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CHAPITRE XIV

GROSSBEEREN ET DENNEWITZ

Une fois sa résolution prise et sa place choisie au milieu des coalisés, Charles-Jean devient dans ses actes ce qu'il était en pensée, un personnage double : Suédois d'apparence et de volonté, ayant tout sacrifié aux intérêts du peuple qui a mis en lui sa confiance, Français néanmoins dans le passé par les anxiétés invincibles de sa conscience et d'indéracinables souvenirs, dans l'avenir par sa crainte de combattre ses compatriotes, par son désir de les gagner à sa cause et de régner sur eux. S'il fût resté uniquement Suédois, il n'eût pas quitté Stockholm et tiré l'épée contre ses anciens camarades. Il ne put se défendre de passer d'une carrière étroitement délimitée par la politique dans une autre, pleine d'aventures, d'embûches, de déceptions inattendues. Sous son masque mi-parti, il poursuivit alternativement une double conquête, presque toujours à l'arrière-garde et, jusqu'à la dernière heure, incertain de sa destinée finale.

Dès le premier moment, le prince de Suède se crut redevenu général français et général de guerre civile. Il se figura, nous avons peine à le croire aujourd'hui, jouir encore parmi ses anciens compagnons d'armes d'une popularité telle qu'elle devait amener dans son camp, au seul bruit de sa présence, bon nombre d'officiers et de soldats : « Le nom du prince royal, fait-il écrire (février 1813) par Schlegel à Vienne, prononcé dans les armées françaises et dans l'intérieur de la France, ne peut manquer de produire quelque effet. » Il profita des derniers jours de l'armistice pour commencer son œuvre d'embauchage.

L'occasion semblait propice. A Stettin commandait le général Defresse, ex-jacobin comme lui, qu'il avait, pendant son ministère, sauvé d'un procès politique et d'un jugement en conseil de guerre. Sous l'influence de ce souvenir, le prince vint se montrer au milieu des soldats de la garnison, occupés à moissonner dans le terrain neutre entre les avant-postes français et prussiens. Ayant avisé un adjoint aux commissaires des guerres jadis sous ses ordres, il l'interpella et se vit bientôt entouré d'un groupe d'officiers. Il les harangua, les exhorta à faire rendre la place pour éviter les horreurs d'une prise d'assaut, car il était décidé à l'emporter coûte que coûte; d'ailleurs, il était Fran» çais comme eux et combattait pour la bonne cause contre un Corse, un descendant de ces hommes dont les Romains ne voulaient pas pour esclaves. En l'entendant qualifier Napoléon de fléau de la France, un de ses auditeurs ne put s'empêcher de s'écrier : « Ce n'est pas vous en tout cas qui devriez vous plaindre de lui. » Cette réplique mit fin au discours et à l'en-

trevue. Quelques instants après, le prince royal passait, avec une escorte, jusque sur le chemin couvert de la place. Soudain, un coup de canon retentit, un boulet siffla à ses oreilles. Defresse reçut par Tentremise d'un parlementaire une plainte pour cette violation du droit des gens : « Simple affaire de police, aurait-il répondu; on a signalé un déserteur, et la grand'garde a tiré (1) . »

Un dernier moyen de séduction restait au prince. Parmi les généraux enfermés dans la place était Barbanègre, son compatriote du Béarn. Par un message secret, il Tengagea à se joindre à lui, lui promettant un grade supérieur en Suède, un titre de noblesse et des dotations, ainsi que des avantages proportionnés aux officiers sous ses ordres. Le futur défenseur de Huningue se borna à communiquer la pièce à ses collègues, et, de son passage devant Stettin, Tex-maréchal ne recueillit que le déplorable honneur d'y avoir subi ce sacrilège baptême du feu au-devant duquel il courait, tout en le redoutant, depuis trois années (2).

Quelques jours après (16 août), les hostilités recommençaient. Charles-Jean devenait en fait, sinon en titre, généralissime de l'armée du Nord. N'ayant jamais commandé qu'à vingt mille hommes au plus et en sousordre, il se trouvait disposer de cent cinquante mille soldats, la majeure partie massée sur l'Elbe, le reste

(1) Comte Priant, Vie du lieutenant général Priant^ p. 215-217 (d'après un récit du capitaine Michel, témoin oculaire). — Faik, Manus^ crit de 1813, II, 7-8. Cette histoire est confirmée par le Bulletin V de Bernadotte. Le Bulletin IV affirme que la garnison a témoigné son indignation et que, le lendemain, cinquante hommes, tous Français, ont déserté.

