DE STOCKHOLM A STRALSUND
Si loin que Napoléon eût étendu sa puissance en Europe, il trouva toujours, par delà les frontières de son empire, des irréconciliables d'opinions diverses réunis pour protester contre lui, pour échangera demivoix et hors de portée leurs malédictions et leurs vœux. Cette coterie cosmopolite s'agitait en 1811 à Vienne, aux eaux de Carlsbad et de Tœplitz; au printemps de 1812, elle recule vers Vilna et Pétersbourg. Une fois le duel engagé entre la France et la Russie, elle se transporte à Stockholm. On vit alors là, rassemblés, des hommes de toutes les nations, y compris la française, qui n'avaient pas voulu plier devant Napoléon, qui épiaient ses fautes et préparaient sa chute. Au milieu des fêtes et des réceptions, entre des représentations théâtrales où une actrice de Paris, la tragédienne Georges, tint un instant les principaux rôles, les conciliabules et les entretiens de chaque jour visaient les grands événements qui se poursuivaient à l'est de l'Europe. Un Béarnais qui avait passé par les camps révolutionnaires pour venir occuper le palais des Wasa, une femme. Genevoise d'origine. Suédoise et Italienne
par ses mariages, Anglaise par ses idées politiques, Allemande par ses goûts littéraires, y donnaient le ton, et chacun de leurs interlocuteurs, sans distinction d'origine, leur donnait en français la réplique.
Parmi les membres du corps diplomatique, les ministres de Prusse et d'Autriche, Tarrach et Neipperg, attachés encore par une fidélité extérieure à Talliance française, déguisaient mal leurs véritables sentiments. Busses et Anglais accaparaient publiquement la faveur; Suchtelen entre tous, qui, par réciprocité, avait Tair, quand il entrait au château, assure un témoin, de vouloir se prosterner devant toutes les colonnes de cet édifice. A côté de ces personnages officiels, se montraient les envoyés officieux de l'Angleterre :Hope, un général; Thornton, un diplomate, et jusqu'à un agent de la junte de Cadix, Moreno (1). Devant ces étrangers, de plus en plus nombreux, les Français s'éloignaient ou se tenaient à l'écart. Le chargé d'affaires de Cabre ne paraissait plus à la cour; Fournier et le secrétaire Bonnefond se voyaient contraints de regagner leur pays. En revanche. Camps, après avoir échappé en Hollande et à Hambourg aux ordres d'arrestation lancés contre lui, venait reprendre auprès de son maître un poste qu'il ne devait plus quitter (2) .
Quant à la princesse royale, elle continuait à rester à Paris, mais le gouvernement l'y tolérait impatiemment, malgré les services intermittents qu'elle pouvait rendre. Napoléon lui ayant fait dire que sa place, dans
(1) M J'ai lu dans les journaux de Cadix... que le priace héréditaire avait demandé à la régence de Cadix 250 hommes pour sa garde personnelle. » (Soult à Clarke, 12 août 1812. — Wellington, DispatcheSy XIV, 100.)
(2) Arch, nat.y F^ 6573 et 6575.
d'aussi délicates conjonctures, était aux côtés de son mari, elle quitta la rue d'Anjou, mais pour se rendre, en haute et aimable compagnie, aux eaux d'Aix-en- Savoie. Elle y passa une partie de Tété et à son retour devait encore s'employer pour retarder la rupture définitive entre ses deux patries.
Les nouvelles que Charles-Jean reçut de Russie aussitôt après son retour d'Abo le rassurèrent peu à peu sur l'avenir. Les troupes remises par lui à la disposition de son grand allié avaient renforcé à temps l'armée de Wittgenstein et arrêté la marche des Français vers la capitale russe. Kutusof avait gagné une bataille meurtrière en avant de Moscou; l'élan des envahisseurs était brisé et allait se changer en retraite (1). Peu d'heures après, le prince apprenait que l'armée soidisant vaincue reprenait sa marche vers la ville sainte. « Napoléon est perdu, aurait-il dit à Mme de Staël à la nouvelle de Borodino; s'il offre aussitôt la paix en rétablissant la Pologne, il est sauvé, mais il n'en fera rien.» -Après l'occupation de Moscou, il aurait redit, cette fois, sans phrases, devant les ministres russe et autrichien : « Napoléon est perdu. » Le prince royal trouvait expédient de parler d'autant plus haut que d'un autre côté
(i) Alquier transmet à Paris le 3 octobre une affiche placardée à Helsingborg, qui montre comment, au milieu des angoisses de l'invasion, le patriotisme russe était enclin à transformer les nouvelles de la guerre : « Les Russes ont livré aux Français, à huit lieues de Mojaisk, une bataille extrêmement sanglante, qui a duré les 7, 8 et 9 septembre. Le premier jour, les Français perdirent 4.000 hommes et 18 canons. Les deux derniers jours, ils perdirent 60.000 hommes sur ie champ de bataille, 100 pièces de campagne, un grand nombre de drapeaux, tous leurs bagages et 25.000 prisonniers, au nombre desquels est ie roi de Naples. Le prince d'Ëckmiihl est resté sur le champ de bataille. » (Gorr. Danemark, vol. 186.)
