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LA PREMIÈRE RESTAURATION LES CENT-JOURS

Charles-Jean rentra en triomphe à Stockholm et y fut reçu comme un des libérateurs de l'Europe. N'ayant pu jouer ni en Allemagne ni en France un rôle à la hauteur de son ambition, il pouvait du moins assurer en Norvège les résultats de la politique qu'il suivait depuis quatre ans. Le peuple norvégien, dont on avait disposé sans le consulter, venait de proclamer son indépendance sous le régime de la Constitution dite d'Eidswold et de se donner pour souverain le prince Christian de Danemark (17 mai).

La campagne que le prince royal conduisit aussitôt contre les Norvégiens ne fut ni longue ni un seul instant incertaine. Dès le 14 août, un armistice suspendait les hostilités. Le 20 octobre, le parlement de Christiania reconnut le principe d'une union entre les deux royaumes. Cette union maintenait la nouvelle Constitution et consacrait dans une certaine mesure

Tautonomie du pays. Charles XIII fut proclamé roi de Norvège. Quant à l'application du nouveau régime, elle devait soulever des difficultés toujours croissantes, des conflits plus aigus que jamais aujourd'hui, après Texpérience faite par trois générations, sous quatre règnes. Charles-Jean fut la première victime de cette situation qu'il avait créée et dont il passa sa vie à subir les inconvénients et à vanter les avantages.

Sa popularité en Suède, née des succès extérieurs, s'affirma par des raisons d'un autre ordre. Il revenait non seulement avec une armée victorieuse et à peu près intacte, mais les mains pleines, prêtes à s'ouvrir. Il rapportait vingt-cinq millions pour avoir rendu à la France la Guadeloupe, il allait en recevoir . douze autres en compensation de la Poméranie cédée à la Prusse. Il destinait ces sommes à éteindre la dette publique suédoise et paraissait ainsi grossir le trésor public d'une partie de sa fortune personnelle. En fait, ayant été chargé par les États de cette délicate opération, il négocia çà et là des réductions de créance, et rendit ainsi disponibles des sommes qui rentrèrent dans sa cassette particulière, sous forme d'indemnités pour ses frais d'établissement en Suède et même pour la perte de sa principauté de Ponte-Cor vo ! L'honneur de cette liquidation lui revint dans l'ensemble; dans le détail, il avait accaparé, sous de spécieux prétextes, le principal profit.

Malgré le succès de ses combinaisons, malgré la confiance que lui témoignaient ses futurs sujets, le prince royal semblait encore plus inquiet sur l'avenir qu'au moment d'entrer en campagne. « Il n'a, écrit Suchtelen le 29 juin 1814, ni la même assurance, ni le même

aplomb^ ni la même gaieté. Souvent soucieux, pensif, chagrin, la crainte d'être deviné le surprend tout à coup et le jette dans un extrême contraire qui suffirait à le démasquer davantage. »

Les nouvelles qu'il recevait de Vienne et de Paris entraient pour quelque chose dans cet état d'esprit. A Vienne, on parlait, autour du Congrès, de la restauration en Suède comme en France. L'Anglais Sydney Smith et un général autrichien transmettaient à l'empereur Alexandre les protestations de Gustave IV, désintéressé du trône pour lui-même, mais attentif à réserver les droits de son fils. Le roi de Bavière sollicitait expressément la déchéance de l'élu de 1810 auprès du tsar, qui ne pouvait que répondre en son nom personnel : Celui-là restera, et je le soutiendrai de toute ma puissance. Louis XVIII, qui sollicitait si vivement la déposition de Murât à Naples, guettait également l'occasion de battre en brèche l'héritier légal de Charles XIII. Dans ses instructions au comte Just de Noailles, son arnbassadeur en Russie, il glisse une allusion aux injustices de la fortune envers les Wasa et charge expressément son représentant de rechercher « quelle sorte d'intérêt l'empereur prend à Murât et à Bernadotte, s'il veut les conserver et pourquoi, et, en particulier, s'il tient à Bernadotte par une certitude qu'il ait que celui-ci ne chercherait point à reprendre la Finlande (1) » . — « L'existence de ce dernier, écrivait-il à Talleyrand, n'a-t-elle aucunes conséquences qui puissent faire hésiter de s'allier avec lui? » Alexandre écarta péremptoirement ces insinuations en les