(2) Il aurait également offert au commandant français de Breslau de lui acheter chèrement la reddition de la place. (Thornton à Castlereagh, 30 août 1813. — Castlereagh, Letters and Dispatches^t. IX.)

bloquant les places de FOder et de la Baltique encore occupées par des garnisons françaises. Là, ses vingttrois mille Suédois étaient encadrés entre les corps russes de Woronzof et de Winzingerode , les corps prussiens de Bulow et de Tauenzien et la légion dite allemande à solde anglaise, commandée par TÂu trichien Walmoden, vaste rassemblement de vingt-cinq mille réfractaires de toute nation. Par un hasard singulier, ou plutôt par une suite naturelle de son étrange fortune, les hommes qu'il avait pour lieutenants ou pour collègues, les lieux où il allait combattre, tout lui remettait sous les yeux ce passé qu'il venait de renier. Il avait défait ici Tauenzien, là Blilcher, ailleurs Bennigsen ; les deux premiers opéraient sous ses ordres ou à ses côtés, et il en était réduit, en rencontrant le troisième, à déclarer « sublime » l'opération militaire sous laquelle, en 1806, il avait failli succomber (1). Langeron, l'émigré au service russe, se croyait autorisé à regarder de haut cet ancien révolutionnaire, tout en lui donnant du Monseigneur et de V Altesse royale. Sur ce fleuve où il entrait en campagne, le ci-devant soldat français devait subir les reproches des alliés sur sa lenteur, ainsi qu'il avait encouru en 1806 ceiix de Napoléon. Après avoir contribué à écraser les Prussiens, il était contraint de les féliciter du retour de leur ancienne grandeur. Lubeck, qu'il avait mis à sac, allait devenir sa principale place d'armes.

Au milieu de ses honneurs nouveaux, Charles-Jean devint en réalité le prisonnier de l'état-major cosmopolite dont les souverains l'avaient entouré. Dans ce

(1) Crossard, Mémoires, t. III, p. 25.

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groupe, la Prusse était représentée par le baron de Krusemark, rÂutriche par le baron de Binder, TAngleterre par Thornton, la Russie par Suchtelen. Il traitait également de haut, du moins en paroles, les deux surveillants spéciaux, Stewart et Pozzo di Borgo, que ses alliés d'Angleterre et de Russie lui avaient imposés, quitte à laisser fléchir, aux moments décisifs, ses passions devant ses intérêts confondus avec ceux de la coalition.

. Stewart, alors ministre de Sa Majesté Britannique à Berlin, venait d'Espagne et de Tétat-major de Wellington. Dans sa relation de la campagne de 1813, il constate qu'à première vue Charles-Jean lui a paru porter sous sa pelisse de guerre des habits « faits de matières suédoises et pacifiques » ; il avoue n'avoir reçu pour toute réponse à ses conseils que de belles phrases; ainsi, le jour où il l'a trouvé assaisonnant son éloquence avec un flacon d'eau de Cologne, dont il dispersait le parfum, en même temps que le son de sa voix fascinatrice, à travers tous les coins de l'appartement.

Charles^ean supportait avec une impatience mal contenue ses conseillers de toute provenance. Il ne sympathisait pas avec Binder qu'il trouvait trop peu communicatif. Sur les Prussiens, il s'exprimait en termes dénués de toute courtoisie. On l'entendra dire un jour à ses généraux stupéfaits, comme s'il était encore au lendemain de Halle et de Lubèck : a Trois ou quatre mois, c'est tout ce qu'il me faut pour détruire la Prusse ; vous verrez cela ! » Il manifestait dès lors ses sentiments pour cette monarchie en excluant les soldats prussiens du service d'honneur auprès de sa personne.

