‹ Bernadotte, Napoléon et les BourbonsChapitre 14 sur 38 · CHARLES-JEAN, ALEXANDRE !•' ET M"» DE STAËL · texte numérisé non relu

CHARLES-JEAN, ALEXANDRE !•' ET M"» DE STAËL

Le 23 juin, la guerre commençait en Russie, Darius entrait chez les Scythes. Pendant tout Tété, il avança du Niémen jusqu'à la Moskowa, au prix de victoires assez chèrement achetées pour que les vaincus pussent, au premier moment, dissimuler la portée de leurs défaites. Les premiers bulletins de la campagne, insérés dans les dépêches pour Suchtelen ou traduits dans les lettres du tsar au prince royal, se succédèrent à Stockholm, plus encourageants que véridiques. Bagration, disaient-ils, avait refoulé Davout sous Mohilew, Osterman avait maintenu ses positions à Ostrowno devant Napoléon en personne ; Tun et l'autre pourtant continuaient à battre en retraite; les Français, maîtres de la Lithuanie, mettaient le pied sur le vieux sol russe. En Livonie, ils livraient deux batailles heureuses (24 juillet et l*"^août) contre Wittgenstein. Débordé sur toute sa frontière orientale, Alexandre avait besoin de l'aide effective et prochaine des Suédois, tant pour la protection des côtes de la Baltique et de Pétersbourg que pour une diversion sur le littoral de l'Allemagne du Nord. De plus, il pouvait craindre, si Napoléon paraissait l'emporter, une nouvelle volte-face du prince de Suède. Geoffroy-Château, qui a développé

avec esprit la fable de Napoléon conquérant du monde, suppose l'empereur marchant de Moscou sur Pétersbourg, battant à Novgorod l'armée russo-suédoise et renvoyant Tancien maréchal français prisonnier, dûment gourmande et dompté, à la tête de son corps d'armée. La supposition n'est pas absolument invraisemblable, surtout si l'on pense que le prince, même après l'entrevue d'Abo, s'oubliait encore à dire : « Que l'empereur me donne la Norvège, et, au premier signe, j'entre en Finlande (1). » Il importait donc au souverain russe d'engager Charles-Jean dans sa cause sans retour possible.

De sou côté, le Suédois ne s'appuyait pas sans réserve sur cette alliance à laquelle il avait tout sacrifié ; il soupçonnait le tsar de jouer double jeu et de vouloir ménager, par souci de ses engagements et de ses intérêts particuliers, l'intégrité des États danois. Au spectacle des événements militaires, il se demandait s'il était opportun de réclamer, dans les délais prévus, le contingent promis pour la conquête de la Norvège. D'ailleurs, l'opinion publique en Suède continuait à répugner aux combinaisons de la nouvelle politique. Une Russe constate qu'alors très peu de Suédois se présentaient chez Suchtelen : « Quoique ce coquin (Napoléon) fasse le malheur de l'univers, ajoute-t-elle, il a ici, surtout parmi le peuple, beaucoup de gens qui l'aiment et le désirent (2). » Le succès des Russes dans cette

(1) Alquier, 17 octobre, d'après une conversation de Fournier.

(2) Lettre de Louise Biren de Courlande à Mme Adlerberg, Stockholm, 24 août. Cette lettre fait partie d'une correspondance qui m'a été gracieusement communiquée par M. Wenevitinof, directeur du musée Roumianzof, à Moscou.

campag^ne devenant donc la condition essentielle du sien, le prince royal s'habituait à l'idée d'ajourner ses desseins particuliers pour le leur procurer : « Je prêche contre ma propre paroisse, dit-il à Suchtelen au commencement de juillet ; mais je ne connais qu'un moyen de sauver l'Europe, c'est d'abattre le monstre ! »

Sur ces entrefaites, une entrevue, ménagée par les Anglais, mit en présence, sur le sol russe, hors de la portée des armes françaises, l'ancien ami et l'ancien lieutenant de Napoléon. A Alexandre, elle apportait la certitude d'un secours urgent aux abords de sa capitale menacée; à Charles-Jean, elle fournissait l'occasion de dissiper ses soupçons, de faire valoir ses vues ou ses concessions éventuelles; elle lui donnait en outre, par la perspective d'un tête-à-téte avec le successeur de la grande Catherine, une satisfaction intense d'amourpropre ; enfin elle lui permettait d'assurer, à l'aide de ses séductions personnelles, l'autorité des conseils contenus dans ses correspondances. Aussi accepta-t-il le rendez- vous qu'on lui offrait à Abo, ville finlandaise, marquant du même coup son indifférence souveraine au sujet des regrets et des espérances de sa nation.