(1) Instructions publiées dans la Bévue d*hîstoire diplomaticfuey avril 1900.

faisant connaître au plénipotentiaire suédois, Charles Lôwenhîelm; de son côté, Talleyrand fit ressortir à Paris tant le danger de contrecarrer à ce sujet la Russie que l'intérêt de ménager les États secondaires, quel que fût leur gouvernement; il démontra au roi qu'attaquer la légitimité du prince royal, c'était s'en prendre à celle de Charles XIII, unanimement et sans retour reconnue par l'Europe (1).

Charles-Jean ne se sentait qu'à demi rassuré par la protection russe. Au spectacle des débats du Congrès, il crut comprendre que le nouvel ordre de choses serait fragile et qu'une crise se préparait, où ses ambitions non satisfaites trouveraient peut-être leur compte. Bien loin de se rendre solidaire de Murât, il l'abandonnait sans regret à l'ingratitude des souverains alliés et dénonçait son ancien frère d'armes comme prêt à soulever l'Italie entière au nom des idées d'indépendance. Plus que jamais dominé par ses préoccupations personnelles, il se rattachait au système russe, se proclamait l'homme de l'empereur Alexandre a jusqu'en Perse et plus loin encore s'il veut » , s'avouait même son « sujet » (2). Devant le conflit diplomatique qui mettait la Russie et la Prusse en face de l'Angleterre, de l'Autriche et de la France, il se rangeait aux côtés du prince qui prétendait personnifier la volonté de l'Europe; car il supposait qu'en cas de rupture et de lutte armée, peut-être cette fois obtiendrait-il de la Russie, pour prix de son concours, cette succession dont Louis XVIII

(1) Lettres des 15 janvier et 8 février 1815. (Talleyrand, Mémoires^ V, 15 et 48.)

(2) Strogonof (chargé d'affaires en Suède), 7 et 27 juin 1814. {Archives de Saint-Pétersbourg,)

l'avait frustré. Ses regrets ou ses convoitises politiques, comme on voudra, n'avaient pas encore quitté la France.

Les Bourbons, il le savait, ne lui pardonnaient ni son refus mal déguisé de les servir, ni ses tentatives pour les supplanter. Ils avaient prodigué les décorations aux généraux alliés et n'en avaient accordé aucune aux Suédois. A la campagne diplomatique ébauchée à Vienne se joignait une campagne de presse à Paris. Les journaux royalistes, le Moniteur comme l'officieuse Quotidienne^ s'appliquent dès lors à discréditer avec une habile et perfide modération le héros du Nord. Us annoncent sa prochaine abdication ou répandent des bruits alarmants sur la santé de son fils, la situation de la Norvège. Le Journal des Débats publie de soi-disant lettres de Suède, composées par le -géographe Malte-Brun, où l'on raconte que le prince médite de divorcer et de s'allier soit aux Fersen, soit aux familles régnantes de Prusse ou de Russie.

Le ton de ces articles était celui des conversations à la cour et dans les salons du faubourg Saint- Germain, où la. a question de Suède »> occupait souvent le tapis. A la guerre ouverte, impossible à introduire encore dans le monde des chancelleries, on substituait provisoirement la guerre sourde, celle qui travaille insensiblement l'opinion. On répandait le bruit que, Charles XIII mort, les Suédois reviendraient aux Wasa, comme les Français venaient de revenir aux Bourbons. Certains révolutionnaires repentants ou peureux mêlèrent leur note à ce concert. Barras, qui se rappelait alors plus volontiers sa parenté avec Blacas, le confident du roi, que les journées du 13 vendémiaire et du 18 fructidor, offrit de se rendre à Naples et de prouver

à Murât qu'il ne pouvait rester sur le trône, « pas plus lui que Bernadette (1) » .