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Pozzo di Borgo fut pour le prince suédois, pendant les deux principaux mois de la campag^ne, un compagnon encore plus importun et plus redouté. « Vous veillerez, portaient les instructions de ce diplomate, pour que l'emploi des forces sous ses ordres ne soit arrêté par aucune considération de politique personnelle; d'ailleurs le prince doit sentir que, même dans le cas où il aspirerait à devenir un objet d'intérêt pour les Français, le meilleur moyen d'y parvenir serait de détruire par les armes l'influence de leur chef actuel... et d'acquérir par des succès une célébrité qui étonne et qui fortifie les desseins de tous ceux qui voudraient amener des changements en France. ») Ainsi on prétendait utiliser ses talents, sa popularité militaire; rien de plus. Où étaient les promesses d'Abo (1)?

Derrière les commissaires des puissances alliées, on distingue un autre groupe, celui des Français qui espèrent, à un moment donné, faire triompher par les mains du prince royal leurs théories constitutionnelles ou leur loyalisme d'ancien régime. On trouve parmi eux, en attendant Benjamin Constant, Auguste de Staël; le général de Suremain^ commandant en chef de l'artillerie, resté au fond du cœur attaché aux Bourbons; Alexis de Noailles, celui-ci leur serviteur actif, qui caracole derrière le prince sous l'uniforme suranné de chevalier de Malte, pour lui rappeler à l'occasion les premiers serments prêtés par lui ; le capi-

(i) Instructions du 31 juiIIet/i2août [Archives de Saint-Pétersbourg) . La phrase suivante a été rayée après coup sur la minute : « Vous veillerez à ce que le prince s'abstienne de tout ménagement envers les troupes françaises, dans la future espérance de se rendre populaire auprès d'elles. »

taine de la Maisonfort, attaché à la légation russe de Stockholm, dont le père, publi ciste infatigable, continue à plaider devant la Russie et TEurope la cause des royalistes français. Enfin le chef titulaire de l'armée suédoise, Stedingk, peut se rappeler et rappeler aux autres qu'il a été colonel du régiment d'Alsace à Strasbourg, Tun des familiers de Marie-Antoinette à Versailles, l'un des compagnons de Lafayette en Amérique.

La première proclamation de Charles-Jean à son armée (13 août) visait uniquement les affaires de F Allemagne. Elle réitérait les appels à l'insurrection faits depuis plusieurs mois par les généraux russes et prussiens, en ajoutant cette considération, à relever dans la bouche d'un Français, que les Allemands devaient s'inspirer des sentiments qui avaient armé et fait vaincre en 1792 les amis de la Révolution. Quant à son auteur, il était décidé à n'engager ses soldats pour la cause commune qu'à la dernière extrémité. Le bon d'Engestrôm l'avait supplié au départ, avec ces effusions de sensibilité larmoyante qui étaient dans sa nature comme dans celle de son vieux maître, d'épargner le sang suédois, et en vérité cette recommandation était superflue. Le prince royal voulait se dérober autant que possible à la vue et au feu des troupes françaises, combattre avec l'or anglais, avec les fusils russes ou prussiens, dépenser toute son ardeur en bulletins et en proclamations, enfin vivre au jour le jour, ruser avec tous les partis et toutes les puissances.

Dès le 23 août, il se trouva en face de ses anciens drapeaux, à Grossbeeren. Les circonstances, secondant

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ses intentions secrètes, firent que les Prussiens furent presque seuls engagés. Bulow marcha à Fennemi sans ordres de Tétat-major général, résista avec ténacité aux efforts d'ailleurs mal combinés des généraux Bertrand et Reynier, et finalement gagna la bataille. Une partie des régiments saxons fut prise ou se laissa prendre; les autres se débandèrent en criant « Sauve qui peut ! » ou désertèrent. Les vainqueurs, qui bénéficiaient de cette panique ou de cette défection, furent sensibles d'une autre manière à ce qu'ils appelaient, eux aussi, la trahison de Bernadotte. En effet, le prince royal, a inquiet, indécis et agité à un point extraordinaire » , parut occupé plutôt à maintenir les Suédois hors de portée qu'à les amener au secours des Prussiens. De son propre aveu, une seule de ses batteries prit part à l'action. Lui-même caracola à distance du feu et prétendait plus tard que la poussière l'avait empêché de discerner les mouvements de son armée et de faire six mille prisonniers de plus. Ainsi victorieux sans avoir fait acte de capitaine, il laissa échapper, sur ce champ couvert de cadavres français, une exclamation étrange, révélatrice de sa constante pensée secrète : tt La France au plus digne! » Pozzo di Borgo, qui, pour haïr passionnément Napoléon, n'estimait qu'à demi son impuissant rival, risqua, de manière à |

