LE PROTECTORAT ANGLO-RUSSE
A peine établi à Stockholm, GharlesnJean devint en fait Tunique souverain. Le vieux roi ne présidait plus son conseil que pour la forme ; il s V endormait presque toujours, et une griffe suppléait souvent, de son consentement, sa signature au bas des actes du gouvernement. Tout ce qui lui restait de présence d'esprit et d activité était consacré à la célébration des rites maçonniques et à l'organisation d'un ordre de chevalerie portant son nom, auquel les firancs-maçons seuls pouvaient prétendre. Le prince royaL suppléant naturel de Charles XIII et de plus investi légalement de la régence du 17 mars 1811 au 6 janvier 1812, fut donc amené, dés le premier jour, à faire connaître Tesprit dont il entendait s'inspirer dans le gouvernement.
«Je ne veux être, avait-il dit en débarquant à Gotheborg, ni le préfet ni le douanier en chef de Napoléon.* 11 affirmait ainsi expressément son attachement à Tin-
dépendance politique et économique de sa nouvelle patrie. Son premier discours aux États développa ces sentiments dans des phrases sonores, pleines cependant de graves conséquences pour quiconque en eût voulu peser les termes : « La saine politique, déclarait le prince, la seule que les lois de Dieu autorisent, doit avoir pour bases la justice et la vérité.... J'ai vu la guerre de près, j'en connais tous les fléaux. Il n'est point de conquêtes qui puissent consoler la patrie du sang de ses enfants versé en terre étrangère. J'ai vu le grand Empereur des Français, tant de fois couronné des lauriers de la victoire, entouré de ses armées invincibles, soupirer après l'olivier de la paix... La paix est le seul but glorieux d'un gouvernement sage et éclairé. Ce n'est point l'étendue d'un État qui en constitue la force et l'indépendance ; ce sont ses lois, son commerce, son industrie et, par-dessus tout, son esprit national. La Suède, il est vrai, a éprouvé de grandes pertes, mais l'honneur du nom suédois n'en a pas souffert la moindre atteinte. Conformons-nous aux décrets de la divine Providence et songeons, messieurs, qu'elle nous a laissé un sol qui suffit à nos besoins et du fer pour nous défendre, w Cette péroraison exposait à mots couverts tout un nouveau système politique : du côté de la Russie, la résignation aux faits accomplis; du côté de la France, la volonté bien arrêtée de ne pas servir, sous couleur de revanche, des projets de guerre et de conquêtes. L'éloge adressé à l'empereur cachait sous sa forme banale un conseil et presque une épigramme. L'indépendance dans la médiocrité, voilà tout ce que le peuple de Gustave-Adolphe et de Charles Xll devait souhaiter désormais.
En revanche, au milieu d'une nation abaissée et devenue impuissante, Charles-Jean se sentait deux fois qualifié pour porter la tête haut. D'abord il ne devait pas sa couronne à un décret de Napoléon, puis, à la différence de Joseph et de Murât, il ne restait lié par aucune fonction, aucun titre, à sa cour ou à son gouvernement. En Suède, personne n'eût osé l'appeler un vice-roi français. L'ex-maréchal d'empire se croyait dès lors assez dégagé de son passé pour être, au cas où il devrait prendre figure d'ennemi, au-dessus du reproche de félonie. Cet état d'âme se retrouve aussi, par intermittence, même chez les rois frères ou alliés de Napoléon. En cette année 1810, Louis abdiquait plutôt que de trahir les libertés et les intérêts de la Hollande; Joseph protestait ne pas vouloir gouverner l'Espagne seulement pour le bien de la France et se cherchait, par des négociations secrètes, des partisans jusque parmi ses ennemis; Murât pensait ce qu'il exprimera ainsi au printemps suivant : « A Naples, je veux être roi de Naples, et je ne prétends pas sacrifier à de faux calculs la vie et le bien-être de mes sujets. Suis-je donc un roi d'avant-garde? » Davout lui-même, le soldat discipliné et dévoué, à cette question de son maître : « Si je vous donnais le trône de Pologne, comment vous y conduiriez-vous? » répondait bien : « Quand on a eu l'honneur d'être Français, on ne peut cesser de l'être; » mais il ajoutait : « Le jour où j'aurais accepté d'être roi de Pologne, je deviendrais entièrement, uniquement Polonais, et je serais contre Votre Majesté si les intérêts du peuple dont je serais le chef le voulaient ainsi. »
A ses débuts, Charles-Jean était rangé par l'opinion,
en Europe^ dans la clientèle napoléonienne. On le voyait déjà de faction sur la Baltique contre l'Angleterre, toujours hostile à la France, et contre la Russie, qui se préparait à Tétre. De cette politique présumée, il adopta aussitôt et sans y paraître le contre-pied. Maintenir la Suède sous Tinfluence française devant aboutir ù élever plus haut encore Tempereur Napoléon, à supprimer tout contrepoids à sa puissance, il s'appliqua aussitôt à ménager avec TAngleterre et la Russie la réconciliation, puis Talliance.
