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CHAPITRE XVII

LA SUCCESSION DE FRANCE PENDANT l'iNVASION

On a vu quelles conditions de paix, quel gouvernement et quel souverain le prince de Suède souhaitait, au commencement de 1814, pour son ancienne patrie. Quelles étaient à cet égard les vues des alliés?

Dans le Nord, les Anglais affectaient envers Charles- Jean une admiration confiante et le félicitaient publiquement, dans leur propre intérêt, de la parfaite loyauté avec laquelle il venait d'accomplir ses engagements envers eux. En Occident, ils allaient lui devenir contraires, et pour deux motifs. Ils ne pouvaient supporter sa proposition de laisser la Belgique et Anvers à la France, et ils s'offusquaient de le voir offrir à la Russie, pour payer d'un nouveau prix sa protection, un lambeau de la Norvège à peine conquise, le littoral du golfe de Varanger, dans le Finmark (1). Bientôt Castlereagh se mit à signaler les a égarements » du tsar au sujet du prince suédois, fit soutenir ses accusations par les journaux de Londres et commença à parler ouvertement des Bourbons.

L'Autriche, par la bouche de Metternich, se pro-

(1) Stanmore (lord), The Earl Aberdeen, p, 57.

nonce, dès le début de Tinvasion, dans le même sens que l'Angleterre et Castlereagh. De Bâle, le ministre de François II déclare tant à son maître qu'au généralissime Schwarzenberg qu'on ne peut donner à un grand peuple un souverain pris dans un parti relativement faible; que ce serait braver l'opinion des Français que de leur imposer Bernadotte, et que l'Autriche ne saurait sacrifier un seul homme pour cette cause (1).

Devant cette double opposition, Alexandre hésitait à imposer ses vues. Le roi de Prusse lui marquait bien explicitement sa résolution de se joindre à lui; mais, parmi les confidents de sa pensée, les uns, comme Pozzo di Borgo et Rochechouart, préconisaient la solution anglaise ; les autres, comme Laharpe, souhaitaient qu'après la victoire on consultât le peuple français sur le choix de son gouvernement, sauf à exclure de ce choix la république et Napoléon !

Le tsar, partagé entre eux, prévoyait les difficultés insurmontables qui l'attendaient, lorsqu'il reçut à Langres, durant les premiers jours de février, le général Reynier, pris à Leipzig et rentrant en France après échange. En même temps qu'il se refusait à toute relation personnelle ultérieure avec Napoléon : « Votre chef, dit-il au général français, c'est vous qui l'avez fait; si l'on exige que vous en preniez un autre, pourquoi ne le feriez-vous pas, de manière à vivre en paix avec tout le monde? — Mai& qui? — Il semble indiqué par le suffrage que j'ai accordé à celui que je crois le plus digne, au prince de Suède. Les Suédois l'ont pris, quoique étranger; pourquoi les Français ne choisi-

(1) Fourrier, Der Congress von Châtillon, Cf. Tarticle de M. Albert Sorel dans le Journal des savants, juillet 1900.

raient-ils pas leur compatriote (1)? » Adressée à Reynier, qui allait rejoindre l'armée française, cette proposition était faite pour parvenir jusqu^à Napoléon et lui apprendre que la paix à tout prix devenait le seul moyen de sauver son trône et sa dynastie. S'il n'infligeait pas cette humiliation à son ancien rival, Alexandre se réservait une autre satisfaction, celle d'entrer en vainqueur à Paris comme Napoléon était entré à Moscou; une fois ce succès obtenu, il ne désespérait pas encore d'interroger pour la forme les assemblées primaires et de faire acclamer son client d'Abo roi constitutionnel des Français.

Telle était la situation lorsque, sur la Seine et la Marne, Napoléon commença à disputer aux alliés les routes de sa capitale. En même temps s'ouvrait le congrès de Cbâtillon, où les plénipotentiaires de la condition déclaraient que les limites naturelles de la France n'étaient autres à leurs yeux que les anciennes limites et prétendaient faire effacer de sa main à Napoléon vingt-cinq ans de notre histoire. Or, pendant que, sur le soi français, la lutte suprême s'engageait, tant sur le terrain diplomatique que sur les champs de bataille, Charles-Jean, entouré de ses Suédois, marquait le pas à Tarrière-garde et en deçà de la frontière sacrée. Enfin, à bout de prétextes pour excuser ses hésitations et son absence au milieu des envahisseurs, il arriva sur le Rhin le 10 février. Ce jour-là il pénétra en France, à Cologne.

