‹ Bernadotte, Napoléon et les BourbonsChapitre 18 sur 38 · LEIPZIG · texte numérisé non relu

LEIPZIG

Pendant les mois de septembre et octobre 1813, en dehors des champs de bataille, une guerre toute particulière, un duel à distance se poursuivit entre l'empereur des Français et le prince de Suède. Notons-en les principaux épisodes.

Dès 1810, on Ta vu. Napoléon, se méfiant du prince de Ponte-Corvo, avait laissé entrevoir son adhésion possible au choix du fils de Gustave IV parles Suédois. En attendant, on eût organisé une régence, qui eût ménagé la tradition entre le roi détrôné, impopulaire, et son innocent héritier. En 1811, le ministre français à Copenhague signalait, avec le désir d'être agréable, les témoignages de fidélité donnés à l'ancienne dynastie dans les provinces méridionales du royaume. Enfin, au commencement de 1813, on parlait autour de l'empereur de mander à Heidelberg, évidemment pour l'employer à quelque intrigue d'émigré, le baron de Helwig, ancien grand maitre de l'artillerie suédoise, destitué par le nouveau gouvernement (1). Donc, en

(1) Àrch. naU, AF IV, 1700, et F^6573. — Désaugiers (Corr. Danemark), 16 juillet 1811. — Mekeyal, II, 375-376.

France aussi bien qu'en Angleterre et en Russie, le prince royal soupçonnait par moments des intentions hostiles à sa personne; de là, une ordonnance, lue dans les églises, qui interdit de nouveau, sous des peines corporelles, toutes relations avec Gustave IV.

Le pauvre roi proscrit avait mérité ces rigueurs, non point en conspirant pour reprendre sa couronne, mais en passant de la haine à Tadmiration pour Napoléon, avec cette inconséquence qui prenait parfois chez lui les apparences de la folie. La « bête de l'Apocalypse »> était devenue dans son esprit le « grand héros... arbitre des destinées de l'Europe » . Ainsi parlait-il dans certaines Réflexions à l'adresse du gouvernement français, imprimées en mai 1812. Il y accusait le fils adoptif de Charles XIII d'avoir sacrifié les traditions et les intérêts confiés à sa garde et d'avoir également manqué à ses devoirs envers son ancien souverain, envers l'allié naturel de sa patrie adoptive. L'année suivante, on le voit errer en Allemagne, tantôt au milieu des alliés, tantôt au milieu des Français. Il traverse Lutzen au lendemain de la célèbre bataille et, les bulletins menteurs des Prussiens à la main, s'écrie : « Ils appellent cela vaincre Napoléon! » Expulsé de Dresde par Davout, il se donne le ridicule de provoquer ce maréchal en duel; puis, en juillet, il accepte l'hospitalité du baron de Selby, ministre de Danemark en Westphalie. Le roi Jérôme lui fait savoir qu'il a appris son arrivée avec intérêt, « sa cause étant celle de tous les rois! » mais qu'il regrette, vu les circonstances, de ne pouvoir le rencontrer (1). Instruit de son

(1) Le rapport très détaillé sur son séjour, rédigé par le baron de Selby pour son gouvernement, fut communiqué au gouvernement français et

impopularité parmi ses anciens sujets et perdu dans les rêves d'un mysticisme incohérent, Gustave IV ne tenait plus à la politique que par sa sollicitude pour les droits de son fils, et il ne désespérait pas de voir l'empereur les opposer à Théritier actuel de la Suède.

Vers la fin de 1813, Tex-roi entra en rapport avec le général Hédouvillé, ministre près de la Confédération du Rhin ; il lui exprima sa gratitude pour Napoléon, qui avait constamment refusé de se joindre à ses persécuteurs : « Je ne l'aurais jamais trahi, lui fit-il dire, si j'eusse été son allié. Maintenant que tous ses amis le trahissent, je serais heureux de le voir, de quelque manière qu'il lui plût de m'admettre en sa présence. » Napoléon ignora ou laissa tomber cette singulière ouverture ; le moment était passé où Gustave IV pouvait lui servir d'instrument utile. Avec son habituelle mobilité d'idées, celui-ci se retourna vers les souverains alliés et s'évertua à les intéresser, au milieu de leurs projets d'invasion au delà du Rhin, à la conservation de la neutralité suisse. Alexandre, au même instant, tenait à écarter tout ce qui pouvait éveiller les ombrages de Charles-Jean ; il fit inviter le défenseur des intérêts helvétiques à s'éloigner du grand quartier général. Gustave IV n'en avait pas moins, par sa présence en Allemagne, encouragé contre r tt usurpateur » suédois, de quelque côté qu'ils vinssent, tous les desseins hostiles.

