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CHAPITRE XXI

CHARLES XIV ET l'oPINION EN FRANCE

Le 8 février 1818, Charles XIII mourut. Sa décadence physique et morale datait de loin; depuis plusieurs années, sa signature à peine lisible, apposée sur les actes officiels, était la seule marque de sa participation aux affaires. Lorsque le prince royal, véritable souverain, devint roi, rien ne parut changé dans la marche du gouvernement. Charles XIV, successivement couronné à Stockholm (11 mai) et à Trondhjem (7 septembre), fut unanimement reconnu par les cours européennes. Le tt colonel Gustafson » venait de s'établir à Bâle et d'y obtenir le droit de bourgeoisie (1); devenu citoyen d'une république, il écrivit à son successeur une lettre de félicitations qui équivalait à une reconnaissance. La reine Frédérique fit de même.

Le gouvernement français, à l'exemple des autres, s'inclina devant le fait accompli. Un envoyé extraordinaire, Marandet, ministre à Hambourg, alla à Stockholm complimenter le nouveau souverain, et le duc de Piennes, devenu le duc d'Aumont, se rendit des Tuileries à la rue d'Anjou pour s'acquitter du même office

(i) Berhoulli, Der Schwedenkônig ah Baselbûrger, (Basler lahrbuch, 1892.)

auprès de la « comtesse de Gothland w . Quelque temps après, le ministre de Suède ayant fait un voyage en Béarn, le Moniteur daigna parler à ce propos de la « grande âme » et du « génie » de Charles XIV (1) ; et lorsque, au congrès d'Aix-la-Chapelle, les alliés exigèrent le prompt règlement des démêlés financiers entre la Suède et le Danemark, les plénipotentiaires français s'interposèrent pour le faciliter.

Cette part faite aux convenances officielles et à des traditions deux fois séculaires, la cour des Tuileries parut vouJoir se placer avec celle de Stockholm presque sur le pied de paix armée, la considérer, bon gré, mal gré, comme en dehors du nouveau système politique européen, fondé sur la légitimité. Louis XVIII témoigna de ses véritables sentiments ainsi qu'il savait le faire, se pliant aux circonstances et réservant dans les petites choses la manifestation de ce qu'il appelait les printîipes. Il avait récompensé avec des grands cordons de Saint-Louis, de la Légion et du Mérite militaire les auxiliaires étrangers de Charles-Jean en 1813, Winzingerode et Benningsen, Bulow et Tauenzien. En envoyant ensuite celui du Saint-Esprit au roi de Danemark, il fit savoir à Charles XIV, de la façon la plus claire et la plus désobligeante, à qui allaient exclusivement, dans les cours du Nord, son estime et sa sympathie.

D'autres circonstances se produisirent, qui prouvèrent au nouveau roi qu'on continuait à tenir sa conversion aux bons principes pour suspecte. Benjamin Constant, malgré son loyalisme oratoire, se vit traité en ennemi par le gouvernement, tant pour ses opinions constitu-

(1) Moniteur du 30 août 1819.

tionnelles dans le sens révolutionnaire que pour ses démarches antérieures en faveur du compétiteur malheureux des Bourbons. En 1822, lorsque la conspira- -tion de Thouars fut découverte, on remarqua que l'un de ses chefs, le général Berton, avait appartenu à Tétat-major du maréchal Bernadotte et était décoré de Tordre de TÉpée; que Gentil-Saint-Alphonse, ancien aide de camp du maréchal et alors commandant de l'école de Saumur, s'était trouvé absent de son poste lors de la marche des conjurés contre cette ville. Ainsi des relations ou des faveurs datant d'une autre époque semblaient constituer au roi de Suède, dans le temps présent, une sorte de complicité morale avec les ennemis irréconciliables de la dynastie légitime.

Il n'est guère besoin de dire quel était le langage des ultras. Parmi eux, on se consolait, on se justifiait presque d'avoir toléré et accueilli un instant Fouché en daubant sur Bernadotte. Ferrand, dans sa Théorie des révolutions^ imprimée à l'Imprimerie royale, accuse la Suède d'être en révolution depuis la mort de Gustave III, se demande si la succession de la dynastie est assez bien établie pour maintenir l'union entre Suédois et Norvégiens, estime la perte de la Finlande irréparable, déclare enfin que le souverain qui rendrait à la Suède les beaux jours du dix-septième siècle occuperait une Jes premières places dans l'histoire. Le Dictionnaire des girouettes rappelle les dix serments de fidélité prêtés par Bernadotte en France avant celui que la nation suédoise a reçu. Un article du Times ^ complaisamment reproduit par le Journal des Débats , assure que les cabinets de Pétersbourg et de Berlin lui ont formellement enjoint de renoncer au trône. Même le mariage du

jeune Oscar avec la fille d'Eugène de Beauharnais excite les appréhensions. Barras insinue, avec le désir d'être entendu aux Tuileries, que le beau-frère du futur roi de Suède serait régent, au cas où une nouvelle révolution amènerait Napoléon II en France (1).

