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CHAPITRE XIII

DE STRALSUND A TRACHENBERG (maI-AOUT 1813)

Dans les premiers jours de mai, GharlesrJean quitta Stockholm pour se rapprocher du théâtre des événements militaires. L'Angleterre, son alliée de la dernière heure, le poussait en avant, exigeait qu'il se portât en Allemagne au lieu d'envahir immédiatement la Nor* vège. Qu'allait-il trouver au delà de la Baltique?

Mme de Staël n'avait pas encore quitté la Suède. En voyant partir son héros, par égard pour la sensibilité du temps, elle versa des larmes, a Vous emportez avec vous, s'exclamait-elle, tout ce qui donne du prix à la vie; mais la liberté de l'Europe vous appelle, et le Ciel ne permettra pas qu'elle périsse ! » Elle ne s'embarqua à Gotheborg pour l'Angleterre que le mois suivant, laissant pour adieux au prince royal certaines Réflexions sur le suicide qu'elle lui avait dédiées et emportant en manuscrit son livre de l'Allemagne^ jadis mis au pilon à Paris, qui, réimprimé à Londres, allait devenir, par la date de sa publication (octobre 1813), un manifeste antifrançais. Là, elle devait continuer à exalter le génie de son ami et préparer sans succès, dans l'opinion britannique, la candideLiure suédoise au trône constitutionnel de France.

Quelques jours après Tavoir quittée, Charles-Jean se rencontra à Garlscrona, où il allait s'embarquer, avec un autre ennemi de Napoléon, celui-là passé récemment d'Angleterre en Russie, le colonel diplomate Pozzo di Borgo. Pozzo appartenait à une famille corse d'abord amie, puis rivale de la famille Bonaparte ; c'est dire l'intensité et l'acuité de sa haine. Depuis dix ans, il promenait ses ressentiments de capitale en capitale^ et il allait en faire, entre les intervalles des batailles, une des forces de l'Europe coalisée. Devenu le conseiller écouté du tsar, il venait en son nom adjurer le prince de Suède d'oublier ses intérêts particuliers jusqu'au triomphe de la cause générale.

Leur entrevue dura presque toute une huit (7-8 mai) et fut orageuse. En ce qui concernait le malencontreux traité avec le Danemark, on concédait au prince royal que Dolgorouky avait mal interprété, outrepassé ses instructions; mais on lui demandait en même temps plus qu'il n'avait spontanément accordé à Abo, car on le sollicitait d'engager immédiatement les Suédois derrière les Russes et les Prussiens ; cela fait, il obtiendrait la récompense promise ou du moins les moyens de la conquérir. Selon son habitude, Charles-Jean traita la question sur le mode oratoire plus qu'il ne la discuta. Il blâma les alliés de s'être avancés témérairement jusqu'en Saxe, dans l'unique espoir d'entraîner l'Autriche. Quant à lui, il ne se connaissait pour le moment qu'un ennemi, le Danemark — le Danemark qu'il avait couvert du. drapeau français contre la Suède en 1807 ; — il ne ferait rien avant d'avoir mis à merci cet État, et cela avec un <;ontingent russe sous ses ordres. Il s'indigna d'être obligé d'arracher des conces-

siôns déj'à antérieurement faites et de rappeler le prix dont il venait de les payer : « N'ai-je pas enseigné à votre maître comment il triompherait de son agresseur? N'ai-je pas ménagé votre paix avec la Turquie? N'ai-je pas, en refusant à Abo les troupes qui m'étaient promises, sauvé votre capitale? N'ai-je pas été le lien qui a réuni la Russie et l'Angleterre? » Pozzo dut se retirer sans avoir rien obtenu.

