‹ Bernadotte, Napoléon et les BourbonsChapitre 12 sur 38 · CHARLES-JEAN ET NAPOLÉON · texte numérisé non relu

CHARLES-JEAN ET NAPOLÉON

En cessant d'être Français, Bernadette aurait dû être, plus vite que les autres parvenus royaux d'alors, soustrait aux influences de son pays d'origine. Elles le suivirent au contraire quelque temps et ralentirent dans son développement apparent une évolution décidée et poursuivie dès les premiers jours de sa nouvelle existence.

Il était arrivé à Stockholm, suivi de son fils Oscar, entouré de ses aides de camp et apportant avec eux, en terre suédoise, le prestige des soldats de la Grande- Armée. La princesse royale le rejoignit trois mois après (janvier 1811), littéralement poussée hors de France par Napoléon, qui espérait trouver en elle, auprès du gouvernement de Charles XIII, un intermédiaire docile à ses vues. En devenant Altesse Royale, Désirée Glary s'était crue appelée, comme à Ponte-Gorvo, à une souveraineté n'impliquant ni charges ni résidence. Elle s'éloigna de Paris dans l'attitude d'une exilée en terre barbare. Les honneurs nouveaux qui l'attendaient sur sa route, l'accueil affectueux du vieux roi, ne la consolèrent pas de son changement de vie. Les habitudes de cette cour d'ancien régime, le dur climat du Nord,

la nostalgie de Paris et de la société parisienne, tout un ensemble de dégoûts mal dissimulés et de regrets mal éteints la fit repartir, au bout de quelques mois, sous un prétexte de santé, pour la France. Non seulement elle rentra dans son hôtel de la rue d'Anjou, mais elle devait y demeurer encore douze ans, continuant à servir de loin les intérêts domestiques et dynastiques de sa famille, accueillant Talleyrand et dépistant Rovigo, ne négligeant, au milieu de ses préoccupations de toilette et de ses frivoles distractions,, ni les informations ni les relations utiles.

Les aides de camp du prince partirent à leur tour, à l'expiration de leur congé, au commencement de 1811. GharlesnJean avait inutilement sollicité une prolongation de séjour et même, pour trois d'entre eux, une autorisation de servir dans l'armée suédoise (1). Par son ordre de rappel, l'empereur cherchait principalement à rassurer les Russes, à leur prouver qu'il n'entendait pas organiser contre eux, en Suède, une force auxiliaire de l'armée française. Bientôt, de ses anciens compatriotes, Charles-Jean n'eut plus autour de lui que des gens de son service ou des familiers employés à ses affaires d'intérêt privé.

Le groupe des premiers offre une singulière bigarrure. Sans parler de Garchy, l'ex-glacier à la mode sous le Directoire, on y rencontre le professeur Lemoine, précepteur du jeune Oscar; un certain Gavedel, soi-disant baron de Jeanny, principalement occupé à des travaux de cabinet ; le marchand Robert,

(1) Charles-Jean au duc de Feltre, 15 novembre 1810. Ordre de l'empereur, 16 décembre. Le duc de Feltre à Charles-Jean, 24 décembre. ^Archives de la guerre,)

ex-valet de chambre de Gustave III, employé à ce qu'on appelle aujourd'hui un office de publicité; le maître d'hôtel Chapelle, dont la femme, fille d'un aubergiste des environs de Paris et légalement divorcée en France, passe pour être fort avant dans les bonnes grâces du prince, et, enfin, deux Béarnais, Lalanne et Grei. Le premier, mari d'une Anglaise, se qualifiant de baron de Larrey, est une sorte de factotum chargé surtout d'opérations financières occultes en Prusse, à Hambourg et en Hollande; le second, employé comme secrétaire, triplera ses profits en espionnant son maître pour le compte de Napoléon, puis pour celui des Bourbons.

Flichet et Camps appartiennent davantage à l'intimité du prince, par suite de leurs services ou de leurs rapports antérieurs avec lui. Flichet, ex-sous-lieutenant au régiment d'Austrasie, réformé comme capitaine dès l'an IV, reparaît quatorze ans après auprès de Charles-Jean, avec le brevet de major et le titre de premier écuyer. Camps, fils d'un marchand de Pau et frère de lait de Bernadotte, avait servi, disait-on, soit dans la garde de Paris, soit au train d'artillerie. Peutêtre n'avait-il été jamais employé que dans les convois, puis dans l'administration des biens du prince de Ponte- Corvo. Des dettes de jeu, contractées peu de temps après son arrivée en Suède, nécessitèrent son renvoi; il reparut lors de la rupture avec la France et ne quitta plus le maître auquel il ne devait survivre que quelques semaines. Général en titre, anobli en fait, il fut durant trente années l'auxiliaire préféré pour ces tâches tantôt délicates, tantôt équivoques, déguisées dans le langage des cours sous le- nom de missions de

confiance. Une bonne part de son influence tenait à son privilège de pouvoir entretenir dans leur idiome natal le Béarnais devenu roi. « Il dit nous, écrit un témoin en 1813; peut-être il dira bientôt moi (1). »