Telles furent les considérations qui amenèrent en face l'un de l'autre, à la fin d'août 1812, le prince royal de Suède et l'empereur de Russie. L'Angleterre assista à leur rencontre dans la personne de son représentant à Pétersbourg, lord Cathcart. Sous ses auspices, fut scellée l'alliance du Nord, préface de la grande alliance européenne. Charles-Jean s'en proclavmait l'inventeur, et il se préparait en réalité un double joug, dont il se consolait par avance avec les vaines démonstrations et les beaux discours chers à .sa nature

méridionale. C'est ainsi que, sollicité de passer la Baltique sur une frégate russe, il tint à honneur de demeurer pendant cette traversée sous son pavillon. Cela lui paraissait, alors qu'il acceptait la direction politique de la Russie, une marque ostensible d'indépendance; et comme on lui faisait remarquer, afin de presser son départ pour Abo, qu'il risquait de faire attendre l'empereur : « Ne savez-vous pas que lorsqu'on sait gagner des batailles on est déjà l'égal d'un souverain? » Cette phrase est devenue, avec quelques variantes, un de ses refrains favoris ; Marmont notamment l'a entendue à Paris en 1814 et elle résume sa théorie de la légitimité, celle qu'il opposait à la théorie du droit divin pour sa justification devant les vieilles dynasties (1).

Le 27 août, il arriva à Abo, où il devait demeurer jusqu'au 31. Le tsar l'attendait patiemment depuis cinq jours. Il le fit recevoir sur le quai par tous les officiers de sa maison ; quelques instants après, il se présentait, suivi d'Armfelt, à son logis et dans la soirée lui faisait porter les grands cordons des principaux ordres de Russie. Ce fut entre eux, pendant le peu de jours qu'ils passèrent ensemble, une émulation réciproque de compliments et de flatteries. Ils arrêtaient en même temps les termes d'une convention signée le 30 août. Par cet acte, la Russie, confirmant ses promesses du printemps, s'engageait à porter dans trois mois, non plus vingt-cinq mille hommes, mais trentecinq mille en Scanie pour agir contre le Danemark ; elle

(1) Mémoires du duc de Ragdse, VII, 25. — Lettre de Charles*Jean au prince d'Augustenbourg (18 février 1812), transcrite dans une dépêche d'Alquier (14 mars), publiée depuis dans la Bibliothèque histo^ riqucy t. XII.

consentait un prêt de quinze cent mille roubles, payable en argent ou en grains et remboursable dans seize mois ; elle reconnaissait d'avance et s'engageait à insister pour faire reconnaître par l'Angleterre les annexions suédoises projetées, à condition qu'on reconnaîtrait le cas échéant les siennes jusqu'à la rive droite de la Vistule. Un article secret établissait pour huit ans entre les deux cours un véritable pacte de famille garantissant à Charles-Jean, au cas où un parti tenterait à l'intérieur la restauration de la maison de Holstein-Gottorp, l'appui de la Russie.

Ce qui fut dit en tête à tête entre l'empereur et le prince royal, moins bien connu, était plus important et demeure plus intéressant pour nous que ces arrangements d'une exécution relativement lointaine ou purement éventuelle. Alexandre songeait avant tout aux progrès de l'invasion française ; il venait d'apprendre la prise de Smolensk, qui ouvrait la route de Moscou ; aussi proposa-t-il à l'ancien général républicain le commandement de ses armées. Charles^ ean refusa. Se rencontrer face à face avec le vainqueur d' Austerlitz sur un champ de bataille était une épreuve dangereuse pour sa réputation militaire; de plus il voulait ne combattre ses compatriotes qu'à la dernière extrémité. Il déclina donc une part directe et personnelle à la guerre présente. En revanche, il applaudit avec transport à la résolution du tsar de se retirer en Sibérie plutôt que de céder devant l'envahisseur; il renouvela et prodigua ses conseils sur la conduite des opérations, parla de ses anciens frères d'armes comme un émigré de 1 792 eût parlé de la cohue des patriotes. Il affirma que l'armée française, devenue un instrument de tyrannie

universelle, avait perdu sa vigueur, sa discipline, et que son chef en imposait à tort par son prétendu talent à faire mouvoir de grandes masses ; qu'il n'avait jamais dû ses victoires qu'au peu de persévérance de ses adversaires et qu'il était incapable de conduire sagement une retraite.

