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LA SUCCESSION DE FRANCE HIVER DE

Depuis les journées de Leipzig, la succession de France était ouverte ; elle devait revenir au bout de quelques mois à la famille dépossédée, les Bourbons. Le prince de Suède, qui pressentait cette solution, s'efforça de tenir jusqu'au bout dans l'incertitude sur ses intentions ceux dont il devenait le compétiteur ; il se réservait de les supplanter ou de les protéger au dernier moment, de se faire Cromwell ou Monk selon les circonstances. Aucun sentiment ne T entraînait vers eux, ni comme Béarnais, ni comme successeur de Gustave III. Bien que leur opposition à ses desseins se dissimulât sous des démarches et des formes flatteuses pour son amour-propre, il voyait en eux des rivaux dangereux dans le présent et dans l'avenir des accusateurs devant l'Europe. Le jour où la nécessité de leur céder s'imposa à lui, il se crut en état de leur faire implicitement ses conditions , d'obtenir d'eux des garanties, soit en Suède pour sa situation comme prince héritier, soit en France pour les principes de 1789 et les institutions fondamentales de la Révolution.

De son côté, Louis XVIII, en dépit des belles paroles prodiguées à ses envoyés, démêlait sans trop de peine

les sentiments et les desseins véritables du nouveau Suédois. Ni lui ni ses conseillers ne se dissimulaient le danger d'une compétition à laquelle ils pouvaient croire acquis Tappui de la Russie. Dans les salons de Londres où ils rencontraient Mme de Staël toujours enthousiaste de son héros, les familiers de Hartwell faisaient remarquer comme des manifestations révolutionnaires, dans les bulletins de l'armée du Nord, la mention des rois de Saxe et de Westphalie ou les phrases renouvelées du temps du Directoire sur les frontières naturelles de la France ; ils taxaient de manœuvre politique dont le but était facile à deviner les -ménagements de Charles -Jean envers les vaincus ; puis, avec leur facilité habituelle d'illusion : « Il se fera sûrement Monk, ajoutaient-ils, sachant bien qu'au moment de la contre-révolution générale il ne pourra rester sur le trône (1) . »

Pour le pousseï; dans cette voie, le dernier en date des publicistes de l'émigration, La Maisonfort, lança son pamphlet intitulé Tableau politique de l'Europe après la bataille de Leipzig, où il raisonnait ainsi : « L'Europe doit être rétablie sur ses anciennes bases, sous le haut patronage de l'empereur Alexandre ; de même la France, restituée à ses rois légitimes, renfermée dans les frontières posées par eux; rien de plus, rien de moins. Serait-ce une faction, un étranger, un autre Bourbon (Bernadotte est évidemment encadré ici entre la République et le duc d'Orléans), qui pourrait lutter contre un aventurier plus renommé qu'eux tous ensemble? Que Bonaparte tombe, et Louis XVIII n'a plus

(i) Mme de Staël à Schlegel, 30 novembre 1813. (Lady Blenrerhas- SETT, Mme de Staéi et son temps, III, 570.)

de rivaux. » Non content de cette allusion dédaigneuse, La Maisonfort, avec son ironie d'ancien régime, signifiait à Tex^général de la Convention de n'avoir pas à convoiter le trône de saint Louis ; il l'appelait grand homme^ héros, mais le condamnait, faute de mieux, à la relégation perpétuelle en Suède et se donnait Tair de le défendre contre des soupçons outrageants : « L'héritier d'une couronne, le fils adoptif d'un roi ne descendra pas au rôle d'usurpateur ; il ne tentera pas de s'élever par une chute ; il a des engagements sacrés à remplir, et il leur sera fidèle. »

Si La Maisonfort n'en disait pas davantage, c'est que son fils appartenait, comme officier russe, à l'étatmajor suédois. Par contre, Alexis de Noailles quittait à ce moment, volontairement ou non, un service où il ne se sentait plus utile à son parti et venait rejoindre ses amis, à la faveur de l'invasion, dans l'intérieur de la France.

