CHARLES-JEAN ET NAPOLÉON
Dans les premiers jours de février 1812, une nouvelle arriva à Stockholm, qui dégageait le prince royal de ses derniers scrupules. La Poméranie venait de subir soudain, sans déclaration de guerre, l'occupation française.
Napoléon commençait à exécuter, à travers l'Allemagne, un vaste mouvement de troupes destiné à porter, aussitôt le moment des hostilités venu, son champ de bataille en terre russe. Afin d'assurer sur sa gauche sa ligne de bataille, afin aussi de fermer un de ses derniers débouchés à la contrebande anglaise, il autorisa Davout (19 février) à occuper la Poméranie suédoise, dès qu'il jugerait cette mesure opportune.
Davout, endurci depuis la journée d'Auerstâdt contre la tentation de ménager l'ex-prince de Ponte-Gorvo, prit sur lui d'obéir sans délai. Le général Priant, qu'il chargea de l'exécution de ses ordres, se trouvait justement avoir commandé une des brigades de Bernadotte à l'armée d'Italie; il gardait alors les côtes baltiques, du Holstein à la Poméranie. Il occupa sans combat Stralsund et les principales villes, désarma, puis licencia les garnisons, mit les scellés sur les douaneb, l'embargo
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sur les bâtiments trouvés dans les ports, emprisonna enfin quelques fauteurs de contrebande, parmi lesquels le consul français. Toutefois sa marche avait été assez lente pour qu'il laissât échapper les principales preuves d'un commerce illicite avec l'Angleterre.
L'occupation de la Poméranie n'émut guère le peuple suédois, l'opinion publique attachant peu d'importance à la possession de cette province. Le prince royal, au contraire, y trouva le prétexte d'une évolution décisive, d'une action diplomatique ouverte et immédiate du côté de la Russie. Le 8 février, Charles Lôwenhielm partait pour Pétersbourg, chargé de proposer et de conclure en toute hâte une alliance ; le 20, il était reçu par l'empereur Alexandre. La première réponse à cette démarche fut le renvoi de Suchtelen à Stockholm. Des deux côtés de la Baltique, une négociation s'engagea et deux traités furent signés le 5 avril à Gatchina et le 9 à Stockholm. Sur un désir habilement présenté par le tsar, Charles-Jean renonça à bénéficier du second, qui lui offrait plus d'avantages (1). La Russie s'engageait envers la Suède à lui procurer la Norvège à l'amiable ou par la force des armes, sauf à trouver pour le roi Frédéric VI une compensation en Allemagne. Elle lui promettait, en cas d'opérations militaires contre cette puissance, un corps de trente-cinq mille hommes commandé par Suchtelen. En retour, la
(1) Bernadette, dit M. Vandal {Napoléon /" et Alexandre I", III, 361), renonça spontanément aux avantages du traité de Stockholm. Sans nul doute, il avait lu auparavant la lettre du tsar du 9/21 avril : « Je le crois (le traité de Pétersbourg) plus analogue aux circonstances actuelles et en même temps plus conforme aux stipulations de celui de Gatchina, que le ministère de Sa Majesté le roi a proposé comme devant servir de base. i>
Suède s'obligeait' à faire, la Norvège une fois occupée, une diversion en Allemagne contre les armées françaises. Cette convention fut complétée par une autre, signée à Vilna le 15 juin.
Roumianzof, le chancelier russe, n'avait négocié qu'à contre-cœur cette alliance, car il considérait la Suède, d'après ses souvenirs du siècle précédent, comme peu dangereuse ou peu utile selon les circonstances, vénale en tout temps. Dans la société aristocratique de Pétersbourg, on continuait à traiter de haut le parvenu de Stockholm. Tandis que, de loin, le duc de Richelieu approuve l'accord avec la Suède en se plaçant au point de vue des intérêts russes en Orient, Joseph de Maistre, tout en confessant la popularité et les talents du prince royal, trahit en ces termes les arrière-pensées de son parti : « S'il venait à faire une bonne trouée de sergent, les souverains pourraient l'y fêter et passer, comme dans les mains du brodeur une aiguille de fer fait passer un fil d'or qui demeure en plan, tandis que le chétif instrument devient inutile. » Il se résigne donc à cette coopération, sauf à espérer, à affirmer ensuite que le coopérateur indigne non seulement ne sera pas récompensé, mais ne régnera pas et retombera dans son néant primitif, une fois sa besogne accomplie (1).