Le maire, Wittgenstein, l'accueillit à son entrée. Dixneuf ans auparavant, à la porte opposée de la ville, il

(i) RoviGO, Mémcires, VJ, 328J — Eourrierne, IX, 352-354.

avait souhaité la bienvenue au général Bernadotte et aux républicains français ; tout récemment il avait présenté une adresse à l'empereur Napoléon, très violente contre les alliés et notamment contre certain prince étranger, traître à sa patrie et à sa religion. Les détails de cette nouvelle rencontre et de la conversation qui s'ensuivit seraient assurément curieux à connaître. Nous n'en pouvons relever qu'un seul, l'invitation à dîner adressée par Gharles-Jean à Wittgenstein et acceptée par celui-ci. S'ils parlèrent du passé, comme il est probable, ce fut comme d'un songe évanoui, sans influence sur les réalités du présent. S'ils s'occupèrent de l'avenir, Charles-Jean était d'humeur et de force à persuader à son interlocuteur qu'à la tête des bataillons suédois, ainsi que jadis au milieu des soldats de Sambre-et- Meuse, il apportait avec lui la liberté (1).

Le surlendemain il s'adressa, dans une proclamation, à la nation française; mais, au lieu de formuler les résolutions explicites que lui avait suggérées Benjamin Constant, il se borna à faire en termes généraux le procès du gouvernement impérial. Son silence à l'égard des Bourbons indiquait son désir, sa prétention de contribuer avant qui que ce fût au bonheur des Français : en revanche, une phrase où il exprimait son intention de vivre désormais exclusivement pour la Suède, bonne pour assurer sa situation en tout état de cause, ne pouvait que déconcerter ses anciens amis. Le gros de ses Suédois, la légion allemande, quelque peu de cavalerie

(1) Charles-Jean retrouvait également à Cologne le receveur des droits réunis Boyer, qu'il avait connu comme secrétaire général du ministère de la police en Tan VII, auquel il avait avancé son cautionnement, et qui est expressément signalé par les agents de Rovigo comme un de ses amis. (Àrch, nat,, F^, 6573.)

russe le rejoignirent successivement. Alors, pour se rapprocher, tout en gardant une attitude expectante, du théâtre des événements, il fit un pas en avant et transféra son quartier général du département de la Roër dans celui de TOurthe. Arrivé à Liège le 28 février, il y demeura jusqu'aux derniers jours de la campagne, sans perdre de vue les armées d'invasion, mais sans jamais les rejoindre.

Politiquement et militairement, il avait cessé d'être utile aux alliés. Afin de soutenir son prestige, le tsar eût voulu ouvrir aux plénipotentiaires suédois l'accès du congrès de Ghâtillon ; mais quel concours attendre des envoyés d'un prince qui avait écrit dans leurs instructions : «Il n'a jamais été question (en 1813) de passer le Rhin. . . Une guerre en France est contraire aux intérêts de l'Europe ! » Les grandes puissances n'accueillirent donc à côté d'elles les envoyés de Charles XIII qnad honores; elles se réservaient de statuer seules ,^ comme elles le firent à Chaumont {!" mars), sur le sort de la France. Dès le 9 février, lorsque le congrès suspendit ses séances et qu'Alexandre, exalté par le succès de la Rothière, voulut pousser immédiatement sair Paris, ce fut à l'armée du Nord, et sans consulter son chef, qu'on demanda les renforts nécessaires. Bulow et Winzingerode, après avoir coopéré à l'occu-^ pation des Pays-Bas, passèrent officiellement sous les ordres de Blûcher (26 février) et se rabattirent sur l'armée de Silésie au delà de l'ancienne frontière française. Winzingerode annonça même dans une proclamation qu'il était suivi de près par le prince de Suède ; ce qu'il souhaitait sans doute, sans trop oser l'espérer.

En France, militaires et hommes politiques se deman-

dâient ce que devenait Gharles-Jean, sans pouvoir le découvrir. Les uns le supposaient arrêté à Francfort, d'autres affirmaient sa présence le 9 mars sur le champ de bataille de Laon; et cependant, le 3 mars, on en était encore à dire autour de Napoléon que son exis^ tence au milieu des armées alliées demeurait un problème. Où était-il? Que voulait-il?

Du côté des Français, trois groupes d'hommes, escomptant chacun pour soi le bénéfice de son atti-* tude équivoque, firent alors d'activés démarches pour l'attirer à eux : les royalistes, les anciens révolutionnaires du Sénat et enfin les bonapartistes, c'estnà-dire l'empereur en personne.