On trouve bien encore, dans l'entourage de Charles- Jean, quelques Français d'origine ou de naissance établis avant lui en Suède; mais leurs idées étaient étrangères ou hostiles à tout ce qui donnait alors à la France figure dans le monde. Les uns étaient des descendants de réfugiés huguenots, les autres, des proscrits de la Révolution.

Parmi les premiers, on peut citer un militaire, Peyron, que nous retrouverons à Stralsund en 1812, puis et surtout Signeul, fils d'un négociant de Gotheborg, qui, pendant plusieurs années difficiles, à titre de consul ou de chargé d'affaires, représenta la Suède à Paris. Parmi les seconds figurent le duc de Piennes, Montrichard, le chevalier de Suremain. Piennes, l'ancien commandant du corps d'émigrés à solde suédoise, vivait, depuis la chute de Gustave IV, retiré à la campagne chez la comtesse Piper, prêt à plaider auprès du gouvernement, si les circonstances redevenaient favorables, la cause des Bourbons. Il avait eu pour lieutenant un certain comte de Montrichard, ex-officier des dragons de Gonti et frère, disait-on, du général républicain de ce nom. Montrichard venait de passer dans l'armée suédoise, avec le rang de major au régiment de Scanie. Dans ce petit groupe, Suremain, ancien capitaine d'artillerie au régiment de La Fère, se distinguait par ses talents et ses services ; il fut d'abord par-

(1) Ardu Nat.\ F" 3053, 6573.

CHARLES-JEAX — LA POLITIO^K ISS

ticulièrement recherché par le prince ro^-al. On a vu la pari qu'il arait prise à son élection, par les conseils donnés à propos à Charles XUl. Sou rôle antérieur à la cour, Tadoption qu'il semblait avoir fiaite de la Suéde comme d'une seconde patrie et jusqu'au souvenir de ses anciennes relations avec Bonaparte « tout devait contribuer à le mettre en faveur sous le nouveau régime. Il fut en effet d'abord bien traité, mis, avec le titre d'inspecteur général, à la tête de l'artillerie; mais c'était un vieux Français, qui ne put jamais s'habituer à oublier dans le prince de Suéde le parvenu révolutionnaire. H fit agréer quelque temps ses serWces, sans jamais obtenir la confiance.

Ainsi entouré, Charles-Jean laissait croit re dans ses conseils, bien que d'une fiaçon savamment mesurée et discrète, l'influence russe (1). Cette influence s'exerçait sur lui par l'entremise de Suchtelen. Depuis la fin de 1809 jusqu'à sa mort, sauf une courte interruption, ce personnage a été le tout-puissant porte-parole du tsar à la cour de Stockholm. Il avait pris part, comme général, à la conquête de la Finlande, et son envoi comme ministre en Suéde devait rappeler, d'une façon permanente, aux vaincus Tirrévocabilité du fait accompli. Hollandais d'origine, ^ homme doux et savant, mais timide et sans nerf... financier de premier ordre et calculateur éternel (2;, » il n'en fut pas moins pour Charles-Jean un surveillant toujours aux aguets

(1^ « Le roi m*a indiqaé que c'était dès Tannée 1811 qu'il était entré dans le système auquel l'Europe doit actuellement Tordre et la tranquillité dont elle jouit. » (Gabriac, 19 novembre 18â7.)

(2) J, DE Maistre Corr. diplomatique, 18 mars 1808. — Nicolaï (chargé d'affaires russe), 29 mars 1812.

et un conseiller toujours écouté. Avec modestie, sans bruit, il se faisait flatteur intéressé pour réussir. Grâce à sa souplesse et à sa circonspection, il avait l'oreille du prince autant qu'Alquier, ministre de France, l'avait peu.