Quelques heures après, Charles-Jean recevait à son audience un émissaire d'une autre provenance, le colonel suédois Peyron, pris à Stralsund en 181 2; cet officier arrivait de Paris, où il avait été reicu récemment par Napoléon. Il apportait des propositions pacifiques, appuyées par la princesse royale. L'empereur confirmait la note conciliatrice remise en février à d'Ohsson par le duc de Bassano ; il était prêt à oublier les dernières manifestations hostiles du gouvernement suédois, le pamphlet de Schlegel, même la dernière lettre du prince royal (preuve qu'il l'avait reçue) ; bref, il ne demandait à l'ancienne alliée de la France que de rester neutre et.dè se borner à protéger la Poméranie. Gomme marque de sa sincérité, il ordonnait à Dayout (7 mai) de ne commettre aucune hostilité contre les- Suédois s'ils se tenaient immobiles derrière leurs frontières. De son côté, la princesse royale tentait son mari par d'autres moyens. « Ne vous déclarez pas contre les Français, lui faisait-elle dire, de peur de perdre la popularité dont vous jouissez parmi eux. Si Napoléon succombe, vous pouvez jouer un grand rôle dans votre ancienne patrie, y disposer de la régence. »

Charles-Jean n'eût suivi ce dernier conseil, fondé sur une hypothèse chimérique, que s'il eût pu d'abord

iW BERNADOTTE

mener à bien, par les voies pacifiques, Tannexion qu'il avait tant à cœur; or, il n'était plus guère maître, malgré ses fières paroles à Pozzo, de se soustraire à la mainmise de ses nouveaux alliés sur lui. Réservant donc son dernier mot tant pour Peyron que pour l'envoyé russe, il passa la Baltique et, le 17 mai, débarquait en Poméranie. Là, le gros de l'armée suédoise vint le rejoindre : vingt-cinq mille hommes, sous le commandement d'Essen, étaient restés en Suède, sur la frontière de Norvège, prêts à la franchir.

Arrivé à Stralsund, GharlesnJean y apprit les premières opérations de la campagne. Les alliés portaient la peine de leur offensive imprudente en Saxe. Ils s'étaient heurtés à Napoléon sur un vieux champ de bataille suédois, à Lutzen (2 mai); après avoir fermement soutenu le choc, ils s'étaient repliés de TElbe sur l'Oder, incapables de continuer la lutte. Le 21 mai, ils subissaient une nouvelle défaite à Bautzen ; les Français arrivaient aux portes de Breslau, on parlait d'armistice.

Charles-Jean s'imagina que les alliés, en précipitant leurs opérations, avaient voulu lui enlever l'honneur de vaincre Napoléon, et, au risque de se déconsidérer aux yeux des Allemands, il parut résolu à ne point les appuyer sur l'Elbe. Tout lui devenait matière à inquiétude dans cette série de surprises, et chaque jour apportait la sienne. Le 21 mai, un de ses généraux, Dobeln, transgressant ses ordres, ainsi qu'York revenant de Russie avait transgressé ceux du roi de Prusse, fait entrer les régiments suédois à Hambourg. Aussitôt le prince le rappelle et le fait traduire (I" juin) devant un conseil de guerre. Dès le 29 mai, les Français ont

repris possession de la ville, et, le 31, l'empereur a écrit au duc de Bassano que les Suédois ayant pendant cinq jours occupé à main armée un port de son empire, il est convenable de lui proposer une déclaration de guerre officielle à leur gouvernement.

Cependant le tsar, sous le coup de ses déceptions militaires et diplomatiques, cédait aux circonstances ; faute d'avoir pu entraîner FAutriche, il redoublait auprès de la Suède ses instances, appuyées de sérieuses concessions. Dans la seconde quinzaine de mai, il écrit au prince, de son quartier général de Schweidnitz, deux lettres. Tune courte où il déplore la retraite des Suédois de Hambourg, l'autre longue et expansive où, s'étendant sur l'urgence d'arrêter le vainqueur de Lutzen, il offre à Charles-Jean, pour la lutte immédiate en Allemagne, la libre disposition d'un corps prussien et de deux corps russes, en d'autres termes la direction d'une armée indépendante (1).

