LA SECONDE RESTAURATION LE COMPLOT DE
La seconde Restauration accomplie et les traités de 1815 devenus la loi générale de l'Europe, Charles-Jean se trouva être, parmi les vainqueurs, le seul des vaincus restés debout; car, quelle qu'eût été sa conduite, tout le monde voyait en lui un survivant impuni de la révolution de 1789, le bénéficiaire d'une autre révolution, celle de 1809, un usurpateur importun qui eût dû disparaître en même temps que Bonaparte. L'Angleterre et la Russie continuaient à le protéger par respect pour des engagements pris en des jours difficiles, par gratitude pour des services rendus. Ailleurs on le tolérait, on épiait l'accident précurseur de sa chute. Dès lors le fils adoptif de Charles XIII revit dans l'héritier légitime de Louis XVI un ennemi naturel et un compétiteur heureux. Il voulait croire à une seconde chute des Bourbons et ne supposait personne autre que lui capable, par ses antécédents aussi bien que par son ascendant personnel, de réparer les effets d'une révolution nouvelle en France ; cependant, la seule fois où l'occasion parut s'offrir à lui de seconder de son autorité les menées des libéraux français, il se rappela aussitôt que
ses intérêts immédiats, que ses devoirs comme satellite politique de la Russie contredisaient ses aspirations secrètes ; il se détourna spontanément de la voie dont ses amis de France, en 1817, essayaient encore de lui ménager l'accès.
La- dernière renonciation de Charles-Jean à ses plans ambitieux se produisit à l'occasion d'un complot chimérique et avorté, qui cependant préoccupa un moment tous les cabinets. Il n'est peut-être pas inutile d'en retracer ici, en les éclairantpar des documents nouveaux, les principaux épisodes (1).
Les auteurs de cette entreprise furent les vaincus de 1815 en France, les survivants du parti révolutionnaire ou bonapartiste réfugiés en Belgique. Par eux-mêmes ils ne pouvaient venir à bout des Bourbons ; mais ils rêvaient de renouveler l'aventure des Cent-Jours avec les procédés de l'émigration royaliste et de donner pour gardien à la charte un prince désigné à leur choix tant par son adhésion à la souveraineté nationale que par son crédit auprès d'une grande puissance étrangère. Des intrigues se nouaient autour d'eux çà et là, qui visaient l'élévation du duc d'Orléans, resté en Angleterre depuis les Gent-Jours, ou du fils de Marie-Louise prisonnier de l'Autriche. L'un et l'autre eussent fait triompher dans le gouvernement une influence rivale de l'influence russe, prédominante depuis l'avènement du
(1) La conspiration de 1817 a été racontée par Vaulabelle et Viel' Gastel, dans leurs histoires de la Restauration. Le premier fournit certains détails précis dont il n'indique pas Toriginc; le second a sans doute mis à profit certains souvenirs de famille, car, à la différence de Vaulabelle, il mentionne l'intei^vention de son oncle, (Henri de Viel- Gastel^, en dissimulant celui-ci sous la qualification générale de « un émigré » .
ministère Richelieu. Selon les politiciens du refuge bruxellois, il fallait à tout prix écarter ces deux candidatures, choisir un souverain étranger aux passions qui divisaient le pays et procurer à la France, avec la sincérité du régime constitutionnel, l'appui d'une alliance autre que l'alliance anglaise ou autrichienne.
Ce souverain, il vivait auprès d'eux, s'offrait à eux : c'était le prince d'Orange, héritier présomptif de la couronne des Pays-Bas. Il venait, il est vrai, de combattre au milieu des Anglais à Waterloo ; mais il avait comme son père accueilli avec faveur les proscrits français de 1815. Il se posait en libéral, c'est-à-dire en ennemi d'une réaction conduite par les nobles et le clergé. Comme il venait d'épouser la grande-duchesse Anne, sœur de l'empereur Alexandre, il faisait espérer que son beau-frère, secrètement hostile aux Bourbons, appuierait ses prétentions. Le corps d'armée russe qui occupait encore les départements français du Nord semblait tout porté pour servir d'appui, le moment venu, au mouvement libérateur.