Les premiers croyaient et disaient, sur on ne sait quels bruits, que leurs amis des départements de l'Est se portaient à l'envi au-devant du prince libérateur (1). Lorsqu'ils virent le congrès de Chàtillon se réunir et l'éventualité d'une paix sans révolution apparaître, ils s'imaginèrent qu'une démonstration du corps cantonné autour de Liège brusquerait la fin du congrès et ferait triompher leur cause. Deux agents du parti. Gain de Montaignac et Yinchon de Quémont, partirent clandestinement de Paris le 9 mars pour un véritable voyage de découvertes. Dès leurs premières étapes, ils se heurtèrent aux avant-postes prussiens. Là, nul ne paraissait savoir où était le prince de Suède, et chacun doutait de son zèle pour les Bourbons. Les généraux prussiens engagèrent Montaignac et son compagnon à changer de route et à aller plaider directement leur cause auprès de l'empereur de Russie ; les deux émissaires royalistes pré-

(1) Journal du maréchal de Gastellâne^ 17 janvier 1814. — Mme de GhastehaTj Mémoires^ II, 268,

férèrent rentrer à Paris pour chercher de nouvelles instructions et, en définitive éclairés sur les desseins du soi-disant Monk, ne se remirent pas en chemin (1). Chateaubriand, qui achevait alors en secret, pour la lancer au moment opportun, sa brochure De Buonaparte et des Bourbons y nous apprend, après La Maisonfort, dans certaines fiiim^es très claires pour les contemporains, gu« aes atnis étaient désormais guéris de leurs illusions sur .Bernadette : » Si nous retenons à la monarchie, écriyait^l, c'est le comble de Tabsurdité de la vouloir sans le souverain légitime... Ne soyons pas trouvés en telle déloyauté que de deshériter notre naturel seigneur pour donner son lit au premier compagnon qui le demande. »

A côté des royalistes, à Paris, parmi les grands dignitaires et les personnages en place, plusieurs s'habituaient à ridée de considérer l'Empire comme non avenu et de rattacher, non à 1789, mais à Fan YIII le cours des événements. Ceux-là se disaient que Bernadotte pouvait ressaisir l'occasion manquée, protéger, par sa situation en Europe, les hommes de la révolution contre la coalition des rois et leur éviter le pire danger, c'est-à-dire le retour des Bourbons. Sieyès et Talleyrand penchaient vers cette solution, le premier surtout, qui faisait valoir en cette circonstance son désintéressement, car, disait-il en se rappelant sa conduite envers Bernadotte en l'an VII, si le prince de Suède arrive à la tète des affaires, je n'aurai plus qu'à disparaître.

C'est sans doute de ce groupe de mécontents que sortit un projet analogue à celui de Benjamin Constant,

(1) Gain de Montaignac, Journal d'un Français depuis le 9 mars jus^ qu'au 15 avril 1814, Paria, 1816.

CHARLES-JEAN — LES AVENTURES Sn

dont il est à peine resté trace, mais qui eut toutefois un commencement d'exécution (1). Le Corps législatif ayant été ajourné à date indéfinie, il s'ag^issait de convoquer les députés à Nancy, neutralisé pour la circonstance par les alliés, et de leur faire émettre un vœu motivé sur l'état présent et futur de la France. Tout platonique qu'il eût été, ce vœu eût servi plus que tous autres les ressentiments et les desseins du prétendant suédois.

Un des familiers de Talleyrand, Roux-Laborie, vint à Lille, en février, tâter le terrain pour les meneurs de la coterie sénatoriale. Autour de cette ville évoluaient quelques bataillons ou régiments appelés pompeusement armée du Nord. Incapables d'arrêter l'ennemi en Belgique, ils se maintenaient tant bien que mal à portée des places de l'ancienne frontière. Deux anciens aides de camp de Bernadette, Maison et son chef d'étatmajor Gentil-Saint-Alphonse , les commandaient. Un fonctionnaire qui figurera quelques mois plus tard parmi les principaux agents du gouvernement provisoire, Beugnot, occupait la préfecture avec le titre de commissaire extraordinaire. Roux-Laborie l'aborda, lui démontra comme nécessaire et prochaine l'abdication de Napoléon, puis l'avènement d'une régence dont les conseillers devaient être Gambacérès, Talleyrand, Dalberg, Fontanes et « un maréchal de France Considéré dans l'armée » . Enfin se démasquant davantage : « Le prince de Suède est près d'ici. Maison est son ami et fera marcher pour lui les troupes qu'il commande. Tout cela n'attend qu'un signal; vous êtes certaine-

(i) V. les deux lettres du 28 janvier 1814, citées dans la biographie de Pictet de Rochemont par Edm. Pictet (Genève, 1892), p. 106-107 (en note).

ment engagé dans cette affaire ; pourquoi, vu notre vieille amitié, ne rien me dire? »> Beugnot protesta contre cette supposition, et il n'y a aucune raison de suspecter sa sincérité ; mais il prit aussitôt ses précautions pour ne se compromettre ni vis-à-vis du gouvernement du jour, ni vis-à-vis de celui du lendemain. Quant à Roux-Laborie, s'il ne poussa pas plus loin, il fit connaître au prince de Suède les espérances fondées sur lui. Bernadotte, refroidi sans doute par l'insuccès de ses récentes démarches à Paris, défavorable d'ailleurs à l'institution d'une régence, se déroba à l'initiative qu'on sollicitait de lui, sous couleur d'épargner à son pays la guerre civile.