Le secret de ces arrangements dura quelque temps encore, grâce aux précautions prises. Le prince royal put jusqu'au moment de l'ouverture des hostilités sur le Niémen tromper la France sur ses véritables dispo-
(1) De Maistre, Corr. diplom.^ 15 février 1812. — Richelieu à Alexandre, fév. 1812 [Soc. Hist. de Bussie, LIV, 293. — La lettre est datée par erreur de 1810).
sitions. Il tenait à se ménager le plus longtemps possible un recours en grâce auprès d'elle, à ne se compromettre irrévocablement envers Napoléon qu'après avoir pris ailleurs toutes ses sûretés. Au Conseil, lorsqu'on dut y déterminer l'orientation définitive de la politique extérieure (24 février) , il débita un discours écrit à l'avance, où il promettait de rompre au besoin avec la France, mais où il recommandait jusqu'à nouvel ordre la neutralité (1). La majorité, ignorant les négociations pendantes, se rangea à son avis. Une déclaration fut rédigée en conséquence, avec une protestation contre l'occupation de la Poméranie et une ordonnance ouvrant les ports du royaume à tous les pavillons.
De son côté l'empereur des Français, en apprenant l'occupation précipitée de la Poméranie, s'était préoccupé d'atténuer l'effet de cette mesure. Il avait communiqué à la princesse royale des propositions effectives d'alliance et un projet de traité en huit articles que le consul général Signeul alla appuyer à Stockholm. Ce projet garantissait à la Suède, pour prix d'une déclaration franche contre l'Angleterre et d'un concours armé contre la Russie, la rétrocession de la Finlande et l'introduction dans les ports de Lubeck et de Danzig de vingt millions de marchandises suédoises, payables dès leur arrivée.
Ces propositions parvinrent à leur destination le 19 mars, au moment où PAutriche venait de se lier à la France (12 mars) par une alliance offensive et défensive. Ce dernier événement pouvait faire craindre de la
(1) Nicolaï, 26 février.
part d'Alexandre un accès de découragement, une réconciliation de la dernière heure avec Napoléon, qui eût laissé la Suède compromise et absolument isolée, aucune convention ferme n'existant encore entre les gouvernements de Stockholm et de Londres. Aussi Charles-Jean imagina-t-il d'amuser le tapis quelques jours par un projet de médiation officieuse entre la Russie et les deux empires de France et d'Autriche. Il fait nettement allusion à ce projet dans sa lettre du 24 mars à Napoléon, l'avant-dernière qu'il lui ait écrite. Dans cette pièce, il résume à sa manière les causes de la mésintelligence entre les deux pays, accuse principalement Alquier des malentendus qui l'ont aggravée et conclut par un couplet sentimental sur la « belle France » , sur les « beaux souvenirs de gloire » auxquels il doit son élévation : vaines formules, affirmait-il aussitôt après à Suchtelen, destinées à laisser jusqu'aux derniers moments le doute planer sur ses intentions (1). Presque en même temps, il se disait en proie à de cruels déchirements, retenu par sa tendresse paternelle contre la tentation du suicide (2). A travers les exagérations et les contradictions de sa parole, on démêle au fond de son âme l'anxiété qui le possédait devant la difficulté insoluble de concilier le respect de son passé avec l'accomplissement de ses devoirs nouveaux et la satisfaction de ses vieilles haines. Il s'attribuait le rôle d'arbitre, de sauveur de la paix européenne. Or Napoléon, il n'en pouvait douter, n'eut
(1) Suchtelen, 30 mars.