Ainsi pensait le prince d'Orange, d'accord avec les réfugiés qui s'étaient mis sans bruit en rapport avec lui pendant ses séjours à Bruxelles (1). Les principaux meneurs du parti étaient l'avocat nimois Teste, directeur
(i) « Ils disent, écrit le prince à Tempereur Alexandre (22 janvier 1817), que comme étranger tous les partis seraient sans crainte et me verraient d'un bon œil ; outre cela, l'alliance avec la Russie, qui est la plus naturelle pour la France, est la seule qu'ils désirent et qu'ils espèrent voir s'établir de cette manière avec stabilité ; ils disent encore que l'armée ou plutôt les anciens militaires sont en ma faveur... qu'en outre ma reli- (pon, loin d'être un obstacle, offrait une grande garantie aux réformés en France qui sont fort tourmentés par le gouvernement, et que les catholiques se verraient par là assurés de ne plus voir renaître l'influence funeste de leurs prêtres... n
de la police à Lyon pendant les Gent-Jours, etles rédacteurs de journaux g^antois ou liégeois, très ardents dans leur polémique quotidienne contre le gouvernement des Bourbons. Férus des illusions propres aux exilés de tous les partis, ils se donnaient pour alliés ou collaborateurs éventuels, parmi leurs compagnons de proscription, Lamarque, Freissinet, Gambacérès, Regnaud de Saint-Jean-d'Angély; en France, Davout, Suchet, Macdonald, Gouvion Saint-Gyr, Lafayette, Ségur (1). Pour déterminer en leur faveur l'influence prépondérante, mais lointaine, de la Russie, ils se choisirent deux intermédiaires dans la personne de deux Français qu'ils savaient, à des titres divers, sympathiques à l'empereur Alexandre, l'ancien ministre des Gent-Jours réfugié en Pologne, Garnot, et l'ancien maréchal qui gouvernait à Stockholm, Bernadotte.
Garnot, sorti de France en proscrit, mais attiré dans les États du tsar, était arrivé à Varsovie dans les premiers jours de 1816. Bien qu'ouvertement le protégé, l'ami du souverain, il fut accueilli médiocrement par le grand-duc Gonstantin, vice-roi de Pologne, qui aimait à entretenir l'ancien officier du génie, sauf à interpeller de temps à autre le conventionnel et à le rabrouer durement sur son passé politique. Garnot en revanche se voyait bien reçu dans les cercles et les salons de la noblesse, s'y essayait au bel esprit auprès des dames et, sous prétexte qu'il n'avait rien à craindre du roi constitutionnel de Pologne, dissertait sur les doctrines libérales, leurs applications, leur triomphe inévitable. Dans sa correspondance avec ses amis des
(i) Le grand-duc Gonstantin à Capo d*l8trîa,.23 féyrier/7 mars 1817»
CHARLES XIV ET LES BODRBONS 3Bl
•Pays-Bas et de France, que la police de Berlin lisait au passage et dont elle transmettait ensuite des copies à l'ambassade russe, il ne dissimulait nullement, en ce qui concernait les affaires de son pays, ses ressentiments et ses espérances.
Bernadette, qui voyait s'approcher la fin de son père adoptif, tenait à garder, au moment de l'ouverture de la succession au trône, l'appui de la Russie, et il multipliait les avances à l'empereur Alexandre. Un jour, il faisait en plein conseil l'éloge de l'ukase du tsar contre les jésuites, éloge qui n'avait en Suède aucune raison de se produire. Un autre jour, il supprimait un journal où Tegner, le grand poète, avait critiqué d'une façon détournée certaine mesure prise à Saint-Pétersbourg. Un peu plus tard il frappait de même une feuille hebdomadaire contenant des propos jugés indiscrets contre Mme de Krudener, la conseillère mystique de l'empereur. Enfin , il accédait formellement à la Sainte-Alliance comme à une conséquence logique de l'union existant entre les souverains de Suède et de Russie (1).