De son côté Napoléon, dans le douloureux étourdissement de ses dernières batailles, n'oubliait pas son ancien lieutenant. Il venait d'être instruit par son ministre de la police des récentes confidences du tsar à Reynier. Se demandant où Gharles^ean pouvait être et supposant les Suédois en marche derrière Bulow et Winzingerode, il écrit (25 février) au roi Joseph, lieutenant général de l'Empire à Paris : « Est-ce que vous ne pourriez pas, de votre chef, envoyer au prince de Suède quelqu'un qui lui fit sentir la folie de sa conduite et le porter à changer? »

Joseph avait un homme sous la main ; c'était Franzenberg, ce médecin viennois que Bernadotte, depuis de longues années, pensionnait bénévolement, sous prétexte d'un service à peu près honorifique auprès de sa femme et de sa belle-sœur. Franzenberg, chargé de pouvoirs en conséquence, partit aussitôt pour Liège, où il demeura du 3 au 10 mars. Gharles^ean le reçut bien et l'amusa par de feintes assurances de bon vou-

loir et de repentir. Son inaction, disait-il, n'avait pas d'autre but que de permettre à Napoléon d'accepter les conditions de paix formulées à Chàtillon, car, une fois les alliés à Paris, c'en était fait de l'Empire. Cette explication donnée, il remit à l'envoyé de Joseph une déclaration écrite par laquelle il s'engageait à passer dans nos rangs avec son armée, moyennant un engagement également écrit de Napoléon, de lui procurer une souveraineté, au cas où sa défection lui ferait perdre l'héritage de la Suède (1).

En accueillant ainsi Franzenberg, Charles-Jean prenait ses précautions contre les dispositions hostiles et hautement affichées d'une partie des alliés à son endroit. En même temps, il se résignait à l'éventualité d'une France diminuée de ses conquêtes, pourvu qu'elle fût sienne, comme l'atteste sa lettre du 3 mars au tsar, dont il continuait à ne pas désespérer. Cette lettre est caractéristique par sa date : c'est celle du jour de l'arrivée de Franzenberg à Liège. L'auteur de cette pièce y qualifie la coalition d' « ingrat et monstrueux assemblage » , constate que la force matérielle et morale de leur grand ennemi n'a pas été sérieusement atteinte et propose à son allié une attitude propre à imposer la paix à ceux qui se figurent pouvoir vaincre comme à celui qui ne se croit pas encore vaincu : « Pourquoi compromettre plus longtemps une gloire que vous avez si justement acquise pour une cause qui nous devient désormais étrangère? Si l'empereur Napoléon n'écoute pas les propositions qui lui sont faites,

(1) Raguse, Mémoires, VII, 26-28. Marmont déclare tenir le fait du colonel de la Rue, qui a été successivement Taide de camp de Maison et le sien.

retirons-nous sur les frontières de Tancienne France et de là offrons de négocier pour les conquêtes qu'elle a faites depuis 1789. Nous verrons si Fancienne France voudra combattre pour conquérir encore une fois la nouvelle... (1). »

Rentré à Paris le 13 mars, Franzenberg fut aussitôt expédié au quartier général. L'empereur, après l'avoir vu, ordonna de le faire repartir pour Liège. Il se refusait à signer la déclaration demandée, mais il offrait la garantie de son frère comme gage de sa promesse. Cette exigence, à laquelle répugnait l'ex-roi d'Espagne, fit ajourner le second voyage de Franzenberg, alors que chaque heure de retard équivalait presque à une défaite ; personne ni à Paris, ni à l'armée, n'attendait si tôt l'événement qui, en quarante-huit heures, devait, selon la prédiction de Bernadotte, terminer la guerre et abattre l'Empire. Au ministère des relations extérieures, sans méconnaître ni le danger ni le temps perdu, on pensait pouvoir assurer le succès de la négociation commencée. D'Haute rive, chargé du portefeuille, écrit à Caulaincourt le 26 mars : « Le prince de Suède veut la conservation de l'empereur et aurait voulu la paix avec les limites naturelles de la France. Le fait, quant au premier point, est incontestable. Le prince a manifesté son opinion d'une manière tout à