On comprend que, dès lors, les représentants de Louis XVIII aient pensé se rendre agréables en rappelant rindignité native, en dénonçant les faiblesses et les fautes du parvenu épargné par le congrès de Vienne. Marandet, l'envoyé extraordinaire de 18 18, chargé d'une mission toute de courtoisie, se croit tenu néanmoins de donner dans ses dépêches une contre-partie à ses harangues. Personnellement, il a été séduit par l'accueil qu'il a reçu, car il déclare avoir trouvé en Charles XIV une « âme qui, malheureusement, est restée française et renferme beaucoup de sentiments généreux, je dirai même chevaleresques » . Mais, aussitôt après, et pour se faire pardonner cet hommage, il suggère un moyen sûr selon lui de rendre au nouveau venu dans la famille des rois l'existence sur le trône insupportable : c'est de l'exclure sans affectation des délibérations des autres cours relatives à l'ordre public européen (2).

Tous les ministres français qui se succédèrent en Suède de 1815 à 1830 se savaient sûrs de plaire en s'exprimant sur ce ton. Après la démission de Chateaubriand, Charles-Jean insinua qu'il agréerait volontiers pour sa succession le général Villa te, son ancien aide de camp, ou le général de Sparre, recommandé par

(1) Fauche-Borel, Mémoires, IV, 526.

(2) Marandet, 9 juillet 1818 (Corr. Suède, 302) et 12 août (Corr. Hambourg, 124).

ses origines et ses relations suédoises. Rumigny n'en fut pas moins maintenu à titre définitif, et il continua à remplir son rôle de surveillant politique, à noter impitoyablement tous les faits de nature à décourager ou à déconsidérer le prince royal. « On s'occupe toujours du fils de Gustave » , écrit-il on ne sait sur quels bruits, le 9 août 1816, à son ancien collègue de Copenhague; et il lui demande de faire passer, dans une feuille de Hambourg, un article laissant pressentir l'abdication de Charles-Jean en faveur de ce prince. Est-il obligé d'annoncer l'avènement pacifique de Charles XIV, il veut croire à un désaccord entre ce fait et l'opinion publique : « Un seul sentiment domine, celui de l'humiliation... On ne se déguise pas qu'on s'est livré à un étranger, sans rang, sans nom, sans famille, sans patrie, dont l'existence est en opposition avec le système qui, si heureusement, prévaut en Europe. » Des autres cours du Nord on faisait écho. En Russie, le charge d'affaires Malvirade prétend qu'autour de lui on s'est également prononcé contre l'élévation de Bernadotte, et qu'on a fait valoir les bonnes qualités de l'ancien roi Gustave IV. De Copenhague, La Ferronnays fait savoir que le nouveau roi a détruit un monument rappelant la naissance du fils de Gustave, et que c'est s'exposer à lui déplaire que de laisser subsister des monuments du temps immédiatement antérieur à son règne (1).

Charles XIV se montrait en effet particulièrement chatouilleux sur tout ce qui tendait à le distinguer des souverains restaurés en 1815. Le seul nom de prince de Suède, donné dans un journal au fils de Gustave IV,

(1) Rumigny, le 12 février 1818. — La Ferronnays, 14 mars. — Malvirade, 21 novembre. •

le seul bruit qu'en cas de mort de son propre fils il se déciderait à adopter Théritier du roi déchu, lui donnaient Talarme. « Serait-on satisfait à Paris, s'écriait-il, si on appelait ici prince français le fils de Bonaparte? » A la nouvelle que le précepteur du jeune exilé avait obtenu une audience du duc de Richelieu : « C'est, fit-il dire, comme si nous recevions Las Cases ou Bertrand. M Pour répondre à ces démonstrations, il maintint en 1816, dans TAlmanach de la cour, les noms de Napoléon et de Joseph Bonaparte sur les listes de l'ordre des Séraphins (1). Il était homme à attribuer quelque importance à de semblables manifestations; car sa superstition de l'étiquette remontait: au temps où, à Vienne, au nom de la République, il s'était offensé de trouver dans l'Almanach autrichien les noms des princes de Bourbon. En face de cette hostilité persistante, il se laissait aller à des accès de découragement et, reprenant un de ses thèmes favoris, il déclarait qu'une oisiveté dorée, appuyée sur vingt à vingt-cinq mille francs de rente, serait pour lui la destinée par excellence.