(2) Alquier, 26 mars. Pendant toute Tannée 1812, la correspondance d'AIquier, datée de Copenhague, est alimentée par des rapports secrets venus de Stockholm.
accepté à aucun prix sa médiation ; il voulait, comme en 1810, l'avoir ouvertement, sans réserve, pour ami ou pour adversaire.
A ce même moment, comme on l'a vu, Gharles-Jean se liait par traité à la Russie, et il payait de son mieux cet appui en intervenant pour la réconcilier avec les Turcs. Il dépéchait à Gonstantinople son aide de camp Tawast, afin de faire cesser les hésitations du Sultan et éveiller les inquiétudes de la Porte vis-à-vis de la France. L'envoyé suédois contribua à précipiter la signature et la ratification du traité de Bucharest (28 mai).
Ainsi tourné du côté de l'Orient, où il se donnait l'illusion d'une influence passagère, Gharles-Jean prétendait ne pas recevoir de conditions du côté de l'Occident et faire ainsi prévaloir les siennes. Sa réponse aux offres précises venues de Paris se résumait en une objection qui ne manquait pas de valeur, c'est-à-dire l'impossibilité de tenter, sans préparation suffisante, à travers les flottes russe et anglaise, un débarquement en Finlande (1). Suivait une proposition reconventionnelle, consistant en une double demande : des subsides en argent et la Norvège. Signeul porta cette réplique à Paris et reparut bientôt avec de nouvelles ouvertures. L'empereur, enchérissant sur ses premières offres, garantissait la Finlande dans ses anciennes limites (celles antérieures à la mutilation de 1743), plus le Mecklembourg et une bande de territoire contiguë au Danemark, le long de la Baltique, six millions de francs immédiatement, et un million par mois pendant la guerre. Il promettait au prince, en assignations sur
(i) V. à ce sujet une longue dissertation de Bjbnsterna, l'éditeur des Mémoires de Stedingk, dans ces Mémoires, III^ 202-228.
le trésor français, la valeur de ses anciennes dotations. Il allait jusqu'à l'inviter à tracer lui-même la frontière de ses futurs États du côté de la Russie. Charles-Jean refusa de croire à la sincérité de semblables promesses ; il s'obstina à réclamer le seul gage d'alliance qu'on lui refusât. « La Suède, répétait-il non sans raison, devait à Napoléon la perte de la Finlande ; elle n'avait plus à la recevoir de sa main, mais à réclamer ailleurs une indemnité à sa convenance. »
Une autre cause à ses hésitations subsistait, le manque de garanties du côté de l'Angleterre. La déclaration de guerre de 1810 était bien devenue lettre morte, des agents officieux venus de Londres avaient entamé des pourparlers, mais ils ne se pressaient pas de nouer par leur signature la triple alliance du nord, et le prince ne croyait pas au fond leur en imposer par une de ces extravagantes menaces dont il était coutumier, aussitôt oubliées qu'exprimées : « L'Angleterre marchande avec moi, mais, si elle hésite, la Russie et la Suède s'uniront à la France, les Anglais seront chassés d'Espagne; une armée ira prendre Gonstantinople et leur fermer l'accès de l'Orient... (1). »
Signeul quitta de nouveau Stockholm, cette fois à destination de Dresde, où Napoléon tenait ses grands levers de princes et de rois. Il y arriva le 29 mai, quelques heures après le départ de l'empereur. Le lendemain, sans exhiber de pouvoirs authentiques, il remit au duc de Bassano une note autographe du prince, non signée, où celui-ci offrait un contingent de
(1) Relation d*un entretien du conseiller de cour Pisani avec Charles- Jean (printemps de 1812) {Arch, de Saint-Pétersbourg). Pisani avait apporté à Stockholm la ratification du traité russo-suédois.