Du côté de Londres, la situation se présentait ainsi à la fin de 1810. Les Anglais, investis de plus près depuis l'annexion de la Hollande et des villes hanséatiques à l'Empire, sévèrement exclus, même sous pavillon
neutre, des ports de la mer du Nord, menacés par Tannonce d'un canal projeté entre la Seine et la Baltique, s'empressaient d'écouler leurs produits sur les rivages de cette dernière mer, de les faire pénétrer tant en Allemagne qu'en Russie par les deux ports suédois de Stralsund en Poméranie et de Gotheborg près de l'entrée du Sund. Une flotte puissante, celle de l'amiral Saumarez, protégeait leurs convois. Le succès de leurs entreprises dépendait de l'attitude des gouvernements russe et suédois. Or, l'empereur Alexandre, s'il avait promis à Tilsit d'exécuter le décret de Berlin, c'est-àrdire de fermer ses ports au pavillon britannique, se défendait d'exécuter celui de Milan, qui assimilait le commerce des neutres, comme suspect de contrebande, au commerce anglais; il se référait au principe patronné en Europe par sa grande aïeule, que le pavillon couvre la marchandise. De son côté, Napoléon présumait qu'une fois les ports suédois et russes
rigoureusement fermés aux navires venus d'Angleterre, il aurait noué cette fois, d'une façon meurtrière, le cordon au cou de sa grande ennemie et ramènerait à demander merci. « Point d'État mixte, répète-t-il. Il n'y a plus de neutres ; l'Angleterre n'en reconnaît plus, je ne veux plus en reconnaître. La Suède est la cause de la crise que j'éprouve ; elle m'a fait plus de mal que cinq coalitions ensemble. » Il lui pose donc en ces termes son ultimatum : « Il faut opter, dans cinq jours, entre la guerre ouverte à l'Angleterre ou à la France. »
Il fut obéi. Un mois après l'arrivée du prince royal, le 20 novembre, la Suède, tenue d'ailleurs par les exigences du récent traité de Paris, déclara la guerre aux Anglais et leur ferma officiellement ses ports. Napoléon exprima sa satisfaction, qui ne devait pas durer longtemps.
Ea fait, il n'y eut ni guerre ni exclusion des marchandises anglaises. Charles-Jean s'était adroitement abstenu d'approuver cette double marque de soumission aux ordres venus de France, alléguant n'avoir pas eu le temps de juger ce que la Suède y pouvait gagner ou perdre. L'amiral Saumarez pressentait si bien l'évolution ménagée par lui qu'il s'était gardé, lors de son arrivée dans le Nord, de troubler son passage du Seeland en Scanie. Peu à peu, le prince, en se rendant compte de la situation économique, comprit la nécessité permanente pour les Suédois d'échanger leurs fers et leurs bois contre les produits manufacturés de la Grande-Bretagne. Autour de lui, une élite de gentilshommes et de lettrés pouvait demeurer sensible aux souvenirs des temps de Christine et de Gustave III, goûter les formes et les délicatesses de la civilisation
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française ; le peuple cherchait avant tout la satisfaction de ses intérêts matériels, que les échanges réguliers avec l'Angleterre pouvaient seuls procurer. Même Tarmée, dans son récent manifeste contre Gustave IV, avait proclamé la nécessité de rapports pacifiques et cordiaux avec le cahinet hritannique. « Nous sommes peut-être Français par l'extérieur, déclare un officier en mars 1811, mais nous sommes Anglais quant au fond (1). »
Le nouveau prince royal, devenu l'ennemi juré du système continental après en avoir été le docile instrument, eut la main dans toutes les mesures destinées à établir un modus vivendi qui ne provoquât pas une rupture immédiate avec la France. Saumarez et le gouverneur de Gotheborg se mirent d'accord pour s'abstenir d'hostilités effectives réciproques. L'ancien représentant de Gustave IV à Londres, Rehausen, continua à y entretenir à la dérobée les ministres anglais. Ceux-ci, par réciprocité, livraient à Charles-Jean ce qu'ils avaient pu surprendre de la correspondance du roi déchu ; ils tenaient ainsi l'élu des Suédois en garde contre les entreprises hostiles de l'ancienne dynastie, sauf à l'en menacer indirectement, en cas de mauvais vouloir de sa part. De Stralsund à Gotheborg, on prenait pour mot d'ordre la naïve exclamation de d'Engestrôm, le ministre des affaires étrangères : « L'Angleterre ne commerce plus avec nous, soit; mais qu'on nous laisse du moins commercer avec l'Angleterre ! »
Alexandre, par l'ukase du 31 décembre 1810, venait de s'affranchir à demi du système continental. A
(1) Rapport du chef de bataillon Zadera (envoyé par Davout en Suède) (29 mars 1811) {Arch. Nat,, A F IV, 1700).