Cette coalition d'inimitiés avait pour avant-garde dans le Nord les représentants du gouvernement français. Bonnay à Copenhague, à l'exemple d'Alquier, s'occupe autant dans ses dépêches de la cour de Suède que de la cour de Danemark. Il se dit « excédé d'avoir le prince de Suède sur le nez et dans le dos, de voir tous les coups de chapeau qu'on lui tire (2) » . Sur le témoignage de son collègue anglais, il mande à Paris : « L'obéissance à Bernadotte doit finir avec lui, si même elle dure autant que lui. » A Stockholm, Rumigny, ancien fonctionnaire impérial, attaché à Caulaincourt pendant le congrès de Châtillon, remplit le même rôle.

Ce diplomate n'était là qu'à titre de chargé d'affaires. Le titulaire de la légation, depuis le 8 juillet 1814, s'appelait le vicomte de Chateaubriand. Cette nomination sembla au prince royal, après les allusions blessantes qui le visaient dans le pamphlet De Buonaparle et des Bourbons^ un acte prémédité d'hostilité contre lui. Il venait justement, en autorisant une traduction de l'ouvrage en suédois, d'y faire supprimer trois pages où il s'estimait particulièrement attaqué. Mme de Staël eut beau lui certifier qu'un tel choix impliquait en somme un avantage pour lui, puisqu'il neutralisait Chateaubriand à son profit : « Il me ressemble un peu, ajoutait-elle, et vous savez combien de tels caractères sont susceptibles de vous aimer. » Insen-

(1) Fauche-Borel, Mémoires^ IV, 263.

(2) Lettre à Bourrienne, citée dans le recueil de Rogberg (continua* teur de Schinkel)^ I, 528.

sible à ces considérations, le prince demanda expressément au gouvernement français qu'il ne fût pas donné suite à la nomination de Chateaubriand. C'était correspondre aux désirs du principal intéressé. Le grand écrivain souhaitait une place à Paris, un rôle dans la politique active, et remettait à une date indéterminée son départ; tel Bernadotte lui-même en 1803, lors de sa nomination à la légation des États-Unis. Pour l'auteur des Martyrs^ que le pouvoir attirait et que la polémique, en attendant mieux, accaparait, Stockholm était un lointain exil ; avec le voisinage du parvenu qui venait de mystifier ses maîtres, c'eût été à peu près la déportation (1).

Rumigny tint sa place, se sachant accrédité officiellement auprès du roi Charles XIII, in petto auprès du prince royal. Sans se départir envers lui des formes de respect dues à son rang, il devait étudier de près son caractère, en noter les faiblesses et suivre les fluctuations de l'opinion à son endroit. Il était particulièrement chargé de constater ses fautes de conduite, d'épier les symptômes d'une réaction possible en faveur de l'ancienne dynastie (2). Le véritable but de sa mission étantconnu ou deviné, il se vit froidement accueilli. Observateur consciencieux et assez pénétrant, il a laissé dans ses dépêches un tableau très complet de la cour

(1) Il donna sa démission le 22 novembre 1815. Il avait à ce moment touché dix mois de traitement, et il n'oublia pas de réclamer les dix mois et quatorze jours de traitement qui lui restaient dus pour une fonction qu'il n'avait jamais exercée.

(2) u Une guerre contre la France était impopulaire, et l'on est incertain si les mesures d'administration qu^il a prises ont disposé la nation en sa faveur. Le ministre du roi transmettra sur ce point tous les détails qu'il pourra recueillir. » (Archives des Aff, étrangères, — Corr. Suède, Supplément, t. XV,)

suédoise et surtout un portrait, adroitement saisi dans ses nuances délicates, de l'homme qui y donnait le ton, au lendemain de la chute de l'Empire (1).