Cinquante mille hommes à la France, la Poméranie, plus douze millions d'indemnité au Danemark, le tout en échange de la Norvège. Si, par hasard, ces propositions eussent été acceptées, il se fût dégagé du côté des Russes, sous prétexte que les Anglais, par leurs lenteurs, avaient rendu Talliance du Nord impossible (1). En somme, il eût été plus fier de faire céder Napoléon que d'obtenir Tamitié d'Alexandre. Dans la note du 20 mai, signée d'Engestrôm, où sont relevés les griefs résultant de l'occupation de la Poméranie, cette phrase : « Le roi désire pouvoir allier ses affections pour la France avec le maintien de l'indépendance du Nord, " n'est pas de pure forme. Elle exprime à la fois un regret et un parti pris. Lors de son passage à Posen, Napoléon, répliquant de haut, élimina toute possibilité d'insinuations ultérieures : « Qu'il marche, lorsque ses deux patries le lui ordonnent; sinon, qu'on ne me parle plus de cet homme ! »
L'Angleterre sut agir à temps pour renouer, par la Suède et en Suède, la coalition. Le 3 mai, elle accéda d'une façon générale aux engagements réciproques de la Suède et de la Russie. Le 30 juin, à OErebro, sous les auspices de Charles-Jean, elle fit sa paix avec le tsar ; le 30 juillet, dans la même ville, elle se réconcilia officiellement avec les deux puissances du Nord, mais ne stipula ni ne promit rien touchant les résultats
(1) Sa lettre du 26 mai au tsar était conçue en termes tels qu'Alexandre (Vilna, 3 juin) crut devoir lui répondre : « Son contenu me prouve Tactivité de nos ennemis communs pour nous désunir... Les communications que V. A. a reçues de Paris ont été composées à Paris pour nous brouiller. Je lui répète ici l'assurance que les intérêts de la Russie sont irrévocablement liés à ceux de la Suède et qu'elle a en moi un ami loyal. »
éventuels de la guerre continentale. Seulement, par un article secret, elle assurait à la Suède, en vue de cette guerre, des subsides, des vivres, des fournitures diverses pour une valeur de sept cent mille livres sterling. La Russie, pour reconnaître les bons offices rendus à Gonstantinople, avait appuyé de son mieux ses nouveaux alliés dans leurs négociations et fait des avantages ainsi consentis par les Anglais les conditions de sa propre réconciliation avec eux.
Ainsi parvenu à ses fins, le prince royal trahissait, au milieu de la joie de ses succès politiques, la ténacité et la profondeur de ses rancunes personnelles. C'est alors que, retournant contre la France le système des confiscations arbitraires, il saisissait à Gotheborg quarante mille piastres venues de Londres à destination de Hambourg : tt Ce qui me charme en ceci, avouait-il, c'est qu'une partie de cette somme appartient à Davout, qui a des fonds en Angleterre (1). » Lorsque la Diète se réunit, en mai, à Œrebro, il donna libre cours à ses véritables sentiments. Dans le discours du trône, dans le rapport sur la politique extérieure communiqué en comité secret, il laissa clairement entendre que le gouvernement allait secouer la tutelle de l'Occident; il chapitra, en présence de Charles XIII, les principaux membres des États^ faisant appel à l'union des esprits comme à l'unanimité des suffrages. La Diète lui accorda une loi sur la presse qui introduisait la censure, et dès lors les journaux furent remplis d'articles violents contre la France, communiqués par le gouvernement et destinés à retourner l'opinion publique. Quant au
(1) Alquier, 14 mars.