Cet envoyé de Napoléon, ancien conventionnel affublé d'un titre de baron, se croyait toujours un député aux ordres du Comité de salut public ou un proconsul chargé d'intimer les volontés du Sénat romain à quelque roi de Grèce ou d'Orient. Ministre du Directoire à Munich lorsque Bernadotte le représentait à Vienne, il se posait devant son ancien collègue comme l'organe d'une puissance suzeraine et quasi infaillible. Par ses formes altières et son langage tranchant, il accentuait, jusqu'à le rendre insupportable, le sens de la pensée impériale. Un diplomate plus digne de ce nom n'eût pas empêché la brouille entre Charles-Jean et Napoléon. Alquier, par l'expression écrite ou verbale qu'il donna aux exigences de l'empereur et aux récriminations du prince, envenima rapidement les relations entre les deux gouvernements, en rendit la rupture nécessaire pour l'un et l'autre.

Depuis l'élévation de Bernadotte, Napoléon sentait la Suède peu à peu lui échapper. Le passage de Tchernitchef à Stockholm l'avait mis un moment en défiance; il fit semblant d'oublier cet incident sans importance apparente et reporta toute son attention sur l'exécution du blocus continental. Les villes hanséatiques, y compris Lubeck, faisaient partie dç l'Empire depuis le 9 décembre 1810 ; l'empereur jugeait le moment venu d'aménager la conquête française sur la Baltique. Plusieurs avertissements indirects, sous forme de lettres

soi-disant venues de Gotheborg, de Stralsund et d'ailleurs, furent donnés par la voie du Moniteur^ qui prouvèrent aux ministres suédois qu'en France on avait l'œil ouvert sur leurs actes. On y dénonçait l'infiltration et le recel des marchandises britanniques dans le Nord, les exportations également clandestines à destination de l'Angleterre; puis des demandes se succédèrent qui, sous prétexte d'assurer la coopération de la Suède au système continental, trahissaient l'intention d'attenter à son indépendance. Le gouvernement français parlait tantôt d'introduire ses douaniers dans le port de Gotheborg, tantôt de recruter dans le royaume un contingent de marins pour les flottes de Flessingue et d'Anvers. Il insinuait le projet d'une Confédération du Nord, avantgarde de la Confédération du Rhin, unissant la Suède au Danemark et au grand-duché de Varsovie. Il autorisait ses corsaires à saisir les bâtiments suédois, s'ils les surprenaient sans licences ou munis de licences anglaises. Les matelots ainsi capturés étaient traités en prisonniers de guerre et parfois réquisitionnés pour le service des vaisseaux français. Napoléon considérait évidemment l'ex-maréchal comme un de ses inférieurs toujours sous le coup d'un ordre de marche ou de combat, et la Suède comme une pièce sans importance, par conséquent facile à manier, sur l'échiquier de la politique européenne. Peut-être aussi, remarque Pasquier, en abusant ainsi de sa puissance, voulait-il se venger d'une élévation qui n'était pas son ouvrage et lui semblait une parodie de la sienne (l).

Ses procédés personnels envers Charles-Jean accu-

(1) Pasquieb^ Mémoires, I, 515.

sèrent encore le sans-gêne de ses réclamations officielles. Il ne répondait point directement à ses lettres réitérées; son habitude, lui fit-il dire, était de ne correspondre avec aucun prince non régnant (1). S'il lui arrivait par intervalles de parler des affaires du Nord d'un ton calme et d'affecter la confiance, plus souvent, de cet accent impérieux que le maréchal Bernadotte connaissait et se rappelait avec amertume, il faisait retentir ses plaintes et ses menaces. Ensuite, comme importuné par la pensée de son ancien sujet devenu souverain en expectative, il recommandait le silence sur lui dans les journaux et supprimait d'autorité les témoignages d'amitié adressés à Stockholm par le roi Jérôme. Un général disgracié par le nouveau régime, Tibell, étant venu à Paris, interprète, disait-il, de nombreux mécontents, l'empereur le fit interroger par Maret et lui accorda une audiencje. En définitive, il renonça à tirer parti de cette ouverture. Il voulait se persuader, ou que les Suédois rejetteraient d'euxmêmes un homme en rupture ouverte avec leurs traditions et leurs aspirations nationales, ou que Charles- Jean, sommé de s'y conformer et de satisfaire en même temps les intérêts français, se ressaisirait et suivrait sa double consigne au moment décisif. En réalité, il accumulait les prétextes attendus d'une défection qu'il lui plaisait, lorsque cette perspective se présentait à son esprit, de considérer comme sans importance. Alexandre, bien plus habile parce qu'il se sentait moins fort, avait deviné qu'un parvenu tel que Berna-

(1) Le duc de Cadore à Alquier, 22 décembre 1810. La lettre publiée dans le Recueil de Lecestre (Napoléon à Charles-Jean, 8 août 1811) estelle authentique ? On n'en connaît ni l'original ni la minute.

dotte tenait le moindre oubli des formes pour une offense, et qu'avec de menues attentions et des cajoleries sans conséquence, avec un mot flatteur ou un présent de luxe envoyé à propos, il obtiendrait de lui les concessions les plus importantes.