On n'agita pas seulement les moyens de surprendre eu faute le grand capitaine, mais de lui opposer un général, un Français jadis son rival de gloire, Moreau, alors réfugié en Amérique. Dès 1805, Alexandre avait risqué des démarches, prudemment déclinées d'ailleurs, pour décider Moreau à servir la coalition européenne. Charles-Jean en 1812 se rappela la haine de «on ancien collègue contre Bonaparte ; il le savait en même temps étranger aux ambitions politiques et se disait que, Napoléon devant, avant de tomber, faire payer cher sa chute à ses adversaires, il valait mieux compromettre dans cette mêlée suprême la réputation militaire de Moreau que la sienne. Il réveilla donc à Abo l'idée à laquelle le tsar avait donné, sept ans auparavant,- un commencement d'exécution. On convint des ouvertures à faire. Fauche-Borel cite un projet de lettre rédigé pour Alexandre ; que cette lettre ait été écrite et envoyée ou non, l'invitation qu'elle contenait fut transmise par le secrétaire de la légation russe à Washington, Svinine. Charles-Jean n'écrivit pas directement, mais, à son instigation, Mme de Staël devait peu de temps après mander à Moreau par ses correspondants en Amérique qu'on l'attendait en Suède (1).

Moreau était encore loin de l'Europe et son concours

(1) Fauche-Borel, Mém., IV, 133. — Karnovitch, le Général Moreau au service de la Russie (Drevaaïa i novaïa Rossia^ t. III, n" 9)t —

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ne pouvait être acquis que pour la prochaine campagne. Il fallait parer au plus pressé, préserver de l'invasion les provinces septentrionales de la Russie. Charles-Jean spontanément renonça pour lui jusqu'à nouvel ordre à la coopération du corps auxiliaire russe. Après avoir passé ce corps en revue : a Bonnes troupes, fit-il, mais vous en avez un besoin urgent. Wittgenstein tient avec peine sur la Dwina contre les Français, qui finiront par forcer la route de Pétersbourg. Envoyez-lui ces troupes. — C'est beau ce que vous faites là, » ne put s'empêcher de s'écrier Alexandre. Il n'avait pas pénétré tout d'abord l'habileté cachée sous cette générosité ; il se ressaisit lorsque le prince, pour prix de l'ajournement de ses desseins, demanda une occupation temporaire par les Suédois de quelque point du territoire russe, destinée à rendre l'alliance populaire parmi eux. Il suggéra d'abord et sans succès l'idée d'une rentrée provisoire en Finlande ; puis il se rabattit sur le pays entre le Kemi et le Kalix, suédois d'origine et adroitement enlevé par les Russes lors des négociations de Fredrikshamn. Rebuté encore, il sollicita la restitution de l'archipel d'Aland. Alexandre protesta qu'en l'accordant il se déconsidérerait devant ses peuples. Il offrit comme gage de sa bonne volonté et

Cf. les Dernières Années du général Moreau .{Revue de Paris, 15 décembre 1899).

A la même date, Dumouriez, qui s'offrait en vain à tous les ennemis de Napoléon^ rédigeait sur les opérations mililaires en Russie un long mémoire où on lit : k Si Bonaparte parvient à conquérir la Russie celte année, il soumettra facilement la Suède... Nous ne pouvons plus avoir aucun doute sur la bonne foi de Bernadotte, qui... n'a d'autre ressource pour éviter sa vengeance que de pousser contre lui la guerre avec la plus grande vigueur. » (17 août 1812. — Wellington, Dispatches, VII, 384-396.)

avec une répugnance évidente la remise en dépôt des îles d'OEsel et de la ville de Riga ; et Charles-Jean de répliquer, en poussant jusqu'au bout l'expression de son politique désintéressement : « Je renonce à toute garantie ; votre parole me suffit. » Il fit mieux encore : lorsqu'on discuta par avance la réorganisation de l'Europe centrale, il se laissa aller à concéder éventuellement à la Russie tout le grand-duché de Varsovie, la Gallicie, la Prusse orientale, sauf à trouver des dédommagements pour la Prusse en Allemagne et l'Autriche en Italie. Même il admit que l'empereur de Russie pourrait, sans obstacles et sans inconvénients, ceindre la couronne germanique.