prince, il ne craignait pas de révéler son secret le jour où, Charles XIII à son bras, dans les jardins du château d'Œrebro, il passait au milieu des députés, répétant : « Cet homme (Napoléon) a régné trop longtemps et règne en tyran sur toutes les nations. Il y a trop longtemps aussi que je meurs à coups d'épingle (1)! »
Depuis ce moment, l'ancien soldat de la Grande- Armée s'ingénie à susciter des adversaires à ceux qu'il a conduits au feu, à multiplier devant eux les obstacles. Il prend Suchtelen pour confident quotidien. En sa présence, au cercle du roi, il commente, amplifie les nouvelles vraies ou fausses que ses correspondants de Paris, embusqués dans les bureaux de la secrétairerie d'État ou du ministère de la police, lui font parvenir. Que ne raconte-t-il pas ? Napoléon est en proie à des accès de frénésie mentale qui ressemblent moins à ceux de l'orgueil qu'à ceux de la folie; il a préparé les moyens de faire enlever et conduire en France le prince de Suède ; il s'est abouché avec la secte des Illuminés en vue d'un assassinat de l'empereur Alexandre. Puis — toujours d'après le même narrateur — il va proposer à celui dont il médite le meurtre une réconciliation qui lui vaudra la péninsule Scandinave et lui procurera l'occupation, en commun avec les Russes, de Constantinople ; il convoite laMorée, l'Orient ottoman, étend ses projets jusqu'à la Perse et à l'Inde, et, dès maintenant, il traîne dans ses bagages les ornements qui serviront à son sacre, comme empereur de l'Europe, après sa prochaine victoire.
Les lettres commentaient les discours. Sa correspon-
(1) Suchtelen, 7 juillet.
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dance, close avec son ancien maitre, ne tarissait pas avec son nouvel ami; à des compliments caressants, il ripostait par de vives et flatteuses images : " Au milieu de ce deuil universel, le regard des hommes se tourne vers Votre Majesté; déjà il s'élève et vous contemple avec la joie de l'espérance. « Et un peu plus tard, comme pour dissiper devant ses yeux le mirage de la « cour des rois » à Dresde : « Votre Majesté peut se dire, avec satisfaction, qu'en combattant pour l'humanité, la capitale de l'Europe se trouvera toujours au milieu de son camp (1). »
Aux flatteries se joignaient les conseils pratiques. L'héritier légal de Charles XIII bouleverse à son tour l'Europe en pensée. Il voudrait conquérir l'alliance des Turcs en leur offrant la Dalmatie et le protectorat de Raguse. Il agite des projets de diversion sur l'Adriatique, que pourraient seconder les mécontents du Tyrol, de l'Autriche, peut-être de la Suisse. Il insiste sur l'idée de rétablir, sous les auspices de la Russie, le royaume de Pologne et de l'offrir au prince Joseph Poniatowski. Il insinue qu'on arriverait à rompre l'alliance franco-autrichienne en suscitant un prétendant au trône indépendant de Hongrie; il souhaite pour l'archiduc Charles le royaume d'Italie dans les dépouilles du grand empire, et il fait transmettre par écrit à ce prince le vœu qu'il forme pour lui (2).
L'invasion de la Russie (juillet) coupa court à ces imaginations. Les armées de Napoléon se dirigèrent
(1) Charles'Jean à Alexandre, 6 février, 4 mai.
(2) Suchtelen, passim. Deux de ses plus importantes dépêches de cette époque (13/28 mars, 29 mars/10 avril) ont été publiées dans le Recueil de la Soc. Ilist, de Russie, t. XXI.
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sur Moscou par Vilna et Smolensk, sur Pétersbourg par Polotsk et Riga. La guerre devint exclusivement défensive; alors, sur un terrain qui lui était inconnu, Charles-Jean suggéra des avis appropriés aux circonstances et malheureusement écoutés. Il préconisait déjà le système de lutte suivi par les coalisés Tannée suivante : « Travailler les esprits le plus et se battre, en ligne s'entend, le moins qu'on peut. » Avant l'ouverture des hostilités, on l'entend exhorter Alexandre à prendre hardiment l'offensive en Prusse; depuis il se fonde sur sa connaissance du tempérament militaire français pour conseiller sur le sol russe une résistance à l'espagnole. Il recommande d'éviter les batailles rangées; de multiplier les escarmouches et les surprises, de créer des corps de piquiers qui, appuyés par des tirailleurs, feront des miracles; de déchaîner les Cosaques sur les flancs et les derrières de l'envahisseur pour enlever les réserves d'artillerie, sabrer les traînards, détruire les détachements isolés. Que chaque ville devienne une Saragosse, que l'armée de Turquie revienne en toute hâte menacer l'aile droite de la Grande-Armée. A la première faute stratégique commise par Napoléon, l'offensive en masse pourra être reprise avec succès. Le 1 1 août, le prince royal écrit au tsar ; « 11 est possible qu'il gagne la première, la seconde, même la troisième bataille; la quatrième sera indécise, et, si Votre Majesté persévère, il est indubitable qu'elle gagne la cinquième. » Witepsk, Smolensk, la Moskowa, puis Malo Jaroslavetz et Krasnoé, les cinq stades de la campagne de 1812, sont ici expressément prédits; puis le prophète, s'exaltant dans son rôle, poussant en imagination la revanche espérée jusqu'aux frontières occi-
dentales de l'Allemagne, consent d'avance à être frappé de la dernière balle française lancée au delà du Rhin !