Pozzo di Borgo vint alors à Stralsund recommencer la conversation interrompue à Garlscrona et commenter avec son habileté insinuante ces propositions. €ette fois Charles-Jean ébranlé, convaincu au fond qu'il est désormais trop engagé vis^-vis des Russes et des Anglais pour reculer, promet d'oublier momenta<nément le Danemark, dès qu'il aura obtenu de cette puissance une adhésion de principe à ses prétentions. Toutefois il ne s'^abandonne point, il se défie ; le 28 mai, Suremaii^ a encore entendu l'expression toute vive de ses anxiétés et de ses colères : « L'empereur

(i) Ces deux lettres font partie, sous les n**' IX et X, du recueil incomplet de la correspondance entre Alexandre et Bemadotte, publié par M. Alb. Lumbroso (série iii-iy), dans ses Miscellanea Napoleontca,

(de Russie) m'a trahi ; le roi de Prusse veut me trahir. Je me suis douté à Abo des pièges qu'on me tendait. On me proposait d'être empereur des Français : on est revenu à la charge récemment. A mon âge, après avoir vu tant de révolutions, j'aimerais mieux une retraite en Laponie — oui, en Laponie — que de régner sur un peuple dégradé. Je ne veux rien, je suis content de ce que j'ai et, s'il le faut, je déclarerai à toute l'Europe que je me retire en Suède avec l'armée... »

Néanmoins le surlendemain il expédiait à Copenhague Wetterstedt, alors le chef de fait de sa chancellerie, suivi du Russe Suchtelen, des Anglais Thornton et Hope. Leur mission était plus que délicate ; car elle consistait à demander au Danemark, sans lui offrir aucune compensation précise, de se laisser dépouiller de bonne grâce par la coalition, puis de se joindre à elle. Wetterstedt devait notifier sans ambages au roi Frédéric que. la Norvège avait été formellement promise par la Russie à la Suède, mais que celle-ci se con- -tenterait d'être mise en possession de l'évêché de Trondhjem, sauf à occuper tout le royaume à la paix générale et à procurer des équivalents de territoire au Danemark en Allemagne. L'imagination de Charles- Jean prenant encore les devants lui faisait supposer son fils épousant une princesse danoise et recevant d'elle en dot, avec la Norvège, le titre de prince héritier de ce pays (1).

Il eût vivement désiré qu'une semblable négociation réussît par ses efforts, de manière à faire entrer le Danemark par son intermédiaire, sous sa tutelle, dans

(i) Alquier, 17 janvier iSi3,

la coalition. Ses envoyés reparurent à Stralsund le 5 juin. Us n'avaient pas même pu entamer les pourparlers préliminaires, un refus-formel, absolu de les recevoir leur ayant été signifié avant qu'ils fussent descendus à terre. Le roi Frédéric VI, mis en défiance par les vues divergentes de l'Angleterre et de la Russie sur le Danemark, se dérobait à tout engagement envers ces puissances ; il envoyait le prince Christian en Norvège pour y organiser la résistance. Plutôt que de céder, il eût préféré, disait-il, aller à la nage à Londres implorer la paix. Quelques semaines plus tard, il unissait par traité sa fortune à la fortune chancelante de Napoléon (18 juillet) et déclarait la guerre à la Suède (2 septembre) .