(1) Quelques jours après (10 mars), Suchtelen écrit : « (II) m'avoue ayoir été longtemps sans pouvoir tomber d'accord avec lui-même sur les limites de la France, mais qu'après mûre réflexion il était du sentiment d'après lequel il avait répondu à l'envoyé (Franzenbei^), savoir, qu'il conseillait aux Français de faire la paix en gardant les limites de l'ancienne France, parce que celui qui avait tué la République ne méritait pas de jouir des avantages que les triomphes des républicains lui avaient fait acquérir. »

CHARLES-JJEAN — LES AVENTUUES 281

fait publique, et ensuite, dans le plus intime secret, il a fait connaître des dispositions dont il serait possible de tirer un grand parti (1). »

Sa sincérité était évidemment très relative et ses promesses subordonnées à ses intérêts. Sauver FEmpire constituait pour lui un pis aller; restaurer la royauté, une nécessité douloureuse ; sa pensée s'attachait avant tout à la combinaison qui Teût substitué à Tun ou l'autre de ces régimes. Dès le commencement de décembre, il avait autorisé les officiers pris à Leipzig et détenus en Poméranie à rentrer dans leur pays, sous promesse de ne plus servir jusqu'à la fin de la guerre (2). Aussitôt qu'il les sut près du Rhin et à sa portée, non seulement il les fit passer par son quartier général, mais il leur distribua de l'argent sous prétexte de soulager leur dénuement, et il les harangua comme une avant-garde qu'il eût envoyée au feu. Il leur attesta qu'il était et serait toujours Français, et qu'il préférerait ce titre à tous les trônes du monde. « Napoléon, ajouta-t-il, m'a jeté le gant, je l'ai ramassé; j'irai lui demander réparation sur les bords de la Seine, et les Français seront juges entre lui et moi. » Il les expédia ensuite en deux convois pour Gand, où les prisonniers devaient se disperser dans la direction des lignes françaises. Il les destinait à éclairer l'opinion sur ses véri-

(1) Àrch, des Aff. étrangères, France, vol. 670. Cf. Joseph à Napoléon, 27 février, 13 et 15 mars. — Napoléon à Joseph, 17 mars (Mémoires du roi Joseph, X, 152, 182. 184, 185), — Johnson à Clancarty, 10 mars (CASTLEREàGH, LetterSy etc., t. IX).

(2) Il mit notamment en liberté sur parole le colonel du 8* chasseurs, Edmond de Périgord, neveu de Talleyrand, et le capitaine Combe, du même régiment, frère d'un neveu par alliance de Sieyès. (V., sur les aventures de captivité de ces deux prisonniers, les Mémoires du colonel Combe (Éd. de 1896), chap. xxxii-xxxvi.)

tables sentiments, à rappeler ses anciens services, à faire comprendre qu'il demeurait, sous son uniforme étranger, le suprême espoir de la patrie (1). Il faisait imprimer en même temps le recueil de ses proclamations et bulletins ; il répandait dans les villes du Nord des écrits anonymes où il était montré, surtout aux soldats, comme Thomme nécessaire, seul à même de conserver à la France accablée un rang digne d'elle en Europe. En un mot, comme dit Benjamin Constant dans son Journal, il sondait le terrain, mais la terre ne répondait pas.

Malgré tout, l'ami de Mme de Staël continuait à encourager ce prétendant inattendu et se préparait à le rejoindre. Le 5 février, de Hanovre, il lui soumettait les bases de leur constitution future, c'est-à-dire tt les droits imprescriptibles de la propriété, de la liberté individuelle et religieuse, de la représentation nationale, de l'indépendance des tribunaux, du développement des lumières et de la pensée ». Le 13, il sollicitait l'autorisation de venir à Cologne ; il saluait en lui l'homme qui, après avoir vengé la Suède et délivré l'Allemagne, allait sauver la France. Il le déclarait d'avance supérieur à tous les hommes de 1789, destiné à renouveler leur œuvre ; supérieur aussi à Bonaparte, car, lui disait-il, « vos deux immortalités si dif-

(i) Sairi^Chamans (général de), Mémoires : «■ Je l'ayaig tu très fréquemment à l'armée, et il reconnat ma figure sans se rappeler mon nom; il me le demanda, et, sur ma réponse, il s'écria qu'il se le rappelait parfaitement et que nous étions pays (un de mes cousins avait eu effectivement des terres en Béarn). Je fis un peu Tétonné^ car il n'en était rien ; mais il me le soutint de si bonne foi dans son accent gascon et d'une manière si aimable, que j'aimai mieux m'en laisser persuader que de le contredire. »

férentes descendront jusqu'à la dernière postérité pour montrer que la Providence n'abandonne jamais la bonne cause et met le remède à côté du mal » . Enfin, appelé à Liège, il se laissa décorer de TÉtoile polaire et, malgré la sourde hostilité des Suédois de Tentourage, il reprit ses tête-à-tête avec l'homme qui se croyait sur le point de faire par lui et avec lui, constitutionnellement parlant, le bonheur des Français.

