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LES VILLES HANSÉATIQUES WAGRAM ANVERS

A la Grande-Armée, le prince de Ponte-Corvo s'était posé en auxiliaire de circonstance autant qu'en lieutenant dévoué de l'empereur. A Paris, la princesse tenait aussi à l'écart une espèce de cour. Par elle et par sa sœur, restées Parisiennes jusqu'à la fin de l'Empire, loin de leurs grandeurs suédoises ou espagnoles, les Clary formaient, en arrière des Beauharnais, un des groupes de la société officielle. Deux nièces de Désirée épousèrent, l'une le duc Decrès, ministre delà marine; l'autre le général Suchet, depuis maréchal et duc d'Albuféra (I). Mme Bernadotte, au nom de ses souvenirs de jeunesse, se posait en rivale malheureuse de Joséphine, la vieille, ainsi qu'elle l'appelait. Elle ne paraissait aux Tuileries qu'à son corps défendant; obligée de suivre, pendant la guerre de 1806, l'impératrice à Mayence, elle y déplut par ses airs et son ton, qui lui

(1) Ce dernier mariage eut lieu à la tin de 1808. A cette occasion, Bernadotte donna à sa nouvelle nièce le portrait^ d'une main inconnue, dont la reproduction figure en tète de ce volume. On a pu voir ce portrait à TËxposition de 1900 (Exposition rétrospective des armées) ; il appartient à M. le vicomte Gornudet, député de Seine-et-Oise, arrîèrepetit-fils du maréchal Suchet.

donnaient Tattitude d'une souveraine déchue. Napoléon sentait se réveiller, à sa vue ou à sa pensée, une sorte de remords et lui témoig^nait, sans affectation, un peu plus que de la courtoisie. Des trois pelisses de zibeline qu'il avait reçues en cadeau de l'empereur Alexandre à Erfurt^ il en envoya une à sa sœur Pauline et une autre à son ancienne fiancée, élevée ainsi par ce don spécial au rang de proche parente. La maréchale profita habilement de cette situation acquise pour maintenir son mari et sa famille dans les bonnes grâces du maître • Toutefois, sa faveur n'ayant pas effacé de son cœur le dépit et la rancune, plus d'un opposant secret au régime trouvait bon accueil auprès d'elle.

Laissant les Bonaparte et les Beauharnais se disputer l'influence aux Tuileries, elle demeurait Méridionale, Marseillaise par ses affections et ses relations. La société qu'elle recevait dans son hôtel de la rue d'Anjou ou dans ses résidences d'été à Auteuil et à la Grange était assez mélangée, quant aux origines de ses membres. A côté de jeunes écrivains, on voyait parmi eux des virtuoses de salon ou des amateurs de beaux-arts connus de longue date, comme le cardinal Maury, Choiseul-Gouffier, Denon, Elzéar de Sabran, Alexandre de Laborde, l'abbé Sabatier de Cabre, Mmes de Beauffremont et de Genlis. Le vieil esprit français avait donc ses larges entrées chez la princesse de Ponte-Gorvo. D'autres souvenirs revivaient également près d''elle avec les anciens amis politiques du maréchal. Tels étaient, sans parler de Talleyrand et de Fouché, l'amiral Truguet, frondeur incorrigible, et l'exconventionnel Chiappe.

Ce dernier, obscur député de la Plaine, présente une physionomie à part. Il était Corse, et ceux de cette nation qui ne servirent pas avec passion Bonaparte devinrent, comme l'on sait, ses plus ardents ennemis. Ghiappe ayant mal parlé à la tribune des Cinq-Cents du vainqueur de Lodi, depuis ce temps il y eut entre eux une haine réciproque, envenimée par des contestations financières auxquelles leurs familles étaient mêlées. A trois reprises. Napoléon essaya d'éloigner son compatriote en le désignant pour un poste consulaire. Chiappe, tout comme Bernadette sous le Consulat, se déroba à un exil déguisé; il voulait aussi demeurer rapproché tant de l'empereur que des ennemis de TEmpire.