Tout en se livrant à la Russie, Gharles-Jean, afin de ménager Topinion suédoise, passait par des alternatives plus ou moins simulées de colère ou de regret; il revenait avec affectation sur ses pas avant de quitter le droit chemin, parlait à la fois d'occuper la Norvège et de reprendre la Finlande. En même temps qu'il augmentait ses forces militaires et mettait sur pied, sans y paraître, plus de cent mille hommes, il parlait à Paris de son amour pour la paix, il manifestait avec expansion sa volonté de maintenir les anciens rapports ; il tenait à ne point se détacher irrévocablement, tant que la Russie n'aurait pas implicitement autorisé la spoliation du Danemark à son profit. Alexandre hésita longtemps avant de souscrire à ses vues ; en septembre 1811, il les désavouait encore. Aussi Gharles-Jean, pendant les premiers mois de cette année, marque le pas et se livre à une série de démonstrations en sens contraire. Il fait avertir Napoléon des envois de troupes anglaises en Portugal (février); à l'occasion de la naissance du roi de Rome (mars), il expédie en mission extraordinaire le comte Brahé, chargé de déposer sur le berceau de l'enfant l'ordre des Séraphins. Le mois suivant, il rappelle de Paris le ministre ordinaire, Lagerbielke, sous le singulier prétexte que ce diplomate est vendu à la Russie. Un peu plus tard, il transmet un rapport à lui adressé secrètement par son ancien subordonné, le général Simon, prisonnier en Angleterre,

et signalant les machinations du ministère britannique. Dans ses entrevues avec Alquier, même souplesse d'attitude, avec des accès d'impatience aussitôt contenus; il cherche à éviter les discussions et en même temps à faire connaître, à imposer ses vues. Un jour, le voyant entrer : « Ètes-vous mon ami, étes-vous celui de l'empereur? Je n'y conçois plus rien. Je suis tenté de demander au roi la permission d'aller moi-même à Paris pour avoir une conversation avec l'empereur. Dans une entrevue de deux heures, je saurais aplanir et détruire toute mauvaise impression; l'empereur sait juger de mon cœur. » Alquier prenant l'offensive, il se dérobe : « Je traverse, dit le ministre de France, l'armée russe et la flotte anglaise pour pouvoir parvenir jusqu'à Votre Altesse. Elle est même jusque dans son antichambre. — Vous n'y aurez pas, à ce que j'espère, trouvé la flotte anglaise, » lui est-il répondu. Un autre jour, le prince déploie devant Alquier une carte de la péninsule Scandinave; il proteste que la Suède est déçue dans sa confiance envers l'arbitre de l'Europe; qu'il faut la consoler, se l'attacher; puis : « Vous voyez ce qui nous manque ; la Norvège veut se donner à nous, je puis l'obtenir d'une autre puissance que la France, et pourtant, je vous l'assure, je veux ne l'obtenir que de l'empereur; que Sa Majesté nous la donne, et je tiens à votre disposition cinquante, soixante mille hommes, à condition de les commander en personne (1). » De la Norvège, il tentera, si on le veut, une descente sur les côtes anglaises. Dans un entretien ultérieur, sous prétexte qu'Alexandre lui propose une

(1) Stedingk, Mem., III, 181 (dépêche du 11 fév. 1811). — Alquier, 7 février.

rétrocession partielle de la Finlande (ce qui était faux), il réclame au moins un lambeau de la Norvège, révêché de Trondhjem, car il aimerait mieux tenir un arbre de la France qu'une forêt de la Russie. On a dit que, par de telles propositions, il mettait son concours à un prix qu'il savait inacceptable, puisqu'il le subordonnait à la spoliation par Napoléon, sans prétexte et sans profit appréciable, d'un allié fidèle; mais il avait vu récemment, et par la même main, tant de pays bouleversés, tant de couronnes enlevées ou données, qu'il ne pouvait supposer en cette circonstance les scrupules de l'empereur sincères.