il craignait davantage ; car il redoutait surtout de voir les Russes demander merci avant qu'il eût obtenu Tassentiment des Anglais à la conquête de la Norvège.
Pour comble de disgrâce, il avait étourdiment annoncé, en quittant Abo, que, si Moscou était pris, il viendrait couvrir Pétersbourg avec trente mille hommes. Sa correspondance, pendant les semaines qui suivent, trahit ses embarras et son désir de profiter, en atermoyant, de ceux des autres. Le 19 septembre, il insiste en Angleterre pour que le cabinet de Saint- James cesse de s'intéresser au Danemark; le 6 octobre, il accuse en Russie les Anglais de sa prétendue impuissance. Il accepte de venir au secours d'Alexandre, mais il faudra cette fois lui remettre en gage la Finlande, sinon il s'en tiendra à la lettre des conventions d'Abo ; pour opérer une diversion en Seeland et en Fionie, le concours effectif des vaisseaux anglais et des régiments russes lui est indispensable. Aux uns et aux autres, il allègue, comme excuse de son immobilité, ses difficultés financières et l'impopularité, lente à sur^ monter, de son système politique. Enfin, il se garde de rappeler son chargé d'affaires de Paris, de façon à tenir les voies ouvertes au rétablissement de l'ancienne alliance. Ce jeu de bascule compliqué lui sert à temporiser, sans être irrévocablement compromis avec personne, jusqu'au moment où se décidera en Russie le sort de la Grande Armée française.
Cependant le vainqueur de la Moskowa, devenu l'hôte du Kremlin, y passait plus d'un mois (14 septembre-! 9 octobre), en se laissant leurrer par de feintes négociations de paix. Peut-être aussi espérait-il voir la Suède, ramenée à lui par ses succès, pousser à
son tour son offensive jusqu'à Pétersbourg et réduire à merci le tsar, chassé de ses deux capitales. Il se mettait ainsi lui-même à la discrétion de l'hiver et il commença trop tard, sous la neige toujours plus épaisse tombant du ciel russe, cette retraite où se transforma en une effroyable suite d'hôpitaux, de charniers et de cimetières glacés, la route de Moscou à Vilna et à Kœnigsberg. La perspective qui se levait en Allemagne et en France pour le prince suédois lui parut alors se rapprocher, se dégager par delà les images lugubres et inespérées de l'empereur en fuite et de la Grande Armée en ruine. Des soldats il ne s'occupa guère ; il fit tenir vingt-cinq mille roubles à ceux des officiers naguère à ses ordres qu'il savait être prisonniers et constata froidement que les Français avaient subi des misères sans exemple dans l'histoire ancienne et moderne (1). Cette indifférence eut fait place à la joie, s'il eût appris que leur chef était tombé aux mains des Russes. Ses lettres, depuis plusieurs mois, provoquaient le retour de l'armée de Turquie; il voyait d'avance Tchitchakof fermant le passage aux Français, décidant ainsi d'un coup du sort de l'Europe. Le 17 décembre, écrivant à Alexandre, il se réjouit à la pensée de ce succès décisif; il suppose déjà les Russes sur la Vistule, le Danemark réduit et rallié, l'Allemagne soulevée, la coalition triomphante jusqu'au Rhin. Entre la signature et l'envoi de cette lettre, une nouvelle lui est arrivée, qui a rejeté bien loin ses espérances. Napoléon a passé la Bérésina et échappé à ses vainqueurs. Gharles-
(1) Charles-Jean à Alexandre, !•' février 1813. — Tarrach (ministre de Prusse en Suède) à Goltz, 12 février (Corr. interceptée) (Corresp. Suède, vol. 296).