se trouve aux Arch, des Aff. étrangères, Suède, Mémoires et documenu, t. XXXVL

Dans une lettre à Maret (15 juillet 1813), Napoléon se plaint de l'accueil fait à Gustaye en Westphalie. A ce moment il n'avait pas perdu tout espoir de maintenir la Suède hors de la coalition.

Sans son aide, Napoléon, à la veille des journées décisives, fit contre Bernadotte cette guerre de parole et de plume qu'il associait d'habitude contre ses ennemis à la guerre proprement dite. Il Tavait déjà dans sa pensée déclaré déchu en Suède, lorsque, au cours de ses célèbres entretiens avec Metternich à Dresde, il rappelait sans plus de cérémonie le général Bernadotte. Le 25 septembre, en guise de réplique à la proclamation du 10 aux Saxons, il ordonnait de ne faire aucun quartier à ceux qui répondraient à Tappel fait par l'émule de Gustave-Adolphe au sentiment national allemand. Un négociant de Leipzig, Moltrecht, coupable d'avoir répandu ladite proclamation, était condamné à mort, et, sans les événements des 16-18 octobre, eût été exécuté (1). Le 5 octobre, dans la Gazette de Leipzig^ parut contre le général de l'armée du Nord un violent réquisitoire dont toutes les phrases, se succédant comme des coups assénés l'un sur l'autre, portent avec elles leur signature. L'anonyme impérial s'applique à démasquer dans l'homme politique le ci-devant jacobin, dans l'homme de guerre un général pillard, classé « le vingtième en rang dans l'armée française » , dans le prince suédois l'apostat, dans l'homme privé enfin le fils d'une mère folle, atteint lui-même des premiers symptômes de la démence (2) .

Non content de cette philippique anonyme, l'empe-

(i) Mme DE Staël, Dix Ans (Vexil^ deuxième partie, chap. vu. — Fain, Manuscrit de 1813, II, 359.

(2) Cette pièce, ainsi qae la réplique ultérieure de Schlegel, a été imprimée dans Schoell, Recueil^ etc., t. II. — « Il y a une vingtaine de points, écrit Cliristin à la princesse Tourkestanov (20 novembre, y. st.), posés en questions qui sont de la dernière force... Cette pièce... ne laisse pas de renfermer de sanglantes vérités. »

reur conduisit de loin, en France, contre celui qu'il se reprenait à appeler de son nom de vassal rebelle, le prince de Ponte-Corvo, une campagne destinée tant à le flétrir judiciairement qu'à le déconsidérer devant l'opinion. Cette campagne comprend trois opérations : celle du sénatus-consulte, celle des adresses votées par les « bonnes villes » et autres de l'Empire, celle des articles de journaux et des manifestations populaires. Elle pouvait procurer, au dire de son auteur, des résultats utiles en Suède et même à l'armée (1).

Le programme des délibérations du Sénat avait été dressé d'avance à Dresde. Deux rapporteurs étaient désignés : le premier, Beurnonville, chargé de traiter la question diplomatique; le second, Ségur, choisi pour le réquisitoire contre la personne de l'accusé. Leur double exposé de motifs constituait le préambule d'un sénatus-consulte rendant officielle la déclaration de guerre à la Suède et posant comme condition essentielle d'une paix ultérieure la restitution de la Guadeloupe. Ségur devait en particulier communiquer les proclamations du prince royal, jusque-là ignorées du public; il lui était recommandé d'insister sur l'abjuration de 1810 et de rappeler à ce propos les méfaits des apostats les plus célèbres.