A Rumigny succédèrent deux gentilshommes d'ancienne noblesse^ Gabriac et Montalembert, le premier ancien page de l'empereur, le second émigré rentré seulement en 1814. Ni l'un ni l'autre ne se laissèrent éblouir par les séductions ou les avances du roi ; tous deux dans leur correspondance relèvent avec un parti pris de sévérité évident les actes ou les paroles propres à compromettre l'élu de 1810. Ils déclarent insupportables, dans leurs tète-à-tête obligatoires avec lui, son

(i) L'écusson napoléonien figurie encore au milieu de ceux des chevaliers de l'ordre, dans l'église de Riddarholm. .

intempérance de langage et son incohérence d'idées, ses étranges abus de mémoire, ses retours sans suite et sans fin sur son passé. Ils notent certains incidents de sa vie privée, qui continuent à retenir la reine à Paris. Ils démasquent derrière le souverain économe des deniers de rÉtat un homme d'affaires étroitement attaché à ses intérêts personnels, faisant servir à l'accroissement de sa fortune ses opérations pour la liquidation de la dette suédoise, spéculant sur les fonds déposés par lui en France, en Angleterre, en Allemagne. Ils n'omettent aucun des travers de son caractère ou des singularités de sa vie. Ils font ressortir les manières vulgaires de la reine et la morgue du prince royal. En un mot, ils renouvellent contre le républicain couronné cette guerre à coups d'épingle empoisonnée que les envoyés du Directoire, le général Bernadotte entre autres, poursuivaient, au milieu des capitales étrangères, contre les rois et les gouvernements d'ancien régime. Le fils de l'un d'eux, Charles de Montalembert, le futur orateur, a recueilli dans son journal de jeune homme des anecdotes qui attestent le sans-façon hautain avec lequel les amis de la royauté traditionnelle française traitaient le roi élu des Suédois.

Toute l'Europe officielle , plus ou moins ouvertement, s'accordait à ce sujet avec la France. Suchtelen ne croyait pas déplaire à son maître en lui signalant une brochure parue à Bade avec une préface en forme de manifeste pour l'ancienne dynastie (1). On se réjouissait à demi-voix dans les cours de l'échec des projets matrimoniaux conçus pour le prince Oscar, des

(1) Suchtelen, 10/22 mars 1816.

tentatives inutiles faites auprès des familles régnantes de Danemark, de Prusse, de Wurtemberg, même de Mecklembourg, d'Anhalt et de Hesse-Gassel. Tel membre du congrès de Vérone, voyant ce jeune homme se présenter au milieu des mandataires de la Sainte- Alliance, croyait faire merveille en lui appliquant le titre d'un opéra nouveau et en le qualifiant ironiquement de « Jean de Paris » , Ce fut un scandale qui retentit un peu partout, lorsqu'on apprit, à n'en pouvoir douter, que Sa Majesté Suédoise elle-même, dans un article anonyme du Stockholm Postens dirigé contre la Quotidienne et les ultras, signalait ceux-ci comme les incorrigibles ennemis de l'ordre social, les adversaires impuissants d'une émancipation politique quand même €t partout inévitable. Metternich fit entendre ses doléances à la cour de Russie : « Il y a certes bien matière à réflexion dans un pareil renversement d'idées, dont on doit s'étonner autant que de l'oubli total des convenances. C'est le cas de dire que le vrai n'est pas toujours vraisemblable, et que souvent le mauvais sentiment l'emporte sur la bonne fortune... Nous n'y avons vu que l'envie de se mettre en scène et de parler constitution. » Fidèle écho de ces paroles, le ministre autrichien à Stockholm, Voyna, ne se gênait pas pour dire, au moins à demi-voix, à son collègue d'Angleterre : « Toute l'Europe verrait tomber ces gens-là sans regret (1). »

Après l'avènement de Charles X, une nouvelle campagne s'organisa sans bruit à Paris contre le roi de Suède. Le parti royaliste pur, celui qui avait supporté

(i) Metternich à Lebzeltern, 28 décembre 1821. {Arch, de Saint' Pétershourg .) — Gabriac, 25 novembre 1825.

impatiemment les transactions de 1814, arrivait au pouvoir; la véritable restauration, au sens des ultras, commençait. Pour ces hommes, Bernadotte intronisé à Stockholm avait été, comme la Charte affichée à la porte des Tuileries, une nécessité du moment. Le temps était venu de compléter, en Suède aussi bien que dans le reste de l'Europe, l'œuvre entravée ou interrompue dès ses débuts en France.