Les tentatives des Bourbons pour attirer à eux Bernadotte n'en continuèrent pas moins durant l'hiver de 1813. A la fin de novembre, le comte de Bouille se présenta au quartier général de l'armée du Nord porteur d'une lettre signée Louis-Joseph de Bourbon. Louis XVIII, graduant avec art ses avances et ne se résignant pas encore à des sollicitations directes, mettait en avant l'ancien correspondant de Pichegru, le plus recommandable des soldats de l'armée royale. Le vieux Gondé répugnait d'abord à frayer avec ce nouveau cousin échappé de la caverne régicide ; il se résigna enfin par égard pour une fortune militaire qu'il ne jugeait pas trop au-dessous de la sienne. Bouille luimême fut désigné avec une intention marquée; sa

femme étant une créole de la Guadeloupe, il pouvait, au point de vue de ses intérêts de famille, se considérer déjà comme sujet de Sa Majesté Suédoise. Il se fit donc présenter à Gharles-Jean en qualité de colon des Antilles, empressé de saluer le fils adoptif de son nouveau souverain. Dans le tête-à-tête, il déclina son nom et sa mission, exhiba Tépitre de Condé et, au nom de Louis XVIII, formula les assurances flatteuses naguère prodiguées à Gustave IV. Il fut payé en semblable monnaie, par des phrases sonores sur le despotisme du Corse et sur la gloire des Gondés, et finalement invité à aller étudier au grand quartier général les dispositions des souverains. Bouille se rendit à Francfort, où on le reçut avec politesse, mais avec indifférence. Quand il repassa par Kiel pour entrer en Angleterre, Charles- Jean le revit et se montra un peu plus explicite : « Que le comte d'Artois débarque en Hollande lors de mon entrée aux Pays-Bas ; nous arborerons le drapeau blanc à côté du drapeau suédois, et, Dieu aidant, je les conduirai aux Tuileries. »

Ce n'étaient point encore là des promesses précises, comme les événements ultérieurs le firent voir. Seulement, pour paraître répondre aux avances du prince de Condé, Charles-Jean ordonna la formation à Lubeck d'un régiment dit Royal-Suédois et désigna pour l'organiser un officier de Tancienne armée française, Montrichard (1). Ce corps, malgré son nom, ne ressemblait par aucun côté au régiment du Roi constitué en Suède

(i) Nicolas-Alezis-Gabriel, comte de Montrichard, né le 18 août 1759, engagé aux dragons de Conti (1" mars 1775), sous-lieutenant au même corps (1«' février 1784), émigré (1791), lieutenant au régiment (autrichien) de Carneville (avril 1792), capitaine au service danois (1800), puis au régiment suédois du Roi (mars 1806), chef du bataillon franco-

au temps de Gustave IV. A part quelques émigrés — entre autres ce Lambot qui se trouve mêlé en 1815, à Avignon, comme major de place, au tragique événement de la mort du maréchal Brune — il était composé de prisonniers de guerre et surtout de déserteurs. Parmi ceux-ci le tiers environ était Français, les deux autres tiers étaient Italiens (dont deux cents Toscans), Belges, Hollandais, Espagnols. Cette troupe, composée d'environ un millier d'hommes, ne fut pas employée et demeura à Lubeck jusqu'à la fin de la guerre (1).

L'effort du prince de Suède, à la fin de 1813, pour prendre la haute main dans le règlement des affaires françaises, est difficile à suivre et à déterminer. Il se trahit partout, il n'apparaît clairement dans ses résultats nulle part ; on en saisit çà et là des indices épars, à peine visibles. Quelques paroles, d'ailleurs équivoques ou vagues à dessein, du principal intéressé, quelques écrits aujourd'hui oubliés , des démarches dont le caractère, les incidents, le but précis restent à demi enveloppés de mystère, des échanges de lettres ou des entretiens embarrassants pour l'un des correspondants ou des interlocuteurs, tels sont les éléments d'information qui permettent du moins, par leur rapprochement, de constater ce fait : la prétention de Bernadotte à disposer de la France, ne fût-ce qu'un jour, à satisfaire ainsi sa haine contre Napoléon, à imposer l'oubli de sa défection à ses compatriotes.

italien formé à Wolgast (2 nov. 1813), major général (5 nov. 1816). (Archives de la guerre, à Stockholm.) Il figure jusqu'en 1840 dans l'Annuaire militaire suédois.