être entendu, cette glose ironique : « Alors elle est à moi (1)! V

(1) Mbtteksich, Mémoires» Pozzo écrit le 14 septembre : « L'idée da prince de se montrer aux Français comme leur libérateur fntor prend tons les jours plus d'empire sur son imagination... Tons ses discovrSy tontes ses proclamations, tontes ses démarches tendent Tisiblement à ce but. a

îi

Ce court dialogue retentit au loin, car il a servi de thème à une scène de haute comédie, dont Béranger, le chansonnier, a donné, dans son livre Ma Biographie, d'après une tradition recueillie sans doute auprès de Benjamin Constant, une version libre et populaire.

Nous sommes à Paris, au lendemain de la chute de TEmpire. On se demande, parmi les vainqueurs, quel va être le successeur de « Buonaparte »» . Le prince de . Suède et Taide de camp du tsar conversent en tête à tête, à table, le second affirmant au premier que le choix du souverain reste suspendu, et Charles-Jean de s'écrier aussitôt : « Il faut un roi qui n'ait rien à reprocher à la Révolution, qui possède des talents militaires de façon à ne pas faire trop contraste avec Napoléon, qui ait pratiqué l'administration, qui enfin inspire confiance à l'Europe par son passé et son caractère. » Bref, il donne ses traits, embellis par son amour-propre, au monarque réel qu'il souhaite à la France. Pozzo approuve de la tête et finit par répondre qu'il l'entend bien ainsi, qu'il a même osé le désigner en haut lieu; puis, le prince insistant pour connaître le plus digne, il laisse, après s'être fait bien prier, tomber ce mot inattendu : « Moi-même. »j Charles-Jean, furieux de cette mystification, se lève de table et rompt brusquement l'entretien.

Cette anecdote, certainement controuvée quant à la date et à plusieurs détails accessoires, n'en peint pas moins au vif le héros malgré lui de Grossbeeren ; il en est d'autres qui la corroborent, ainsi, dans son bulletin de victoire, le prince dit avoir trouvé parmi les prisonniers plusieurs de ses anciens soldats qui, à sa vue, ont

pleuré de joie; il s'étend avec complaisance sur les soins fraternels que leur ont prodigués les Suédois. Un peu plus, il répéterait le mot de Henri IV, le soir d'Ivry : a Sauvez les Français ! »

Sur les officiers, il essaya Teffet de ses séductions personnelles et tenta au moins de pressentir, dans rhypothèse delà chute de Napoléon, leurs préférences. Un d'eux, un Provençal, osa dire que la force des choses allait sans doute ramener les Bourbons. Sur ce, haut-le-corps et exclamation du prince : a La France ne sait même pas ce qu'ils sont devenus. Ce sont des ganaches. » Puis, s'avisant qu'il a devant lui un compatriote de Nostradamus : « Avez-vous lu ses prophéties? Que disent-elles sur les événements actuels? » Alors, le Provençal, qui ne veut pas probablement, devant un tel interlocuteur, être Gascon à demi, reprend, selon les formules du célèbre devin, un exposé des faits de la Révolution et de l'Empire, qu'il termine par : a Le grand empereur tombera, et la France rappellera les Bourbons. — Mais je ne me rappelle pas avoir lu tout cela dans le livre de Nostradamus, réplique le dévot de Mlle Lenormand. — Vous n'avez pu lire que l'imprimé, repart intrépidement l'officier; mais, étant de la famille de Nostradamus, je connais le manuscrit ; il y a une suite, qui annonce le retour passager du conquérant et une seconde restauration des Bourbons, suivie elle-même de grands troubles et catastrophes... » Le récit de cet entretien étant daté de 1829, on peut croire que le souvenir des Cent-Jours a fait ajouter d'autorité par l'auteur les dernières lignes; mais le fond du dialogue doit être vrai, car Charles-Jean apportait la foi la plus complaisante aux prédictions

en harmonie avec ses désirs et ses espérances (1).