Quant à lui, en laissant à la Russie la libre disposition de toutes ses forces, comme on va le voir, pendant la campagne actuelle, il se réservait pour la suivante, sur un autre terrain, l'intégrité des siennes. Ce terrain était celui où les Suédois avaient jadis conquis une grande place en Europe. Dès le 29 janvier 1811, le tsar a jeté en passant cette phrase à Stedingk ; « De Suède autrefois sortit un Gustave-Adolphe pour la délivrance de l'Allemagne ; qui sait ce qui pourrait arriver encore? » Le 9 mars 1812, dans une lettre au prince royal, il l'exhorte explicitement à remplir cette mission, déclarant qu'il a toute confiance dans ses talents, qu'il ne veut être que son collaborateur et son émule. Charles-Jean fut séduit par cet appel qui visait à la fois l'illustre capitaine et le descendant adoptif d'une lignée de grands rois. Il ne s'agissait rien moins pour lui que d'abattre la Confédération du Rhin, de rendre la Prusse son obligée, d'indemniser avec des territoires allemands le Danemark privé de la Norvège, de prendre peut-être sur l'Oder et sur l'Elbe la grande situation perdue sur la Baltique. Il se voyait coupant la retraite aux Français chassés de Russie et, au nom des bons souvenirs laissés par lui en Hanovre, soulevant tout à son approche.
Cette dernière illusion fait sourire. Les patriotes allemands enveloppaient l'ancien maréchal dans leurs haines contre la France et ne pensaient plus guère à Gustave-Adolphe ; pour eux, l'idée nationale se personnifiait dans Stein et habitait la monarchie militaire des Hohenzollern. En 1812, le gouvernement prussien eût encore volontiers spéculé sur les haines du prince
suédois. Gneisenau, dépêché par lui en Angleterre, eut ordre de passer par Stockholm. Il y déposa secrètement une lettre où le roi Frédéric-Guillaume remerciait par avance Charles^ean de ses sympathies et souhaitait de consacrer par d'autres liens leur amitié et sa propre reconnaissance (1). A ces vagues assurances, le prince royal répondit de même. La Prusse, dont il avait battu les soldats en 1806, était devenue pour lui le mauvais voisin qui guettait le dernier morceau de son domaine poméranien. Il se refusait à voir en elle le centre de l'Allemagne délivrée. Un empire découpé à l'ancienne mode, pourvu d'une constitution de style moderne qui protégeât les gouvernés contre l'arbitraire des gouvernants, un empereur choisi au loin, décoratif, peu gênant, comme l'empereur de Russie, le roi d'Angleterre, qui sait? peut-être lui-même, tel était son idéal. Sa fantaisie lui montrait un grand parti en Allemagne prêt à accueillir dans le ci-devant gouverneur des villes hanséatiques un libérateur et le régulateur autorisé d'un nouvel ordre de choses. Ainsi le dernier venu au milieu des familles royales devait relever l'honneur des couronnes abaissé par le parvenu corse, aider à la renaissance des idées libérales et faire triompher avec la cause du Nord l'indépendance de l'Europe.
(1) Lehmakn^ Gneisenaus Sendung nach Schweden und England (Historiscbe Zeitschrifl, 1889, t. LXlî).