son exemple, les Suédois tinrent, par respect du droit des neutres, la porte discrètement ouverte aux marchandises coloniales, qui, mêlées à des ballots de pamphlets contre le « tyran w français et ses rigueurs, se répandirent à l'est et au sud sur tout le continent européen. Celles qui étaient par hasard confisquées rentraient, par voie de ventes fictives, entre les mains de leurs propriétaires. Charles-Jean essaya même secrètement d'amener le Danemark à interpréter aussi librement que lui les traités ; puis, pour mieux masquer son jeu, il réclamait instamment à Paris des subsides destinés à compenser les pertes résultant de la rupture des relations avec les Anglais ; il sollicitait et obtenait jusqu'à des canons pour la mise en état de défense de ses ports poméraniens.
Se rapprocher trop ostensiblement du cabinet de Londres, c'eût été s'exposer avant l'heure à l'hostilité française; se laisser tenter sans bruit par l'empereur Alexandre, l'aider à dénouer un à un les liens de l'alliance de Tilsit, c'était préparer plus sûrement l'évolution de la Suède vers un nouvel avenir.
Au premier moment, l'avènement d'un Français à Stockholm avait fort ému le gouvernement russe. Le tsar provoqua à Paris, sur ce fait inattendu, des explications qui vinrent aussitôt, comme on l'a vu, très empressées et très rassurantes : Napoléon réussit à dégager en cette affaire sa responsabilité. Les membres de la coterie antifrançaise de Saint-Pétersbourg n'en protestaient pas moins à demi-voix contre l'élection du 21 août 1810. Ils rappelaient que Bernadotte était ce même général qui, en 1808, chargé d'occuper la Scanie, avait, par ses lenteurs calculées, rendu un
momeat impuissante Toffensive russe en Finlande ; ils le supposaient arrivant en Suède escorté de tout un corps d'armée. L'impératrice mère demandait à son fils, comme à l'ainé de la maison de Gottorp, de relever les droits du fils de Gustave IV. Joseph de Maistre, ministre en Russie du roi à demi détrôné de Sardaigne, après avoir stigpntiatisé dans ses dépêches la conquête immorale et révolutionnaire de la Finlande, raille le « sergenWoi élu selon les règles » , le trouve « plus dangereux pour le monde que Robespierre » et qualifie son élection d' « événement plus triste peut^^tre que le meurtre du roi de France » (1).
Moins scrupuleux et plus avisé que son entourage, Alexandre estimait l'avènement de Bernadotte sans danger au point de vue des luttes prochaines. Il n'éleva donc aucun doute sur la sincérité des assurances de Napoléon ; bien plus, il se félicita tout bas du choix des Suédois, à cause des vues particulières que la renommée prêtait à leur élu. Avant même que Charles-Jean eût quitté Paris, il lui avait fait savoir que son élection ne déplaisait point en Russie. Le prince comprit à demi-mot et répliqua par l'étalage de ses sentiments pacifiques. Gomme tout le monde, il voyait venir la guerre dans le Nord, inévitable et prochaine. En se joignant à Napoléon, en revendiquant la Finlande et en menaçant Pétersbourg, peut-être eût-il rendu irrésistible une invasion préparée sur le continent contre Moscou, et de plus eût-il satisfeit les patriotes affamés de vengeance contre la Russie ; mais l'idée de la revanche nationale n'était entrée dans son esprit
(1) De MàiSTRS, Corr, diplomatique, 1*^ février 1808^ 19 octobre 1812» — Lettres et opuscules, 2 septembre 1810 (I, 215)«
qu'à Tétai de projet impolitique et impraticable. Comme, par delà les événements qui se préparaient, il pressentait la chute de Napoléon et le bouleversement général qui devait s'ensuivre, il lui importait, dans cette éventualité, de se maintenir en Suède, d'être protégé, non seulement par le caractère spécial de son élévation, mais par une alliance efficace contractée avec une grande puissance européenne.
