CHARLES XIV, LOUIS XVIII ET CHARLES X
Pendant les trente dernières années de sa vie, Charles XIV porta, non sans effort, le double poids de ses devoirs comme souverain, de ses souvenirs comme soldat républicain et maréchal d'empire. Sa conscience de Français, troublée, mais non éteinte par la transformation de sa destinée, le faisait alternativement s'enorgueillir ou se plaindre d'être un déraciné. Après avoir, sous deux drapeaux différents, chevauché d'abord de la Seine à la Vistule, puis de la Vistule à la Seine, il se trouvait désormais voué à une tâche sédentaire, ingrate, exclusive des brillantes compensations de la vie guerrière. Reconnu en droit, mais simplement toléré par les autres gouvernements, suspect en France, pour des motifs divers, aux royalistes, aux libéraux, aux bonapartistes, il achevait sa vie en monarque isolé, captif, presque oublié, dans la petite patrie qu'il avait faite sienne. Banni moralement de Paris, il n'osa ou ne put jamais se montrer à Pétersbourg. Condamné, en terre Scandinave, à des luttes exclusivement pacifiques, il poursuivit sans relâche celle qui aboutissait à sauvegarder son ancienne réputation tout en consolidant
son bon renom de souverain, à établir partout, devant les générations suivantes, l'unité de son caractère et de sa conduite.
Tout en se disant Suédois par le cœur, il Tétait aussi peu que possible dans sa vie. Après quelques essais malheureux, il avait définitivement renoncé à tenir sa promesse et à apprendre la langue de son peuple. On comprend sans peine cette résolution de sa part. Outre la difficulté d'une semblable étude au déclin de l'âge mûr, Charles XIV en éprouvait une autre qui tenait à sa façon de concevoir et d'exprimer ses idées. Les mots qui se pressaient sur ses lèvres nourrissaient sa pensée. En usant du suédois, il eût subi un embarras perpétuel, une contrainte qu'il était incapable de s'imposer et de supporter. Sa malencontreuse idée de vouloir lire le discours du trône , en 1812, sans le comprendre, sur un manuscrit préparé ad hoc^ avait produit un tel effet sur ses auditeurs qu il n'osa jamais renouveler semblable expérience. Devenu roi, il assista muet à l'ouverture des États, déguisé en potentat du moyen âge, impassible sur son trône d'argent et sous sa couronne gothique, donnant à baiser cette main jadis levée pour jurer haine à la royauté, mais parlant aux députés des quatre ordres par la bouche de son fils.
Dans son vaste palais de Stockholm ou dans sa résidence d'été de Rosendal, inaccessible au commun de ses sujets, il menait une vie singulière. Au lit, où il. demeurait jusqu'à une heure avancée de la matinée et même de la journée, il recevait des rapports, dictait des lettres, préparait ses audiences et ses effets de conversation. Il mettait ensuite au courant sa correspon-
dance privée avec ses agents d'affaires et ses fermiers, vaquait à Tadministration des domaines et des gisements de fer ou de cuivre qui constituaient sa fortune particulière; car il craignit jusqu'à la fin que son fils ne fût privé de son héritage royal, et il voulait lui léguer au moins de nombreux millions.
Pendant les heures de la soirée, qu'il donnait à la vie publique et qui se prolongeaient assez avant dans la nuit, il déversait sur son entourage son intarissable faconde. En lui se produisait alors une accumulation d'idées, de regrets, même d'espérances mal définies qu'il ne pouvait confier à ses alentours. Auprès des diplomates étrangers, qui entendaient par état sa langue maternelle, ses confidences se répandaient d'autant plus abondamment qu'elles le dédommageaient des contraintes de l'étiquette et des tourments de l'exil. Ses longs monologues, plus grandiloquents qu'éloquents, étaient accompagnés d'une mimique et d'une mise en scène spéciale, débités avec l'accent méridional, coupés, comme par des refrains impérieux, par ses perpétuels : Entendez-vous? En se risquant à lui répliquer, on paraissait toujours l'interrompre.