Jean reprend tristement la plume pour écrire : « Je m'attendais, Sire, qu'en apprenant Tévacuation de vos États, j'aurais à vous féliciter de la prise de sa personne. L'occasion était belle, mais c'eût été trop de bonheurs à la fois (1). »
Non seulement Napoléon s'était dérobé aux Cosaques, mais, abandonnant la foule affamée et affolée qui l'entourait, il avait couru presque d'une traite de Smorgoni à Paris. En apprenant (6 novembre) Téchauffourée, un moment triomphante, de Malet, son premier mot fut : « Moreau croise devant le Havre! » Sur place, ses fonctionnaires soupçonnèrent la présence d'agents suédois et l'intervention, déjà préparée, de Bernadotte, futur chef du gouvernement. Napoléon pensait de même le 5 décembre, lorsque, près de quitter ses maréchaux, il repassait devant eux les principaux incidents de la campagne. Au milieu de cette oraison funèbre de sa gloire, il dénonçait la double trahison, militaire et politique, de son ancien lieutenant : « Pétersbourg se trouvait à la merci de la moindre patrouille suédoise ; mais voilà que Bernadotte rêve de se faire empereur à ma place ! " En laissant le commandement de l'armée à Murât, il lui abandonna les dernières dépouilles du « traître » et lui conféra (8 décembre) pour un de ses fils la principauté de Ponte- Gorvo.
Sa cause, t^Ji était celle des constitutionnels français, ainsi liée à celle des vieilles monarchies, Charles-Jean n'entendait pas réveiller ni soutenir les prétentions des Bourbons. Depuis bientôt vingt ans, le chef de cette
(1) Charies-Jean à Alexandre, 17 décembre.
maison redemandait sans relâche aux souverains de l'Europe comme aux anciens sujets de Louis XVI le royaume de ses pères. Des puissances, il n'avait obtenu que de vaines marques de sympathie, toujours plus rares et contraintes. Une restauration opérée, sinon par un mouvement intérieur, du moins par des mains françaises, lui eût mieux convenu. Pichegru lui avait manqué sous le Directoire ; serait-il plus heureux avec Moreau ou Bernadotte? Lorsqu'il vit ce dernier devenu, sans l'assistance de Napoléon, un personnage européen, alors, obsédé par le souvenir de Monk, il se prit peu à peu à penser que ce jacobin devenu prince pourrait mettre au service de la légitimité sa situation politique affermie en Suède et son prestige militaire demeuré intact en France. Il se risqua à lui offrir le rôle de restaurateur de l'ancienne monarchie.
Une semblable démarche contredisait ses plus récentes professions de foi dynastiques. Il avait en effet trouvé en Gustave IV son dernier ami politique sincère, et c'était en Suède, à Calmar, « sur la Baltique w , qu'il avait pu protester librement, au milieu des principaux membres de sa famille, contre l'avènement de Napoléon à l'empire. Touché au vif par la révolution de 1809, il continua quelque temps à appeler Charles XIII le duc de Sudermanie, exprima de loin au souverain détrôné ses sentiments « d'amitié, d'estime et d'admiration » , et le reçut cordialement en Angleterre. Cette intransigeance toute de surface devait disparaître le jour où il supposa que le Béarnais Bernadotte, devenu l'espoir de la coalition européenne, pourrait, au souvenir de son pays natal, être ressaisi par le loyalisme monarchique de ses obscurs ancêtres.
La guerre de 1812 ayant éclaté, il fit prendre à ses agents, pour l'aborder, le chemin de la Russie.