Il n'habitait pas depuis deux mois sa nouvelle patrie et les avances formelles de la Russie arrivaient, par voie diplomatique, jusqu'à lui. Le 2 décembre 1810, le colonel Tchemitchef, aide de camp et homme de confiance du tsar, se présenta au palais royal. 11 était officiellement chargé d'exhorter le prince, au nom des empereurs de Russie et de France, à observer plus exactement le système continental ; en tète à tête, il devait lui faire entendre que son maître le verrait sans déplaisir en prendre à son aise avec les prohibitions de Berlin et de Milan, Gharles-Jean accueillit Tchernitchef en homme qu'il attendait et prévint ses ouvertures en lui attestant que la Suède n'avait besoin de personne, sauf de la Russie; puis, se tournant en pensée du côté de la France, il prodigua pêle-mêle, dans son discours, les reproches fondés et les allégations hasardées. Il avait bien servi Napoléon de son épée; bien mieux, il l'avait sauvé en 1809, en ne se prêtant pas aux intrigues des mécontents de Paris, et il se voyait traité par lui avec un sans-gêne ressemblant fort à de l'ingratitude. Si, de son côté, il gardait encore quelques ménagements, c'était pour achever à souhait le règlement de ses affaires personnelles en France et soustraire à la confiscation les biens qu'il y
avait laissés. Au fond de la Suède, en face du vainqueur du continent, il se sentait invincible; en « électrisant » la nation, en la conduisant avec un peu de génie, il saurait en faire, devant une invasion française, une seconde Espagne. Quant à l'empereur Alexandre, il lui renvoyait, en prose, l'expression du sentiment que celui-ci avait manifesté à Erfurt, à propos d'un vers de Voltaire, en se déclarant sensible à « l'amitié d'un grand homme » . Tchernitchef poursuivit sa route vers Paris, convaincu que l'alliance suédoise était dès lors totalement perdue pour la France (1) .
La réplique à ces avances arriva vite, dans le post-^ scriptum d'une lettre autographe (19 décembre) destinée à remercier Charles-Jean de l'accueil fait à l'envoyé russe. Alexandre n'a tracé que quelques lignes, mais chaque mot semble se poser sur le papier comme une caresse : « Après m'être acquitté de mes devoirs envers le prince royal, qu'il me soit permis de m'adresser à l'homme distingué par ses talents, son caractère, ses principes. Je désire sincèrement votre amitié, votre confiance; je les ambitionne même, parce que mon estime vous est vouée depuis longtemps et quand vous n'étiez que simple général... C'est d'âme que je veux être votre ami. Élevé moi-même par un républicain, j'ai de bonne heure appris à priser plus ï homme que les titres... Ne vous laissez jamais effaroucher par les craintes, qu'on essaiera de vous donner sur la Russie.
(i) Les pièces de la mission de Tchernitchef à Stockholm ont été publiées dans le Recueil de la Société' impériale d^Histoire de Russie^ t. XXI, ainsi que dans l'ouvrage d*Arvid Ahkfelt, Deux rivaux cou» ronnes (en suédois). La principale, celle qui relate la première entrevue entre Tchernitchef et le prince royal, a été communiquée dans son texte original par Ahnfelt à la Revue historique (t. XXXVII)*
Son intérêt se trouve dans la conservation de la Suède." Le 16 janvier 1811, Charles-Jean accusait réception de cette déclaration dans le même style : « Oui, Sire, je serai Tami de Votre Majesté, puisque vous daignez me dire que vous voulez Tètre de tout votre cœur. » La vieille querelle des Bonnets et des Chapeaux qui, pendant tout le dix-huitième siècle, avait divisé la cour de Stockholm, s'éteignait à cette heure au profit des premiers, sous les mains d'un Français.