Se sentant surveillé et indirectement menacé par Rumigny comme les souverains l'avaient été par les ambassadeurs du Directoire, le prince royal fit comprendre qu'il était instruit des dispositions des Bourbons et en mesure de les braver. Dans son intimité, il se reprit à ses invectives des années précédentes : «La race des Bourbons est pourrie, et la lie de la nation est sortie de France avec elle. » Puis, comme chez lui la forfanterie méridionale surnageait toujours, il ajoutait : « Si quelque considération portait la. Suède à conserver quelque attachement à la France, ce ne pourrait être que par reconnaissance du présent qu'elle a fait à la nation en me donnante elle (2). w Les Bourbons contestaient sa légitimité ; pourquoi eût-il fait cas de la leur et ne les eût-il pas défiés « au sein de la Baltique », là où, dix ans auparavant, Louis XVIII avait défié Napoléon ? Il lança ce mot, qui revint jusqu'à Paris : «Puisqu'on a tant sacrifié au droit de naissance, il fallait proclamer, au lieu du descendant de Hugues Gapet, M. de Montesquiou, qui prétend descendre de Glovis (3). » Radoucissant ensuite le ton, il faisait savoir à Paris qu'il serait sensible aux moindres égards. Louis XVIII avait bien reçu aux Tuileries, un jour de mai 1814, la princesse royale ; une nouvelle marque de bonté de sa part envers elle, attestant sa loyauté ailleurs, devait pro-

(1) V. l'Appendice III.

(2) Rumigny, â6 septembre 1814.

(3) Bonnay, 4 septembre 1814. La correspondance de Danemark, sous la plume de ce diplomate, ancien émigré, abonde en détails piquants sur la cour de Suède pendant les années 1814 et .1815.

duire le meilleur effet (1) . Charles-Jean devenait donc, bon gré, mal gré, l'adversaire des Bourbons ainsi qu'il l'avait été de Napoléon, et le passé, ce passé récent qu'il venait de renier à tant d'égards, bénéficia dans sa pensée de tous les mérites qu'il retirait au présent, sous l'influence de ses rancunes.

Il était rentré en Suède depuis quelques jours à peine, et déjà il plaidait les circonstances atténuantes pour sa conduite au milieu des armées suédoises devant ses anciens camarades. En juin 1814, les généraux Partouneaux et Delaître, faits prisonniers en Russie, revenaient par Stockholm en France. Il les reçut, les invita à sa table ; là, quatre heures durant, il accusa Napoléon de l'avoir forcé à tourner l'une contre l'autre sa patrie adoptive et sa première patrie ; néanmoins il parut regretter le bâton bradé d'abeilles et soutint que le seul rôle d'accord avec ses désirs en 1812 eût été celui de premier lieutenant du grand homme. Sans faire de vœux explicites pour une restauration impériale, il exprima l'espoir que les Français, malgré leurs revers, resteraient toujours maîtres de leurs destinées, libres de choisir la forme de leur gouvernement et la personne de leur chef; qu'ils se montreraient fidèles aux sentiments d'union patriotique , aux principes d'égalité et de liberté qui les avaient rendus longtemps invincibles. C'était faire comprendre qu'il regardait le gouvernement nouveau comme continuant par ses mauvais côtés le gouvernement impérial et jugeait Louis XVIII incapable de se plier aux idées nouvelles. La meilleure preuve à ses yeux de cette incapacité

(i) Moniteur du 13 mai. Talletrand, Mémoires^ Y, 50.

était l'hostilité témoignée à. Télu de la nation suédoise (1).

A la nouvelle du débarquement de Napoléon au golfe Jouan, le vieil homme reparut en lui et se fût réveillé tout entier, s'il eût su qu'à l'île d'Elbe l'empereur parlait de lui avec indulgence et lui faisait tenir une place dans ses projets de revanche (2). Pendant les semaines suivantes, il raconta tout haut, sans pouvoir se contenir, ses impressions. On peut les suivre, variant sans cesse, depuis la réapparition du drapeau tricolore jusqu'à la seconde invasion.