Quelle que fût la docilité de l'assemblée, des objections et des protestations se produisirent à huis clos. Les membres de la petite minorité qui commençait à relever la tête et allait six mois après décider la déchéance de Napoléon prirent, d'une façon détournée, la défense de leur ancien ami politique. Us objec-

(i) Instructions de l'empereur au duc de Rovîgo. — Le duc de Bassano à l*archichancelier (s. d.). Àrch, nat., AFIV^ 1700,

tèrent que la Guadeloupe ne faisait point partie du territoire français, puisque le Premier Consul, en y envoyant une expédition, s'était cru en droit de ne point prendre Tavis du Sénat; en conséquence, il n'y avait pas lieu, selon eux, de délibérer sur la question (1). Après cette déclaration de principe en faveur des prérogatives de rassemblée, le sénatus-consulte fut voté le 14 octobre.

Trois jours après, le défilé des adresses municipales commença au Moniteur et dura six semaines, du 17 octobre au 28 novembre. La ville de Paris, invitée à demander que les portraits de Bernadotte disparussent des lieux publics et que son nom cessât de souiller les registres de sa ville natale, formula le premier vœu, sans oser risquer le second. En Béarn, à Pau, à Oloron, à Orthez, Bernadotte fut particulièrement désigné et qualifié de traître; Pau lança contre lui, selon la mode antique, des imprécations (2) . Plus de cent vingt autres villes firent des allusions très claires au soldat transfuge. Bordeaux, Nantes, Marseille s'élevèrent, au nom de leurs intérêts commerciaux, toujours selon la consigne donnée, contre le marché relatif à la Guadeloupe. Ces adresses offrirent partout la dernière illusion d'un dévouement hypocrite déjà pour beaucoup, d'autant plus exalté dans son expression. On lit dans l'adresse de Gand : « Charles-Quint, un des plus illustres aïeux de Votre Majesté... »

(1) Charles-Jean à Tempereur Alexandre, 29 octobre 1813.

(S) « Que le nom de Jean-Charles Bernadotte, lit-on dans l'adresse de cette ville sous la signature de l'adjoint Picot, qui ne peut être désormais que déshonoré dans l'Empire français, soit à jamais rayé du tableau civique de cette ville, etc. » (Moniteur du 15 novembre 1813.)

Les rares journaux existant encore à Paris appuyèrent cette campagne d'indignation patriotique par des articles officieux, rédigés d'après des rapports de police et des notes puisées jusque dans les archives révolutionnaires. Il y eut enfin un projet de manifestation soi-disant spontanée, dressé de la main de Tempereur, en ces termes : « On pourrait avec adresse exciter le peuple contre la maison du prince de Ponte-Corvo, rue d'Anjou, maison que l'empereur avait achetée au général Moreau pour en faire don au général Bernadotte, circonstance qu'il sera bon de faire répandre. Il est inutile de dire que cet événement produirait un effet contraire si on pouvait savoir que la police y a pris part. Il sera convenable qu'en même temps la princesse de Ponte-Gorvo se cache et se retire à la campagne.»

Pendant que Napoléon s'efforçait d'intéresser l'esprit public à sa vengeance, Gharles-Jean répliquait d'avance, l'épée à la main, à ces démonstrations factices et impuissantes, et, bien que retardé jusqu'à la dernière heure par d'invincibles remords, il assurait par son intervention la victoire définitive des coalisés.

Le 4 octobre, il s'était enfin décidé à franchir l'Elbe; le 7, tout en protestant qu'il s'attendait à se voir abandonné de tous, il opérait sa jonction avec l'armée de Silésie. Pourtant il se trouvait encore en arrière, hors du mouvement général, une semaine après, lors de l'arrivée des masses alliées au rendez-vous fixé par luimême, à Leipzig. Le 15, ses surveillants de toute nation lui adressèrent, de Halle, des représentations sur sa lenteur. Le lendemain, Stewart, considérant qu'après tout les Suédois recevaient leur solde de l'Angleterre,

lui écrivit deux lettres pressantes et hardies ; de même Blûcher et Langeron. Son chef d'étai-major Adlercreutz lui rappela que ses futurs sujets étaient habitués à voir leurs généraux marcher à leur tête et partager leurs dangers : « Savez-vous ce que les soldats disent? Que vous avez peur et n'osez avancer. »»

Une première bataille, indécise, se livra le 16, autour de Leipzig ; le prince n'y parut point. On affirmait au grand quartier général que sa présence eût ce jour-là décidé la victoire. Blûcher et Langeron lui firent part, en termes peu ménagés, de leurs regrets de ne l'avoir pas suivi «tu feu et de leur espoir de lui voir partager l'honneur du dernier coup. Pourtant, lorsque la lutte recommença le 18, il se tenait encore à distance. Stewart s'étant présenté à lui, il l'accueillit avec des reproches : « Quel droit aviez-vous de m'écrire? Ne vous rappelez-vous pas que je suis le prince de Suède, un des plus grands capitaines de notre âge? » Puis, radouci par le témoignage qu'il s'accordait, il changea soudain de ton suivant son usage, et, traitant Stewart en camarade, il lui tendit la main.