De cette double entente, secrètement ménagée avec l'Angleterre et la Russie, les avantages étaient lointains et éventuels, les inconvénients immédiats. La nation devait renoncer volontairement et sans retour à son glorieux passé, à ses désirs de revanche militaire et nationale. Le souverain se courbait sous la loi d'un protectorat anglo-russe, mal déguisé, plus sensible à ses épaules (Charles-Jean s'en apercevra plus tard) que ne l'eût été le protectorat français, avec un protecteur moins impérieux que Napoléon. Quant aux avantages, on pouvait les faire valoir ainsi : la Suède, en oubliant la Finlande, province trop éloignée, trop difficile à défendre, recevait le bienfait d'une paix à longue échéance, car la Russie perdait tout prétexte plausible de lui chercher querelle ; en identifiant ses frontières avec le rivage oriental de la Baltique, elle assurait en même temps sur le rivage opposé celles de son ancienne rivale. Au moins fallait-il à la Suède, mutilée dans son cadre historique et humiliée dans son amour-propre, une compensation territoriale suffisante, et le prince royal la désignait d'avance : c'était la Norvège. Sous le drapeau français, il avait contribué à agrandir sa patrie en lui procurant ses « fron-
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tières naturelles ». Il se flattait de les donner aussi à TÉtat Scandinave et aspirait à la mer du Nord comme les Français avaient aspiré au Rhin et les Russes à la Baltique.
Certains précédents, certains exemples autorisaient cette évolution de la politique suédoise. Charles-Gustave avait possédé quelque temps un coin de ce royaume voisin, Tévêché de Trondhjem. Charles XII, tout meurtri des coups reçus en Russie, s'était fait tuer sur cette frontière, dans la tranchée de Fredrikshal. Les grands projets de Gustave III contre la France révolutionnaire en masquaient d'autres sur la Norvège. De ce côté également, Gustave IV, poussé par les Anglais et excité par le désir d'affaiblir les Danois, alliés de Napoléon, avait espéré des compensations à la perte de la Finlande. Enfin, un mémoire sorti d'une plume suédoise sur les avantages de l'union Scandinave avait été remis, à Paris, au prince royal, peu de temps après son élection. La Russie ne pouvait que favoriser une annexion propre à détourner les Suédois de la Baltique. « Il faut . que vous ayez la Norvège,» a-t-on dit dès le printemps de 1810 à leur ministre à Pétersbourg (1).
Pour faire réussir ce projet, l'assentiment des Anglais semblait nécessaire, mais il était possible de l'obtenir, en aidant ce peuple à briser le cercle où Napoléon prétendait l'affamer, le ruiner, détruire sa suprématie maritime et coloniale. Il fallait également prévoir une indemnité territoriale pour le Danemark, et elle paraissait facile à trouver en Allemagne, lorsque ce pays aurait échappé à son tour au protectorat français.
(i) SuEDïSGKf Mémoires^ III, 83. Dépêche du 11/23 mars.
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Les plus grandes difficultés se présentaieimt en Suède même. Là, Charles-Jean avait tant à changer la marche du gouvernement qu'à convertir Topinion populaire. C'est en songeant à ce double travail de transformation qu'il disait plus tard, se rappelant peut-être l'ermitage qu'un autre Gascon, Monluc, souhaitait pour ses vieux jours et ses membres las d'avoir erré et tué : « Si je n'avais pas un fils, j'aurais mille fois préféré vivre au haut d'une montagne aride et n'ayant qu'une vieille servante pour me faire une soupe de pain bis aux désagréments sans nombre... qui ont assailli les premières années de ma résidence en Suède (1). » Tout le monde d'instinct le désapprouvait. Le vieux roi gardait pour Napoléon un sentiment invincible, fait de crainte, d'habitude, d'admiration quand même; s'il avait acquis quelque réputation militaire dans sa jeunesse, c'était aux dépens des Russes. A son exemple, son fidèle ministre d'Engestrôm, tout en cédant plus tard aux circonstances, ne cessait de voir en eux l'ennemi héréditaire. Les généraux gardiens de l'honneur suédois en Finlande l'avaient vengé à Stockholm en détrônant Gustave IV, beau-frère du tsar. Dans la nation, les patriotes formaient aussi Timmense majorité, gémissaient sur l'humiliation de leur pays, et croyaient qu'il suffirait d'un bataillon jeté au delà de la Baltique pour amener un soulèvement général parmi les nouveaux sujets de la Russie.