Il se consolait à demi de ne point prendre part aux affaires générales de l'Europe , et dissertait à chaque occasion sur elles. Pour mieux tromper la monotonie de son existence, il parlait encore plus volontiers de la France, façon indirecte de ramener sur lui l'entretien. De même qu'en entrant dans la famille des rois, il n'avait pas complètement dépouillé le champion de la souveraineté du peuple, de même le successeur des Éric et des Gustave restait Français au fond de l'àme. La France constituait pour lui, selon la formule d'un
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roman de nos jours, le » jardin secret» qu'il ne rouvrait pas sans une honte involontaire, où il ne cessait d'errer pourtant par le regret et le désir de se. tresser des couronnes, a II a toujours vécu de souvenirs et d'illusions, écrit un de ses surveillants diplomatiques ; depuis que sa vie est moins remplie, son imagination ardente a pris un plus grand essor. Elle. . . lui fait passer en revue les différentes phases de sa vie passée, ses services réels comme les illusions dont il s'est bercé. Elle promène son esprit toujours au milieu de ce même cercle d'idées; c'est pourquoi, quand on l'aborde, on le trouve successivement révolutionnaire, libéral, constitutionnel, despote, hostile ou pacifique, téméraire ou livré à l'inquiétude. « Néanmoins, au dire du même observateur, il s'imagine, comme Lafayette, être le seul homme public, avec le comte d'Artois, qui, depuis 1789, n'ait pas changé (1).
A partir de 1818, un représentant de la Suède demeura à Paris avec le titre de ministre plénipotentiaire ; c'était le comte Gustave Lowenhielm. Cet ami du roi se disait à tort ou à raison d'origine française; il avait en tout cas, comme Metternich et Gœthe, étudié à l'Université de Strasbourg, et son mariage avec Mlle de Baguet, de Nimes, contribua à lui faire considérer la France comme sa seconde patrie. Bien accueilli aux Tuileries , où on le supposait tout prêt, avec son caractère chevaleresque, à se rallier, en cas de révolution nouvelle en Suède, au fils de Gustave IV, il continua à y paraître sous la monarchie de Juillet et le second Empire; il se trouvait le doyen du corps diplomatique,
(1) Rumigny, 2 septembre 1817 et 9 novembre 1819.
lorsqu'en 1856, après avoir reçu du neveu de Napoléon 1" son audience de congé, il retourna mourir dans sa patrie. On verra plus loin les résultats de son action, aussi utiles à la réputation de son maître qu'aux intérêts de son pays.
Pendant quelques années encore, Charles XIV garda à Paris un autre agent d'observation et de protection^ sa femme. La petite et piquante brune dont les beaux yeux et le gracieux sourire avaient captivé jadis le général Bonaparte n'existait plus, ou plutôt elle se survivait dans une princesse d'un aspect lourd et vulgaire, avec ces défauts de jeunesse qu'une de ses bonnes amies, Mme d'Abrantès, a malicieusement notés dans ses Mémoires. Même sous les Bourbons, elle ne pouvait se détacher d'une ville où l'enchaînaient ses superstitions mondaines et aussi ses meilleurs souvenirs, ses seules véritables affections. On l'avait vue, à dix-huit ans, fondre en larmes si son mari restait absent du logis quelques heures, et, depuis plusieurs années, elle reculait devant l'idée d'aller le rejoindre. En demeurant à Paris, elle se flattait, dit-on, d'y servir ses intérêts comme sous TEmpire et se préoccupait aussi d'adoucir le sort du captif de Sainte-Hélène. Les témoignages authentiques de ses relations avec les puissants d'alors la montrent intercédant surtout pour sa sœur, Mme Joseph Bonaparte. Elle s'entremit pour lui procurer un asile en Russie, ou la permission de faire des séjours momentanés en France. Une ou deux fois par an, Louis XVIII recevait en audience privée la « comtesse de Gothland » . Non seulement elle ne parut pas officiellement aux Tuileries, mais, pendant les premiers temps qui suivirent les Gent-Jours, la police surveilla
attentivement sa maison et ses visiteurs (1). On nota les demi^solde reçus chez elle, les réunions tenues à son hôtel de Paris ou à son château de la Grange, et on finit par constater qu'il n'existait autour d'elle ni conspiration ni hostilité contre la dynastie. On ne s'occupa plus de Désirée Clary que pour tourner en ridicule, de mille manières, ce qu'on appelait sa passion pour le principal ministre d'alors, le duc de Richelieu.