Ce qu'on sait d'Armfelt à ce moment laisse entrevoir tout un jeu secret dont les combinaisons multiples et changeantes nous échappent, mais dont le but n'a pas varié. Ce Suédois, volontairement devenu sujet russe, se voit rayé de la liste des seigneurs, destitué de ses charges et exilé, ainsi que la comtesse, sa femme (27 mai). Est-ce là un gage sincère de retour vers l'alliance française, ainsi que le ferait croire l'insertion de cette mesure au Moniteur? Non certes, car, à la même date, Armfelt rédige, à l'adresse du tsar, un copieux mémoire où tous les traits, tous les résultats possibles de la politique suédoise sont nettement exposés, où l'ensemble des grands événements de 1812 à 1814 est merveilleusement prédit. Ce mémoire est transmis à Stockholm en juillet, et la légation française parvient à en avoir connaissance. Elle y lit entre autres cette phrase : « Elle (la Russie) ne doit pas négliger l'avantage qui lui est offert d'avoir, à la tête de ses armées, le prince royal de Suède, parce qu'on peut espérer beaucoup de son influence sur les régiments français... »

Les relations entre la Suède et la France, comme celles entre Napoléon et Alexandre, s'altérèrent sérieusement à la fin de Tété de 1811. Le point de départ de ce nouvel état de choses est l'entrevue orageuse qui eut lieu entre le prince royal et le ministre de France au château de Drottningholm le 26 août. Quelques semaines auparavant, deux corsaires français avaient été mal accueillis dans les ports poméraniens et leurs équipages insultés. Deux rapports sur ces faits parvinrent à Paris : l'un de Hambourg, émanant du prince d'Eckmiihl ; l'autre de Stockholm, œuvre d'Alquier. A leur lecture, Napoléon saisi de colère parla d'occuper sans délai la Poméranie; réflexion faite, une satisfaction obtenue par voie diplomatique lui parut suffisante. Accordée ou refusée, elle devait mettre à jour les intentions jusque-là mal éclaircies du gouvernement suédois. Alquier reçut des instructions en conséquence.

Depuis plusieurs mois, Alquier abandonné à luimême accusait spontanément dans ses communications l'esprit dominateur de la politique française. Les expressions blessantes ne lui coûtaient rien. On lui fit comprendre qu'on les ressentait, lorsqu'elles traduisirent des exigences inacceptables. Le placide baron d'Engestrôm lut la note relative aux corsaires français et refusa de l'accepter, au moins dans ses termes. Alquier en appela de cette fin de non-recevoir au prince royal, et il transmit à Paris, sans omettre un détail, le récit de leur entretien. Les paroles qu'il prête à Charles-Jean sont extraordinaires ; pourtant il doit les avoir exactement rapportées, ayant été expressément autorisé par son interlocuteur à les reproduire. Elles

constituent une véritable harangue, jetée par éclats au milieu d'une conversation orageuse, visant au tragique et ne dépassant pas, vu Taccent et la manière de l'auteur, le ton de la tragi-comédie : o Je ne ferai rien pour la France tant que je ne saurai pas ce que l'empereur veut faire pour moi... Je trouve ma consolation dans les sentiments que m'a voués le peuple suédois... J'ai vu des peuples qui ont voulu détacher mes chevaux et s'atteler à ma voiture. En recevant cette preuve de leur amour, je me suis presque trouvé mal... J'ai vu des troupes invincibles, qui exécutent leurs manœuvres avec une précision et une célérité bien supérieures à celles des régiments français, à qui je n'aurais qu'à dire : a En avant, marche! »> des colosses qui culbuteront tout devant eux... Je ferai des Suédois ce que j'ai fait des Saxons, qui, commandés par moi, sont devenus les meilleurs soldats de la dernière guerre... Qu'on ne m'avilisse pas, je ne veux pas être avili. J'aimerais mieux chercher la mort à la tête de mes grenadiers, me plonger un poignard dans le sein, me jeter dans la mer la tête la première, ou plutôt me mettre à cheval sur un baril de poudre et sauter en l'air... Voici mon fils (le jeune prince entrait), qui suivra mon exemple. Le feras-tu. Oscar? — Oui, mon papa. — Viens! que je t'embrasse, tu es véritablement mon fils! »

Dix jours auparavant, aux Tuileries, Napoléon avait interpellé l'ambassadeur de Russie, Kourakine, dans un discours destiné à être entendu de l'Europe entière. Que l'on compare ses paroles à celles de Gharles-Jean ; on verra lesquelles respirent davantage le sens pratique, l'autorité dans l'expression des sentiments violents, la véritable éloquence.