Trois jours après l'affaire de Grossbeeren, le seul rival que la Russie eût pu lui opposer en France, Moreau, tombait frappé mortellement à la bataille de Dresde (26 août). Le matin de sa mort, il avait encore écrit à Charles-Jean, lui exprimant son ferme espoir d'accabler les Français, voyant déjà Hambourg évacué, Tarmée du Nord au delà de l'Elbe et Napoléon aux abois. Délivré d'un émule qu'il recommençait à craindre, le prince royal ne se montra que du bout des lèvres fidèle à sa mémoire. Il offrit dans son plus beau style ses condoléances à Mme Moreau, restée en Angleterre; plus tard, en 1818, au moment de son sacre comme roi de Norvège, il envoyait spontanément cent mille francs destinés à grossir la dot de Mlle Moreau ; il laissait néanmoins établir entre Moreau et lui, par un publiciste français à ses gages, un parallèle tout à son avantage, où il repoussait l'accusation de trahison envers sa patrie pour la laisser retomber entière sur la tête de son ancien compagnon d'armes.

Le 7 septembre, il dut de nouveau combattre. Ney, chargé de réparer l'échec de Grossbeeren, attaqua l'armée du Nord à Dennewitz. Ici encore, les Prussiens soutinrent le principal choc et remportèrent la victoire. Les Saxons en grand nombre lâchèrent pied ou passèrent à l'ennemi. On dut les jours suivants fondre en une seule leurs deux divisions d'infanterie.

Alexis de Noailles vint annoncer officiellement au quartier général russe les succès de l'armée du Nord. Pozzo di Borgo complétait et corrigeait ces nouvelles

(1) Geffroy, Revue des Deux Mondes, 15 avril 1856.

par ses bulletins critiques : dans celui de Dennewitz, il a noté en traits précis et cruels la conduite du prince durant toute cette journée : « L'armée prussienne fut laissée à son sort ; on paraissait préparé tout au plus à la recueillir, si elle venait à être battue. Le prince se tint presque continuellement avec les troupes suédoises, qui furent mises tantôt en colonne, tantôt en bataille, et plus souvent arrêtées à un mille du champ où l'affaire se passait. Les ordres donnés au général Winzingerode étaient également incertains; celui-ci s'en est plaint à moi d'une manière réitérée. . . Pendant plus d'une heure on perdit le prince de vue ; il avait disparu au milieu d'un tourbillon de poussière pour aller voir les dernières troupes suédoises qui suivaient; les généraux, les officiers expédiés par le général Blûcher, son chef d'état-major même, le comte Lôwenhielm, le cherchaient en vain... La bataille fut gagnée sans l'intervention du général en chef, et l'ennemi préservé d'une ruine totale par les retards apportés dans l'exécution des ordres que le premier avait donnés lui-même (1). >» Ainsi deux fois traîné à la victoire, Charles-Jean se glorifia dans ses bulletins et essaya de se démentir dans sa correspondance. Un des aides de camp de Ney, le colonel Glouet, — celui-là qu'on retrouvera derrière Bourmont, en 1815, la veille de Ligny, — venait d'être fait prisonnier. Ney ayant envoyé un parlementaire

(1) Rapport de Pozzo di Borgo, 26 août/7 septembre. Au loin, en Russie, Charles-Jean devenait, sous la première impression, l'objet d'une admiration sans réserve. Louise de Courlande écrit à Mme Adlerberg le 19 septembre : « Il se conduit de la manière la plus noble, la plus désintéressée... Si l'on pouvait compter sur les autres alliés comme sur lui, si les Autrichiens avaient fait la dixième partie de ce qu'ont fait les Suédois, il y a beau temps que la campagne serait finie. »

pour s'enquérir de son sort, le prince saisit cette occasion pour mettre en liberté Glouet, muni d'instructions spéciales et de lettres à l'adresse de plusieurs de ses anciens collègues. Il sollicitait non seulement Ney, mais Berthier, Murât, Macdonald, Oudinot de demander à l'empereur une démarche en vue de la réouverture des négociations. Il se disait au désespoir de combattre contre tout ce qui lui était cher et protestait contre l'intention supposée aux alliés de vouloir humilier la France. Les maréchaux ainsi sollicités sympathisaient avec de tels sentiments, mais aucun n'osait en traduire, même respectueusement, l'expression au mattre. Oudinot et Ney, les deux vaincus de la veille, finirent par tenter l'aventure. L'un fit part des ouvertures reçues, l'autre soutint le premier feu des objections, leurs collègues attendant à la porte. L'empereur, qui « enrageait surtout de voir Bernadotte victorieux »> , se répandit en invectives contre lui ; les autres maréchaux étant entrés pour soutenir Ney, il passa aux injures, traita Berthier de « vieil imbécile » et Murât de « traître » . Murât mit la main sur son épée; quelques jours après, il quittait l'armée et regagnait ses États, avec la pensée secrète de donner raison à Tinsulteur (1).