Quatre jours après le retour de Wetterstedt , on apprit à Stralsund que le3 hostilités étaient suspendues en Allemagne par l'armistice de Plesswitz (4 juin). La seule pensée que cet armistice ^vait été consenti par les souverains de Russie et de Prusse sans consulter l'Angleterre ni la Suède rejeta Charles-Jean dans ses angoisses, car il appréhendait d'être abandonné par tout le monde, si la paix définitive s'ensuivait. Certain que désormais il n'obtiendra jamais la Norvège sans combattre, il §e livre à cette pensée, dont Alexandre lui a déjà fait confidence, que l'armistice ne doit servir qu'à réunir et .à rendre invincibles les moyens de la revanche. Il fait arrêter à ses avant-postes et éconduire le commissaire des guerres Richardot, dépêché à Ham- Jbourg p.ar Davout afin de sonder et de tirer au clair ses intentions (1). Il écrit au tsar (21 mai) qu'il a sacrifié

(1) DucASSE, Le général Vandamme, II, 467-4-73.

ses plus légitimes ambitions à la cause européenne, bien que « convaincu qu'après la mort de Tempereur Napoléon son empire appartiendrait au plus digne et que, restant l'allié de la France, j'y avais des droits comme les autres lieutenants de cet illustre capitaine » . Il lui déclare (10 juin) qu'accepter une paix dictée par lui, ce serait poser la pierre sépulcrale sur l'Europe; presque en même temps, du camp français lui arrive, par la voie du Moniteur (20 juin), un Exposé qui achève de déterminer son attitude, car il équivaut à une déclaration de guerre. Toutefois le rédacteur, dont on reconnait çà et là la main souveraine, s'est gardé d'insérer dans cette pièce la moindre accusation ou insinuation contre le prince royal, auquel il ne fait pas même allusion, comme pour éviter jusqu'à la fin de rendre la rupture irréparable.

Tant que les hostilités furent suspendues, Napoléon et Bernadotte laissèrent croire qu'ils ne s'engageraient pas Tun contre l'autre sans une arrière-pensée d'accommodement ; mais le souvenir des griefs accumulés, le désir de la vengeance reprenaient mal à propos leur empire sur l'un quand ils s'apaisaient chez l'autre. On a raconté que vers ce temps l'actrice Georges, revenant de Stockholm en France par Stralsund, avait reçu du prince un billet qui eut son corset pour boite à lettres et en sortit à Dresde devant Napoléon. Celui-ci aurait dit à demi-voix après l'avoir lu : » Il est trop tard. » En retour, lorsque l'empereur fit venir, pendant les derniers jours de l'armistice, Fouché à Dresde, il l'autorisa à écrire à Charles-Jean et approuva une lettre où Tancien ministre de la police adjurait le prince de ne pas se mettre à la remorque d'Alexandre et des An-

CHARLES-JEAN — LA POLITIQUE ÎOa

glais, de ne pas frayer ainsi la voie à une restauration des Bourbons (I).

En coupant les ponts derrière lui, CharIes*Jean avait calculé que la mêlée où il s'engageait tournerait sûrement à son avantage. Il n'en pouvait être ainsi que si les alliés avaient pour eux Tincontestable supériorité du nombre sur le terrain et la confiance donnée par des succès antérieurs, auprès des cabinets et sur les champs de bataille. Or, ici et là, tout s'annonçait bien pour eux. Le 21 juin, Wellington gagnait au pied des Pyrénées la bataille de Vitoria et se frayait un chemin vers la frontière française. Sur TElbe, TAutriche levait peu à peu le masque et se concertait presque ouvertement avec la Prusse et la Russie.

Sous l'influence de ces événements, le prince royal laissa se reformer et grossir autour de lui le groupe bigarré et cosmopolite qui l'avait circonvenu, étourdi de ses flatteries et de ses sollicitations l'automne précédent. On y trouve cette fois des princes souverains ou de familles régnantes, le duc de Mecklembourg-Schwerin; le duc de Brunswick-OEls, celui qui devait périr à Waterloo; le duc de Cumberland, frère du roi d'Angleterre, qu'on voit refuser de céder le pas au prince, sous prétexte que Bernadotte ne saurait être l'égal de Georges III; les Anglais Stewart, Thornton, Hope; Alexis de Noailles, le porte-voix errant des Bourbons. Quant aux Bourbons eux-mêmes, ils ont été, au mois de mars, écartés du port de Gotheborg après l'avoir été des ports prussiens, dans la personne du comte

(i) BiBASTB, Souvenirs, II, 6 (note). — Fouché, Mémoires (rédigés par Beauchamp).

d'Artois et du duc d'Angoulême (1). Ainsi entouré et entraîné par ses relations quotidiennes, le prince de Suède va courir les yeux fermés au rendez-vous où l'attendent pour exalter soii amour-propre et, en l'éblouissant, l'enchainer à leur cause, les souverains de Russie, de Prusse et d'Autriche.