Gomment caractériser sur ce point délicat, si l'on s'en tient aux commérages du temps, la conduite de la princesse? Richelieu se trouvait être l'obligé de son mari, car il devait en partie à l'intervention du maréchal Bernadotte la pension dont l'empereur avait gratifié sa mère la duchesse de Fronsac. Désirée n'ignorait pas ce fait lorsqu'elle venait à son tour solliciter le ministre en faveur de sa sœur. A ses prières elle mêla, parait-il, de telles coquetteries que Richelieu « sentit la mèche, fut étonné, embarrassé, et, nouveau Joseph, résolut de ne plus s'exposer (2) » . Mme Bernadotte errait évidemment, comme les femmes de sa génération, sur les limites, indécises pour elle, de la « sensibilité » et du romantisme. En dépit de sa dignité, elle épia les occasions de rencontrer le ministre de Louis XVIII, de s'offrir à ses yeux et de sembler se jeter à sa tête. A Spa, Richelieu voyait passer sa « folle de reine » sur son chemin, voilée et dans un sévère incognito. A Marseille elle lui apparaissait subitement, à son grand désespoir, au milieu d'une assemblée mondaine. Cet empressement bizarre réjouissait malignement les bonapartistes comme les ultras, chacun, selon sa mesure
(1) Archives nationales, F^ 6797 et 6801.
(2) Th. GoLOVKiNE, Souvenirs inédits.
■d'indulgence, s'en prenant à sa réputation ou à son tact. On se racontait qu'elle avait commandé en secret le portrait de son idole à un peintre qui, ne pouvant saisir le modèle qu'au passage et trompé par de fausses indications, lui avait apporté peu après l'image de ïalter ego ministériel, Rayneval. Sur ses importunités, écoutons Richelieu lui-même, quelques jours avant sa .mort, faisant ses confidences au vieux Barras : « Du matin au soir, cette petite grande dame, depuis deux •ans, ne me laisse pas un moment de repos La manière dont elle a établi certains de ses préposés dans mes antichambres et jusque dans mes écuries, tout cela n'a rien de naturel... Mme Bernadotte, qui veut pourtant jouer le sentiment exalté qu'elle me porterait, est sans doute une brave et honnête femme très attachée à «on mari. Sa Majesté a voulu la reposer de son amour conjugal en lui donnant une mission de confiance. C'est un petit agent de police suédoise que son auguste mari m'a détaché, comme il l'avait fait précédemment en France sous le régime impérial (1). »
L'avènement de Charles XIV ne donna nullement à la nouvelle reine la nostalgie de son royaume. Elle se borna à aller à Aix-la-Chapelle au-devant de son fils, qui voyageait en Allemagne et en Italie et qu'elle n'avait pas revu depuis douze ans. Camps, envoyé de Stockholm afin de la décider à pousser plus loin, ne put l'empêcher de regagner Paris. Il fallut une circonstance solennelle pour mettre fin à son exil volontaire. Le prince Oscar venait d'être fiancé à la fille d'Eugène de Beauharnais, filleule de l'impératrice Joséphine et
^1) Barras, Mémoires^ IV, 407
petite-fille par adoption de Napoléon. La reine consentit à assister aux fêtes du mariage. Elle rejoignit la jeune princesse à Lubeck, et toutes deux arrivèrent sur le même navire en Suède.
Cette alliance froissait en un certain sens l'amourpropre du roi, car elle suivait plusieurs tentatives infructueuses pour mêler son sang à celui des vieilles dynasties; elle relevait en revanche son ancienne renommée, l'absolvait en quelque sorte devant les survivants de la Grande Armée. Dès que sa bru lui eut donné un petitfils, il put penser plus librement à Tavenir. « Lorsqu'à deux heures du matin, écrit le ministre d'Angleterre, on annonça la naissance d'un prince, pas un œil ne resta sec. Vingt minutes après, le roi parut, portant l'enfant royal sur un coussin. . . Il éleva la frêle créature dans ses bras pour la montrer à ses futurs sujets. C'est certainement là le plus grand et le plus important événement de son règne. » Avec plus de raison que r « homme prédestiné » de Victor Hugo s'écriant, les yeux sur le roi de Rome : « L'avenir est à moi >» , Charles XIV, devant le berceau de Charles XII, où reposait son héritier, le petit-fils adoptif du grand empereur, salua ce retour de fortune comme une bataille gagnée; cette fois seulement il se sentait assuré de la longue durée de sa dynastie. Quant à la reine, couronnée en 1829, mais ignorée de ses sujets et isolée au milieu de la cour, elle finit par s'habituer à sa nouvelle vie, et, sans cesser de regretter la France, elle ajourna continuellement le moment d'y revenir. Elle ne devait plus la revoir.