Un autre sentiment, disent les contemporains, le retenait dans la société de Désirée Clary. Il était auprès d'elle un familier assidu, auquel les mauvaises langues trouvaient des allures de cavalier servant. « Chiappe, écrit Bernadotte à sa femme de son quartier général de Pontivy, dès 1800, va te voir de trop bonne heure. Son amitié pour moi, ses mœurs et sa réserve me tranquillisent. » Le public n'interprétait pas aussi bien les choses. Lorsqu'en I8II, après quelques mois de séjour en Suède, Désirée revint précipitamment à Paris, on prétendit que le désir de retrouver la compagnie de Chiappe n'avait pas été étranger à sa résolution. Peu de temps après, Chiappe, nommé sous-préfet à Alba, ^u fond du Piémont, se rendait malgré lui à son poste; cet exil déguisé procura à Talleyrand l'occasion de répondre, avec son air de pince-sans-rire, à un questionneur indiscret : « L'intelligence est parfaite entre l'empereur et le prince de Suède... sur-

tout lorsqu'il s'agit de nommer des sous-préfets (1). » L'engouement de Désirée pour l'ancien député corse parait du jnême genre que celui qui, plus tard, sous un autre régime, la rendit si importune au duc de Richelieu. Chiappe, on peut le croire, était aussi attiré chez elle comme en un lieu où, au plus beau temps de l'Empire, l'admiration pour l'empereur était fortement atténuée par l'expression de certaines critiques et de certaines espérances.

Le maréchal continuait à vivre loin de Paris et à assurer en Allemagne la paix française. Après le traité de Tilsit, il vint à Hambourg se remettre de la blessure qu'il avait reçue à Spanden; là, il reprit en main l'administration du Hanovre, jointe à celle des villes hanséatiques. Outre la division française de Dupas, il réunissait sous son commandement quelques régiments hollandais et quatorze mille Espagnols commandés par La Bomana, ceux-ci transportés sur l'Elbe comme gage de la fidélité des Bourbons à leur impérieux allié de Paris.

Durant les premiers mois de sa nouvelle existence, il intervint, comme négociateur et comme soldat, dans les affaires des États Scandinaves. D'abord chargé d'occuper le Danemark tenté par l'alliance anglaise, il eut à le protéger lorsque les Danois se virent ramenés du

(1) Th. GoLOFKiNE, Souvenirs mss, — Chiappe, qui n*avait pas voté la mort de Louis XVI, se retrouva bon royaliste en 1814, par haine de 1' « usurpateur » , et obtint la place de consul à Stockholm, puis à Bergen ; mais on ne lui permit pas d'exercer ses fonctions sur place. Il mourut à Paris, en 1826, trois ans après le départ" de la reine Désirée pour la Suède. Les cartons consulaires du ministère des affaires étrangères contiennent une longue lettre de lui à Pozzo di Borgo (19 octobre 1815), où il raconte sa vie publique, ainsi que ses démêlés avec l'empereur et le gouvernement impérial.

côté de la France par l'inique bombardement de Copenhague. II s'installa militairement dans le Holstein et le Seeland et dut y faire agréer sa présence. Contre les Suédois, il devait paraître seconder l'invasion russe en Finlande par une descente sur les côtes de Scanie. Devinant les intentions secrètes de Napoléon, il ralentit si bien ses mouvements qu'il ne toucha même pas le sol ennemi. Cette inaction lui valut, parmi les populations préservées de sa visite à main armée, une sorte de popularité et ce prestige dont il bénéficiera lors de sa candidature au trône de Suède en 1810.

Son gouvernement des villes hanséatiques et des territoires occupés dans le Nord fut habile. Comme en Hanovre, il atténua la portée des ordres souvent rigoureux qu'il avait à faire exécuter (l). Ainsi sut-il faire accepter, en la restreignant autant que possible, la levée de trois mille marins auxiliaires destinés à recruter les flottilles impériales de Flessingue et de Boulogne. Pour rendre moins pénible aux riverains de la mer du Nord le blocus continental, il imagina de distribuer gratuitement à ses amis des licences, c'est-à-dire des autorisations restreintes et partielles d'opérations commerciales avec les Anglais, et toléra qu'elles fussent revendues ensuite à des négociants (2). C'était là évidemment une mesure abusive, source elle-même d'abus dont il bénéficia et fit bénéficier ses amis. Certaines lettres de Napoléon (13 et 22 juin 1811) touchant les restitutions à imposer aux exécuteurs du blocus conti-

(1) On peut lire les doléances des autorités hambourgeoises (7 décembre 1808 et 28 janvier 1809) dans la Gorr. de Hambourg, t. iâO {Arch. des Aff, étrangères). Cf. Bourriekne, VII, 181-182, 218.