Après cette scène violente, tout espoir d'accommodement était perdu. Charles-Jean n'en persista pas moins, crainte, prétendait-il, de passer pour un don Quichotte, à se tenir à l'écart, lui et ses troupes; il demeura immobile à son quartier général de Zerbst pendant une vingtaine de jours. La seule opération de l'armée du Nord, durant ce temps, fut Toccupa-

(1) Dedem (général baron dk). Mémoires^ 336-337.

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tion, d'ailleurs peu disputée, du royaume de Westphalie. Une proclamation de Tchernitchef (1" octobre) annonça qu'au nom du tsar et « par ordre de S. A. R. le prince de Suède » , les États de Jérôme, l'ancien ami de Bernadotte, avaient cessé d'exister (1). Quant au prince, pour s'excuser de ne pas régler son offensive sur celles de Blticher et de Schwarzenberg, il faisait valoir, en l'exagérant, le péril de sa situation, entre les places fortes de l'Elbe sur son front et celles de l'Oder sur ses derrières, entre les Danois et Davout sur son flanc droit et Napoléon sur son flanc gauche. Walmoderi, qui, avec sa légion, surveillait les Danois, avait beau lui affirmer leur impuissance et s'offrir à le rejoindre sur l'Elbe, le prince était entièrement revenu à son idée de rebrousser chemin vers la Baltique et de conquérir là la Norvège.

Contre les oppresseurs de l'Allemagne il ne combattait que par des libelles répandus d'après ses ordres dans les parties de l'Allemagne restées entre leurs mains. Il renouait avec les Saxons, ses anciens soldats, par sa proclamation du 10 septembre, la conversation commencée le lendemain de Wagram et interrompue comme l'on sait par Napoléon. Il les conviait à la désertion, par patriotisme, des rangs où ils avaient servi ensemble ; leur conduite à Grossbeeren et à Dennewitz venait de lui montrer leur répugnance à servir plus longtemps côte à côte des Français . Sa voix fut entendue . Le 27 septembre, un bataillon saxon, suivant de près

(i) Quelques jours auparavant, Charles-Jean disait à Pozzo di Borgo qu'il faudrait assurer à Jérôme , lors de la paix générale, une souveraineté en Italie. (Lettre privée de Pozzo à Nesseirode, Zerbst, 13/25 septembre. Archives de Saint-Pétersbourg,)

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deux, compagnies espagnoles, arrive à son camp. Le prince se hâte de le passer en revue. II se réjouit également de voir la plus grande partie des troupes westphaliennes se joindre aux alliés; il médite alors la formation d'une légion saxonne, soldée par l'Angleterre dans les mêmes conditions que la légion germanique. Il n'eût demandé à ce nouveau corps de servir qu'entre la Baltique et le Rhin et en même temps eût grossi, par cet artifice, le chiffre des forces exclusivement à ses ordres. Ainsi se manifestaient à la fois sa hâte de se mesurer avec les Danois, sa peur d'aller chercher trop loin les Français.

Dans cet état d'esprit, il passait plus de temps à lutter contre les commissaires des puissances alliées qu'à dresser des plans ou à dicter des ordres de marche. Entre tous, Pozzo di Borgo s'exaspérait de son inertie et la dénonçait à son maître. Il trouvait jusque dans ses bulletins des intentions perfides, lui reprochant par exemple d'avoir annoncé, sur on ne sait plus quel bruit, la mort de Ney à Dennewitz. « C'est pour le louer avec décence, prétendait-il ; mais on le loue parce qu'il vit et pourra lire son oraison funèbre. » Le 18 septembre, Pozzo, dans un long tête-à-tête avec le prince, lui représenta d'une façon pressante la nécessité de passer l'Elbe. Il fut écouté avec impatience, souvent interrompu, et se résigna à laisser tomber la discussion pour ne pas risquer un éclat. Six jours après, il revint à la charge, escorté de ses collègues. Ici encore son esprit peint au vif la scène : « Il m'apostropha pendant un quart d'heure sur la résolution où il était d'agir à sa manière. Mon indifférence et mon silence l'ayant fatigué, il se tourna vers les Prussiens et disserta