Cependant il se refusait toujours à marcher, à moins d'avoir trente mille soldats de plus sous la main. On fit semblant de le satisfaire en lui confiant pour la journée le corps russe de Langeron, c'est-à-dire vingt mille hommes. Survint un jeune officier — c'était le futur homme d'État hongrois Etienne Széchényi — qui arrivait du quartier de Schwarzenberg, en passant par celui de Blûcher. Il s'était engagé à déterminer coûte que coûte le prince royal à entrer en ligne. On l'introduisit auprès de lui ; mais, à chacune de ses respectueuses objurgations, Charles-Jean ripostait par

une défaite nouvelle, a Eh bien, s'écria en désespoir de cause l'envoyé du généralissime, je prie Votre Altesse de me certifier par écrit qu'elle a reçu des trois souverains alliés l'ordre de marcher au canon, vers Leipzig. » Le prince écrivit et signa la pièce demandée, puis, au moment où Széchényi se retirait, prenant soudain sa résolution, il le retint et le pria de servir de guide à lui et à son armée. Il savait qu'en définitive il allait conquérir la Norvège et ce qu'il appelait l'indépendance de la péninsule Scandinave (1).

Vers midi, le 18 octobre, il apparut sur le champ de bataille pour fermer le cercle où se débattait l'armée de Napoléon. Les Français qui défendaient Probstheyda, clef de leur position, entendirent presque derrière eux des feux nouveaux. De rang en rang ce cri de colère courut : « C'est le canon de Bernadotte ! » Les premiers soldats que la bataille mit en présence du prince de Suède étaient justement les Saxons, ses subordonnés de Wagram, ceux dont ses proclamations venaient de tenter la fidélité. Les pertes subies pendant les journées précédentes, les défections partielles avaient déjà fort éclairci les rangs de ces auxiliaires suspects. Tout à coup, en plein combat, leur artillerie, commandée par Rab (un blessé de Dennewitz), leur cavalerie légère aux ordres de Lindenau, coururent au-devant des coalisés prêts à les accueillir. On a raconté que Reynier, leur général, s'était jeté sur leur passage en s'écriant : Que faites-vous? et que les plus osés de ces déserteurs l'avaient écarté avec ces mots : N'ajoutez pas à notre infamie celle de vous emmener à

(1) Lettre du comte Ferdinand Zichy à sa femme, 15 nov. 1813 (citée dans la Bévue des Revues, 15 fév. 1897),

rennemi. Quelques bataillons français, croyant à une véritable attaque de la part des Saxons, les suivirent, furent tout à coup cernés et pris. Au milieu des hourras des Cosaques, artilleurs et cavaliers disparurent au milieu des lignes alliées. On retint seulement les premiers, car les canons russes n'avaient pas encore pris position, et les canons suédois devaient, comme toujours, être réservés jusqu'à la dernière extrémité.

Citons ici le bulletin de Charles-Jean : « Le prince royal chargea le général russe baron de Witz d'inviter de sa part l'officier commandant les batteries saxonnes à lui rendre le service de faire usage de son artillerie, jusqu'à l'arrivée des batteries de l'armée, retenues dans les défilés. Cet officier, ayant déjà servi sous le prince, s'empressa de le faire, et six pièces, peu auparavant destinées à consolider l'esclavage de l'Allemagne ,\furent employées de suite à en assurer l'indépendance. » A ces déserteurs saxons se joignit une compagnie de a raquetiers » anglais, qui maniaient l'invention nouvelle et redoutable des fusées à la Congrève. Derrière eux, le prince royal passait, en les encourageant avec un entrain qu'on n'ose croire bien spontané, et, tandis qu'autour de lui tout ce qui n'était pas allemand qualifiait librement la défection des Saxons, il laissait échapper, d'après les on dit militaires du temps, des paroles ironiquement cruelles, odieuses, s'adressant à d'anciens frères d'armes : « Braves Français ! Valeureux garçons ! Je les estime fort, mais pointez un peu plus bas, mes amis. . . Encore quelques coups à mitraille sur ces Français que j'aime tant (1) ! »