(1) On trouve beaucoup de détails intéressjints sur ce corps dans la Correspondance de Danemark à l'époque de son licenciement (janvier, février et mars 1815).

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Signalons d'abord ces mots qui, le 22 décembre, lui échappent devant Suremain : a Un des maréchaux m'offre ses services, à condition que je lui procurerai la Provence. » Point de doute ; c'est ici Masséna qui est en cause. Ce maréchal, devenu suspect à l'empereur à cause de ses relations avec Fouché, avait été envoyé en disgrâce dans le Midi en qualité de gouverneur de Toulon et de commandant de la 8* division militaire ; il y resta, bien malgré lui, jusqu'à la chute de l'Empire. Presque en même temps, Charles-Jean prétend, dans ses communications aux Anglais, que le maréchal Suchet, son neveu par alliance, lui a annoncé son intention de faire déclarer l'armée de Catalogne pour les Bourbons, dès l'arrivée des Suédois sur les frontières françaises. Enfin il s'efforce de gagner à ses projets Davout, le gouverneur de Hambourg.

Le général Thiébault, dans ses Mémoires^ nous a laissé sur ce dernier épisode un récit très vraisemblable sur les principaux points, très contestable sur d'autres. D'après lui, le prince de Suède, mal instruit des vues des alliés sur la France, trop certain des revendications des Bourbons, se serait demandé s'il ne pourrait pas, en ralliant à ses Suédois les garnisons françaises dispersées dans les forteresses allemandes, s'imposer à tous. Appuyé sur de telles forces, il eût pris à revers avec succès les armées de Bohême et de Silésie, sauvé la France de l'invasion et l'empereur de la déchéance ; c'eût été racheter sa défection devant l'armée et acquérir des droits à la gratitude des Français, droits que la suite des événements eût précisésà son profit. L'homme nécessaire à la réussite de ce beau plan était Davout, qui disposait de trente mille hommes. On lui dépécha

ua certain Rainville, dont certains témoignages plus sûrs que les assertions de Thiébault vont nous faire connaître les antécédents et le caractère.

Rainville apparaît ici comme un de ces êtres mystérieux qui sont au diplomate ce que le maraudeur est au soldat et contre lesquels on trébuche trop souvent dans l'histoire encore mal éclairée de cette époque. Il s'appelait de son vrai nom César Lubin : d'abord dragon au régiment de Ségur, il avait connu Dumouriez dans les bureaux de la marine à Cherbourg et en 1792 avait fait partie, avec le grade de sous-lieutenant, de son étatmajor. Déserteur en même temps que son général et errant comme lui à l'étranger, il finit par se faire naturaliser Danois et par tenir un restaurant à Altona. Ainsi placé depuis 1811 sur l'extrême frontière de l'Empire, il y demeura « espion par état » et propre à toutes les besognes. Le prince de Ponte-Gorvo le connut et l'employa comme tel durant son gouvernement des villes hanséatiques.

Tel était l'envoyé de Charles-Jean. Il s'introduisit à Hambourg sous prétexte de traiter une affaire de subsistances, et aborda un des lieutenants de Davout, Loison. Celui-ci encouragea vivement son projet et l'introduisit auprès du maréchal ; mais, après avoir usé du prétexte qui lui avait valu son audience, Rainville ne se sentit pas le courage de dévoiler le but véritable de sa mission. Il se dit que Davout surpris pourrait ne pas lui laisser le temps de s'expliquer, l'accuser d'embauchage, le faire immédiatement arrêter, peut-être fusiller sans jugement. Il se retira donc après une communication insignifiante et quitta la ville, non sans avoir avoué à Loison que le caractère et la réputation du prince d'Eck-

mtihl lui avaient au dernier moment imposé silence. (c Rainville est un imbécile « , aurait dit depuis Davout, en apprenant cette négociation manquée.