Le prince royal avait besoin de recruter à la cour et dans l'armée ses auxiliaires indispensables. A côté de
(i) Gabriac, 24 juillet 1887. Un peu plus tard (9 octobre 1829), il dit à Montalembert : « J*aî agi (en 1813) contre l'avis de mon Conseil, que je subjuguai plutôt que je ne le persuadai. »
d'Engestrôm entre alors en scène un autre personnage politique plus jeune, Wetterstedt, futur ministre des affaires étrangères et dès lors très activement mêlé à la direction de la diplomatie suédoise ; il trouve des collaborateurs parfaitement dévoués en Charles et Gustave Lôwenhielm. Les deux Lôwenhielm, parents du malheureux. Fersen, s'étaient d'abord montrés peu favorables au prince royal et avaient annoncé leur intention de quitter la vie publique; cependant, une fois instruits de ses intentions, lorsqu'ils se virent sollicités de l'aider, ils se plièrent à ses vues et demeurèrent toute leur vie les serviteurs de sa politique, tant à l'étranger que sur le sol national. Enfin Charles-Jean trouva dans les rangs de l'aristocratie un auxiliaire de toutes les heures, un interprète de sa pensée, un véritable ami, le comte Magnus Brahé, qui, pendant plus de trente ans, reçut ses épanchements et devait lui survivre.
Le parti militaire était le plus difficile à convaincre. Les généraux de 1808, Sandels, Adlercreutz, Skjoldebrand, qui s'était* porté garant du w patriotisme » de Bernadotte à Œrebro, mandés par le prince (septembre 1811) à une sorte de conseil privé, subirent de sa part une longue et emphatique harangue, véritable réquisitoire contre le tyran de l'Europe et par surcroît contre les projets sur la Finlande. Skjoldebrand voulut protester et fut violemment interrompu ; Adlercreutz, menacé du geste, sortit en silence (1). Les trois généraux ne devaient pas moins se retrouver à la suite du prince, pendant la campagne de 1813.
(1) Geffroy, Revue des. Deux Mondes, 15 noveinbre 1855.
Parmi les vieux Suédois, deux hommes marquants, deux anciens amis de Fersen, survivaient, Stedingk et Armfelt. Stedingk, jadis colonel en France et courtisan de Marie-Antoinette, représentait, depuis la paix récente, la Suède à Saint-Pétersbourg. Sa tâche consistait à réconcilier le vaincu avec son vainqueur; mais l'homme qui avait écrit : « La Finlande perdue, la Suède cesse d'être un État indépendant; la Norvège même ne serait qu'une faible compensation (1), v ne croyait pas aux avantages de la politique nouvelle. Il accomplissait sans empressement une mission infiniment délicate, que les circonstances lui rendirent bientôt facile. Armfelt, Finlandais de naissance et partisan de la dynastie déchue, avait cru, en 1810, la Suède désormais asservie à Napoléon, et prêté serment de fidélité au tsar. Il venait de demander des instructions au ministère britannique, en vue de rapprocher la Russie de l'Angleterre (2). Gomme il continuait à habiter la Suède, dans les derniers jours de 1810, Charles-Jean le fit venir au palais et lui révéla explicitement ses projets. Ses confidences, adressées à un ennemi quand même de Napoléon, allaient, il n'en doutait pas, retentir aussitôt en terre russe. 11 lui parla de la Finlande comme d'un pays auquel les Suédois de tout parti ne devaient plus songer. « Il faut, ajouta-t-il, que la Suède reste une ile et puisse faire librement le commerce. Elle ne saurait être heureuse que par une liaison intime avec la Russie et l'Angleterre. — Mais, Monseigneur, vous êtes en guerre avec l'Angleterre. — Je ne vous parle qu'en mon nom personnel, n'ayant
(1) Stedingk à Gustave IV, 22 janvier 1808.
(2) Lettre incluse dans une lettre de d'Antraigues à M. Culling (11 décembre 1810) [Foreljn Office^ France, vol. 81). . • .