Il prédit d'abord à Napoléon un échec, qui sera un grand bonheur pour la France. Vingt jours se passent ; l'empereur est arrivé aux Tuileries sans tirer un coup de fusil, et le prince répète avec désinvolture la phrase de Ney à Lons-le-Saunier : « La cause des Bourbons est à jamais perdue, m Puis voici Murât qui, en déclarant la guerre à l'Autriche, semble lui donner l'exemple du repentir; Bernadette se souvient alors tout à coup que ses engagements avec la coalition sont expirés; mais Murât est renversé au bout de quelques jours, et Bernadotte appréhende derechef d'être isolé au milieu de l'Europe en armes ; il offre sa coopération à la lutte générale, un corps de vingt-cinq mille hommes (3). Une autre semaine s'écoule; il apprend que Benjamin Cons-

(i) Lettre du général Delaitre^ 21 mars 1825. {Archives de la guerre.) Cette lettre a été publiée récemment dans la revue militaire la Sabre' tache,

(2) Poss DE l'Hérault, Afemoire aux puissances alliées (Paris, 1899), p. 42, Cf la note 1 de la p. 35.

(3) Le 12 mai, la Russie, dans une note secrète adressée à Suchtelen, déclinait la coopération de la Suède pour le moment, afin d'éviter qu'on ne donnât au prince un commandement au-dessous de son rang. Elle affirmait, sans nommer les Bourbons, son désir de rétablir à Paris « une

tant a été appelé aux Tuileries et a rédigé l'Acte additionnel, que Lafayette siège à la Chambre des repré* sentants. Il se lamente alors de ce que Signeul, son représentant à Paris, a suivi Louis XVIII à Gand, de ce que son plénipotentiaire à Vienne a adhéré à la mise hors du droit des gens de Napoléon Bonaparte. C'est le moment où le duc d' Angoulême quitte la France monté sur un bâtiment suédois, où Chateaubriand, a ministre plénipotentiaire près Sa Majesté le roi de Suède » , publie à Gand son célèbre Rapport au roi. Mme de Staël a écrit de Paris et de Coppet au prince royal ; elle regrette son éloignement dans des circonstances où il eût pu devenir pour la cause libérale le sauveur, l'homme nécessaire. L'auteur principal de son élection, Fournier, a demandé à retourner à Stockholm pour y servir les intérêts de l'empereur (I).

Charles-Jean en revient alors à l'idée chimérique d'une neutralité absolue ; il rompt toute relation officielle avec Rumigny, sans cesser de lui faire à titre privé ses confidences. Il voit Carnot au ministère de l'intérieur, avec son ancien collaborateur Rousselin Saint-Albin pour secrétaire ; il se retrouve instinctivement de cœur avec lui, comme avec Benjamin Constant et les ex-conventionnels que la haine des Bourbons et des influences étrangères ont ralliés malgré eux à l'homme du 18 brumaire. Il échange ses vues sur

tranquillité fondée sur des institutions libérales » • Quant à TAngleterre, elle tenait à écarter Bernadotte, à cause de ses idées persistantes sur les frontières naturelles de la France. (Suchtelen, 18 avril.)

(1) Lettre du 22 avril. [Arch des Aff. étrangères. Cartons consulaires.) Le même jour, Bonnay envoie de Copenhague un article d'une feuille suédoise qu'il attribue à Bernadotte, où Ton rappelle \t9 fautes de Jacques II d'Angleterre et où l'on célèbre « les princes amis de la vraie liberté » •

l'avenir de la France avec Mme de Staël et son fils Auguste : « J'ai souvent pensé, lui écrira plus tard Lafayette, à ce que nous nous étions promis de faire, pendant les Gent-Jours, pour la liberté, l'indépendance et les trois couleurs nationales (I). »

La presse suédoise, se conformant aux intentions du prince royal, donnait à peu près exclusivement sa publicité étrangère aux actes du gouvernement de Napoléon. Des brochures d'inspiration officielle vantaient les avantages de la neutralité. Des articles hostiles à la coalition étaient insérés jusque dans les feuilles d'annonces destinées aux campagnes ; la seule proclamation des alliés communiquée au public fut celle où Bllicher avouait sa défaite à Ligny. Le Royal-Suédois, alors en route pour la France, reçut contre-ordre, et ses éléments français restèrent attachés au service de la garnison de Stralsund.