Évidemment le récit de Thiébault émane d'un homme à portée de recevoir des informations de première main, mais il n'a pas reçu que celles-là. Rainville venait-il vraiment proposer à Davout de s'unir aux Suédois contre la coalition? Deux objections infirment cette hypothèse. D'abord Davout ne pouvait avoir oublié la conduite de Bernadotte à Auerstâdt, et il venait de stigmatiser plus vivement que personne son rôle au milieu des alliés (1 ). On devait le savoir très mal disposé contre son ancien collègue, par conséquent indigné à la seule pensée de lui obéir. En second lieu, le prince de Suède ne songeait nullement à prendre en main la cause de l'empereur contre les alliés. On a bien cité cette parole de lui à Gustave Lôwenhielm : « Si les souverains rompent leurs engagements avec moi, ils verront surgir des événements imprévus, et peut-être Napoléon se relèvera-t-il plus redoutable que jamais. » Mais d'une de ces boutades qui lui échappaient dans ses accès de découragement ou de dépit à une entreprise sérieuse, il y a loin. Vraisemblablement Thiébault, se fiant aux bruits recueillis de la bouche de Loison ou d'autres, a dénaturé et exagéré le sens des propositions apportées par Rainville. A Hanovre, selon l'Anglais Thornton, on parlait alors du projet de Charles-Jean d'autoriser Davout, en cas de capitulation, à regagner avec armes et bagages les frontières de l'ancien royaume. Une semblable concession eût facilité aux Français le

(1) Davout à sa femme, 12 septembre 1813 (dans Mme de Blocque* VILLE, III, 377).

moyen de se défendre en dehors de Napoléon et de faire respecter leurs droits. Rainville avait probablement pour instructions de la formuler et d'en débattre les conditions (1).

Cette hypothèse nous semble d'autant plus probable qu'au même moment un autre affidé de Bernadotte, Viel-Gastel, était chargée d'une mission semblable et mieux connue, en Angleterre et à l'armée de Wellington. Les aventures de Viel-Gastel aident à démêler les fils de l'intrigue, béarnaise ou suédoise, comme on voudra, qui visait à envelopper la France (2).

Le 30 octobre, après la capitulation de Brème, un officier français de la garnison de cette ville fut appelé au quartier général des vainqueurs et immédiatement admis à l'audience du prince royal. Il se nommait Henri de Salviac de Viel-Gastel ; son passé n'est pas inutile à connaître. C'était l'un des seize enfants d'un gentilhomme du Périgord. Ayant émigré avec quatre de ses frères, il avait servi en Autriche dans les régiments de Bercheny et de Bussy. Pris par les Français durant la campagne de 1800, il s'évada de l'hôpital où il était détenu pour aller chouanner avec Georges. Repris, il réussit non seulement à éviter la déportation, mais à obtenir un certificat d'amnistie et une surveillance dans son pays natal. La protection de Fouché n'avait peut-

(1) Thiébault, Mémoires^ V, 182-187. — Castlbreagh, Letters, IX, 76-78. — Rapport de d'Aubignosc, 21 août 1812 (Àrch. nat., F' 6573).

(2) Pour les reconstitner, je me suis servi, avec toutes les précautions nécessaires, de deux documents oii Viel-Gastel raconte ou est censé raconter ce qu'il a fait. L*un est un mémoire composé pour sa défense en 1814 et attribué à Tavocat bordelais Martignac. (In-4°, Bibliothèque de la ville de Bordeaux,) L'autre est une longue supplique au prince de Suède, exposé des services qu'il prétend lui avoir rendus. (Copie aux Archives de Saint-Pétersbourg .)

être pas été étrangère à ce traitement de faveur (1). Plus tard il est réquisitionné comme tant d'autres et reçoit un brevet d'officier pour Tarmée impériale; il fait la campagne de Russie dans un régiment de chevau-légerslanciers et se trouve au milieu de la petite garnison de Brème, lorsque cette ville tombe, après une faible résistance de quatre jours, aux mains des alliés (15 octobre 1813). Ce serviteur successif de rÂutriche, des Bourbons et de Napoléon allait devenir un agent secret au service de partis et d'hommes très divers, en attendant que, dédaigné de tous et réduit à vivre de sa plume, il dissertât, dans des livres profondément ignorés, sur la politique, l'économie politique et la morale.