Du côté de Paris, au contraire, il gardait une attitude contrainte et boudeuse. Les « coups d'épingle » de la presse parisienne se faisaient de nouveau sentir. Certaine affaire de créance suédoise sur la France, qui remontait à dix-huit ans et qu'il s'agissait de liquider, avait amené quelque aigreur dans les rapports réciproques des deux gouvernements, et le prince royal se débattait, la bouche pleine de protestations et de menaces disproportionnées au sujet du litige, contre l'arrangement proposé. En même temps, comme si la succes-
(i) Sucbtelen, 15 mars, 14 mai et 4 octobre 1816.
sion des Bourbons eût été près de se rouvrir, il recommença à discuter, avec sa prolixité habituelle et une humeur inaccoutumée, sur les événements de Paris. Au Te Deum chanté à l'église catholique de Stockholm pour la seconde rentrée, de Louis XVIII, aucun Suédois ne parut. Excité par les rapports pessimistes de Signeul, le prince se rencontra avec Talleyrand pour qualifier Richelieu de politique inexpérimenté, n'ayant jamais commandé, et arbitrairement, qu'à des tribus cosaques. Il compara les Français, sous le règne de la Chambre introuvable et des cours prévô taies, à un grand troupeau de vingt-cinq millions d'âmes gardé par cinq cent mille loups. Il lui eût paru tout simple que l'auteur de la Charte le prît pour modèle et, devançant Louis-Philippe, se crût le premier roi légitime de sa race : « J'ai été républicain « , s'écrie-t-il le 30 juin 1816; puis, se reprenant : « Ou du moins j'ai servi la république; c'est déjà un tort inexcusable, aux yeux des Bourbons. Ensuite je ne les crois pas assez généreux pour oublier que je suis sorti d'une classe ordinaire de la société, et que c'est la Révolution qui m'a porté au point où je suis parvenu. Je puis dire cependant qu'ils m'ont de grandes obligations, car sans moi Napoléon n'aurait pas eu cette coalition dont j'ai formé le point central, et je méritais quelque reconnaissance pour la facilité avec laquelle j'ai rendu la Guadeloupe! »
Il ne tint qu'à lui alors de grouper à sa suite les ennemis des Bourbons, ainsi qu'il avait rallié quatre ans auparavant les ennemis de l'empereur. Le général Ameil, son ancien subordonné à Hambourg, condamné par contumace en France et prisonnier des alliés à
Hildesheim ; l'ex-conventionnel Carreau, qui l'avait défendu à la tribune en l'an VII et que la police inquiétait à Bruxelles, réclamèrent sa protection. Grouchy sollicita de lui un asile et ne reçut pour réponse que de bonnes paroles; il venait d'être écarté de la Russie, et on n'eût jugé prudent de l'accueillir en Suède qu'avec l'assentiment des gouvernements russe et français.
L'homme qui repoussait ainsi les bonapartistes n'était pas mieux disposé pour ces orangistes qu'une ambition princière entée sur un intérêt révolutionnaire venait de faire naître aux Pays-Bas; et cependant cette coterie députait alors auprès de lui Viel-Gastel, son ancien agent en Béarn. Depuis l'arrestation et la mise en liberté de cet aventurière Bordeaux en 1814, on perd à peu près sa trace. La même année, il passe à Paris, où il cherche les moyens d'aller tenter la fortune à Saint-Domingue. Barère lui rédige un mémoire sur les moyens de rétablir l'autorité française dans cette île, et le ministre de la marine lui accorde une audience. Il est probable qu'aux Gent-Jours la misère l'a forcé à servir de nouveau Napoléon, car il a prétendu avoir combattu et reçu une blessure à Waterloo ; en toutcas, on le retrouve à Paris lors du second retour des Bourbons, se faisant présenter à Pozzo di Borgo, puis pénétrant au quartier général russe à Maubeuge et se livrant à la contrebande sur la nouvelle frontière (1). Éconduit par Woronzof, il reparaît au milieu des proscrits des Pays-Bas et reçoit d'eux la mission d'aller trouver Charles-Jean et Carnot, en vue de pro-
(i) Pozzo di Borgo à Nesseirode, 31 mars/iS avril 1817. — Barère, Mémoires^ III, 203-204.