Les événements marchaient si vite que Benjamin Constant n'eut pas le temps de jouer efficacement auprès de Bernadotte son rôle de premier ministre m partibus. Tout au plus prit-il part à des négociations clandestines dont on démêle mal les péripéties, mais dont on devine le but. En regagnant Paris, Franzenberg s'était arrêté au quartier général de l'armée du Nord. Là, il avait affirmé que Charles-Jean déplorait l'invasion; que, bien qu'ennemi du système impérial, il était disposé à sauver, avec le trône napoléonien, l'indépendance nationale. Or, presque en même temps, des émissaires venus de Liège apportaient à Maison des propositions d'un tout autre caractère (1). Selon ceux-ci, la déchéance de l'empereur était inévitable ; le retour des Bourbons constituait pour le pays une menace dans le présent, une honte dans l'avenir. Pour accélérer la première de ces éventualités, pour empêcher la seconde, Charles-Jean conviait son ex-aide de camp à une manifestation nationale, c'est-à-dire à une prise d'armes politique dont le prince de Suède devait déterminer le succès et Bernadotte ressuscité

(1) Bodenhausen, de Tétat-major suédois, a affirmé à Marmont avoir été chargé deux fois de conduire d'une armée à Tautre un colonel agent de Maison et, avec celui-ci, une fois Benjamin Constant.

recueillir les bénéfices. D'après Langeron, qui était à même d'être bien informé, il demanda à Maison ce qu'il avait voulu, par Rainville, insinuer à Davout, de se joindre à lui, de rassembler ainsi quarante mille hommes et de couper, en s'emparant d'Avesnes occupé par un faible bataillon prussien, la seule ligne de communication des alliés. « Si nous eussions éprouvé quelque échec, affirme Langeron, Bernadotte pouvait nous perdre, et il l'eût fait. »

Maison paraît, en cette affaire, avoir joué au plus fin avec son ancien chef et tiré bon parti, dans sa situation difficile, des avances dont il venait d'être Tobjet. Il ne s'engagea point à marcher sur Paris, et néanmoins il se procura toute latitude pour marcher sur Anvers. En d'autres termes, il obtint de Charles- Jean la promesse d'une sorte de neutralité; car, bien qu'acculé à la ligne des forteresses du Nord, il put bientôt pousser impunément une pointe à travers la Belgique jusqu'aux bouches de l'Escaut et aux tranchées d'Anvers; il sembla ainsi en imposer pendant quelques jours à un ennemi bien supérieur en nombre. Les Suédois le menaçaient cependant sur son flanc droit et pouvaient l'écraser. Us restèrent l'arme au pied sur la Meuse; quelques démonstrations de leur part dans la direction de Louvain, et ce fut tout. Charles-Jean eût fait valoir à son compte cette inertie calculée, comme une coopération indirecte à la défense française, si les chances de la guerre eussent tourné contre les alliés (1).

(i) « Il avait laissé Maison... battre les alliés, en l'avertissant toutefois de ne point abuser assez de sa complaisance pour le forcer à les secourir. » (Ségur, Histoire et Mémoires, VU, 205.)

De son côté, Beugnot, dans sa préfecture, s'efforçait de démêler les rapports secrets qu'il soupçonnait entre Maison et Bernadotte, en même temps qu'il instruisait son gouvernement de ses découvertes, et révélait à Maison le plan à lui communiqué par Boux-Laborie. Maison, d'autre part, tout en paraissant se dérober à la tentation suédoise et en la révélant à Paris, acceptait, comme le préfet, la perspective d'un changement politique caractérisé par une régence. Ainsi chacun, pendant ces dernières heures de l'invasion européenne et du régime napoléonien, se dédoublait en quelque sorte pour tirer parti d'événements prochains dont il ne distinguait pas encore le caractère et les conséquences probables (1).

Durant ce va-et-vient de correspondances et de démarches mystérieuses, Viel-Castel travaillait au loin l'opinion anglaise, d'abord au Foreign Office, puis au quartier général de Wellington. Arrivé à Londres le 23 janvier, il s'y aboucha d'abord avec l'ambassadeur russe Liéven, auquel il parut désirer surtout rejoindre le quartier général de Suchet (2). Introduit auprès du secrétaire d'État Liverpool (1*^ février), il déclara que son maître ne traiterait plus avec les Bonaparte, qu'il espérait trouver les mêmes dispositions en Angleterre et qu'il croyait nécessaire de donner à la nation fran-

(1) Beugnot, Mémoires, t. L 11 dit avoir adressé sur ces faits un rapport à fempereur et au duc de Vicence, et parle à cette occasion d'une note foudroyante de Napoléon contre le prince de Suède. Je n*ai pu retrouver ces deux documents.