Ayant entretenu, comme plus d'un royaliste de cette époque, des rapports avec Fouché, il reprit vraisemblablement en 1813 auprès du prince de Suède le rôle tentateur joué par Jullian en 1809 auprès du prince de Ponte-Corvo. Ces relations s'établirent, a-t-il prétendu, par une lettre où il invitait Charles-Jean à rétablir les Bourbons. Sa lettre existe. Elle exhorte seulement le destinataire à protéger la France contre ses anciens maîtres comme contre ses ennemis du moment, à constituer un tiers parti entre les alliés et l'empereur, et elle conclut par ces mots significatifs : a Vous devez régner sur les Français. »

L'épître produisit son effet. Son auteur, introduit auprès du prince, présenta un mémoire sur la situation de la France qui rencontra une approbation complète.

(1) Un de ses frères devint, après le divorce, ckambellan de l'impératrice Joséphine et, après la chute de l'Empire, commandant de la garde nationale de Versailles (Fr. Masson, Joséphine répudiée, 163, 328).

Il reçut, avec le brevet de colonel au service suédois, la mission d'aller à Londres, d'y voir les ministres et de se rendre ensuite au quartier général de Wellington, sur les Pyrénées. Parti le 28 décembre, il s'arrêta quelques jours dans les Pays-Bas et ne put accomplir que vers la fin de janvier la première partie de sa mission. En Angleterre d'abord, dans les provinces françaises envahies ensuite, il devait étudier les chances de restauration des Bourbons et, sans les combattre, en paraissant au besoin les soutenir, prêcher la nécessité d'un régime représentatif, sous un souverain ami de l'humanité et de l'honneur; s'enquérir enfin si la gloire passée de Charles-Jean n'en imposerait pas plus aux Français du Midi que le souvenir des descendants de Henri IV. Le procédé d'embauchage politique recommandé à son zèle ressemblait fort à celui dont usa en 1816 le chef du complot de Grenoble, Didier, lorsque, pour entraîner ses adhérents, il criait : « Vive Napoléon II ! » avec l'intention secrète de faire triompher ultérieurement le duc d'Orléans. De plus, sur cette frontière lointaine, des liaisons de famille, d'anciennes camaraderies militaires se présentaient, dont on pouvait tirer parti. Bernadotte revoyait là, outre Suchet son parent et Soult, un ex-soldat de Royal-la- Marine, Pinoteau son ancien complice de Rennes, Villate et Berton qui avaient figuré dans son état-major; n'était-il pas possible de les convertir à une candidature révolutionnaire par ses origines, militaire par son caractère, tricolore par ses tendances? D'un autre côté, ne pourrait-on, si la France vaincue était destinée à être démembrée, suggérer l'idée d'une principauté s'étendant des Pyrénées à la Garonne et dont le soldat

heureuit sorti de Pau deviendrait le bénéficiaire? Un pronunoiamienio en ce sens paraissait possible. Au pie aller, Yiel-Gastel devait faire en sorte que le prince de Suède semblât prendre une part prépondérante au rétablissement de Tancienne dynastie. Nous le verrons tout à rheure à Tœuvre, en Ang^Ieterre et en Béam.