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pas de voix décisive au Conseil d'État. Avez-vous déjà entendu dire que les troupes françaises évacuent l'Espagne pour se porter vers le nord de l'Allemagne? » Puis, à demi-voix, mettant la main devant sa joue : u Qui peut savoir le but de cet homme? Aurait-il en vue le Holstein et le Jutland? Connaissez-vous Pozzo di Borgo? — Oui, Monseigneur, beaucoup. — Alors, je n'ai plus besoin de vous en dire davantage. » On sait de quelle haine passionnée le Corse Pozzo, jadis législateur français, transformé en diplomate russe, poursuivait son compatriote Napoléon à travers l'Europe; son nom, jeté à la fin de la conversation, révèle le sentiment qui animait dès lors, dans sa politique, le nouveau prince suédois (1).
Le souci d'assurer son élévation, autant que ses vieilles haines, le poussait dans sa campagne contre l'opinion de ses futurs sujets. Il désirait, en effet, faire reconnaître irrévocablement par l'Europe le choix que les États par élection et le roi par adoption avaient fait de sa personne ; il voulait être garanti contre un retour de fortune renversant, avec l'empereur des Français, tous les souverains de sa clientèle. Cette double préoccupation lui rendait souhaitable, à tout prix, la faveur des puissances fidèles au vieux système européen.
Il lui convenait en outre d'être persuadé sans réserve que, dans les combinaisons de la récente alliance francorusse, la Suède avait été absolument sacrifiée par Napoléon; qu'on s'était occupé, à Erfurt, d'un partage définitif de ce royaume. La vérité est qu'en 1808, pour empêcher les Russes, soit de satisfaire leurs ambitions
(1) Conversation incluse dans une dépèche de Suchtelen (6/18 janvier 1811).
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en Turquie, soit de contrarier les siennes en Espagne, Napoléon leur avait donné carte blanche sur la Baltique contre Gustave IV, son irréconciliable ennemi (1); que depuis, aux envoyés de Charles XIII venant lui demander appui, il avait répondu : « Adressez-vous au tsar, il est grand et généreux; » qu'en février 1811, il écrivait encore à son allié, d'un ton dégagé : « Il n'y a plus de Suède, puisque Stockholm est aux avant-postes du royaume; » mais il n'avait aucun intérêt à laisser la Russie s'étendre davantage de ce côté ; la Suède pouvait au contraire redevenir pour lui, au moment de la lutte prévue contre le grand empire du Nord, un instrument utile. Humilié de loin par Napoléon, menacé de près par la Russie, Charles-Jean préféra tendre la main à l'adversaire de la veille que plier sous l'allié d'autrefois, devenu un suzerain incommode.
Il est vrai que ce suzerain se présentait à lui de longue date avec les traits d'un rival heureux. Sa jalousie contre l'empereur des Français, envenimée par le temps, s'était peu à peu transformée en haine. « Contre son ennemi, a écrit un maréchal français du seizième siècle, on peut de tout bois faire flèche. Quant à moi, si je pouvais appeler tous les esprits des enfers pour rompre la tête de mon ennemi qui me veut rompre la mienne, je le ferais de bon cœur. Dieu me pardonne (2) ! » Bernadotte avait rencontré Bonaparte au milieu de guerres civiles et étrangères renouvelées de celles du seizième siècle, propres à ouvrir à l'ambi-
(i) « Au 1*'' mai nos troupes peuvent être en Asie, et à la même époque les troupes de Votre Majesté à Stockholm. » (2 février 1808.) Cf. la lettre à Fouché du 10 mars (Rec. Lecestre^ I, 162) •
(2) MowLuc, Commentaires,
tion de tous deux une carrière indéfinie. Il avait été humilié, confiné avec tous les généraux républicains dans une situation subordonnée, et voici qu'un extraordinaire changement de fortune lui permettait de se venger, de venger avec lui la Révolution et la liberté ♦ Aussi le voit-on, protégé par l'éloignement, prendre peu à peu Tâme de Gustave IV, s'isoler, se raidir comme son prédécesseur contre la soumission universelle; mais, autant Gustave avait mis d'exaltation et d'outrecuidance naïve dans sa lutte impuissante contre le destructeur du vieil empire allemand, autant Charles- Jean allait déployer de ruse et de patience pour reprendre cette lutte, en changer le caractère et la faire réussir. On verra plus loin jusqu'où allaient ses illusions et où s'égaraient ses espérances.