Pasquier, alors préfet de police^ déclare (Mémoires, II, 213-214) avoir eu entre les mains la lettre où Maison lui dénonçait les ouvertures qu'il avait reçues de Charles-Jean.

(2) Liéven à Nesselrode, 20 janvier/l" février»

çaise un gouvernement approuvé, puis contrôlé par elle. Liverpool se déroba à tout engagement formel au sujet de Napoléon (Gastlereagh prenait alors part aux négociations de Chàtillon) et consentit seulement à laisser partir l'envoyé suédois, muni d'une lettre de recommandation toute privée, pour l'armée de Wellington.

Dans ses conversations officielles ou particulières, Viel-Gastel crut devoir parler des Bourbons,, mais on remarqua bientôt ses préférences avouées pour les Anglais hostiles à cette famille et son application à éviter toute relation avec les princes français. Il se fit en revanche présenter à Mme Moreau et parut également parler à cœur ouvert chez Mme de Staël. Celle-ci, qui secondait ses démarches près des hommes politiques, écrivait alors : « Pourquoi le Sénat ne ferait-il pas appel au prince de Suède?... Il devrait être le Guillaume III de la France. » Et elle l'appelait « le meilleur et le plus noble des hommes qui puissent régner (1) » .

Malgré cette attitude, Viel-Gastel vit venir à lui les royalistes. Louis XVIII, qui n'était jamais à bout d'illusions et nourrissait alors celle de la défection de Soult (2) , apprenant que l'envoyé de Bernadotte allait partir pour les Pyrénées, le fit tater de divers côtés. Le prince de Gondé invita Viel-Gastel à le venir voir. La Ghâtre et Blacas le visitèrent à Londres, et le premier protesta que le roi, instruit par l'expérience, entourerait d'institutions libérales son trône relevé. Blacas,

(1) Lettre du 23 janvier (dans iady Bleknerh&ssett, Mme de Staè'l et son temps y III, 582).

(2) C'est ce qui résulte de sa lettre à lenipereur Alexandre du 15 novembre 1813. {Archives de Saint^Pétershourg.)

moins naïf, fit savoir au duc d'Angoulême, déjà arrivé au quartier général anglais, qu'il fallait à la fois affecter la confiance envers cet auxiliaire inattendu et se tenir rigoureusement sur ses gardes. « On ne saurait agir, lui écrivait-il, avec trop de circonspection et de prudence dans tout ce qui regarde Tobjet de sa mission (1). »

Viel-Gastel se rembarqua pour le continent le 18 février, ayant pris l'uniforme de général suédois et le titre d'aide de camp de S. A. R. le prince de Suède. Il rejoignit les Anglais en territoire français, à Saint-Sever (Landes) , le 3 mars. Leur armée se trouvait alors à michemin de Bayonne et de Bordeaux. Elle venait, à Orthez, de rejeter les forces de Soult sur la route de Toulouse et pouvait s'avancer impunément à l'est sur Pau, au nord sur Bordeaux. Wellington parut à VieU Castel moins porté que son gouvernement pour la cause des Bourbons ; il lui affirma avoir constaté, depuis son entrée en France, la répugnance qu'ils inspiraient à quelques-uns, l'oubli où ils étaient tombés partout. Quelques prêtres et quelques gentilshommes constituaient la seule force du parti. Wellington passait si bien pour capable d'exercer à l'égard des prétentions suédoises une neutralité favorable, qu'on jugea à propos alors de lui envoyer de Liège le grand cordon de l'Épée.

Le duc d'Angoulême, prévenu par Blacas, reçut Viel-Gastel avec réserve, pour ne pas dire plus. Il lut à la prière du personnage les notes présentées par celui-ci au gouvernement anglais, les trouva dénuées de bon sens, inspirées par des vues qui ne convenaient ni à la

(1) Wellington, Dispatches^ VIII, 657.

France, ni à la dignité de sa famille; l'expulsion des jacobins lui semblait la seule mesure utile à prendre. Il comptait uniquement sur le mouvement purement royaliste qui allait se produire à Bordeaux quelques jours plus tard.