voquer par leur entremise Tadhésion du tsar à la candidature du prince d'Orange.
De Hambourg, Viel-Castel fit passer en Suède une lettre à son ancien patron (8 juillet). Il se donnait comme le porte-parole de la France opprimée : «Parmi les princes dont elle invoque le secours, lui disait-il, elle vous nomme avec confiance, elle fait appel aux nobles sentiments dont le cœur de Votre Altesse royale est rempli pour son ancienne et malheureuse patrie. »
Charles-Jean, soupçonnant derrière cette supplique une intrigue où il risquait d'être inutilement compromis, peu soucieux d'ailleurs de rentrer en relation avec Viel-Castel, lui fit dire de ne point passer outre. Avant que sa réponse fût parvenue à destination, l'envoyé orangiste avait traversé la Baltique et débarqué à Calmar. De là il s'adressa à l'écuyer du prince, Flichet, son ancien camarade, dans une longue lettre où il invoquait leur amitié d'autrefois et ses malheurs actuels. Il sollicitait de lui au pis aller un secours pour gagner la Pologne où, prétendait-il, ses compatriotes lui avaient ménagé un asile, et en même temps il renouvelait son désir de voir le prince royal, de lui communiquer des secrets importants.
Importuné de cette démarche et néanmoins curieux de savoir ce qu'elle cachait, supposant que peut-être on allait lui révéler quelque projet d'attentat sur sa personne, Charles-Jean dépêcha à Calmar Ulrich, un de ses secrétaires. L'entrevue eut lieu dans l'auberge où Viel-Castel était descendu. L'émissaire des réfugiés plaida devant l'ancien prétendant à la couronne de France la cause du prince d'Orange, menacée, disait-
il, par l'hostilité du roi des Pays-Bas, mais digne de toute la sollicitude des puissances du Nord. Comme lettre de crédit, il exhiba une adresse sans signature datée de Paris (8 juin) et transmise par les « Français exilés » de Bruxelles (14 juillet). On y adjurait le prince de Suède de réparer le mal qu'il avait fait involontairement à sa patrie en 1 8 1 3 ; on opposait à la légitimité des Bourbons la sienne et celle de l'empereur de Russie, reconnues par tous les libéraux, puisque l'un et l'autre travaillaient au bonheur des Suédois et des Polonais : « Quel que soit, disait-on dans cet écrit, le chef que l'empereur Alexandre voudra désigner pour la France, parent, allié ou même étranger, ce pays le proclamera avec une respectueuse reconnaissance (1). « Dans la suite de la conversation, Viel-Castel sacrifia la candidature hollandaise et insinua que , pour plaire encore davantage au tsar, on adhérait d'avance au choix du grand-duc Michel. Ces révélations obtenues, Ulrich le quitta, non sans lui avoir ôté tout espoir de voir son maître et lui avoir fourni les moyens de quitter le pays.