De rétablir Gustave IV, il ne pouvait plus être question, vu l'indifférence du principal intéressé ; mais on pouvait discréditer sans bruit le détenteur actuel de la couronne parmi ses sujets, lui rendre peu à peu sa situation insupportable et l'amener à une abdication pure et simple, rappeler en même temps à la mémoire des Suédois le fils du roi déchu, innocent du passé, de façon à le rendre, lors de la crise politique attendue, l'homme nécessaire. Il y eut plus que des espérances manifestées ; le ci-devant comte d'Artois entra de sa personne en campagne. Dans les instructions signées de sa main remises à Gabriac est posée l'éventualité d'une révolution annulant celle de 1809 et rétablissant l'ancienne dynastie, révolution qui sera purement nationale, par conséquent de nature à prévenir l'intervention intéressée de la Prusse et de l'Angleterre. « 11 sort maintenant de nos forces et de notre bonheur sous la légitimité, écrit Gabriac (16 mai 1826), comme une voix forte qui accuse continuellement les dominations illégitimes dans tous les pays. » Mais, après cet hommage de forme aux bons principes, Gabriac est contraint d'avouer que Gustave IV et son fils sont oubliés des Suédois, et qu'une intervention étrangère serait nécessaire pour les ramener; d'ailleurs, la naissance

d'un fils du prince royal vient de fortifier la nouvelle dynastie. Montalembert pense de même; il se lamente sur cette noblesse qui aime la royauté comme la garantie de ses privilèges, mais à qui la personne royale est indifférente. Il en est réduit à souhaiter une restauration opérée par surprise, un coup d'État triomphant uniquement par l'inertie et la résignation de ses adversaires.

En 1828, on songea à exploiter la jalousie britannique contre un souverain qui se réjouissait outre mesure des succès des Russes en Orient ; on eût voulu voir le ministre anglais « rappeler à la haute noblesse que le choix d'un guerrier étranger... a trompé les vœux et les espérances de la nation » ; puis on espéra non moins vainement que les Russes, mécontents de voir leur prépondérance baisser à Stockholm, piour la ressaisir, prêteraient quelque jour la main à un changement de dynastie. On se flattait qu'une fois le mouvement donné, le prince Gustave reprendrait le pouvoir aussi vite et aussi facilement que son père l'avait perdu.

L'enquête clandestine contre l'usurpation suédoise se poursuit alors non seulement sur place, mais à Paris. Le maréchal duc de Bellune, ministre de la guerre, se rappelant qu'un de ses anciens subordonnés, le général Delaître, a traversé Stockholm en 1814, lui demande un récit de son entrevue avec le prince royal, pour y recueillir après coup quelque preuve nouvelle de l'antipathie du roi contre les Bourbons. La correspondance de la reine Désirée avec ses parents de France et de Lôwenhielm avec son maître passe au Cabinet noir. Le ministre suédois est filé par la police ; on épie

les visites qu'il fait ou reçoit et on tâche de surprendre jusqu'à ses conversations. Enfin un poète bien en cour, le chantre officiel des grandeurs et des malheurs de la maison royale, le jeune Victor Hugo, publie au moment opportun une ode au « colonel Gustaffson (1) » ; il y dit à l'ami du duc d'Enghien, au monarque détrôné, plus grand selon l'auteur que le « tyran » banni et enseveli à Sainte-Hélène :

Tu règnes cependant ! Tu rèj^nes sur toute àine Dont ce siècle {^lacé n*a point éteint la flamme.

Dieu seul sur tes destins a de suprêmes droits.

La quiétude de Charles-Jean fut derechef troublée en 1828, lors du mariage annoncé du fils de Gustave avec la princesse Marianne, fille du roi des Pays-Bas. Le protocole de la cour de La Haye avait qualifié le jeune fiancé de « prince de Suède » . Cela suffit pour que Charles XIV remplit l'Europe de ses doléances. Il entendait dire que le prince d'Orange n'était pas allé à Pétersbourg seulement à l'occasion de l'alliance projetée, qu'il avait voulu négocier en Russie un arrangement assurant la couronne suédoise à son futur beau-frère, lors de la mort du roi régnant. Aussi écrivit-il à ce propos aux principaux souverains, défendit bien haut sa propre légitimité, parla même de venger son injure par les armes. L'Angleterre intervint pour le calmer, pour le rassurer sur le caractère de la qualification imprudemment attribuée au prince Wasa. La rupture du mariage projeté acheva de lui donner satisfaction.