Il accepta en effet (fin de juin) de se rencontrer avec les deux premiers au château de Trachenberg en Silésie. Le 6 juillet, en quittant Stralsund, il affectait de croire au rétablissement prochain de la paix ; il savait cependant bien se rendre moins à un congrès qu'à un conseil de guerre tenu en vue de la reprise attendue des hostilités. Accueilli sur sa route avec des honneurs extraordinaires, il fut reçu par Alexandre et Frédéric-Guillaume à la fois comme un membre de la famille des rois et comme un émule des plus illustres capitaines. Le premier jour il se tint sur la réserve et ne se livra que le lendemain, après la réception d'une lettre de l'empereur d'Autriche ; François II lui notifiait que la résolution de la Suède décidait de la sienne. On traça, avec le concours de l'ancien général français, un plan de campagne à la fois très prudent et très habile en face d'un adversaire tel que Napoléon, et facile à exécuter, vu la supériorité numérique dont les alliés allaient disposer. On devait toujours refuser la bataille à l'empereur en personne, mais saisir toutes les occasions d'attaquer et de battre ses lieutenants, puis, après l'avoir ainsi lassé et épuisé, resserrer le cercle autour

(i) Louis XV III avait insisté auprès d'Alexandre (lettre du 7 avril) pour obtenir Taccès du quartier général russe k son frère et à son neveu. Le tsar lui répondit seulement en juillet, de Peterswaldau, qu'il lui était impossible de soutenir sa cause et de l'appeler à lui.

de lui et Taccabler. C'était en même temps annuler le génie du chef et enlever sans peine à l'armée :ennemie les troupes inexpérimentées ou prêtes à la défection qu^elle encadrait en trop grand nombre dans ses rangs» Un Français découvrait ainsi aux étrangers .la seule tactique qu'ils n'eussent pas encore employée et qui devait les faire vaincre.

Charles-Jean espérait de ses conseils une double récompense : d'abord un acquiescement à ses plans politiques, un engagement pour les coalisés, une fois l'Allemagne délivrée, de s'arrêter sur le Rhin, de ne pas violer les limites naturelles de la France ; puis une nomination de généralissime qui lui aurait permis de diriger l'exécution de son plan. La première question fut étudiée ou réservée, la seconde tranchée contre lui. L'Autriche faisait de la nomination de Schwarzenberg au commandement en chef une des conditions de son concours ; les Prussiens ne cachaient pas leur antipathie pour cet allié du moment qui avait compté parmi leurs vainqueurs. Le prince de Suède dut se contenter de diriger une des trois armées en formation, celle du Nord, avec autorisation éventuelle de commander celle de Silésie en cas d'opérations communes entre elles.

Après quatre jours passés (9-13 juillet) à étourdir ses nouveaux amis et à s'étourdir lui-même, Charles-Jean rentra le 17 juillet au soir à Stralsund. « Le 21, dit Suremain, en dépit de ses engagements, il n'avait pas encore envie de tirer Tépée. » Une lettre de Mme de Staël, datée de Londres (2 juillet), affermit ses résolutions. Mme de Staël avait vu le prince régent, Castlereagh, Canning; tous parlaient à merveille du prince

royal. Elle lui faisait pressentir Tarrivée de Moreau en Europe : « L'Angleterre de la société est venue chez moi depuis mon arrivée, et je regrette la Suède comme une patrie, car c'est votre regard de feu qui est ma patrie... Dieu veuille que la guerre qù vous triompherez se renouvelle ! »

A la fin du mois, Charles-Jean, revenant d'un court voyage à Berlin, apprit que Moreau était non seulement en Europe, mais en Suède. Comment eût-il hésité, maintenant que son ancien camarade, son ancien chef lui donnait l'exemple !