Au récit de cette entrevue, Charles-Jean affecta une vive indignation. Ni lui ni le tsar n'étaient des fauteurs de révolution ; il ne lui appartenait pas de s'immiscer, sur la foi d'un misérable intrigant, dans les affaires intérieures de la France. Cela dit, comme il voulait n'être pris au dépourvu d'aucun côté, il fit prévenir secrètement Teste qu'il ne pouvait hasarder aucune démarche en Russie sous peine de laisser croire à quelque ambi-
(1) Cette pièce a été publiée (en suédois) dans les appendices du recueil de Schikkel.
tion personnelle de sa part ; que cependant il se souvenait d'être né Français et contribuerait toujours volontiers au bonheur de son ancienne patrie. Au fond, il restait anxieux entre la tentation de ses souvenirs et la considération de ses intérêts présents. A ce moment, une cérémonie avait lieu à Stockholm pour fêter l'anniversaire de la bataille de Leipzig. Devant les protestations de certains Français de son entourage, le prince manifesta d'abord son intention de ne pas y assister ; il se décida pourtant in extremis à y paraître, ainsi qu'il était venu à la dernière heure sur le champ de bataille du 18 octobre 1813.
En quittant la Suède, Viel-Castel s'était dirigé vers la Pologne. Il arriva à Varsovie presque en même temps que l'empereur Alexandre, mais il n'y trouva plus Garnot. Celui-ci, déjà pressenti par ses correspondants de Belgique sur la démarche qu'on attendait de lui, se sentant devenir suspect aux autorités russes à cause de l'indépendance de ses allures et de son langage, était entré en pourparlers depuis plusieurs mois avec le gouvernement prussien ; il lui avait demandé un asile et même offert en échange, comme ancien militaire, le bénéfice de son expérience et de ses conseils (1). Il venait donc de quitter la Pologne, en alléguant la rudesse du climat pour sa santé ; il attendait à Berlin qu'on lui désignât une résidence, qui fut bientôt après
(i) « Le prince de Hardenberg m*a confié... que M. Carnot a été en correspondance avec lui et qu'il a envoyé de Varsovie une lettre pour le roi de Prusse par laquelle il offre ses services à ce souverain. Le roi^sans accepter ni refuser, lui a fait proposer de venir incognito à Berlin pour parler à son ministre de la guerre et lui soumettre ses idées sur quelques établissements d'instruction militaire qu'on veut former. » (Zicby à Metternich, 9 août 1816. — Archives de Vienne,),
(novembre) fixée à Magdebourg. Viel-Gastel s'empressa de brûler sa lettre d'introduction pour lui et se crut autorisé par les circonstances à tenter une démarche directe auprès de l'empereur. Sa demande d'audience demeura sans réponse; toutefois on jugea prudent de ne pas le décourager; car on venait d'apprendre l'ordonnance du 5 septembre, qui mettait fin à la réaction ultra-royaliste, et l'on pouvait se demander quelles seraient les conséquences de cet événement pour les Bourbons et pour la France.
Le grand-duc Constantin consentit à recevoir Viel- Castel et parut satisfait de lui. « Je lui ai trouvé, écritil, de l'esprit, un juste discernement dans ses opinions et de la mesure dans la manière de les énoncer. » Il fit plus que l'entretenir; par le chef de sa chancellerie, Mohrenheim, il sollicita ses confidences. Viel-Castel raconta à son gré son passé, se qualifia intrépidement d'officier au service suédois ; puis il remit successivement, avec une lettre à l'adresse de Mohrenheim (3 décembre) où il confirmait ses dires, un mémoire dirigé contre les tendances anglophiles de la politique française (17 décembre), ainsi que des notes (25 décembre) sur les partis qui, à Paris, se disputaient le pouvoir. Verbalement, il maltraita fort Carnot, accusa ses imprudences de parole et ses indiscrétions, qui l'avaient exclu des États du tsar : « C'est un homme incapable de conduire une entreprise, qui se place à la tête des choses lorsqu'elles sont toutes faites et qui ne connaît de moyens de se signaler qu'en se mettant toujours en opposition avec tout état de choses établi (1) . » Parlait-
(1) Paroles citées dans la dépêche du grand-duc Constantin à Capo d'Istria, du 23 février/7 mars 1817.
il, au contraire, du prince de Suède, il s'appliquait moins à Faccabler qu'à le compromettre ; il affirmait nettement sa sympathie pour la candidature russe au trône de France.