Le plus actif de tous était Alexis de Noailles, sorti depuis peu de la prison de Vincennes et empressé à répandre par toute l'Europe la haine que son zèle pour le pape prisonnier autant que sa fidélité aux Bourbons lui avait inspirée contre l'empereur. Plusieurs fois dans le cours de l'année, on le trouve, sous le nom de comte de Malmoert, à Pétersbourg, à Vilna, à Stockholm, poursuivant de ses sollicitations les souverains et les ministres. Il apportait à Alexandre plusieurs propositions : une demande du duc d'Angouléme de servir comme volontaire dans l'armée russe, les plans d'une descente en Bretagne avec un prince et d'une entrée en Béarn appuyée par les Espagnols, des ouvertures pour le mariage du duc de Berry avec une grande-duchesse, enfin des vues, qui paraissent lui avoir été personnelles, 8ur l'organisation d'une croisade contre l'Antéchrist révolutionnaire. Armfeltlui servit d'introducteur auprès du tsar, La Maisonfort rédigea sous son inspiration un mémoire sur l'utilité d'employer les royalistes. Néanmoins, on ne prit au sérieux aucune de ses demandes; Alexandre refusa expressément au duc d'Angouléme une place dans ses armées et se borna à affirmer que les Bourbons ne seraient pas oubliés à Abo, où il allait rencontrer l'élu des Suédois.
Auprès de^ Charles-Jean, Alexis de Noailles pouvait espérer un bon accueil, au moins comme neveu de Lafayette et fils d'un constituant mort en soldat sous le drapeau tricolore. Le prince lui accorda en effet une audience et l'écouta, ainsi qu'il écoutait quiconque haïssait son' grand ennemi ; il protesta que, si la France
délivrée de son tyran rappelait ses anciens rois, il ne se croirait pas en droit d'agir contre sa volonté, mais il se déroba à Tappel, presque ironique tant il était naïf, fait à sa fidélité béarnaise, et éluda tout engagement précis. « Soutenons-le toujours, écrit tristement Noailles à Blacas, car il demande sans cesse : « Croit-on à ma « bonne foi (1)? »
Le duc de Piennes, qui résidait en Suède, fut chargé un mois après de reprendre la négociation. Il s'acquitta de ce devoir dans une lettre confidentielle, censée écrite de son propre mouvement (13 décembre 1812). Le 6 janvier suivant, une réponse verbale lui fut apportée par Montrichard. Elle déclarait l'éventualité du rétablissement des Bourbons prématurée et se bornait à affirmer en termes généraux l'intention de l'accueillir après consultation du principal intéressé, la nation française.
Auguste de la Ferronnays, l'ami du duc de Berry, ne réussit pas davantage. Il devait proposer à la Suède, ainsi qu'il l'avait fait inutilement en Russie, l'organisation, sous le drapeau blanc, d'un corps de prisonniers français. A peine débarqué, il apprit par le ministre anglais qu'on connaissait déjà le but de son voyage. Ainsi ébruitée, sa mission était condamnée à un échec certain. Il essaya pour l'accomplir de faire intervenir Mme de Staël et réussit seulement à s'aboucher avec Wetterstedt, qui lui rappela que Gustave IV
(1) Le duc d'AngouIême à l'empereur Alexandre ("Wimbledon, 23 juillet 1812). Alexandre au duc d'Angoulême (9 octobre). Al. de Noailles à Nesselrode (5 et 7 août), à Roumianzof (21 octobre) {Arch. de Saint-Pétersbourg), — De Cabre à Maret, 28 novembre (Corr. Suède, vol. 297). Lettres diverses de Noailles, Blacas, Briou (agent de Louis XVIII en Russie) {Arch. des Aff. étr., France, vol. 605).
était tombé surtout pour avoir voulu défendre à outrance les Bourbons, puis avec Camps, qui lui exprima avec une franchise rude et empoTtée les véritables sentiments de son maître : « Votre roi oublie trop que depuis vingt ans il n'est plus roi de France. Le mot d'usurpateur qu'il a sans cesse à la bouche n'a plus de sens. La Révolution a changé le monde en mettant chacun à la place que lui valent son intelligence et ses mérites. Il n'y a que vous autres émigrés qui ne vous en aperceviez pas... Si nous avions des succès, nous accepterions sans déplaisir le duc de Berry dans notre armée, nous verrions ce que nous pouvons faire pour lui... » La Ferronnays, sans répliquer à cette sortie, repartit le 22 mars 1813, et pendant plusieurs mois Charles-Jean n'eut plus à repousser directement les ouvertures des Bourbons (1).