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encore plus longtemps contre le général Bulow. Ensuite, revenant à moi, il m'interpella si j'avais à dire quelque chose à tout cela. Je lui répondis que je n'avais voulu rien dire de ce qu'il supposait et, le ramenant à la question qu'il voulait éluder, j'ajoutai que mon intention était de m'informer si des troupes prussiennes étaient détachées pour attaquer les Danois. Ce mot ralluma ses fureurs; il dit que ceux qui ne voulaient pas le suivre n'avaient qu'à rester ; que son élévation était le fruit de ses œuvres ; qu'il ne devait rien aux souverains et tout aux masses ; et, comme si les Prussiens étaient destinés à souffrir ses derniers excès, il se tourna vers eux et leur fit l'histoire de leur politique

et de leurs malheurs passés La conclusion de cette

tirade fut la générosité dont Son Altesse avait usé envers le roi de Prusse en s'abstenant de le faire prisonnier à la bataille d'Iéna. A mesure qu'il se fatiguait, son langage, qui avait été grossier à l'excès, devenait plus décent, et à la fin il n'oublia aucune cajolerie pour nous séparer en amis. » Dans une lettre particulière annexée à cette dépêche, Pozzo accentue sans ménagements ses expressions : « La scène qu'il m'a faite aurait mérité le médecin. C'est, je crois, le plus grand effort que je me suis donné de ma vie que celui de me taire en entendant tant de vulgarisme, de grossièreté et de balivernes... Ce monsieur, avec douze mille Suédois payés par d'autres, prétend nous traiter en nigauds et en esclaves. »

Ainsi, dans la bouche de Charles-Jean, les flatteries succédaient aux violences, celles-ci répondant aux défiances dont il se savait l'objet, celles-là destinées à provoquer de la part d'autrui un encouragement à ces

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projets. Il venait de recevoir coup sur coup trois grands cordons à lui envoyés par les souverains de Russie, de Prusse et d'Autriche. De telles distinctions étaient des exhortations implicites à faire mieux et à se montrer davantage ; car les généraux à ses ordres continuaient à dénoncer à Tenvi Tinsuffisance de ses opérations, la timidité de ses manœuvres, ses ménagements intéressés envers ses anciens compatriotes. « Charles-Jean, charlatan» , disaient ceux qui voulaient faire de Tesprit à la française. Le prince se rendait bien compte de cette situation , et de plus il commençait à soupçonner le tsar de convoiter le trône de Suède pour un de ses frères (1). Bulow, qui venait de gagner pour lui une bataille, lui portait soudain ombrage ; il écrivait à Berlin pour qu'on y rappelât ce général, sauf à annuler sa demande trois jours après. Ainsi retombé dans ses inquiétudes à Tégard de la Russie et de la Prusse, il voulait mettre en avant T Autriche pour faire entendre raison au Danemark sur la question de la Norvège. Avec sa pétulance ordinaire, il s'ouvrit à l'émigré de Rochechouart, chargé de lui apporter les compliments de l'empereur de Russie : « Il faut beaucoup de prudence dans ma position ; elle est si délicate, si difficile ! Outre la répugnance bien naturelle que j'ai à verser le sang français, j'ai ma réputation à soutenir. Je ne m'abuse pas ; mon sort

(1) C'est la Russie qui, sans être nommée, est désignée dans les Mémoires tirés des papiers d'un homme d*État (XII, 427, 447-448), comme visant à faire disparaître, avant son avènement, la nouvelle dynastie suédoise. Il est à remarquer qu'a ce moment Alexandre félicitait un de ses aides de camp d'avoir évoqué devant le prince royal le fantôme des Wasa, pour le forcer à faire blanc de son épée. (Roche- CHOUART, Mémoires,)

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tient à une bataille; si je la perds, je demanderais un écu de six francs à TEurope, personne ne me le prêtera. » Puis, revenant à la pensée qui Tobsédait : a II ne faut plus d'empereur : ce titre n'est pas français ; il faut à la France un roi, mais un roi soldat... Quel est l'homme qui convient mieux que moi aux Français ? m

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