De son côté, le prince d'Orange avait écrit (13 et 22 janvier 1817) directement à son beau-frère. Il lui confiait ingénument les propositions qu'il avait reçues et ne cachait pas son désir de pouvoir y répondre, tout en protestant les avoir provisoirement repoussées. Bien mieux, inquiet de ne recevoir aucune réponse et sachant Carnot rapproché de lui, établi à Magdebourg, il lui dépêchait Teste et un autre réfugié pour le prier à son tour d'aller à Pétersbourg gagner l'empereur à leur projet; il lui faisait remettre une lettre destinée à accréditer sa mission (1) .
(1) Cette lettre à Alexandre est ainsi conçue :
« Bruxelles, 5 mars 1817.
<( Mon cher frère,
« Je vous ai tenu au courant des propositions qui m'ont été faites par rapport à la France, et j'ai tâché de même à vous communiquer les renseignements qui m'ont été donnés sur les différents partis qui s'y forment et sur le plus ou moins de succès qu'ils pourraient avoir. Mais afin que vous soyez mieux instruit et par conséquent mieux à même de juger de l'état des choses, le général Carnot, porteur de la présente, s'est chargé de se rendre auprès de vous avec toutes les instructions nécessaires ; je n'ai pas besoin de faire ici le panégyrique du général : il est assez connu par lui-même et fait pour inspirer de la confiance, n'ayant jamais varié dans ses sentiments. Il ne s'agit point d'être les moteurs d* une révolution et jamais je n'y donnerai les mains, mais elle s'opérera indubitablement d'elle-même. Il faut donc se préparera voir arriver un pareil événement et prendre ses précautions d'avance pour tous les cas possibles. Si les Bourbons perdent encore le trône, il s'agit de savoir si c'est vous, l'Autriche ou l'Angleterre qui en disposerez, et il ne vous coûterait qu'un mot pour obtenir la victoire sur vos antagonistes, étant le seul souverain admiré et aimé en France, et celui que vous proposeriez se ressentirait puissamment de l'admiration que l'on vous porte à si juste titre. En attendant, l'Angleterre et l'Autriche continuent à travailler sourdement.
. Cependant Alexandre, rassuré sur les intentions de Louis XVIII et les résultats de sa rupture avec les ultras, prenait ses dispositions pour couper, partout où ils s'étendaient, les fils de cette intrigue ; il transmit ses avis, qui étaient des ordres, en Pologne, en Prusse, en Hollande, en Suède. A Varsovie, il envoya (11 février) l'expression de son union constante avec les autres grandes puissances; le 21 mars, par une dépêche au grand-duc Constantin, il notifia une déclaration de ses intentions, à faire connaître à Viel-Gastel avec une invitation impérieuse de départ. Viel-Gastel reprit le chemin des Pays-Bas. II devait y continuer sa triste existence en dénonçant de loin à Decazes ses amis de la veille et en entretenant une correspondance secrète avec le gouvernement français (1).
Garnot n'eut pas à franchir les frontières de l'empire russe. Il reçut de Gapo d'Istria, avec la communication de la réponse signifiée à Viel-Gastel, une exhortation à a demeurer tranquille « en Allemagne et à donner par son exemple une direction salutaire à ses amis politiques. Garnot s'empressa de répondre en confessant la démarche faite par lui, mais en niant y avoir accédé. Il avait quitté Varsovie pour raison de santé ; sa reconnaissance pour l'hospitalité de la Russie demeurait entière, et il ne consentirait à se prêter à rien qui contrariât les intentions de l'em-
mais pas moins activement, à soutenir chacun son prétendant, et c'est de quoi le général pourra vous fournir des preuves convaincantes. Je le recommande encore très particulièrement à vos bontés, et suis pour la
vie, etc»
« Guillaume. »
(1) Arch. des Aff. étrangères, Pays-Bas, vol. 619. (Lettres des 2 septembre 1818 et 22 mai 1819.)
pereur et le nouvel ordre de choses européen ( 1 ) .