(1) Il y eut sans doute aussi des désertions dans la division d'infanterie (de Sahr) et dans la brigade de grosse cavalerie (cuirassiers de

Une faible division française restait seule en ligne devant les Prussiens de Bùlow et les Busses de Langeron. Deux anciens camarades de Bernadotte à l'armée d'Italie, Delmas avec sa division, Priant à la tête de la vieille garde, gardaient la brèche ouverte par les Saxons et arrêtèrent jusqu'à la nuit l'offensive ennemie.

Cependant, ce soir-là, la bataille était définitivement perdue pour les Français. Le 19 au matin, tandis que leur retraite commençait, les alliés attaquèrent les faubourgs et les portes de Leipzig. Cette fois les Suédois, sur les instances d'Adlercreutz, marchaient au premier rang, et Alexis de Noailles amena les canons qui devaient balayer les rues principales. La ville conquise et occupée, vers deux heures, sur la grande place, le prince royal but jusqu'à la lie le calice de son triomphe. Drapé de velours violet, chamarré d'or, empanaché aux couleurs suédoises, un sceptre de parade à la main, il tenait à ne laisser paraître en lui que le successeur de ce roi qui deux siècles auparavant combattait pour la a liberté germanique » sur ce même champ de bataille. Les souverains l'accablèrent de leurs félicitations intéressées. Au loin, on voulut croire ou on s'imagina qu'il avait fait merveille. Castlereagh proclama au Parlement anglais qu'il avait scrupuleusement tenu ses engagements. « Le prince royal, écrivait son père adoptif, a outrepassé les limites de ses devoirs... Que

Zastrow et cuirassiers-gardes) ; mais ces deux corps furent représentés jusqu'à la fin de la lutte dans les rangs français ; car ils furent remis seulement le 19 au matin, avec le bataillon de la garde royale, au roi de Saxe, par ordre signé Gressot, chef d'état-major du 7* corps. Cf. d'Ode- LEBEN, Relation circonstanciée de la campagne de 1813 (trad. fr.), II, 51, 331.

de grâces on doit lui rendre (1) ! » Les Russes se montraient déjà moins favorables. Il est telle lettre de Simon Woronzof, leur ambassadeur à Londres, qui constitue contre lui un long acte d'accusation. Un anonyme de la même nation écrit : « Bernadotte a beaucoup déclamé et très peu fait. Les Suédois ont tout au plus perdu deux cents hommes dans cette campagne (2). » En somme, malgré ses hésitations et ses défaillances, le prince de Suède assura le succès des alliés, par sa présence au milieu d'eux le 18 octobre 1813, comme par son absence à Taile gauche de la Grande Armée en 1812. Faute d'avoir pu tenir Tépée dirigeante de la coalition, il mania en quelque sorte et enfonça le poignard de miséricorde à l'aide duquel les vaincus de Lutzen et de Bautzen frappèrent et abattirent leur vainqueur.

Il n'était pas encore dégrisé de l'ivresse du combat quand il fit insérer dans la Gazette de Leipzig, sous la date du 19, une réponse, rédigée par Schlegel, à l'article du 5. Ce morceau, assez long, ressemble à un manifeste doublé d'un panégyrique. Celui qui l'a inspiré s'y est montré paraissant dans la lice sous l'aspect d'un chevalier, jetant le gant au despote avec « ce front serein et cet air si noble qui rappellent les images de Bayard et de Duguesclin » . Il constate son habileté à manier la plume aussi bien que l'épée, ainsi que l'im-

(1) A Suremain, 22 novembre. — Dans une des notices qu'il a fait écrire sur lui, Gharles-Jean a inséré ce mot du vieux roi qu'il a certainement, sinon inventé, au moins arrangé : « C'est le génie de mon fils qui a marchandé la guerre sur chacune des larmes que la gloire coûte aux familles. »

(2) Archives Woronzof y XVII, 319-329 (lettre du 3 décembre 1813). — Wellington, Dispatches, VIII, 471.

pression profonde produite par son nom ressuscité sur les cœurs vraiment français. En un mot, il présente le héros suédois aux peuples et aux rois avec une complaisance qui trahit dans Texécution du portrait la main du modèle.