Au milieu de cette coalition où les rancunes des petits venaient en aide aux prétentions des grands, on devrait s'attendre à trouver Bourrienne, un vieil ami de Bernadotte, alors disgracié par Napoléon pour ses malversations financières. Bourrienne n'osait se prononcer encore et était disputé entre des sentiments très divers : « Je sais tout ce qu'on peut dire en faveur du prince royal, écrit-il le 4 novembre 1812, et, si j'étais chargé de le défendre, j'aime à croire qu'il serait content de son avocat, mais sa conduite n'en est pas moins impardonnable. Ce n'est point à un Français qui, sans l'empereur, ne serait rien, qui lui doit sa réputation, ses titres, sa fortune et sa place actuelle, à devenir le
(1) Costa de Beauregard, Souvenirs tirés des papiers du comte Aug. de la Ferronnays,
boutefeu de ses ennemis, des ennemis de ses compatriotes... Il ne fallait pas avoir une intelligence supérieure pour voir que si la Suède doit être un jour rayée du nombre des États indépendants, ce n'est pas à la France qu'elle devra ce sort, mais bien à la Russie... J'aurais bien voulu que le prince tournât autrement, car je l'aime (1)... »
Un seul homme, parmi les anciens familiers de Bernadotte, demeura malgré lui en dehors de ce concours de mauvais desseins ; c'était Sarrazin. Charles-Jean n'entendait pas, en acceptant les services d'un général déserteur, traître qualifié, laisser croire qu'il autorisait l'idée de sa propre trahison envers la France. Sarrazin, deux mois avant l'élection de son protecteur en Suède, avait fui du camp de Boulogne, où il commandait, sur une barque, et était venu s'offrir aux Anglais. Médiocrement accueilli à Londres, n'y ayant pas trouvé, même pécuniairement, le prix qu'il attendait de sa défection, il crut ressaisir une chance de fortune en se mettant aux ordres de son ancien chef; le 4 novembre I8I2, il débarquait à Gotheborg. Là il se vit arrêté, éconduit, contraint de rebrousser chemin et de chercher un asile en Danemark. A l'en croire, il aurait réclamé auprès d'Alquier comme unique faveur son admission dans l'armée danoise ; la vérité est qu'il cria miséricorde, accusa successivement les Anglais et Charles-Jean de l'avoir trompé et, dans une humble pétition à l'impératrice Marie-Louise, réclama, avec le pardon de son crime, une protection contre les insultes
(i) Bourrîenne aa comte de Lewetznu, 4 nov. (Corr. Danemark^ vol. 186).
du premier venu et une pierre où reposer sa tête. Renvoyé de Copenhague à Gotheborg, il finit par repasser en Angleterre. Charles-Jean lui avait fait expédier deux passeports, l'un pour Constantinople , l'autre pour l'Angleterre. Plus tard, quand il le verra condamné pour bigamie après l'avoir été pour désertion et recommençant sa misérable existence à travers le monde, il aura pitié de cet homme et lui fera passer un secours annuel de cent louis (1).
Durant les dernières semaines de 1812 et les premières de 1813, le prince de Suède, délivré d'une partie de ses anxiétés, reprit son évolution, dont il mesurait les manifestations successives au déclin de la fortune française. A la fin de novembre, une convention (changée en traité définitif le 19 mars suivant) l'unit aux Cortès de Cadix, stipulant pour Ferdinand VII. Le roi Joseph disparut de VAlmanack de la Cour et n'y figura plus que comme frère de l'empereur des Français. Le mari de Désirée Clary rompait ainsi avec ce parent bénévole qui lui avait valu jadis tant de solides bienfaits ou de retours de faveur, qui avait songé à désigner le jeune Oscar pour son gendre et son héritier en Espagne; bien plus, il se faisait un mérite auprès d'Alexandre de cette violence faite, comme gage de sa nouvelle foi, aux sentiments de la famille et aux devoirs de la reconnaissance (2). Bientôt après,
(1) Bigot de Villandry (ministre westphalien en Danemark) au comte de FUrstenstein, 31 octobre. — Alquier à Maret, 10 nov. — Pétitions de Sarrazin à Alquier et à l'impératrice Marie-Louise (Corr. Danemark, vol. 186).
(2) En annonçant la conclusion de son traité avec l'Espagne, il écrit au tsar (25 novembre) : u Votre Majesté verra dans cet acte et dans cette abnégation de toutes mes affections de famille la résolution irrévocable de ne jamais séparer la politique de la Suède de celle de Votre Majesté. «
on annonça Tarrivée en Suède de soldats espagnols transportés sur des navires anglais et destinés à recevoir dans leurs rangs les prisonniers de cette nation faits en Russie.