Au prince d'Orange le tsar dépêcha, pour le soustraire à la tentation, l'homme qui avait arraché son secret au prince de Suède en 1810, Tchernitchef. Le candidat libéral au trône de saint Louis comprit facilement l'inanité de ses espérances ; il envoya (5 avril) comme gage de son repentir copie de la lettre imprudemment remise à Garnot, avoua à son père ses rapports avec les réfugiés, bref, donna toutes les satisfactions propres à rassurer les grandes puissances et le gouvernement français.
Restait à obtenir de Charles-Jean la preuve de sa docilité constante aux vues de la Russie. Le 21 mars/ 2 avril, en lui faisant passer les. pièces remises par Viel-Castel, l'empereur le mit en demeure de se dégager de toute connivence avec les conspirateurs de Bruxelles. En d'autres temps, Charles-Jean eût vu avec joie se former et réussir semblable entreprise ; mais il lui fallait compter plus que jamais avec ses intérêts personnels, avec l'éventualité prochaine de la vacance du trône suédois. Au reçu des communications russes, il s'emporta vivement contre Viel-Castel absent, le désavoua par une note explicite jusque dans la mission qu'il lui avait confiée en 1813, et le 12 mai adressa à son allié une verbeuse et pompeuse apologie de sa conduite : « Votre Majesté désire connaître ma façon de penser. Je ne perds pas un instant à lui dévoiler mon âme... Je marche droit dans la carrière que je me suis tracée, sans dévier de mes principes. » Il partait de là pour exalter sa politique dans la péninsule Scandinave,
(1) Gapo d'Istria à Garnot, il avril 1817. — Garnot à Gapo d'Istria^ limai. [Archives de Saint-'Pétersbour g.)
qualifiait avec dédain les menées des réfugiés et, tout en ayant soin de ne pas nommer les Bourbons, faisait des vœux pour la stabilité du gouvernement constitu- ^:ionnel en France (1).
Était-il cette fois pleinement revenu des illusions que le tsar, en d'autres circonstances, avait éveillées et nourries dans son esprit? On a signalé, vers la fin de 1819, de nouvelles démarches du prince d'Orange auprès des libéraux, ses offres formelles, par Tentremise d'un de ses aides de camp, de se mettre, sous le drapeau tricolore, à la tête d'un mouvement révolutionnaire. A la même époque, Charles XIV, dans un de ces monologues en présence du ministre de France où il laissait percer, au milieu de ses exagérations de langage et de ses abus de mémoire, le sentiment de ses regrets et de ses prétentions vivaces, déclarait que l'auteur de la Charte n'était pas assez puissant ; qu'il eût dû s'emparer pendant six mois de la dictature et faire voter par les représentants de la nation une constitution rédigée par eux en droit, octroyée par lui en fait; que la maison royale était moins aimée, moins populaire que ne l'eût été un chef mieux instruit des intérêts de la France actuelle; puis, sans se douter que le lendemain de ce réquisitoire le Moniteur allait enregistrer un témoignage authentique de son respect pour la légitimité, il s'oubliait à dire que « les vœux de la majorité des Français sont favorables à une république » . Six
(i) « Il est peut-être permis, écrit Tambassadeur français en Russie (30 mai 1817), d'élever des doutes sur la validité de cette protestation... On sent bien ici que Toccupation du trône de Suède par Bernadette est un argument vivant contre la légitimité, et le comte Capo d'Istria n'est pas le dernier à s'en apercevoir. »
mois après, la nouvelle de Tassassinat du duc de Berry le rejetait dans un accès de loyalisme monarchique. Comme un Français du vieux temps, il se mettait aux pieds de Sa Majesté Très-Chrétienne, l'exhortait à dépouiller le a gant de velours » , à faire peser une main de fer sur la presse. Le comte d'Artois n'eût pas mieux parlé (1).
(1) Rumigny, 10 août 1819 et 3 mars 1820.