De son côté, Alexandre paya ces sérieux avantages et ces belles paroles en ouvrant d'alléchantes perspectives à l'imagination de son allié. Qu'il lui ait proposé, au cours d'une conversation, de divorcer et d'épouser la grande-duchesse Catherine, jadis refusée à Napoléon, cela parait vraisemblable ; car il est non moins probable qu'il eût su éluder sa promesse, s'il eût été pris au mot. Le mari de Désirée Clary déclina cette offre peu sincère, cette alliance de famille qui eût abouti pour lui à une sorte d'adoption, partant à une mise en tutelle ouverte et continue.

Après cette proposition en l'air, Alexandre revint à d'autres sujets : n'ayant pas éveillé de ce côté la vanité du parvenu, il recommença à flatter son ambition. Il lui fit espérer Seeland et Bornholm dans les dépouilles du Danemark, le mariage de son fils avec une princesse danoise; puis, réveillant en lui son âme d'autrefois, il souleva l'éventualité de la succession de Napoléon. Comme ils discutaient les projets de diver-

sions possibles à rinvasion de la Russie, surgit Tidée d'un débarquement opéré, avec le concours des Anglais, sur les côtes de la Manche : « Oui, s'écria le prince, il faut prendre Napoléon à revers, tenter une descente en Bretagne. Je puis rallier là deux cent mille hommes. — En voulez -vous quatre cents? reprend le tsar avec un accent tant soit peu ironique. — Non, deux cent mille, bien à moi. Une adresse sera publiée au nom de la liberté. La suite de tout cela, ce sera la monarchie constitutionnelle, une république ; qui sait? — Soyez persuadé, lui est-il répliqué, que je verrai avec plaisir les destinées de la France entre vos mains. »

Le Suédois se dit-il après réflexion qu'Alexandre songeait à ménager au fils de Gustave IV une chance de restauration en renvoyant en France, sous un titre quelconque, le soldat intronisé à sa place? Dans la phrase à double sens qu'il venait d'entendre il pouvait discerner un encouragement, soit à la succession de Napoléon, soit au rôle de Monk en faveur de l'ancienne dynastie ; égaré par son imperturbable confiance en lui-même, il croyait sans peine que, dans cette Bretagne où il avait commandé et conspiré en 1802, il saurait rallier à lui Blancs et Bleus et, à leur tête, disposer de la France. Dès maintenant, en revenant d'Abo, il se compare tout bas à Napoléon revenant de Tilsit l'arbitre de l'Occident, près de partager avec le tsar l'hégémonie de l'Europe.

Il n'était rentré que depuis quelques jours en Suède, lorsque Mme de Staël, arrivant de Russie, s'y présenta et lui demanda une hospitalité qui devait durer plusieurs mois. Elle avait compté parmi ses amis et ses

ICtg BERNADOTTE

compagnons d'opposition contre le Premier Consul ; depuis plusieurs années, elle payait chèrement l'honneur de compter aussi parmi les têtes couronnées du monde intellectuel. Poussée peu à peu hors de France, reléguée dans son château de Coppet sous la surveillance du préfet du Léman, condamnée à ne plus rien publier et à parler dans le vide, elle aspira à propager au loin, à travers cette société cosmopolite où elle avait longtemps vécu, la haine du dominateur de l'Europe. Le 23 mai, elle quittait furtivement sa retraite involontaire et, tournant par delà le cercle démesurément élargi des avant-postes français, elle traversait l'Autriche, visitait successivement Moscou et Pétershourg, annonçait ici et là son intention de se rendre par la Baltique en Angleterre. Le 22 septembre, suivie de ses trois enfants et de Rocca, son second mari, elle apparut soudain à Stockholm.

Au premier moment, la nouvelle de son arrivée fut reçue avec défiance en Suède. On connaissait sa passion pour les intrigues politiques ; peut-être se souvenait-on que, trois ans auparavant, elle avait offert un asile chez elle à Gustave IV et à sa famille ; certains prétendaient que son hostilité contre Napoléon n'était pas sincère et, à la faveur d'une absence momentanée du prince royal, parlaient de l'éloigner. Suchtelen, instruit de l'accueil empressé qu'elle avait reçu en Russie, lui écrivit quelques mots aimables pour lui offrir ses services. Mme de Staël déchira son billet avec colère, disant n'avoir pas besoin d'un étranger pour se faire bien accueillir à Stockholm. Veuve d'un diplomate suédois, elle allait confier ses deux fils à la patrie de leur père et les jeter dans le bon combat pour l'indé-

pendance européenne. Dès qu'il fut rentré à Stockholm, Charles-Jean connut, avec Thistoire du billet, les procédés peu courtois dont l'illustre étrangère avait été victime et la fit aussitôt présenter à la cour.