Depuis plusieurs années, Moreau, relégué en Amérique, suivait, avec une anxiété pleine, hélas! d'espérance, les événements militaires d'Europe. Dès le commencement de 1812, devançant les sollicitations qui allaient lui venir d'Abo, il avait fait passer en Russie son aide de camp Bapatel, qu'on y trouve tantôt à la cour, où il appuie les démarches d'Alexis de Noailles, tantôt à l'armée de Wittgenstein, où il tente d'ébranler à distance, par des ouvertures secrètes, la fidélité de Macdonald. A la nouvelle de la désastreuse retraite et de la conspiration de Malet, Moreau, malgré la réserve naturelle à son caractère, se reprit à espérer pour ce qu'il appelait la cause nationale; mais, comme l'indique un mémoire envoyé par lui à Pétersbourg à la fin de l'année, il vit d'abord les obstacles à vaincre; il pensait et disait, tout comme Bernadotte, que Napoléon, retirant à temps ses vieux soldats d'Espagne et les portant, avec l'appui probable de l'Autriche, au cœur de TAllemagne, demeurerait un adversaire redoutable. Il s'imaginait que le moyen le plus honorable pour lui d'intervenir serait de se placer à la tête d'un corps

français, recruté parmi les prisonniers de Tannée précédente, et de descendre avec eux sur les côtes de Flandre ou de Normandie. Ce projet était une utopie; Téloignement de l'Europe où vivait son auteur peut seul l'expliquer. Moreau croyait que chez ses compatriotes la fidélité ne survivrait pas aux succès, et que le souvenir de Hohenlinden effacerait celui d'Austerlitz. Avec une candeur d'émigré, il se figurait la Russie disposée à relever dans les cadres de son armée les drapeaux abattus et conquis par elle. Or, .Alexandre, si désintéressé qu'il parût, faisait passer l'intérêt de son empire avant celui de la liberté européenne ou française; il voulait exploiter les talents, le prestige, les rancunes de Moreau, et le placer, côte à côte du prince de Suède, dans son état-major pour la bataille, dans sa clientèle politique après la victoire.

Cependant, Moreau avait reçu, en mars 1813, le double appel concerté à Abo et parti de Pétersbourg au milieu d'octobre 1812. En même temps qu'il se rendait aux instances d'Alexandre, il renouait directement avec son ancien frère d'armes par une lettre datée de Philadelphie, 6 mai : a Ce n'est pas au prince royal de Suède que je m'adresse; je suis plein de respect pour lui et je fais les vœux les plus sincères pour son bonheur particulier et la prospérité de la nation qu'il est appelé à gouverner. Gomme soldat, j'admire les soldats de Gustave-Adolphe et de Charles Xll; comme Français, je dois de la reconnaissance aux Suédois d'avoir choisi un successeur parmi mes compatriotes. C'est donc à un ancien compagnon d'armes, à ce compatriote que je crois devoir et pouvoir ouvrir toute ma pensée. . . Je suis prêt à pénétrer en France à la tête de troupes fran-

çaises, mais je ne vous dissimule pas ma répugnance d'y marcher à la tête de troupes étrangères. Supposezvous une grande résistance de la part de tous ces militaires, maréchaux ou autres, que Bonaparte a gorgés de richesses et enlacés de cordons? Vous avez sûrement conservé des relations dans Tarmée française ou le souvenir du degré de fidélité ou de mécontentement des différentes classes qui la composent. . . Je suis parfaitement libre et sans préjugés, et, si la nation désire les Bourbons, avec lesquels je n'ai jamais eu une ombre de rapports, malgré la fameuse conspiration, je les verrais reprendre le gouvernement avec plaisir, sous des conditions qui assurassent la liberté... J'apprends qu'ils ont envoyé un agent à Pétersbourg, peutêtre avec l'espoir d'y enrôler quelques Français. Je ne désirerais nullement combattre sous cette bannière qui, jusqu'à présent, n'a pas été heureuse en révolution...»