(2) Marbot, Mémoires^ III, 17-18,

nental Tinculpent, ainsi que Bourrienne et La Chevardière. Notons toutefois que l'institution des licences, malgré ses inconvénients, apportait à la rigueur des décrets impériaux des tempéraments nécessaires. Depuis, à Paris, les ministres de Napoléon lamirentàleur tour, bien que discrètement, en usage.

Par cela même qu'il ne se conformait pas étroitement aux ordres du maître, Bernadotte devint aussi sympathique à ses administrés que pouvait l'être un soldat étranger. L'ex-émigré Puymaigre, devenu fonctionnaire impérial, a constaté le respect qu'inspirait encore auxHambourgeois, quelques années après, la mémoire du prince de Ponte-Corvo(I). Le gouverneur des villes hanséatiques se sentait, par comparaison avec ses collègues, un bienfaiteur pour les Allemands, et il lui arriva de s'écrier, en pensant à Davout, qui régissait avec une inflexible rigueur les États prussiens : « Ces gredinslà [sic) font à Berlin un tort infini à l'empereur! »

Du côté de Napoléon, le maréchal ne demeura pas sans reproche; il devait s'y attendre. D'abord il laissa rentrer en Hollande, sans avoir reçu d'ordres de Paris, quelques régiments rappelés par le roi Louis (2) ; puis il fut surpris, au moment des événements d'Espagne, par la désertion d'une partie des soldats de La Bomana. En tout temps et en toute circonstance il avait cru aveuglément à sa popularité parmi ses subordonnés. Ayant admis les Espagnols à faire partie de sa garde personnelle, il pensait ne devoir rien redouter d'eux. La Romana avait capté sa confiance et sut au moment décisif endormir ses soupçons. Averti de l'insurrection

(1) Puymaigre, Souvenirs, p. 135.

(2) Napoléon à Louis, 20 octobre 1807 (Rec. Lecestre, I, 116).

de ses compatriotes, il obtint d'abord pour lui et ses soldats de ne prêter au roi Joseph qu'un sermept conditionnel, subordonné au vœu unanime de la nation; puis il s'aboucha avec les commandants de la flotte anglaise sur la Baltique, leur demanda de délivrer, de faire repasser en Espagne son armée. Prévenus par des ordres secrets, les divers corps dispersés en Scanie et dans les îles danoises s'acheminèrent au jour dit vers les points du littoral où ils devaient s'embarquer. Seuls,

• les bataillons stationnés en Seeland, qui s'étaient mis en révolte ouverte et avaient été désarmés, manquèrent au rendez-vous. Le prince de Ponte-Gorvo, bien que prévenu huit jours à l'avance, n'ordonna contre cette

• vaste désertion que des mesures tardives et insuffisantes. La relégation en France des Espagnols restés sous sa main, l'arrestation du consul espagnol à Hambourg, vengèrent seules Bernadotte pendant quelques heures de l'évasion en masse qu'il avait étourdiment laissé s'accomplir (août 1808) (1).

L'empereur ne lui sut pas longtemps mauvais gré de sa faute. Lors de la dissolution de la Grande-Armée (12 octobre), il lui conféra le commandement d'un

• des deux rassemblements de troupes maintenus en . Allemagne, et, en l'assurant de son estime personnelle,

il lui rendit implicitement sa confiance.

La campagne de 1809 contre l'Autriche ramena le

prince de Ponte-Corvo sous les ordres directs de Napo-

. léon. Il commandait cette fois le 9* corps, composé,

(i) Lettres de Bourrienne à Champagny (6 septembre et 26 octobre 1808). — Lettres du chargé d'affaires danois à Hambourg (16 août). — Alquier, 14 janvier 1812. Cf. Boppe, les Espagnols a la Grande- Armée.

outre une faible division française, des contingents du royaume de Saxe et du grand-duché de Varsovie, troupes peu sûres, peu aguerries et médiocrement dirigées par leurs chefs immédiats. De plus, il avait à craindre l'hostilité toujours vivace du major général Berthier. Les premiers ordres reçus du quartier général, tant par leur teneur que par leur transmission tardive, l'inquiétèrent à ce point qu'il écrivit coup sur coup quatre lettres à l'empereur. « Je conjure Votre Majesté, disait-il dans l'une d'elles, de m'accorder ma retraite, à moins qu'elle ne préfère me réserver pour quelque expédition lointaine où mes ennemis n'auront plus d'intérêt à me nuire. » Napoléon le rassura, ranima même ses espérances ambitieuses par ces mots tant soit peu énigmatiques : a La guerre que j'ai à soutenir est de concert avec la Russie. Vous êtes entré pour quelque chose dans cette combinaison. » (19 avril.)