Le 30 novembre, alors qu'on venait d'apprendre à Stockholm l'évacuation de Moscou par la Grande Armée, une proclamation royale ordonna la mise sur pied de guerre de toutes les forces nationales. Le 20 décembre, trois jours après la nouvelle reçue du passage de la Bérésina, le chargé d'affaires français reçoit ses passeports et s'entend menacer, pour avoir réclamé contre cette expulsion, d'être reconduit par la police jusqu'à la frontière ; puis le rapport de Kutusof sur les affaires de Krasnoé est traduit, imprimé, mis en brochure à l'usage des Allemands. Enfin, le 9 janvier 1813, un rapport de d'Engestrôm, solennellement publié, dénonce à l'Europe, avec motifs à l'appui, la volte-face complète du gouvernement suédois.
Gharles-Jean n'était encore au bout ni de ses hésitations, ni de ses dissimulations, ni de ses mécomptes. Son entente avec l'Angleterre ne reposait toujours pas sur des garanties certaines, et il avait besoin de trouver à Londres un contrepoids à l'influence russe. Les Anglais lui demandant des gages explicites de sa bonne foi, c'est au désir de les satisfaire qu'il faut attribuer les résolutions prises à la fin de 1812, telles que le renvoi du chargé d'affaires français. Enfin, le 3 mars, il obtint d'eux le traité d'OErebro ; mais à quel prix ! Le cabinet de Saint-James n'accédait que d'une façon générale aux arrangements pris au sujet de la Norvège entre la Suède et la Russie ; il alléguait ne pouvoir s'engager plus expressément, crainte de voir repousser
le traité par le Parlement (1). Il se faisait promettre pour la guerre continentale, sans aucune des réserves formulées à Abo, un contingent de trente mille hommes. En revanche, il octroyait un subside annuel d'un million de livres sterling et concédait à Charles- Jean, à titre de propriété personnelle, une colonie française récemment occupée, l'île de la Guadeloupe. Par ce traité, on le voit, l'Angleterre donnait à Bernadotte figure de mercenaire à ses gages; de plus, elle le nantissait d'un morceau de terre française qu'un traité en due forme ne lui avait pas encore transféré à elle-même, de façon à compromettre irrévocablement le nouveau possesseur vis-à-vis de ses anciens compatriotes.
A peine le prince de Suède se sentait-il rassuré du côté de la Grande-Bretagne, qu'il se reprit à craindre du côté du continent. Depuis de longs mois il avait multiplié les concessions à la Russie et les flatteries à son souverain. Non seulement il venait de repousser l'offre faite par le cabinet de Vienne de se joindre à lui comme médiateur entre la France et la Russie, mais il essayait de le gagner immédiatement à la coalition. Mme de Staël faisait passer dans ce sens une lettre à Gentz pour Metternich (18 mars). Une brochure sur le système continental paraissait à Stockholm, œuvre d'Auguste- Guillaume Schlegel, un des familiers de Mme de Staël. Le tsar y était qualifié de « bon génie de l'Europe » .
(i) Les An^ilais, bien moins que les Russes, étaient disposés à laisser se refaire l'unité de la péninsule Scandinave. Un d'eux disait en 1808 à l'envoyé de Gustave IV : « Notre intérêt peut être un jour de rendre la Norvège indépendante, mais vous ne l'aurez jamais par nous. » (Dépêche interceptée du ministre danois Rosenkranz^ 14 septembre 1811. Corr. de Danemark, vol. 184.)
« Le mauvais génie, ajoutait Tauteur en s'adressant à son héros, a osé lever son glaive dévastateur contre la lance sacrée que vous prête l'archange tutélaire... Les flammes de Moscou, rayonnant sur l'horizon européen, sont devenues l'aurore d'un nouveau monde. » La presse suédoise, montée sur ce ton, comparait Alexandre de Russie à Alexandre de Macédoine.
Or, depuis qu'il avait reconquis ses frontières et que ses armées occupaient la Prusse, le tsar paraissait oublier son allié de l'année précédente et ne le ménageait plus guère. Il lui devait beaucoup et songeait plus à accroître ses obligations envers lui qu'à les éteindre. La convention de Kalisch avec Frédéric- Guillaume de Prusse (28 février), les appels de Kutusof et de Wittgenstein à la nation allemande se joignant à ceux de Blucher, la dissolution officiellement prononcée de la Confédération du Rhin, la remise entre les mains d'une administration présidée par le Russe d'Alopéus des parties de l'Allemagne délivrées, ces diverses mesures avaient été prises sans avis conforme de Charles-Jean. Comment pouvait-il désormais supposer son intervention efficace ou même possible dans le règlement des affaires allemandes ?