Ne pouvant, n'osant même espérer un semblable voyage, Charles XIV, tourné vers ses peuples, se posait
-devant eux à la fois en souverain légitime et en strict -serviteur de la loi. 11 faisait imprimer, comme une justification des événements de 1810 et des années suivantes, le recueil de ses harangues politiques et de ses proclamations militaires. Il saisissait chaque occasion d'affirmer ses droits et d'éclaircir leurs origines, instituait des parallèles bizarres à première vue entre lui et d'autres chefs de dynastie, citant notamment Clovis et Charles Martel, dont il ne connaissait guère mieux l'histoire que ses sujets, mais qu'il savait du moins avoir été des conducteurs d'armées devenus rois et pères de rois. Au tribunal alors sans appel des monarchies traditionnelles, il ne cessait de rappeler qu'il avait reçu la couronne conformément au droit public des vieilles nations chrétiennes, si différent du droit divin imaginé pendant les derniers siècles.
Ces arguments à l'adresse des Suédois reparaissaient, sous d'autres formes, dans ses relations avec la France et les Français. Ainsi, prenant prétexte d'une souscription ouverte à Paris pour ériger un monument à Malesherbes, le défenseur de Louis XVI, le roi de Suède protesta, par une lettre qui fut insérée au Moniteur^ de son respect pour la légitimité ; mais il eut soin d'ajouter que celle-ci tirait son principe de la légitimité par excellence, celle des nations (1). Une phrase du même genre, de la main de la reine et d'une inspiration que l'on devine, .fut inscrite quelques années après sur l'album de Mme de Montalembert, femme du ministre de France : « L'univers est la patrie des braves. Agrippa fut adopté par Auguste ; on entre dans la
(i) Moniteur du 11 août 1819.
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famille des rois à la suite de grandes actions. Pour s'y maintenir, il faut en faire de bonnes (1). »
Ainsi légitimé par lui-même, ce fondateur de dynastie n'allait pas jusqu'à se taire complètement sur son passé; il aimait au contraire à se distinguer des souverains, tout en se classant parmi eux. Il lui arriva de rappeler malicieusement à l'envoyé de Louis XVIII qu'il avait été jadis introduit par lui dans le cabinet de l'empereur (2). L'ancien soldat de la coalition crut pouvoir faire en un autre sens montre d'indépendance par la protection qu'il accorda à certaines victimes de la réaction de 1815. Il laissa venir à lui les fils de Ney, son ancien camarade à l'armée de Sambre-et-Meuse ; de Drouet, son ancien lieutenant; de Fouché, son ancien collègue au ministère. Pour les premiers, il sut faire fléchir la législation rigoureuse qui écartait les étrangers de l'armée, leur octroya des brevets d'officiers dans l'artillerie et les gardes à cheval. Le jeune prince de la Moskowa devint aide de camp du prince Oscar. Le comte Athanase d'Otrante, pourvu d'un office de chambellan, contracta, sous les auspices du roi, une brillante alliance (3). Joseph Bonaparte, exilé en Amérique, retrouva l'appui bienveillant de son beau-frère pour solliciter, d'ailleurs inutilement, son retour en Europe et un asile à Rome, en Suisse ou en Hollande.
(1) Montalerabert, 18 août 1829.
(2) Bloomfield, 23 novembre 1824.
(3) D'Agoult, 14 juin, 3septembrel822,20juillet, 5novembre 1824. — Bloomtield, 2 juillet 1824. — On retrouve après 1830 le fils de Fouché à Vienne, mêlé aux intri^^ues qui avaient pour but de faire jouer un rôle politique au duc de Reichstadt. L'héritier actuel du duc d'Otrante est encore un personna^^e à la cour .suédoise, sans avoir perdu ses droits de citoyen français^ qu'il a exercés au moins une fois, lors du plébiscite impérial de 1870.