Le maréchal, placé à l'extrême gauche, sur les confins de la Bohême, ne prit part à aucune affaire importante pendant la première partie de la campagne. Il n'entra vraiment en ligne qu'au moment des opérations décisives, lorsque Tarmée déboucha de l'Ile de Lobau pour livrer la bataille de Wagram.

La veille de cette journée (5 juillet), une reconnaissance contre le centre autrichien, dont il avait été chargé avec Oudinot et le vice-roi d'Italie, échoua, et par la faute du 9* corps. Une colonne française tira par mégarde sur les auxiliaires saxons, qui se débandèrent ou se laissèrent faire prisonniers : il fallut battre en retraite. Le lendemain, sur le champ de bataille de Wagram, tout contribua à faire de Bernadotte un vaincu au milieu des vainqueurs : ses dispositions au

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découragement, la lenteur de ses mouvements, lamau« vaise qualité de ses troupes. Sur la position où il s'était replié, à Aderklaa, au centre de la ligne française, il eut à soutenir un moment l'effort principal de l'ennemi. Ses Saxons faiblirent de nouveau ; il s'exposa bravement pour les ramener contre l'assaillant ; sept ou huit officiers de son état-major furent tués ou blessés, lui-même faillit périr sous le sabre d'un cavalier. Napoléon vint en personne parer au danger, mit pied à terre et contribua à rallier quelques bataillons. On raconta depuis que Bernadotte, destitué de son commandement sur-lechamp et condamné à quitter l'armée dans les vingtquatre heures, avait voulu se jeter de désespoir dans les rangs autrichiens et y chercher la mort(l). L'empereur n'avait pas l'habitude de frapper ses lieutenants sous le feu de l'ennemi, et les choses ne se passèrent point d'une façon aussi tragique.

Il y eut certainement entre l'empereur et le prince des récriminations échangées. Celui-ci se plaignit d'avoir été privé, par suite d'ordres émanés de l'état-major général, du concours de sa division française, celle de Dupas, D'ailleurs, ajouta-t-il sous forme d'excuse, l'armée n'est plus ce qu'elle était en 1795. C'était remonter avec intention assez haut dans le passé pour paraître oublier et ravaler l'armée formée par Bonaparte, celle de Lodi et d'Arcole. L'empereur aurait compris l'insinuation et répliqué sèchement : « Mon armée a toujours été la même ; il n'y a que quelques hommes que je ne reconnais plus. » Au sujet de Dupas, il se contenta de répondre que, dans de grandes manœuvres, de telles

(1) Marbot, II, 273.

erreurs étaient inévitables ; puis il fit converger sur le centre menacé les régiments de Masséna, de Macdonald et de Nansouty, qui changèrent la face des affaires et décidèrent la victoire.

Le soir, son ressentiment contre Bernadotte s'étant réveillé, il refusa de le recevoir au quartier général. Trois jours après, il déclarait le 9* corps dissous et invitait impérieusement son chef à aller prendre les eaux (1). Toutefois, par un sentiment où un reste d'indulgence pour le beau-frère de son aîné se mêlait à son amour-propre de victorieux, il omit, dans son bulletin de la bataille, le récit de Tépisode malencontreux auquel s'attachait le nom de prince de Ponte- Corvo.

Le conflit en fût demeuré là, si Bernadotte eût accepté en silence sa disgrâce passagère ; mais bientôt on put lire dans les gazettes allemandes et dans certains journaux français, comme le Publicùte, inspiré par Fouché, des relations de la bataille fort élogieuses pour le commandant du 9* corps, puis un ordre du jour signé de lui (7 juillet), où il félicitait les Saxons d'être restés inébranlables au milieu de la mêlée, comme des colonnes d'airain. Le nom du " grand Napoléon » , jeté dans la phrase finale, ne suffisait pas à couvrir la hardiesse de cette manifestation, en un temps où l'empereur se ré* servait le droit de distribuer à chacun sa part de gloire.