Après s'être assuré de la Prusse, Alexandre voulait entraîner dans la coalition le Danemark, c'est-à-dire une puissance au dépouillement de laquelle il avait naguère consenti et promis de participer. La situation de ce petit État était alors des plus délicates. Le roi Frédéric VI, délié par Napoléon de ses engagements envers lui, devenait libre de veiller comme il l'entendrait à sa sécurité pendant la lutte toujours plus rapprochée de ses frontières. Sollicité par les alliés, qui lui
promettaient un agrandissement dans l'Allemagne du Nord, il consentit à couvrir militairement Hambourg, où les Russes venaient d'entrer par surprise (18 mars), et fit filer des troupes de ce côté. On voit d'ici la conséquence : si les Danois se défendaient dans cette ville contre un retour offensif des Français, ils adhéraient de ce fait à la coalition, et dès lors il n'était plus possible à celle-ci de leur enlever la Norvège. Conquérir l'alliance du Danemark et ne point faillir à ses promesses envers la Suède, tel fut le problème qu'Alexandre essaya de résoudre. Gustave Lôwenhielm venait de se présenter à son quartier général (fin de février) , réclamant l'exécution jusque-là ajournée de la convention d'Abo, c'est-à-dire trente-cinq mille hommes destinés à envahir la Norvège. Il ne nia pas ses engagements, mais en ajourna l'accomplissement à deux mois. Obligé, disaitil, de maintenir toutes ses forces en Allemagne, il offrait de tenter une démarche explicite auprès du Danemark en vue d'une cession immédiate, à l'amiable, du territoire norvégien.
La démarche eut lieu. Un envoyé russe, Dolgorouky, arriva à Copenhague (23 mars). Il devait évidemment proposer aux Danois une compensation en Allemagne, surtout s'il devait les enrôler expressément dans la croisade européenne ; mais comme sa mission consistait moins à les dépouiller par persuasion qu'à les rallier à la cause commune, il était autorisé à garantir au roi de Danemark, s'il le fallait, l'intégrité de ses États, par conséquent la Norvège. La Russie obéissait en cette circonstance à son désir de plaire à l'Autriche, qu'elle voulait aussi attirer à elle. Dolgorouky conclut dans le sens qu'elle désirait un traité
aussitôt communiqué à Londres. Ce fut alors aux Anglais à invoquer leurs récents engagements avec la Suède et à rappeler à la Russie les siens.
Gharles-Jean connut les détails de cette intrigue diplomatique, alors que pour la première fois il recevait de Paris des avances qui ressemblaient presque à des excuses. En réponse au chargé d'affaires suédois d'Ohsson lui demandant ses passeports, le duc de Bassano avait transmis (17 février) une note conciliante et pleine de promesses. Il revenait sur l'occupation de la Poméranie et les fâcheux incidents qui l'avaient accompagnée, désavouait les mesures de rigueur, annonçait la restitution des prisonniers transportés en France. Il en appelait aux souvenirs d'une amitié séculaire ; une guerre entre les deux peuples serait considérée comme une guerre civile et du côté français resterait étroitement défensive. Toutefois, en ménageant la nation suédoise, le ministre impérial l'accusait d'être « entraînée par des passions violentes et une ambition mal dirigée » ; il visait, sans nommer personne, les a haines particulières » et les « séductions momentanées » qui alimentaient la mésintelligence et envenimaient les relations.