Gomme pour prendre possession de son nouveau rôle, Charles-Jean affecta la plus grande sollicitude pour ses anciens compatriotes, victimes des journées précédentes. Parmi eux se trouvait le général Delmas, blessé mortellement et prisonnier à Thôpital de Leipzig. Sous le Consulat, Delmas, républicain comme Bernadotte, mais plus désintéressé que lui, s'était laissé disgracier et dix ans après se retrouvait pour mourir sous les aigles, au moment des revers de la France. Charles-Jean, suivi de Lange ron, l'ancien camarade de Delmas au régiment de Touraine, vint voir son collègue de l'armée d'Italie, et tous deux s'imaginèrent le consoler en lui parlant de leur haine commune contre Bonaparte ; mais Delmas n'était ni un Dumouriez ni un Moreau : « Toi, dit-il à Langeron, tu as été proscrit, tu dois peu à la France et rien à Napoléon. Sers ton maître et sois heureux si tu le peux. Quant à toi, Bernadotte, fils de la Révolution, comblé des bienfaits de l'empereur, tu voudrais me voir ton complice; n'insulte pas mon agonie, traître, et laisse-moi mourir en honnête homme ! »

Rebuté par Delmas, le prince royal tourna sa faconde du côté des autres officiers prisonniers; il demanda et obtint la garde d'un certain nombre d'entre eux ; puis, les ayant mandés auprès de lui : a Pourquoi, leur dit-il sans ambages, la France a-t-elle été choisir un Corse pour le mettre à sa tête ? Il y avait

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pourtant d'autres g^énéraux dans la République! Je suis du pays de Henri IV, moi ! » Parmi ses auditeurs, quelques-uns, presque tous employés subalternes dans l'administration militaire, les hôpitaux et les équipages, cédèrent à ses avances ; d'autres protestèrent en refusant l'argent qu'on leur offrait, ou en prenant respectueusement la défense de Napoléon. Cent cinquante furent renvoyés sur parole, comme si chacun d'eux eût dû valoir à leur libérateur un million d'amis. Le plus grand nombre, distribués en deux convois, furent expédiés comme prisonniers de guerre en Poméranie, à Rostock et à l'île de Rugen (1).

Par la bataille de Leipzig, T Allemagne était délivrée, la France était ouverte. Charles-Jean se crut en état de donner avec autorité, au nom des services qu'il venait de rendre, des conseils aux vainqueurs. Après avoir déterminé la défection des Saxons, il voulut intercéder pour le roi de Saxe captif dans son palais et menacé de déchéance ; il obtint tout au plus que la déposition de ce prince ne fût pas immédiatement prononcée. En outre, comme si la guerre de délivrance eût ressemblé à la guerre de Trente ans, il prétendit intervenir dans les affaires générales de l'Allemagne. Il fallait selon lui assurer avant tout les avantages acquis, suspendre la marche en avant des armées, faire tomber les places de la Vistule, de l'Oder et de l'Elbe encore aux mains des Français, substituer, sur l'ancien territoire de la Confédération du Rhin, une administration générale provisoire à l'arbitraire d'une occupation en commun

(1) Stewart (lord Lovdonderrt), Histoire de la campagne de 1813^ II, 19. — Saint-Ghamaws, Mémoires y 246-247. L*un de ces convois comprenait environ quarante officiers, dont quatre généraux.

par les Autrichiens, les Prussiens et les Russes, abolir le Code Napoléon, nommer enfin l'empereur François vicaire de l'Empire (1). Il dut oublier ce beau plan à peine formé ; on n'était plus au temps de Gustave- Adolphe ; l'Autriche et la Prusse se réservaient à ellesmêmes et concédaient tout au plus aux g^randes puissances le droit ^e régler l'ayenir de la nouvelle patrie allemande.