Par cet ordre du jour, le maréchal consolait son amour-propre blessé des mesures de rigueur qu'il venait de subir ; il pouvait de plus alléguer pour sa défense la nécessité de relever le moral de troupes étrangères,

(1) Corr. de Napoléon, n* 15507 (9 juillet 1809).

peu solides et fort éprouvées par leurs pertes récentes. Sans s'arrêter à de telles considérations, Napoléon répondit à son lieutenant d'un ton qui lui donnait le dernier mot. Dans une lettre au ministre de la guerre (29 juillet), il le traita d' « homme usé, qui veut de Targent, des plaisirs, des grandeurs, mais ne veut pas les acheter par les dangers et les fatigues de la guerre» . Enfin, dans un ordre du jour (5 août) destiné unique- .ment aux maréchaux, qui n'en transpira pas moins dans l'armée et le public, il contredit phrase par phrase l'ordre du jour aux Saxons et le déclare « contraire à la .vérité, à la politique et à l'honneur national. » Il exalte .du même coup, aux dépens de son auteur, Masséna, Davout et d'autres généraux. Décidément le maréchal était encore moins coupable d'avoir mal agi que d'avoir trop parlé (I).

Peu de jours après, des événements inattendus le relevaient de sa disgrâce. Au moment où il rentrait à Paris, les Anglais débarquaient en Zélande, Flessingue était assailli, Anvers menacé. En l'absence du maître, le soin de la défense incombait à des ministres, à des fonctionnaires, dont les plus importants et aussi les plus suspects se nommaient Fouché et Talleyrand. Fouché se crut à lui seul le Comité de salut public ressuscité. De tous côtés il appela des gardes nationales pomme au temps de la levée en masse. Il accéléra en particulier cette prise d'armes, par ses circulaires, dans les départements belges et rhénans; enfin, contre l'avis des autres ministres, ses timides collègues, il proposa de mettre à la tête de cette armée improvisée

(Ij Corr. de Napoléon, n«« 15595 et 15614.

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le maréchal Bernadotte, récemment rentré en France. Dès le 3 août, cinq jours après l'arrivée des premières nouvelles alarmantes, celui-ci était venu de la campagne offrir ses services, ne fût-ce, disait-il, que pour commander une compagnie de vétérans.

Napoléon, si occupé qu'il fût par les négociations de paix avec TAutriche, multiplia aussitôt, de loin, ses ordres minutieux en vue d'organiser la défense. Contre toute attente, il approuva les dispositions prises, y compris la nomination de Bernadotte au commandement de l'armée dite d'Anvers. Le 15 août, le prince de Ponte-Gorvo arrivait à son poste^ et, le ministre républicain de l'an VII ressuscitant en lui, il prodiguait les marques de son activité bruyante et fébrile, distribuait des fusils aux gardes nationaux et des bâtons aux paysans, montait, sur les vaisseaux pour haranguer les marins, jurait publiquement de se faire sauter le cas échéant avec Anvers, les arsenaux, l'escadre, l'armée, afin de donner un grand exemple au monde. Ses dispositions militaires et ses démonstrations oratoires n'aboutirent à aucun effet appréciable, car les Anglais, après la prise de Flessingue, en proie aux maladies, s'immobilisèrent dans l'ile de Walcheren jusqu'à leur rembarquement, au bout de quelques semaines.

Bernadotte faisait bien entendu grand état des mesures prises, mais ce qu'il se gardait de révéler, c'était L'attitude souveraine qu'il avait prise, le sans-gêne avec lequel il accaparait tous les pouvoirs. A l'instar des représentants en mission qui combattaient l'étranger de loin en pourchassant les prêtres réfractaires, il courait sus, en attendant les Anglais, aux ultrambntains de la contrée; même pour les affaires militaires, il affectait

de correspondre avec Cambacérès et surtout avec Fouché plutôt qu'avec Glarke, ministre de la guerre. Derrière lui, à la faveur des circonstances, l'intrigue permanente des adversaires du régime tournait au complot. La garde nationale de Paris encadrait dans ses rangs reformés les chefs de la finance et de la bourgeoisie secrètement hostiles. En l'absence du maitre elle pouvait, l'armée d'Anvers aidant, devenir le point d'appui d'un pronunciamiento civil et parlementaire (1). On voit alors un des officiers de cette garde, Jullian, attaché, avec le grade de chef de bataillon, à l'étatmajor de Bernadotte. Cet affidé de Fouché, ou tout autre de ses pareils, serait alors venu trouver le maréchal, lui annoncer une grave maladie de l'empereur et lui insinuer qu'il était désigné, en cas d'une catastrophe, pour sauver la chose publique. Gomme sous le Consulat, des traîtres en embuscade dans les antichambres ministérielles ou dans un coin du Sénat escomptaient un accident ou un revers possible au profit d'un régime nouveau sorti de leurs mains. Bernadotte, incertain du caractère de la démarche faite auprès de lui, ne sachant s'il avait affaire à un conspirateur ou à un espion de police, protesta de sa fidélité au gouvernement consenti par la nation (il ne dit pas à l'empereur) et se réfugia dans l'équivoque (2) .

