, étrangères),, Supplément, t. XIV. (2) Didelot à Champagny, 19 oct. 1811. (Gocr. Danemark, voK 183.)
recevoir sa profession de foi luthérienne. Au lieu de prononcer sans commentaires les formules prescrites, ce qui eût trahi le caractère politique de son abjuration, il donna publiquement de cet acte, dans un discours apologétique, une explication qui ne pouvait tromper personne. Ayant vu autour de lui, à Pau, dans son enfance, des calvinistes, sachant que des hug^uenots avaient fait partie de sa famille maternelle, il s'autorisa de ces souvenirs pour se dire instruit depuis son jeune âge des croyances réformées, et à l'archevêque, qui gardait son sérieux comme lui, il affirma — lui qui ignorait l'allemand — avoir acquis de longue date, par ses entretiens entre deux étapes avec des pasteurs luthériens, sa foi raisonnée dans la Confession d'Augsbourg. Sur ses vieux jours, poussant plus loin la dissimulation ou le manque de mémoire, il s'imaginera et fera écrire qu'il est né protestant. Il eût été mieux inspiré en se comparant dans le tête-à-tête à Henri IV, qui avait acheté Paris au prix d'une messe. Encore eùton pu lui répondre qu'Henri IV s'était borné à quitter les croyances de sa mère pour reprendre celles de son père et de tous ses ancêtres, tandis que lui, catholique de famille et de naissance, renonçait à sa religion en même temps qu'à sa patrie. En réalité, il était à la fois incroyant et crédule, c'est-à-dire indifférent aux prédicateurs de toute communion et dévot aux tireuses de cartes, surtout quand celles-ci lisaient dans leur jeu sa fortune et sa gloire (1) .
(1) M. Fr. PuAUX {Histoire deVétablissement du protestantisme français en Suède j p. 37) a admis sans examen la légende du protestantininc natal de Bernadottc. La France protestante (art. Bernndotte) dit que ce nom et ses similaires ont tous appartenu à des familles protestantes ;
Devenu protestant et en même temps chef d'Église, l'ancien élève du collège ecclésiastique de Pau eût dû se trouver singulièrement gêné vis-à-vis des rares catholiques de Suède et de Norvège. De par la Constitution de 1809, il était tenu à ne forcer et à ne laisser forcer la conscience de personne, mais en même temps à maintenir la législation qui protégeait exclusivement, avec toutes les armes de l'ancien régime, l'Église nationale. Ce jacobin déraciné n'éprouva aucun scrupule à appliquer contre les dissidents les prescriptions inspirées de longue date par l'intolérance luthérienne. Dès 1811, il inaugura son pontificat en faisant composer un recueil de psaumes et un rituel; en 1813, il fera codifier les édits interprétatifs de la législation draconienne de 1 68 1 , et plus tard il ordonnera un jubilé pour le centenaire de l'introduction du luthéranisme en Suède. Sa femme et sa belle-fille purent rester catholiques et jouir d'une chapelle au palais; ce fut le plus grand effort de tolérance qu'il osa demander à ses ministres et à son peuple. L'année seulement qui précéda sa mort, la messe fut, pour la première fois, célébrée a Christiania, et vers le temps de ses funérailles, à Stockholm, le peintre Jean-Oscar Nilsson fut condamné au bannissement perpétuel pour avoir, dans la chapelle de la reine douairière, fait profession de catholicisme.
cependant elle avoue implicitement le catholicisme des ascendants de Bernadotte en constatant l'» élasticité d'esprit» dont leur rejeton fit preuve en se déclarant luthérien.
Charles-Jean disait à peu près la vérité dans ses paroles à de Wrède : u Je tiens par ma famille et surtout par ma mère aux principes religieux qu'on professe chez vous, quoique j'aie suivi les principes religieux de mon père... » (Le maréchal Bernadotte élu, etc., par Un Suédois. PaHs, 1836, p. 17.)
De nos jours, sous le règne de son petit-fils, la Suède pratique la liberté religieuse comme presque toutes les autres nations de l'Europe, bien que là encore Tincrédulité à la suprématie religieuse du roi semble presque une trahison envers la patrie. N'ayant ni pu ni voulu faire entrer avec lui cette liberté dans son futur royaume, Bernadotte n'osa jamais rompre en visière avec les préjugés de ses sujets et, sur ce point comme sur plusieurs autres, trouva expédient d'oublier la Déclaration des droits de l'homme.
Ayant conquis le clergé par son adhésion à la Confession d'Augsbourg, Charles-Jean ne perdit ni un jour ni une heure pour se rendre agréable à la cour et populaire dans la nation. De Gotheborg à Stockholm, il voyagea à petites journées, se laissant voir et aborder, prodiguant les compliments et les harangues dans sa langue maternelle à ceux qui pouvaient le comprendre. Le 2 novembre, il entrait à Stockholm en disant : « Au milieu des Suédois, je ne regrette rien, w
Charles Xlll s'effrayait de sa première rencontre avec le fils que ses sujets lui avaient donné. Dès la première entrevue, il fut conquis : « J'ai joué gros jeu, répétait-il, mais je crois que j'ai gagné. » Il en fut de même de sa femme et de sa sœur, Sophie-Albertine, la très profane abbesse de Quedlimbourg. Les États furent pris à leur tour par l'accent qu'il sut donner à la prestation, en français, de son serment de fidélité aux lois du royaume. Le nouveau prince crut de son devoir de se mettre aussitôt à l'étude du suédois, sous la direction du journaliste Wahlmark, mais il désespéra vite de faire, à son âge, les progrès nécessaires pour être facilement compris du commun de ses sujets, et il
s'en tint à sa langue maternelle, qui était d'usage courant à la cour et dans le inonde diplomatique.
Charles-Jean n'avait pas besoin de connaître la langue de ses futurs sujets pour les convaincre de l'excellence de leur choix et de la sincérité de son dévouement à leurs intérêts. 11 se dépensa en allocutions, aussitôt traduites et propagées par les feuilles officieuses, pour prouver à tous que son affection pour la Suède ne connaissait pas de bornes. Gomme, d'autre part, il n'avait jamais négligé de s'assimiler à propos et rapidement les connaissances propres à nourrir sa faconde et à accroître son prestige, il s'ingénia à faire comprendre aux Suédois qu'il possédait toutes les qualités propres à les rendre heureux, qu'il était seul capable, par son caractère comme par ses talents, de tenir tête à l'arbitre de l'Europe. 11 se garde de protester, en lisant inscrit sur un arc de triomphe le nom d'Austerlitz comme celui d'une de ses victoires. On raconte autour de lui qu'il n'a jamais permis le pillage en pays étranger, malgré les instructions contraires venues de haut. 11 a même un jour brisé son épée aux pieds de l'empereur, en ne se déclarant propre qu'aux conquêtes de la paix. En administration et en finances, il ne se connaît pas de rivaux. Tout cela était cru, et son prestige personnel ne subira pas pendant trente ans de sérieuses atteintes.