Six semaines après cette lettre, Moreau s'embarquait secrètement à New-York (21 juin). Le 26 juillet, il prenait terre à Gotheborg. Le général Essen, en l'y recevant, lui dit : « Vous nous amenez dans votre personne un secours de cent mille hommes. » Moreau traversa rapidement le sud de la Suède et se rembarqua le 6 août pour la Poméranie.

Au premier bruit de son arrivée en Europe, Charles- Jean s'était empressé de lui écrire et de lui envoyer par un de ses aides de camp ses félicitations. Il le fit accueillir à Stralsund par des salves d'artillerie et prévint sa visite. Il ne supposait pas avoir à craindre en lui un rival politique sérieux, car il se rappelait leurs dernières relations en 1804 et la répugnance de Moreau pour les responsabilités du pouvoir; il estimait

eh revanche très haut sa collaboration militaire dans la lutte contre l'ennemi commun. Ne se préoccupait-il pas alors de rallier à lui les anciens opposants du Consulat, les fonctionnaires impériaux las du joug, en se recommandant à tous de son passé et de son vieux patriotisme? Il s'adressait à eux dans la personne de Lafayette et faisait dire à ce dernier de ne pas juger trop vite son attitude, au fond favorable, il le prouverait un jour, à la liberté et à la France. 11 lui écrivait : u Si nous tombions d'un nuage au milieu de la place Vendôme, Moreau, vous et moi, nous serions d'abord un peu embarrassés de nos personnes; mais qui sait s'il n'en résulterait pas une révolution (1)? »

Durant les trois jours qu'ils passèrent ensemble, les deux anciens généraux républicains s'entretinrent longuement tant des opérations prochaines que des destinées futures de la France. La divergence de leurs vues sur le gouvernement du pays qu'ils allaient envahir se fit jour dans certaine conversation pleine de réticences et de sous-entendus caractéristiques : « Nous allons renverser Bonaparte, dit le Suédois ; ensuite, que prétendon? — Alors comme alors, nous verrons. — Prenez garde, les Français ne reconnaîtront pas le vainqueur de Hohenlinden sous un uniforme russe. — Mais la coalition? — Elle ne tient qu'à un fil. Napoléon est le gendre et le roi de Rome le petit-fils de l'empereur d'Autriche. — Oui, et les enfants de Gustave IV sont les neveux de l'empereur Alexandre; et vous, prince, que prétendez-vous ? — Repousser les Français au delà du Rhin et leur rendre leurs droits pour lesquels nous

(1) Lafayette, Mémoires, t. III, Appendice V.

JIQ BERNADOTTE

avons tous deux combattu ; mais, si je croyais servir d'autres ambitions, je briserais mon épée à Tinstant. »

Derrière ces deux ennemis de la France personnifiée dans Napoléon, on voit paraître et disparaître, comme un naufragé agitant inutilement sa main au-dessus des flots avant de succomber, leur prédécesseur militaire, le soldat de Tancienne monarchie qui avait été le premier héros de la défense républicaine française, Dumouriez. Confiné en Angleterre et suspect à tout le monde, il a offert, chaque fois qu'une puissance . partait en guerre contre son pays, un plan de campagne dédaigneusement reçu et aussitôt oublié. Il vient d'en élaborer un nouveau, daté du 12 juin, qu'il qualifie tout simplement de « sublime » et qui consiste à jeter l'armée suédoise sur les côtes de Flandre ou de Normandie. Ainsi, comme ses successeurs en gloire et en trahison, il se rattache à l'espoir chimérique d'exclure ou à peu près les étrangers de la révolution à tenter dans leur commune patrie. Ce projet n'a pas eu un meilleur sort que les précédents ; déposé dans un carton de la chancellerie russe, il ne paraît pas avoir été communiqué au principal intéressé, le prince de Suède. Ce fut sous le contrôle prévu des états-majors de la coalition qu'à Stralsund Bernadotte et Moreau durent se communiquer leurs plans.