Laisserait-on au moins cet ancien Français dire son mot sur les affaires de France ? D'Angleterre le vieux Dumouriez lui affirmait n'avoir plus d'espoir qu'en lui, depuis la mort de Moreau, pour la délivrance et le salut de leur pays. Alexandre renouvelait ses insinuations tentatrices : a Les coups^ décisifs sont portés. La France va avoir à se prononcer sur son sort ; elle vous devra la liberté et la paix. Vous serez le médiateur entre elle et l'Europe ; et qui sait, ajoutait-il d'une voix d'autant plus caressante qu'elle ne formulait aucune promesse ferme, qui sait où une heureuse étoile peut vous conduire ? »

Sous l'empire de ces illusions adroitement entretenues en lui, Charles -Jean se reprit à convoiter, comme au temps du Consulat, la succession de Napoléon. Il se flattait de remplacer Schwarzenberg comme généralissime, de passer le Rhin au moment choisi par lui, puis de diriger à son gré, toujours en vue de la pacification générale, l'occupation du sol français. Il fût devenu ainsi un arbitre entre ses compatriotes et ses alliés et se fût assuré, en dépit de sa situation

(i) Vincent à Metternich, 15 novembre iSiZ (Àrch, de Saint-Pétersbourg). Il transmet le résultat d'une longile conversation qu'il a eue la veille, en présence du Prussien Rrùsemark, avec le prince de Suède.

fausse, la gpratitude des vaincus. L'édifice napoléonien touchait au moment de sa ruine, mais, à en croire le prince royal, la nation restait debout, intacte derrière ses frontières légitimes, et elle pouvait résister avec succès sur la ligne du Rhin. La coalition devait donc, selon lui, avant de pousser plus avant, lancer un manifeste offrant aux Français, avec la paix, la garantie des limites naturelles » , moyen excellent de les séparer de Napoléon, ouvertement rebelle à tout amoindrissement de son empire. Ainsi la France eût perdu tout le fruit de ses dernières victoires, mais elle eût conservé tout ce qu'elle devait à la République et aux généraux républicains, personnifiés dans le principal survivant d'entre eux, Bernadotte.

Les bulletins du prince de Suède, sa correspondance avec le tsar attestent que ces préoccupations chimériques ne quittèrent guère sa pensée durant les deux derniers mois de 1813, Le 10 novembre, il exprime explicitement Tespoir d'une paix avec la France, fondée sur la frontière de 1801, gage nécessaire de sa durée. Le 15, de Gôttingen, il transmet à Alexandre, par Schlegel, un recueil de dépêches et de lettres interceptées de nature à être publié et à donner, assure-t-il, une forte secousse à l'opinion en France. A Frédéric- Guillaume, il confie directement ses vœux et affirme que la monarchie prussienne aura tout à gagner à leur accomplissement ; il lui dépêche ensuite le comte Raikreuth pour commenter cette communication et faire principalement comprendre que sa conduite pendant les derniers événements n'a sans doute pas diminué sa popularité en France,

Enfin un long mémoire, intitulé le Conservateur poli*

tique, nous renseigne sur le parti qu'il espérait tirer de sa mainmise sur son ancienne patrie. L'auteur et le principal destinataire de cette pièce nous sont également inconnus. Le premier se dit officier français et néanmoins interprète des pensées tant de Tempereur Alexandre que d' « un grand prince son allié » . Il prône ridée d'une France ramenée à ses frontières naturelles, constituée, sous le gouvernement nominal de Napoléon, en une fédération composée des maréchaux, détenant à titre de fiefs et gouvernant les anciennes provinces. On ne nomme point Bernadette, mais on le désigne à deux reprises comme le principal artisan de cette combinaison, et aussi par ses talents et sa réputation, antérieure à celle de Napoléon, comme Tespoir des vrais patriotes. Il est permis de voir là, en même temps qu'un plan ferme soumis au tsar, une invitation adressée aux maréchaux de rejeter la suprématie de leur ancien camarade, une manœuvre adroite pour tourner les pairs de TEmpire contre l'empereur (1).

Charles-Jean, tout comme un émigré royaliste, voulait croire au désintéressement des alliés ; parmi ceuxci, aucun, sauf le tsar, ne se souciait de faire concorder les ambitions particulières du prince suédois avec les intérêts généraux de l'Europe. L'Autriche laissait percer ses préférences pour la proclamation du roi de Rome et une régence. Le 9 novembre, à Francfort, Metternich insinuait à un diplomate français regagnant Paris, Sainir-Aignan , que les alliés seraient disposés à prendre pour base d'une négociation la frontière du Rhin; mais cette avance n'était, au fond, prise au

(i) ScHOBLL, Recueil de pièces^ etc., t. IX.

sérieux ni par lui ni par les représentants de la Russie et de l'Angleterre. Des interprétations toutes prêtes allaient, en l'expliquant, la désavouer. Dès le 4 décembre, dans le manifeste des alliés à la nation française, aucune garantie n'était énoncée contre de pires exigences. L'Angleterre visait au rétablissement pur et simple de l'ancienne France et de l'ancienne dynastie. Intéressée à ce qu'aucune partie de la « Gaule Belgique » ne demeurât française, elle provoquait, à rencontre du plan suédois, le soulèvement des Pays-Bas. Castlereagh, dans une dépêche du 13 novembre, parlait franchement des limites historiques, celles de 1 789.