Le gouvernement français ne paraît pas en cette

(i) Odes et Ballades, III, 5 (septembre 1825).

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affaire avoir saisi roccasion de rompre la prescription qui commençait à s'établir en Suède au profit de la légalité contre la légitimité. Il laissa même passer alors à rAlmanach royal un erratum qui lui était demandé et qui supprimait à la princesse grand-ducale de Bade le titre de princesse de Suède. Il remarquait que Charles XIV n'avait cessé de parler au ministère de la manière la plus conforme aux intérêts de Charles X et de sa dynastie ; qu'après tout la Suède et la Norvège étaient encore les pays où Tinfluence et les passions révolutionnaires avaient le moins gagné les esprits. Il se borna, quelque temps après, à marquer timidement son intérêt au prince Gustave en suggérant, sans insister, la possibilité de sa candidature au trône de Grèce (1).

Ainsi les cours et les gouvernements s'entendaient implicitement pour ne témoigner ni confiance ni estime au a soldat heureux » qui régnait en Suède ; ils accusaient ses défauts pour avoir le droit de lui reprocher ses origines. Les vaincus de 1815, libéraux ou bonapartistes, affectaient encore plus de sévérité pour le transfuge de la Révolution et de l'Empire. Le Constitutionnel et le Drapeau blanc l'attaquaient à vingt-quatre heures d'intervalle. Les libéraux semblaient ignorer l'allié royal qui de loin plaidait ou écrivait en leur faveur ; ils n'exaltaient plus, comme l'avait fait encore Jullian en 181 5, 1' « extrême élévation » et la « candeur » de son âme ; ayant partie liée avec les bona-

(1) Mémoires inédite du baron db Damas (mioistre des affaires étraogères dans le cabinet de Villèle). — Liéven à Nesseirode (juin i830j. {Archives de Saiiit-Pélersbourg .) — Salaberry, Souvenirs politiqufSy II, 44.

partistes, ils se détournaient de lui. Benjamin Constant n'aimait pas à s'entendre rappeler leurs relations, à cause du piteux échec auquel elles avaient abouti. Son aventure des Gent-Jours, qui avait fait de lui pendant quelques semaines le tuteur politique d'un grand homme, agréait davantage à son souvenir.

Bien plus souvent, à toutes les dates de sa vie guerrière. Napoléon déchu et banni retrouvait Bernadotte sur son chemin et relevait en lui des faits d'étourderie, de vanité, d'insubordination coupable. « Son tour de s'en aller viendra, déclare-t-il à l'unisson du premier royaliste venu sur le vaisseau qui l'emporte à Sainte- Hélène. Ce scandale (celui de son maintien en Suède) ne doit pas demeurer impuni et serait d'un dangereux exemple. » Il le désigne, avec autant de vivacité qu'en 1813, à l'indignation des patriotes : « C'est lui qui a donné à nos ennemis la clef de notre politique, la tactique de nos armées ; c'est lui qui leur a montré le chemin du sol sacré. . . Pour prendre femme, on ne renonce pas à sa mère ; encore moins est-on tenu à lui percer le sein et à lui déchirer les entrailles... » Cependant, songeant à leur querelle personnelle, il lui accorde du bout des lèvres les circonstances atténuantes : « Je puis l'accuser d'ingratitude, mais non pas de trahison (J). «

Ces reproches retentirent en France par les publications de Las Cases, d'O'Meara, d'Antommarchi , de Gourgaud et Montholon. Ségur et le duc de Rovigo ravivèrent et tournèrent les principaux en actes d'accusation, l'un au début de son Histoire de la Grande Armée en 1812, l'autre dans ses Mémoires, Les lecteurs

(1) Journal de GouRGAUi>. — Mémorial de Sainte-Hélène, 7 avril et 11 novembre 1816. — O'-Meara, 28 novembre 1818.

de ces livres, officiers en demi-solde ou soldats licenciés, ne se souvenaient que de Tavoir combattu. Jadis féal comme eux de la Révolution armée, il était devenu pour les fils de cette Révolution, à côté du duc de Raguse, une sorte de contrefaçon moderne de Robert d'Artois et du connétable de Bourbon. Le grognard mis en scène par Balzac traduit leur opinion en ces termes : « Quel bon temps (que l'Empire) ! Les colonels passaient généraux..., les maréchaux rois. Et il y en a encore un qui est debout pour le dire à l'Europe, quoique ce soit un Gascon, traître à sa patrie pour garder sa couronne ( l ) ! »

(1) Balzac, le Médecin de campagne (1833), XXI.

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