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Alquier avait manqué de tact et de mesure. Il reçut un blâme implicite ; car il fut rappelé ou plutôt transféré à Copenhague (1). Les deux gouvernements ne communiquèrent plus entre eux que par le canal de leurs chargés d'affaires, d'Ohsson à Paris, de Cabre à Stockholm. De Cabre avait pour instructions d'éviter tout entretien avec le prince royal, de garder une attitude absolument passive, de se borner à observer et à attendre les événements .

Un incident inattendu venait pourtant de se produire, dont le gouvernement français pouvait tirer parti. Suchtelen avait prématurément traité les Suédois en alliés dociles; ses manèges pour se procurer par-dessous main des états de leur armée furent découverts. La chancellerie russe dut le désavouer et momentanément l'éloigner de son poste. Un chargé d'affaires, Nicolaï, marié avec une fille d'émigré français, tint pendant quelques mois l'intérim de la légation.

L'indiscrétion de Suchtelen était pardonnée d'avance par ceux qui l'avaient subie comme par ceux qui l'avaient provoquée. Charles-Jean, ferme dans ses desseins secrets, exalté dans sa vanité par un cadeau de fourrures arrivé à propos, guettait un prétexte plausible pour excuser sîa défection. Il s'empressait de supprimer, à la requête de Nicolaï, un journal de Stock-

(1) Il emmena à Copenhague un secrétaire du prince royal, Grei, et, par son canal, continua à recevoir de Stockholm des renseignements utiles. Grei, comme la plupart des espions, prenait de toutes mains et informait d'autre part son ancien maître. Découvert en septembre 1812, il fut arrêté et conduit à Hambourg. Délivré lors de l'occupation passagère de cette ville par les alliés, il reparut à la suite du prince de Suède, sauf à reprendre ses vieilles habitudes et à entretenir des relations, au commencement de 1814, avec les agents des Bourbons.

holm où Ton parlait de la Finlande comme d'une terre suédoise et de ses noureaux maîtres comme de barbares ; une autre fois, spontanément, il éloignait de sa présence avec colère un courtisan maladroit qui parlait trop haut des malheurs récents et des revanches à prendre. En octobre, un envoyé anglais débarque sous un nom supposé à Gotheborg, rejoint dans une petite ville de Fintérieur un agent du ministère suédois, convient avec lui des bases d'une aUiance. Enfin le 18 décembre, on voit paraître dans un salon officiel de la capitale Mme d'Armfelt, revenue de Russie en ambassadrice officieuse ; le prince royal l'aborde et s'entretient longuement avec elle. Cependant, conmie le tsar s'abstenait encore de toute promesse ferme, comme il avait au contraire désavoué formellement à Copenhague le projet de sacrifier le Danemark aux convoitises de son voisin, Charles-Jean faisait dire à Paris par d'Engestrôm qu'il s'en tenait au vieux système d'alliance.

Tout n'était peut-être pas comédie dans de semblables protestations. Là même où la politique suggère des feintes habiles, l'imagination réveille le sentiment des anciens devoirs. On se reporte toujours volontiers par la pensée à l'époque où l'on a connu les premières émotions ^ives, celles que donnent la jeunesse et les premiers succès. Bernadotte se trouve ici entre les deux versants de sa rie et jette les yeux avec angoisse, tantôt sur les pentes déjà parcourues, tantôt sur les sommets qui, par delà les passages difficiles, semblent l'attendre. Aussi, malgré des idées bien arrêtées et des passions ^ivaces, se montre-t-il ondoyant d'apparence dans ses résolutions, \'ictime de sa double situation de

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républicain et de prince légitime, de Suédois et de Français. Il flatte et il ménage tout le monde et va jusqu'à demander de loin des lumières à une tireuse de cartes qu'il a consultée jadis à Hambourg. Il veut veiller simultanément à l'intérêt de sa renommée acquise et à celui de sa fortune royale ; de là les longues vacillations de sa conduite, où peut-être les inquiétudes de conscience, on n'oserait dire les remords, sont entrées pour quelque chose (I).

(i) Le ministre de France à Copenhague écrit de lui le 21 septembre 1811 : u II résulte de l'abondance incohérente des phrases qui lui échappent et qui le font accuser de vacillation et de loquacité que ceux qui veulent juger de ses plans par ses paroles ne peuvent en retirer rien de positif. » (Corr. Danemark, vol. 184.)

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