(1) Arch. Nat., F^ 3764. Cf. Madelin, Fouché, II, 112-126. Fauche- BoREL. (Mémoires, IV, 75) parle expressément d*un « plan de conspiration dans l'intérieur, dont Fouché était l'âme, aidé par Bernadotte, une partie du Sénat et de Tarmée » .

(2) Souvenirs de ma vie^ depuis i79^ fusqu en 1814^ par M.deJ(ullian) (Paris, 1815), p. 282-296. Ce Jullian était né à Montpellier, comme plusieurs de ces intrigants à double face qu'on surprend à cette époque occupés à trahir, tout en le servant, le gouvernement impérial. On le

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De loin, Napoléon finit par prêter attention autant aux menées de ses mauvais serviteurs qu'aux opérations de ses ennemis. En même temps qu'il envoyait directement à Bernadotte ses instructions, mettait le cas échéant sous ses ordres le corps de Moncey et l'armée hollandaise, il déléguait auprès de lui son aide de camp Reille, avec mission de ne pas le quitter et de rédiger sur lui un rapport quotidien. Au bout de quelques jours, la défiance reprenant le dessus, il le dénonce sans ménagements à Clarke comme à Fouché, et le remplace dans son commandement par le maréchal Bessières. Ses lettres des 11 et 12 septembre constituent contre le prince de Ponte-Corvo un acte général d'accusation. Il lui en veut également d'atténuer ou d'exagérer ses moyens de défense, de trahir, par un désir d'étalage inopportun, le secret de ses positions et de ses forces ; puis, remontant dans le passé, il l'inculpe pour sa conduite en Autriche, en Prusse, en Pologne, pour ses récents ordres du jour, tant aux Saxons qu'aux gardes nationaux, pour ses gains illicites à Hambourg et à Elbing, pour ses relations avec « un tas d'intrigants de Paris » , avec « des misérables qu'il connaît et qu'il apprécie » . Il ajoute cependant : Ne lui parlez de tout cela que s'il vous provoque, c'est-à-dire s'il juge à propos de se justifier sans qu'on l'accuse (l).

Bernadotte se retira avec un grief de plus sur le cœur, déclina un commandement qu'on lui proposait en Catalogne (26 septembre), puis refusa de se rendre,

retrouve sous la Restauration mêlé aux proscrits des Pays-Bas et renseignant sur eux, par une correspondance secrète, la police de Louis XVIII.

(1) Corr. de Napoléon, n«- 15709, 15751 , 15785, 15787. Rec. Lecestre, 1, 361.

ainsi qu'il en avait reçu Tordre, à Ponte-Gorvo, où d'ailleurs il n'avait pas encore paru. Il se disait prêt — vieux refrain dans sa bouche — à se démettre de toutes ses fonctions, mais il n'entendait pas se laisser imposer une résidence. On ordre impérial l'ayant rappelé à l'armée d'Allemagne, il revit Napoléon peu de jours avant la paix de Vienne, au palais de Schônbrunn, et s'entendit de nouveau convier à un ralliement sincère, à une véritable réconciliation. Il lui fut offert de devenir le représentant de l'empereur à Rome, dans les mêmes conditions que la grandeduchesse Élisa à Florence et le prince Borghèse à Turin. Après leur rentrée à Paris, Napoléon insista pour lui faire accepter cette situation : « Je ne sais à quoi cela tient, mais je vois bien que nous ne nous entendons pas^ Cependant ma politique exige que vous alliez tenir ma cour à Rome... Nous aurons des relations directes ensemble et peut-être changerez- vous d'idées... »

- En s'inclinant, sans empressement, devant le désir de l'empereur, le maréchal satisfaisait au devoir extérieur de l'obéissance et écartait en même temps tout motif nouveau de gratitude. Rome lui semblait un exil déguisé, comme l'avait été Washington quelques années auparavant; il réussit à faire ajourner sans terme son départ. D'autres événements se préparaient, qui allaient libérer de sa chaîne et transporter dans le monde du Nord le vice-roi désigné des États romains.

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