De tentatives sérieuses à Tintérieur de la France^ pour secouer le joug de Napoléon, il ne pouvait s'en produire encore dans Tautomne de 1813. Celles auxquelles le nom de Bemadotte est mêlé sont insignifiantes, pour ne pas dire ridicules. L'homme qui à Abo se prétendait en état d'armer trois cent mille hommes en Bretagne n'y manifesta son action que par trois exemplaires d'une de ses proclamations, jetées par les Anglais dans une barque de pèche à Douarnenez et expédiées à Paris, par un commissaire de police trop zélé, comme des trophées de victoire (1). A l'autre extrémité de l'Empire, en Provence, un complot à l'effet de surprendre Toulon est découvert, et l'un des prévenus déclare — sur quelle autorité, on l'ignore — que le prince Bernadotte devait venir avec une armée pour soutenir les conspirateurs. C'est chose encore plus mytérieuse qu'une pièce saisie un peu plus tard par la police de Marseille et dont l'en-tête est un chefd'œuvre d'incohérence : Préfecture des Bouches-du^ Rhône — Spes unica, consolalrix afflictoruni — Berna" {lotte prince royal de Suède au nom de Louis XVIII — Proclamation de Louis-Joseph de Bourbon, duc d'Angoulême (sic) , aux Français (2).

(1) Ârch. nat., F^, 6573 (Rapport de Chépy, 20 septembre] •

(2) Arch, nat., F^, 3053. — GoiLLOir^ tes Complots militaires, etc., p. 213.

A Paris, des négociations mystérieuses se poursuivirent alors, dont on devine le but, mais dont les agents de part et d'autre nous demeurent inconnus. Un témoin en mesure d'être bien informé (Norvins) écrit à la dernière page de son journal pour l'année 1813 : « Quelques émissaires de Bernadette, porteurs d'une proclamation et chargés d'une négociation toute française, €ont arrivés à Paris. Ils ne trouvent pas leurs anciens amis favorables à ce genre d'intérêt imprévu, qui vient se glisser dans le danger commun sous la forme d'un parjure national. La proclamation et la négociation repassent la frontière dans le même incognito où elles sont arrivées. » En effet, le prince suédois ne comptait point parnii les gens en place d'amis ostensibles, de partisans proprement dits. Cependant, dans les régions officielles, l'opportunité de renouer avec lui apparaissait; les manifestations de tout ordre organisées naguère contre le « prince de Ponte-Gorvo » prenaient subitement fin. Les journaux recevaient l'ordre de ne plus prononcer son nom, et le 27 décembre, dans un rapport au Sénat, Fontanes glissait cette phrase, qui résonne comme un appel de flûte succédant au chœur de malédiction des semaines précédentes : « N'aperçois-je pas au milieu des rangs ennemis ce prince né avec tous les sentiments français dans le pays où ils ont peut-être le plus d'activité? Le guerrier qui défendit autrefois la France ne peut demeurer longtemps armé contre elle. »

A cette époque, surgit de nouveau dans sa vie, pour accaparer momentanément sa confiance, un Français de hasard, lié à lui sous le Consulat par la communauté des idées politiques, Benjamin Constant. Devant

ses amis de date plus récente, Charles-Jean se sentait toujours un parvenu, un compagnon bon à ménager à proportion de ses services, mais demeuré suspect par ses origines et son caractère; c'était la mouche du coche, selon la formule classique, ou, selon le jargon démocratique actuel, le cheval de renfort. A ceux-là seulement qui, entre la vieille Europe et la France napoléonienne, poursuivaient l'application sincère des principes de 1789, il apparaissait avec la figure d'un héros et d'un sauveur. Benjamin Constant, fidèle à son idéologie politique, habitait depuis deux ans le château de Hardenberg, près de Gôttingen. Après Moreau, il vint renouer connaissance avec Bernadotte, agiter avec lui, tout comme en 1803, les moyens d'abattre Bonaparte, de restaurer la liberté. « Je me décide, écrit-il dans son Journal intime^ à aller voir s'il y a là quelque chose de sérieux, mais je me sens sur un terrain contre nature... Ma cabane bâtie là-dessus se trouvera sur du sable. »» Afin de lui trouver du moins un point d'appui sur les ruines du régime qui s'écroulait, il lança, sous la date du 31 décembre 1813 (l'ouvrage parut en réalité le 19 janvier 1814), sa brochure De l'Esprit de conquête et de l'Usurpation dans ses rapports avec la civilisation euro^ péenne.