En effet, La Rochejaquelein et d'autres Vendéens, prévenant peut-être dans cette ville le développement d'une intrigue anglo-suédoise (1), y opéraient un pronunciamiento bourgeois en faveur de Louis XVIIL Le 9 mars, la division anglaise de Beresford se mit en marche de ce côté pour le décider, et un corps de cavalerie se porta sur Pau. Viel-Gastel suivit cette dernière troupe, espérant obtenir des concitoyens de Bernadotte quelque encouragement à ses projets. Il trouva la capitale du Béarn occupée depuis la veille par un régiment portugais et le maire en lutte avec le duc de Guiche qui l'avait inutilement sommé de faire proclamer Louis XVIII . Pour lui, il s'enquit aussitôt des membres de la famille Bernadotte et des relations que le prince royal avait conservées dans son pays. A Pau, comme au quartier général anglais, il semait des bruits propres à accréditer l'importance de son maître au milieu des alliés. Charles-Jean avait refusé de se faire représenter au congrès de Chàtillon (ce qui était le contraire de la vérité) ; il était décidé à ne pas souscrire à la paix, si elle sortait des délibérations de cette assemblée; au cas où l'Europe l'abandonnerait, il pensait en appeler aux Français et vider par eux, à son avantage,

(i) Le duc de Rovigo écrit au commissaire de police de Bordeaux (3 février 1814) que certains prisonniers français faits à Leipzig ont été libérés après entretien avec Bernadotte, et ont pris la voie d'Angleterre pour rentrer en France. Arch, nat.^ F^, 6602.

son différend avec Napoléon. Il ne pouvait s'habituer au climat du Nord et se proposait, une fois la guerre finie, d'abdiquer en faveur de son fils et de passer la plus grande partie de sa vie en Béarn (1) . Ces belles histoires attiraient l'attention sur Viel-Gastel ; on le crut un personnage, la municipalité le prit pour arbitre entre elle et le duc de Guiche. Il décida que la reconnaissance de Louis XVIII était une pure affaire de sentiment et que l'abandon du drapeau tricolore serait une offense à la nation, dont la souveraineté survivait à celle de Napoléon. Il repartit ensuite pour le quartier général anglais, en emmenant avec lui un neveu de Charles-Jean, et de là pour Bordeaux, où il arriva le 20 mars.

La révolution bourbonienne y était accomplie ; le duc d'Angoulême, entre les soldats de Wellington et les gardes nationaux, y régnait au nom de Louis XVIII. Les patriotes, selon Viel-Gastel, paraissaient résignés, mais, en dépit des velléités libérales subitement témoignées par le prince, trahissaient leurs inquiétudes ; il les aurait rassurés en leur protestant que leur cause était la sienne, c'est-à-dire celle de son maître. Toujours soucieux de le ménager, le duc le reçut bien ; il fit semblant de croire à l'utilité de son voyage à Pau, l'invita à dîner, puis le conduisit au théâtre dans sa loge, le présentant pour ainsi dire comme un serviteur fidèle. On cria Vive le roi! et aussi, prétend Viel-Gastel, Vive le prince royal de Suède! Il continua à dire que Bernadotte ne traiterait plus avec Bonaparte et, la proclamation de Gologne à la main, s'attacha à montrer en lui

(1) Lettre anonyme datée d'Aire, 13 mars (en ani^lais). Wellington, Dispatches, XIV, 417.

à la fois le protecteur des Bourbons et le libérateur des Français.

Tels étaient les petits moyens par lesquels le « Béarnais » prétendait faire prévaloir en France, durant rinterrègne attendu, son intervention souveraine. Cependant, durant la seconde quinzaine de mars, les événements se précipitent, le congrès de Ghâtillon clôt ses inutiles séances. Les alliés, se dérobant aux manœuvres de Napoléon, dirigent en une masse unique toute leurs forces vers Paris. Pozzo di Borgo, l'ancien surveillant de Bernadotte à l'armée du Nord, qui a poussé plus que personne à ce mouvement décisif, trace à son maître le programme des résolutions politiques à prendre aussitôt après l'occupation de la capitale. Non pas qu'il veuille ouvertement, comme on l'a dit, rendre les Bourbons tout à coup possibles, et de possibles nécessaires ; mais, connaissant la secrète pensée de son maître et répugnant pour son compte à la candidature suédoise, il remet d'avance la conclusion des événements, une fois Napoléon renversé et remplacé par un gouvernement provisoire, à la nation régulièrement consultée (1). Donc encore quelques jours, et l'issue de la campagne et le sort de la France allaient être décidés.

(1) V. à l'Appendice II la lettre de Pozzo di Borgo à l'empereur Alexandre. Cette pièce n'est point datée, mais a été certainement rédigée au moment où le congrès de Ghâtillon allait clore ses délibérations, c'est-à-dire au milieu de mars.

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