Ainsi convaincu, par la direction de ses bienfaits, de sympathies libérales, Charles XIV attachait au mot consiùuiionnel, en France, le sens exclusif que les publicistes et les députés de l'opposition défendaient dans, un journal portant cet adjectif pour enseigne. Avec eux, il appelait un contrat strict entre le souverain et la nation ce que le parti royaliste considérait, sans le dire, comme un bienfait révocable de la couronne, et il prenait part presque ouvertement à leur polémique. Son ancien familier Rousselin Saint-Albin comptait parmi les fondateurs du Consuiuiwnnel, et tel article de cette feuille contre les ultras et leur influence parut à de bons juges inspiré, peut-être rédigé par le monarque suédois (1). La presse de Stockholm empruntait impunément ses correspondances étrangères à desgazettes rédigées par les réfugiés de Belgique. Cette guerre sourde, toute en taquineries et en épigrammes, répondait à la malveillance mal déguisée du gouvernement des Bourbons pour la nouvelle dynastie.
Tant que Napoléon vécut, Charles XIV ne songea guère à intercéder en sa faveur auprès des cabinets européens ; c'eût été ajouter une cause de suspicion à beaucoup d'autres. Gustave IV, toujours combattu ou dédaigné par l'empereur et désormais déchu comme lui, avait beau jeu à se montrer chevaleresque envers, son infortune ou sa mémoire; un jour, il intercède directement pour lui auprès de Louis XVIII ; un autre jour, il exprime ses condoléances à Las Cases et envoie ses pensées et ses regrets à la tombe de Sainte-Hélène. Charles-Jean, au contraire, importuné par le souvenir
(1) Constitutionnel du 11 novembre 18J9.
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de Bonaparte et voulant s'en délivrer sans humiliation secrète, se donnait sur le grand homme le mérite de la modération et du bon sens. « Que de malheurs il eût évités s'il eût voulu m'entendre! » Le 5 mai 1821, il annonça au comte Brahé, comme sous l'empire d'un songe pi*ophétique, que Napoléon venait de mourir. Quelques semaines après, un billet qu'il reçut au moment d'entrer au Conseil lui confirmait la nouvelle. Les affaires terminées, il s'exprima ainsi sur l'événement, avec l'accent de l'homme qui juge plus qu'il ne regrette : « Il n'a pas été vaincu par les hommes... il fut plus grand que nous tous. " Ce mot eût suffi ; il ne put s'empêcher d'ajouter : « Mais Dieu l'a puni parce qu'il comptait seulement sur lui-même, sur son intelligence, et, comme tout s'use, il a usé cette prodigieuse intelligence en la forçant trop. Tout casse; seules, la bonté de l'âme et la pureté du cœur résistent. « Il crut même devoir écrire et laisser publier, en forme d'oraison funèbre, une lettre à l'adresse de son fils, où l'éloge sonnait comme un aveu et la critique comme une vengeance. Napoléon a été, selon lui, « le plus grand capitaine qui ait paru sur la terre depuis Jules César... Si, comme Henri IV, il avait eu un Sully, il aurait régénéré l'Europe. » Pareil hommage lui coûtait peu, car au fond de l'âme il se croyait les talents d'un Sully unis à ceux d'un Henri IV : « Si Bonaparte a été le premier homme de notre siècle par ses conceptions militaires, je l'ai surpassé par l'esprit d'ordre, d'observation et de calcul (1) . »>
L'avènement de Charles X ne paraît avoir excité
(1) D*Agoult, 16 juillet 1822.
aucune appréhension chez l'ancien ami de Lafayette et de Mme de Staël : « Faites savoir à Sa Majesté, dit-il au représentant du roi, que je n'oublie pas que je suis né Français et surtout que j'ai été son sujet. ») Puis, relevant cette humble déclaration d'un grain de sel gascon : « Si j'avais eu cinquante mille hommes à ma disposition au commencement de la Révolution, jamais, non, jamais les Bourbons n'auraient quitté la France (1). »
Malgré sa confiance apparente dans les idées libérales, il lui plut d'applaudir à la lutte entamée par le ministère Polignac contre les constitutionnels de l'époque, devenus suspects à ses yeux de tendances républicaines. Ses serments officiels de haine à la royauté ne pesaient plus guère à sa conscience, car il en venait à s'étonner de voir, dans le pays de Henri IV, des gens songeant à la république : « C'est la plus folle des utopies, déclare-t-il en mai 1830 à un de ses compatriotes du Béarn. L'Amérique du Nord est vm État nouveau ; lorsque la population et la richesse y auront pris tous leurs développements, sa forme actuelle ne pourra plus lui convenir... La seule forme qui convienne aux sociétés modernes, c'est la monarchie constitutionnelle (2). »
Au fond, chez lui comme chez l'empereur Alexandre, l'amour de la liberté se réduisait à un désir ardent de voir tout le monde lui obéir librement, mais aveuglément. Enchaîné par la loi et la tradition en Suède et surtout en Norvège, il rongeait en secret son frein; il parlait d'abondance de cœur quand il disait savoir
(1) MoKTALEMBERT, 24 août 1826.