Cette pièce a fait moins de bruit et néanmoins doit compter davantage dans l'histoire de l'époque que le fameux pamphlet de Chateaubriand, œuvre de littérature essentiellement française et exclusivement royaliste ; car son auteur est un Européen et un philosophe, plaidant pour tous les gouvernements traditionnels, sans distinction de frontières, contre le despotisme conquérant et pour la liberté sans épithète,

indépendante des diverses formes politiques. II attaque donc Napoléon dans l'origine et l'exercice de sa puissance, et, ne trouvant à lui opposer que la « légitimité M (preuve que ce mot n'a pas été inventé, comme on l'a dit, par Talleyrand, Tannée suivante), il déclare celle-ci salutaire, lorsqu'elle résulte d'un vœu national ne contredisant pas explicitement le principe de l'hérédité. Tel a été le cas de l'élu des Anglais en 1688, tel est aussi celui de l'élu des Suédois en 1810. Ce dernier, plus heureux que Bonaparte, « a contenté l'imagination par les souvenirs qui la captivaient et la raison par le suffrage universel dont il était appuyé » . Les lecteurs se trouvaient alors induits à penser qu'en France un héros populaire sous la république pouvait devenir le représentant de la monarchie restaurée. Donc, sauf quelques lignes, flatteuses et suggestives, on ne découvrait rien dans la brochure de Benjamin Constant qui trahit un plaidoyer pour le prince de Suède, et cependant cet opuscule constituait la préface de la révolution souhaitée par les revenants de 1791 et de l'an VIII. On a raconté qu'en tête à tête avec celui qu'on appelait le « Béarnais » , l'ex-tribun avait négocié avec lui le partage de la France, lui laissant la cour, se réservant le gouvernement : pacte douteux et en tout cas prématuré. Il ne s'agissait encore que de renverser le régime existant et de lui substituer un régime reprenant la véritable tradition de 1789.

Dans un mémoire non daté, mais certainement rédigé durant l'hiver de 1813, Benjamin Constant envisage quatre éventualités possibles et prochaines : deux qu'il mentionne seulement parce qu'elles lui déplaisent, la paix avec Napoléon et le retour des

Bourbons provoqué par un mouvement national ; deux autres qu'il discute^ parce qu elles s'accordent avec ses idées et ses sympathies. Celles-ci sont rétablissement d'une constitution libérale avec un a chef connu » (il n'ose le nommer encore), ou, comme pis aller, la proclamation de Louis XYIU sous les auspices du républicain destiné au trône de Suède. Suivant une proclamation dont il lui fournit le modèle, Bemadotte, lors de son entrée en France, appuiera toutes ses décisions sur une représentation nationale improvisée, composée des députés arbitrairement expulsés du Tribunat en 1803 et des membres les plus importants des collègues départementaux. Cette assemblée, contre-partie d'un Sénat servile, traitera avec lEurope pour la paix et l'indépendance et au besoin avec les Bourbons pour la liberté ; elle pourra même détrôner légalement Sapoléon avant son renversement de fait. L'utopiste poliûque conclut par ces mots : & Le héros n'a qu'à frapper du pied, et l'anarchie disparait, le peuple français ressuscite (1;. »

Ainsi Benjamin Constant déclarait les droits de la souveraineté populaire imprescriptibles conune ceux des dynasties et supprimait légalement les neuf années écoulées depuis sa sortie du Tribunat. De plus, il renouvelait sans le dire les théories qu en Tan Y il avait déjà empruntées aux législateurs de la Constituante. Fils de protestants exilés, il croyait, à Fexemple de Mme de Staël, que le salut, l'avenir de la France résidaient

(1^ Ce mémoire traduit en suédois^ ficnie, avec d'aattes lettres de B. Constant et de Mme de Staël, parmi les pièces justificatÎTes du yolnmineoT recueil de Schi5K£L, Minnen ur Sveri^es nyare hisioria ^Sonvenin de llûstoire moderne de la Snède^.

dans une fédération républicaine ou monarchique, dirigée par les huguenots associés aux philosophes, et il se voyait à même de la placer sous les auspices d'un parvenu illustre, son coreligionnaire religieux autant que politique. Bernadotte, converti à la Réforme, avait l'air de reprendre à rebours l'œuvre de Henri IV et de dire aux idéologues de 1803 ce que les libéraux de 1817 répéteront du prince d'Orange : « Un souverain protestant, c'est ce qu'il faut à la France. »