Alexandre lui-même ne tenait pas à laisser la France vaincue plus grande que l'ancien royaume, car il pouvait trouver dans ses dépouilles le prix des provinces polonaises de la Prusse et de l'Autriche et reconstituer ainsi pacifiquement à son profit la vieille Pologne. L'amour-propre surpassait en lui l'ambition. Il voulait avant tout entrer à Paris en conquérant, venger l'occupation de Moscou. Une fois le résultat obtenu, il eût volontiers intronisé Bernadotte, mais comme un nouveau Stanislas Poniatowsky, son client, son lieutenant couronné dans une seconde Pologne, celle de l'Occident.

L'invasion du territoire français, en plein hiver, s'ensuivit. Dès le 4 novembre, Charles-Jean reçut communication des mouvements prescrits à son armée par le grand quartier général. Le roi de Prusse lui offirait un renfort composé de deux corps de landwehr au cas où il s'empresserait de marcher en avant. Mais, comme il avait satisfait à ses engagements envers l'Angleterre et la Russie, il parut dès lors oublier la dernière passe

du grand duel entre l'Europe et Napoléon, et désormais ne servit plus qu'indirectement la coalition.

Son armée se disloque alors ; ses contingents russes et prussiens se dispersent le long de l'Elbe ou du Rhin. Les uns, ceux de Woronzof, de Tettenborn, de Walmoden, restés sous ses ordres directs, attaquent les places allemandes encore occupées par les Français ; les autres, ceux de Bulow et de Winzingerode, vont audevant des troupes anglaises qui débarquent aux Pays- Bas à peu près sans défense. Quant à lui, il s'isole, se laisse oublier avec ses Suédois dans la région de la basse Elbe, à l'arrière-garde. Il occupe d'abord le Hanovre, qu'il remet ainsi à la discrétion de ses anciens maîtres les rois d'Angleterre; il se souvient très haut alors d'avoir, huit ans auparavant, protégé ce pays contre les armes anglaises, car, dans son bulletin du 10 novembre, il étale sa sensibilité pour les marques de gratitude que le souvenir de .son administration « comme général ennemi » lui a valu parmi les Hanovriens !

Gela fait, il pouvait marcher du côté de Hambourg et défier Davout. Il laissa cette tâche au Russe Bennigsen et se tourna contre les Danois, redevenus les alliés de la France et restés les possesseurs de la Norvège. Toutefois, même en face de tels ennemis, il se préoccupa de ménager le sang suédois ; il destinait en effet sa petite armée à l'escorter jusqu'à Paris, si les événements favorisaient ses vues personnelles, et à défendre son héritage en Suède, si celui-ci était contesté, lors de l'établissement d'un nouvel ordre de choses européen. En conséquence, pour éviter une guerre entre les peuples du Nord qu'il déclarait fratricide et ne pas

blesser les « droits de rhumanité » , il essaya d'obtenir par persuasion du Danemark, en attendant mieux, une ancienne possession suédoise, Tévêché de Trondhjem. L'Autrichien Bombelles, investi de ses pouvoirs, arriva à Copenhague le 27 novembre ; il ne réussit pas mieux que le Russe Dolgorouky au printemps précédent. Une campagne d'hiver, qui dura quinze jours à peine, s'ensuivit contre les Danois ; elle fut close par un armistice (15 décembre). La reprise des hostilités (6 janvier 1814) n'eut lieu que pour la forme. Des négociations déjà engagées aboutirent dès le 14 à la paix de Kiel. Cette fois le Danemark se résignait à la cession de la Norvège et recevait de la Suède, en échange, la Poméranie.

Étant arrivé à ses fins comme Suédois, Charles-Jean ne renonça, comme Français, ni à ses regrets ni à ses espérances. Nous allons, sous ce dernier point de vue, le revoir à l'œuvre.

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