A la lecture de cette pièce, Charles-Jean se sentit atteint ; il comprit la manœuvre tentée pour séparer ses intérêts personnels des intérêts suédois, et il s'étudia à les confondre en parlant de lui aussi peu que possible dans sa réplique, sous la forme d'une longue lettre à l'empereur (24 mars 1813), la dernière qu'il lui ait écrite. C'était moins un appel suprême à la concorde qu'une plainte hautaine, un factum que son auteur fit traduire et imprimer comme tel dans toutes les langues
du Nord. Il y reprend et y discute une à une, avec vivacité, les atteintes portées à Thonneur et aux intérêts de son pays d'adoption. Dans cette lettre, le Suédois se défend ; Thomme accuse à mots couverts le puissant souverain qui a pensé désunir Charles XIII et son héritier, comme il avait désuni Charles IV et Ferdinand VII d'Espagne, le prétendant à la monarchie universelle, le général qui a semé un million de morts à travers l'Europe et laissé sans sépulture en Russie les auteurs de tant de victoires « à léna, à Halle, à Lubeck, à Friedland » ! L'esprit plein de cet ambitieux parallèle, il signa : « Un ancien frère d'armes. »>
Depuis, Napoléon a prétendu n'avoir jamais reçu cette lettre. Il l'avait si bien reçue qu'il avait fait arrêter et détenir quelque temps à Vincennes le porteur (un courrier nommé Dusable) aussitôt après son arrivée à Paris. Il la lut, se reprit à traiter de haut le signataire et ne lui fit aucune réponse.
Lorsqu'il rédigeait ce réquisitoire diplomatique, Charles-Jean, sous l'impression du récent traité d'OErebro, était tout Anglais. Pour lui, l'Angleterre, seule avec la Suède, protégeait la liberté des peuples et des mers, seule elle agissait sans égoïsme et sans duplicité, et il la flattait en offrant au prince régent de reconquérir pour lui le Hanovre (15 avril). Avec la Russie, au contraire, il demeurait en froid, il se donnait les airs d'un homme déçu et offensé. Ce qui venait de se passer à Copenhague l'irritait à bon droit. Comme il venait de faire réoccuper la Poméranie, ses troupes se trouvaient désormais rapprochées de Hambourg, et, à la première approche des Français, elles étaient en quelque sorte mises en demeure de secourir les Danois
dans cette ville. Si elles se dérobaient à ce devoir, on ne manquerait pas de dire que la Suède oubliait le sien envers TEurope, qu'elle laissait échapper l'occasion de saisir aux bouches de TElbe une voie pour les subsides et les vivres qu'elle attendait d'Angleterre. Si elles l'accomplissaient, comment ensuite dépouiller ceux qu'elles auraient secourus? Gharles-Jean, dominé par son intérêt particulier, défendit aux troupes cantonnées en Poméranie de s'avancer vers l'ouest et les laissa autour de Stralsund, à la merci d'un retour offensif des Français dans leur direction.
Malgré tout, la nécessité subsistait pour lui de rap* peler la Russie à une conduite plus franche et à l'exécution de ses promesses. A voix haute alors, dans son commerce épistolaire avec le tsar, il se fait caressant et sentimental : « J'ai besoin que ma politique et mon cœur soient rassurés sur les résolutions que prendra Votre Majesté; c'est dire que pour exister j'ai besoin de l'air que je respire (7 avril). » A demi-voix, devant ses ministres ou les ministres étrangers, devant Suchtelen lui-même, il s'irrite, il menace. Il ne veut pas qu'on dise en Suède qu'il tire Tépée par haine contre Napoléon ; il prétend que l'espoir de tenir la Norvège de la France subsiste dans beaucoup de cœurs; puis il s'avise soudain que la suprématie russe en Europe menace de devenir aussi dangereuse que la française ; qu'une quadruple alliance s'impose contre elle, où la Suède et l'Angleterre attireront à elles la Prusse et l'Autriche. A Londres, son représentant, Rehausen, se fait, au moins dans les salons, l'interprète de ces idées et les insinue à l'envoyé prussien Jacobi. Le prince, dans son exaltation, s'oublie à traiter Alexandre de po-
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lissoa et de parricide. Il veut exiger de lui le renvoi du ministre danois à Pétersbourg et le rappel de Dolgorouky de Copenhague. Il prescrit d'exciter les Turc& à reprendre les armes, expédie un émissaire à Abochargé de ranimer les espérances des Finlandais, se dit prêt à reprendre en main la cause de la Pologne, improvise un plan de campagne qui vaudra à Pétersbourg le sort récent de Moscou ; si bien que les patriotes suédois peuvent le croire revenu à la vieille tradition nationale. Entre temps, il lui plaît d'ajouter que Napoléon est plus puissant que jamais et qu'avec cent mille vieux soldats rappelés d'Espagne, il va reparaître triomphant jusque sur l'Oder et le Niémen. Tout cela n'était que comédie ou fantaisie ; son dépit s'exhalait en boutades imprudentes, une heure après oubliées.