Pendant l'hiver de 1812, Mme de Staël devint pour lui un interlocuteur et un courtisan assidu. Dans l'entourage royal, elle attisait les ressentiments du souffle de sa passion et de son éloquence. Au premier abord, elle étonnait par ses manières brusques, par ses paroles et sa mimique exubérantes. Au moins conciliait-elle et les politiques unis, malgré leurs divergences, par cette formule : la liberté de l'Europe, et les lettrés qui se mettaient, par réaction contre le classicisme français, à l'école du romantisme germanique. Auprès du prince royal, elle passa bientôt au rang de conseiller intime; traitée par lui comme une puissance, elle paraissait imposer les audiences qu'elle sollicitait, si bien que Charles-Jean parlait en plaisantant de la faire entrer au Conseil d'État. Pensait-il alors à Napoléon se demandant, à la nouvelle que trois de ses ministres avaient paru chez Mme Récamier, si les affaires publiques se traitaient chez cette reine de salon?

Donc, pendant les dernières semaines de 1812, les entretiens sur les hommes et les événements du jour entre l'éloquente exilée et son hôte se multiplièrent. Chez l'un et l'autre, même dans le téte-à-tète, l'attitude était naturellement théâtrale, le langage tant soit peu emphatique, mais l'accent sincère. Tous deux succombant également à la tentation du monologue, lequel cédait le plus volontiers la parole à son interlocuteur? Les virtuoses de la conversation se résignent euxmêmes à écouter, s'ils entençient mal parler devant eux

de leur ennemi. Charles-Jean avait un double intérêt à tempérer sa verve, car Mme de Staël, d'une part, réveillait ses souvenirs de Paris en lui parlant du Directoire et du Consulat, de leurs connaissances communes; d'autre part, elle ranimait ses aspirations libérales, surexcitait sa jalousie contre Napoléon ; enfin, elle dépeignait à son gré l'avenir des deux pays où elle avait placé le meilleur de son intelligence et de son cœur. Elle souhaitait pour l'Allemagne une fédération d'États sous le protectorat de l'ancienne dynastie impériale. Pour la France, elle rêvait une monarchie libérale ou, plus exactement, modératrice de la liberté de la presse et de la liberté de conscience, la première accordée sans mesure aux livres et restreinte pour les journaux, la seconde dominée par une religion d'État empruntée à la philosophie religieuse du protestantisme (1).

Le monarque, elle l'avait devant les yeux, dans un soldat élevé à l'école de la Révolution et frotté de luthéranisme dans son âge mûr. Pour elle, il eût représenté une dynastie dont la généalogie ne dépassait pas la sienne, ne remontait pas plus haut que M. Necker dans l'histoire. Les mauvaises langues répandirent le bruit qu'elle visait à le faire divorcer et à l'épouser, dès qu'il occuperait le trône de Henri IV. A défaut de déclarations amoureuses, elle lui prodiguait les témoignages d'admiration, les flatteries ingénieuses qu'elle n'avait pu placer aux Tuileries. Elle se disait venue à lui « comme les bergers d'Arabie, qui, lorsqu'ils voient

(i) Analyse d'un écrit inédit de Mme de Staël dans la Bévue des Deux Mondes f 1" novembre 1899.

venir l'orage, se retirent à l'abri des lauriers » (1). Elle se plut à définir sa légitimité par des paroles où perçait en même temps son antipathie pour les Bourbons : tt La valeur et le génie descendent du ciel et ceux qui en sont doués n'ont pas besoin d'autres ancêtres. » Elle lui persuada de mille manières qu'il égalait Napoléon sur les champs de bataille et le dépassait de beaucoup par la justice de sa cause : « Pourquoi l'empereur, lui disait un jour Charles-Jean, renforce-t-il ainsi la garnison de Lubeck, la porte-t-il de trois cents hommes à cinq mille? — Votre Altesse oublie qu'il y a un nom sur l'autre rive de la Baltique qui vaut des armées. » Pour aiguillonner sa haine, elle jetait dans la conversation quelques-unes des anecdotes plus ou moins authentiques, colportées dans certains salons parisiens sur le grand homme, celle entre autres où on l'accusait d'avoir parlé de son oncle Louis XVI, et le prince de répliquer finement : a Napoléon a trop d'orgueil pour s'être exprimé de la sorte, w