Le prince royal se détournait décidément de la vieille Europe, et les plus bienveillants attribuaient cette volteface à un secret dépit de n'avoir pas été consulté sur le plan général de la campagne. Le soir surtout, lorsqu'il fumait et jouait au billard avec ses intimes, il exposait tantôt ses mécomptes, tantôt ses espérances. Il s'imaginait posséder un parti parmi ceux qui, tout en redoutant Napoléon, haïssaient Louis XVIII, et se figurait, non sans vraisemblance, qu'en somme l'empereur Alexandre eût mieux aimé le voir à Paris qu'à Stock-

(i) Lafatette, Mémoires^ t. III, Appendice V. — Camps et un des frères Lowenhielm, en mission dans l'Allemagne du I^ord, u ne manquent pas dans l'occasion de parler de la nécessité d'avoir en France un roi militaire et qui soit connu et aimé de l'armée» . (Garaman à Jaucourt, 27 juin 1815. — Gorr. de Prusse.)

hôlm. II se faisait tirer les cartes pour y lire l'issue de Ja campagne qui allait s'ouvrir. Au cercle de la cour, on l'entendit proclamer Napoléon le premier capitaine du monde, le plus grand homme de l'humanité, supérieur à Aimibal, à César, même à Moïse ! Alors la reine poussée à bout : « Grâce au moins pour Moïse, qui était l'envoyé de Dieu, tandis que Bonaparte est l'envoyé du diable ! » Charles-Jean approuve ses prisonniers de 1 8 1 3 d'avoir répondu par le cri de Vive V empereur! à ses essais .d'embauchage. S'il ne devait assurer l'avenir de son fils, il serait tenté d'offrir son sang et son bras au héros français : « Je consentirais volontiers, s'exclamet-il un jour, à me charger de tous ses crimes pour être un instant à sa place. » Puis, au milieu de ses hyperboles, des cris d'angoisse lui échappent : « Je vous jure que, si je tenais le fil de ma vie, celui de mon fils et celui de ma femme, je les raccourcirais! »

La nouvelle de Waterloo le surprit douloureusement et bouleversa de nouveau le cours de ses idées. Napoléon vaincu redescendit soudain du piédestal où il l'avait placé ; il ne vit plus en lui qu'un individu sans talent, un militaire sans tête, sans prudence, qui méritait sa défaite. Quant à la France, la première pensée, le premier cri de Charles-Jean — tant il craignait le retour des Bourbons — furent un vœu pour le rétablissement de la république. Il lui plaisait d'espérer dans le patriotisme verbeux et impuissant de la Chambre des représentants ou l'exaspération de l'armée de la Loire. La proclamation éphémère de Napoléon II n'était point faite pour lui déplaire. D'Engestrôm, naïvement ou par ordre, félicita à ce sujet le ministre d'Autriche, qui crut qu'on se moquait de lui. Le prince se reprenait folle-

ment à cette idée que, si on l'eût alors appelé à Paris, il eût traité avantageusement pour la France avec l'Europe et obtenu de celle-ci pour celle-là, sinon la frontière du Rhin, au moins l'intég^rité des limites de 1814* Ainsi la seconde chute de Napoléon aboutissait pour lui à un second avortement de ses desseins, puisque cette fois encore ses compatriotes l'avaient oublié. Un peu plus, il eût affirmé que la Révolution succombait à Paris dans sa personne, comme elle venait d'être terrassée à Waterloo dans la personne de Napoléon.

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