Celui-ci, se croyant destiné au poste de généralissime, pensait opérer sur les confins de la Saxe et de la Bohème, là où l'armée autrichienne encore intacte attirait à elle le gros des forces alliées. Le prince de Suède, au contraire, que ses intérêts rappelaient sans cesse vers le Nord, voulait, sous prétexte de couvrir Berlin, ne pas s'éloigner de Stralsund et de sa flotte ; il

lui suffisait d' « électriser » le Mecklembourg, les payé de la couronne de Prusse et ses anciens subordonnés des villes hanséatiques ; il tenait à ne pas perdre de vue le royaume dont il était l'héritier, jusqu'à ce qu'il se fût assuré celui qu'il prétendait conquérir. Insensible aux considérations particulières et tout à sa haine, Moreau lui dit froidement, après l'avoir entendu : « Je vous dois la vérité, mais je pense que vous serez battu, w Ni l'un ni l'autre ne devaient, par leurs combinaisons stratégiques, exercer une influence décisive sur le sort de la campagne ; pour quelques jours seulement, par sa seule présence, Moreau donna une sorte de cohésion au groupe, français de langue et européen de cœur, qui s'agitait derrière les souverains ; il groupa dans cette pensée de revanche politique qui correspondait à la sienne les émigrés de tout uniforme et les libéraux de toute nuance, le royaliste Langeron et le Corse Pozzo di Borgo, la fille de Necker et le prince royal de Suède.

Charles-Jean et Moreau traversèrent chacun de leur côté l'Allemagne du Nord pour se rendre aux armées : le premier entouré d'une pompe souveraine, avec les allures d'un homme maître des destinées de l'Europe, en mesure de braver et de dominer la défiance qu'il inspirait tant aux souverains qu'aux patriotes allemands, à cause de ses prétentions ou de ses origines; le second sans suite, mais voyant la foule se presser aux relais autour de sa voiture, salué par les acclamations des Berlinois, abordé par des déserteurs italiens ou allemands qui venaient lui demander de combattre sous ses ordres. Moreau fut comblé de flatteries et de prévenances, traité en ami par l'empereur de Russie,

ainsi que Tavait été un autre grand capitaine à Erfurt. Les Russes n'en regardaient pas moins avec défiance ce plébéien français, d'aspect peu imposant et de langage réservé; ils déclaraient sa réputation surfaite, sa conduite condamnable, et certains attribuaient sa présence en Europe uniquement à une « petite intrigaillerie du prince de Suède (1) »» . Les Autrichiens voyaient en lui le compétiteur importun de Schwarzenberg aux fonctions de généralissime. Moreau dut se contenter de jouir des honneurs attribués aux feld-maréchaux et d'être le conseiller militaire officieux de l'empereur Alexandre. Il rédigea, avec l'approbation tacite ou verbale du tsar, une proclamation aux soldats français où il ressuscitait Bernadette dans le prince royal pour l'associer à ses desseins. Tous deux promettaient à leurs compatriotes, au cas où ils se délivreraient euxmêmes de leur tyran, la conservation de leurs frontières naturelles. Avec leur amie Mme de Staël, ils semblaient vraiment renier leurs batailles du Danube et croire que les armées françaises au delà du Rhin n'appartenaient plus à la France.

(1) Christin à la princesse Tourkestanof, 31 juillet (y. st.) 1813.

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