Il est tel de leurs dialogues qui fait sourire. Corinne, un jour, se dit tentée de quitter la lyre pour l'épée et de suivre son héros. « Si j'étais Charles VII, reprend le prince avec l'accent du « beau Dunois » de la romance, je serais tenté de vous faire partager le sort de Jeanne d'Arc; mais les jeux sanglants de la guerre ne sont pas faits pour vous. Donnez-moi votre plume pour alliée et j'aurai cinquante mille hommes de plus à jeter dans la balance. »

Mme de Staël était sincère dans l'expression de son enthousiasme. Écrivant à la grande-duchesse de Wei-

(1) Réflexions sur le suicide, dédicace.

mar, elle appelait le prince « le véritable héros de notre siècle, car il joint la vertu au génie, association qui semblait rompue ». — « Jamais, écrit-elle encore à Camille Jordan, de plus hautes qualités, selon moi, ne se sont trouvées réunies à un charme de bonté qui met le cœur à Taise (1). « Puis, impatiente de voir l'Europe vengée, elle provoquait directement le vengeur à entrer en scène : « Vous avez entre les mains la foudre du grand Gustave ; où tomberat-elle? »

La chancellerie russe venait en aide à son ambassadrice officieuse. En octobre, elle fit parvenir à Stockholm un mémoire contenant le plan d'une confédération allemande constituée par un congrès européen sous le protectorat suédois. Cette pièce contenait ensuite ces mots : « La France... voudra redevenir ce qu'elle était au commencement de la Révolution, une monarchie constitutionnelle, et elle témoignera sa reconnaissance infinie envers le noble héros né, élevé dans son sein, au bras duquel elle sera redevable de son entière délivrance. » La réponse du « héros » , survenue après quelques semaines, atteste que les insinuations flatteuses à son adresse avaient porté coup : « J'ai souvent porté ma pensée sur les projets que Votre Majesté me communiqua à Abo. J'ai calculé les chances qui peuvent en résulter, et, sans me livrer à des espérances exagérées, je puis assurer Votre Majesté que tout ce qui m'est parvenu de l'intérieur de la France est de nature à ne pas reléguer dans les

(i) A la grande-duchesse, 13 janvier 1813 (Coppet et ITeymar, 244) . — A C. Jordan, 18 décembre 1812 (dans Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, XII, 322).

invraisemblances l'impossibilité de la réussite (1). » Ainsi de nouvelles perspectives se découvraient devant le prince suédois. On le provoquait à un duel, à un jugement de Dieu avec Napoléon, où la France deviendrait le prix du vainqueur. 11 se voyait, revenant de Suède dans sa patrie, comme Bonaparte y était revenu d'Egypte, en libérateur et en sauveur, car il ne pouvait supposer sa popularité éteinte, au moins dans Tarmée: a Qu'on m'attaque, s'était-il écrié dès 1811, on verra quel parti prendront des hommes qui m'ont aimé, respecté, obéi si longtemps! » Avec de telles illusions, il ne désespérait pas de décider, sans quitter les rangs de la coalition, les destinées de son pays d'origine. Évincé du « patriciat » suprême par Bonaparte, pourquoi ne Teùt-il pas remplacé à la tète des Français et ramené ainsi à l'an Vil le cours de leur histoire? Sans donc perdre des yeux, comme pis aller, la couronne de Gustave-Adolphe, il ambitionnait sans trop oser le dire — mais le témoignage de ses contemporains est formel et unanime — la couronne par e?:cellence, celle qu'avait portée, par droit de conquête comme de naissance, le grand Béarnais du seizième siècle. De même que le révolutionnaire perçait sous le prince, le prétendant au trône de France subsista sous le roi éventuel de Norvège. Voir son fils recueillir l'héritage de la péninsule Scandinave et rentrer lui-même en souverain à Paris, tel fut le rêve qui traversa fréquemment sa pensée de 1812àl815.Il entendait reconstituer l'État suédois selon ses vues, mais trouver sa récompense ailleurs; car il pensait fonder en France, sous le patronage de

(1) Charles- Jeaa à Alexandre, 17 décembre 1812.

Tautocratie russe et selon les idées de Mme de Staël, une monarchie militaire par ses origines, sincèrement constitutionnelle au sens de 1789 par son esprit. C'eût été à la fois pour lui faire oublier sa défection d'un jour et fermer l'ère des révolutions dans sa patrie.

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