Tout en caressant cette perspective, Charles-Jean, qui se savait appelé à agir suivant les circonstances plutôt qu'à bâtir en l'air des systèmes, accommodait d'avance et de son mieux ses intérêts à chacune des solutions possibles. Gomme un autre eût improvisé des châteaux en Espagne, il abattait, relevait, déplaçait au gré de sa fantaisie ambitieuse le trône de France. Si Napoléon acceptait la paix et les frontières de l'ancien royaume, Bernadotte triomphait de l'humiliation d'un rival détesté, dépouillé désormais de son prestige et condamné quand même à une chute prochaine, définitive. Si les alliés acceptaient Napoléon II et une régence, il pouvait être préféré, en raison de son origine, à l'impératrice Marie-Louise et devenir le protecteur des Bonaparte à l'exclusion de leur chef écarté de la scène. Si les Français hasardaient un nouvel essai de république, il devenait apte entre tous, vu ses précédents, à acclimater ce régime parmi ses compatriotes. Si l'Empire se démembrait au profit d'une féodalité impériale, l'ex-prince de Ponte-Gorvo pouvait retrouver une existence souveraine en Occident; car il a parlé ou laissé parler pour lui d'une principauté soit aux Pays-Bas, soit entre la Garonne et les Pyrénées.

Malgré ses répugnances, il ne repoussait pas la restauration des Bourbons, pourvu qu'il y présidât, avec Fassentiment légal et unanime de la nation; mais, avant tout, il désirait travailler pour lui, pour son élévation définitive, comme le « plus digne »> parmi les prétendants à la succession du moderne Alexandre. La désignation qu'il attendait du peuple et de l'armée équivalait dans sa pensée à une révolution et à une restauration nationales. Un homme tel que lui, élevé par la chute d'une monarchie et néanmoins héritier présomptif d'une couronne, pouvait rapprocher toutes les époques, réconcilier tous les partis. Il souhaitait, nous l'avons vu, une France agrandie selon les traditions gauloises, telle que son épée avait contribué à la faire, c'est-à-dire diminuée de tout ce que l'épée de Napoléon y avait ajouté. Il la souhaitait en outre gouvernée selon ce droit nouveau, dont il faisait le premier bon marché en Suède. Nul mieux que lui ne lui semblait, tant par ses souvenirs de jeunesse que par sa situation actuelle, qualifié pour opérer cette grande œuvre. Il trouvait dans son origine révolutionnaire, que dis-je? dans les services rendus jadis par lui à la république, son droit de rétablir à son profit la monarchie.

Quelques mots de lui à l'Anglais Thornton (fin de décembre) montrent ce qu'il y avait d'incohérent dans ses idées et d'invariable dans ses vues : « Je veux être l'intermédiaire de la nation française envers l'Europe pour lui donner le souverain qu'elle choisira, soit Paul, soit Pierre, ou quelque autre, en assurant à mon fils la succession à la couronne de Suède (1)! »» Ainsi,

(1) Thornton à Gastlereagh, Kiel, 30 décembre 1813.

CHARLES-JEAN — LES AVENTURES t69

quoi qu'il arrivât, tandis qu'il arrachait la Norvège au Danemark, il se réservait une double récompense. Sans renoncer à l'espoir de fonder dans le Nord une dynastie, il voulait devenir au moment opportun le protecteur légal de la liberté française, ou comme représentant suprême de la nation ou, au pis aller, comme fondé de pouvoirs intérimaire de l'ancienne dynastie. Aucune de ces éventualités n'étant assez sûre pour qu'il se livrât à elle tout entier, il se préparait à toutes et ne supposait pas le retour des Bourbons possible sans l'intervention de la souveraineté parlementaire et populaire. Aussi, lorsque l'Empire tomba, éloigné des uns, oublié des autres, il ne compta pour rien, devant personne, et disparut malgré lui brusquement, définitivement, de l'histoire de France.

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