(2) Daumont, Voyage en Suède (1834), t. I
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gré au vieux roi de ne pas gouverner selon le bon plaisir du Journal des Débats^ quand il le voyait déjà fermant, d'une main vigoureuse, l'abîme des révolutions. Le jeune Montalembert Ta entendu s'écrier : « Si j'étais roi de France, avec douze cents millions et trois cent mille hommes, je me moquerais bien de vos Chambres! w Sous le monarque constitutionnel reparaissait le disciple de l'autocrate russe ou plutôt le jacobin enclin aux coups de force, dressant l'oreille, au bord des flots calmes de la Baltique, comme s'il eût entendu se réveiller, autour des Tuileries ou de Saint- Cloud, le canon de Fructidor et le tambour de Brumaire. Il lui plaisait de dire en 1828 : « Si le trône des Bourbons était menacé, je laisserais à mon fils cette couronne pour laquelle je l'ai instruit et, emportant mon épée, je volerais à la défense du roi de France. » Deux ans plus tard, ce trône tombait; Charles-Jean ne songea pas un instant à abandonner sa couronne et à reprendre son épée.
Un rôle actif dans la politique européenne lui était interdit, depuis la retraite des Suédois en deçà de la Baltique; il abdiqua sans regrets apparents toute influence extérieure et se borna à fournir ses appréciations personnelles sur les grands événements du dehors. L'histoire générale de cette époque a dû nommer toutes les puissances, y compris le Portugal et la Grèce; de la Suède, elle n'a rien trouvé à dire. Les affaires dont Charles XIV eut à s'occuper au loin touchaient exclusivement à ses intérêts particuliers; aussi se découvrit-il avec une certaine passion en s'y mêlant.
Avec la France, celle des dotations de Poméranie dura de longues années. Les dotations affectées en
pays étranger par Napoléon à ses principaux serviteurs civils ou militaires avaient été mises sous séquestre par les alliés en 1813. Seul, parmi les souverains, Charles- Jean refusa d'en payer les arrérages, restitués aux titulaires par une convention formelle (30 mai 1814). Les instances du gouvernement de la Restauration pour faire rendre justice par cet ancien soldat de TEmpire à ses frères d'armes le trouvèrent insensible ; plusieurs fois abandonnées et reprises, les négociations échouèrent toujours devant sa mauvaise volonté. Il se prétendit violenté pour éviter de payer ses dettes et renouvela les protestations théâtrales, tragi-comiques, par lesquelles il avait cru jadis en imposer à Alquier : « Plutôt que de céder à la force, s'écria-t-il, j'aimerais mieux, comme Samson (et il joignait ici la pantomime à la parole) , arracher une de ces colonnes et faire crouler mon palais sur ma tête (1) ! »
Lors de l'insurrection des colonies espagnoles, Charles-Jean s'avisa de la trouver blâmable à cause de son caractère antimonarchique. Ce luthérien de fraîche date en arriva à souhaiter la médiation du pape entre le Roi Catholique et ses sujets révoltés du Nouveau Monde. Ici encore, l'intérêt personnel prenant le dessus, il expédiait périodiquement à Saint-Barthélémy des cargaisons destinées à ravitailler les pirates des Antilles, vendait aux Chiliens insurgés, à l'aide de prête-noms, des vaisseaux et des munitions; bref, comme disait le ministre de France, cumulait w le plaisir de secourir des révoltés
(1) Journal de Gh. de Montalembert, cité dans sa Vie par le P Lecanuet, t. 1. Cf. une lettre du même (28 novembre 1828j où est admirablement dépeinte l'attitude du roi à la séance d'ouverture des États de Suède.
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avec celui de gagner de l'argent, qui pour lui est le premier de tous » . On fut scandalisé , non seulement à Paris, mais en Russie, et il finit par accorder aux instances de la diplomatie la résiliation des derniers marchés conclus par lui (1).
Lorsque éclata en Espagne le conflit entre les Gortès constitutionnelles et Ferdinand VII, Charles XIV se crut obligé d'attester, au moins en paroles, son dévouement à la cause des rois. Les humiliations infligées par les Cortès à Ferdinand lui donnaient des crispations de nerfs et lui faisaient dresser les cheveux sur la tête. Il n'en désapprouvait pas moins l'intervention française, tant à cause de son caractère que de ses conséquences possibles ; comme ses amis les libéraux, mais dans un tout autre sentiment, il s'imaginait voir, au moindre revers, les troupes françaises faisant défection au drapeau blanc et provoquant ainsi à l'intérieur une révolution (2).
Une autre révolution allait aboutir à l'affranchissement de la Grèce chrétienne; il la jugeait également dangereuse pour l'autorité des souverains. Il insistait à l'occasion sur la nécessité de la régler en constituant la Grèce en monarchie, d'annuler ainsi dans ce pays l'influence des hétairistes, plus dangereux à ses yeux que les carbonari Italiens. On l'entendit un jour développer le plan d'une intervention militaire en Grèce fondé sur l'union, à égalité de forces, entre son gouvernement et le gouvernement français. Il savait bien que ce plan, d'ailleurs aussitôt oublié que conçu, ne pouvait être pris au sérieux par personne (3).
(1) Gabriac, 5 avril 1825.
(2) Bloomfiel.I, 1, 52. — D*Agoult, 3 décembre 1822, 13 mai 1823*
(3) Montalembert, 2 octobre 1827.
CHARLES XIV ET LES HOUUBOiNS 373
C'eût été pour la Suède, et le roi y pensait probablement lorsqu'il lançait au hasard cette idée, un moyen de renouer, sous une forme spéciale et passagère, l'alliance traditionnelle, celle que Richelieu et le grand Gustave avaient inaugurée sur les champs de bataille de l'Allemagne. En général ses avances à cet égard se réduisaient à des vœux dont il préjugeait lui-même l'inutilité ou à des phrases qui eussent à peine trouvé grâce sur les bords de la Garonne, comme celle-ci : « Je répandrais volontiers les dix-neuf vingtièmes de mon sang pour la Suède, mais le surplus sera toujours à la disposition de la France (1)"
De même qu'il avait bruyamment applaudi aux succès des Russes en Orient en 1828, à la seule nouvelle de l'expédition projetée par les Français contre Alger, il prit feu : « Il faut de la gloire aux Français. Si j'avais huit millions de sujets et de l'argent, j'aurais voulu prendre part à cette brillante campagne, entendezvous? »
De tels vœux ne lui coûtaient guère. 11 était habitué à chercher le mot d'ordre à Pétersbourg, où se manifestaient les symptômes d'une entente cordiale avec le cabinet des Tuileries. Gomme au temps de Catherine II, des volontaires français allaient combattre au milieu
des Russes contre les Turcs. On disait un accord prêta se faire entre les deux États, assurant à l'un la rive gauche du Rhin, à l'autre le Bosphore. Si l'alliance formelle resta en projet, il se produisit, avant la paix d'Andrinople, un échange d'idées et d'encouragements sympathiques. A Stockholm, Suchtelen disait à Mar-
(1) Ruinigny, 30 juin 181H.
qiiis de Tallenay, le chargé d'affaires français : u Ne confiez pas au pacha d'Egypte le soin de venger vos griefs contre le dey d'Alger. Agissez seuls, vivement, et, Alger pris, gardez-le. L'Angleterre se plaindra; laissez-la dire, elle se taira ensuite. Nous avons été à Andrinople et en Perse ; elle s'est bornée à des réclamations verbales. Puis colonisez l'Afrique, faites-en un champ d'asile pour les turbulents et les mécontents. Vous aurez bien mérité de l'Europe. « Déjà, dans une conversation antérieure, il avait fait entendre que la Russie établie à Constantinople verrait sans peine la France occuper les iles de l'Archipel à sa convenance ou. l'Egypte (1).
Gharles-Jean était tout prêt à seconder ces avances. L'occasion s'offrant à lui de concilier ses devoirs présents et ses aspirations anciennes, il se reprit à dire que l'équilibre véritable de l'Europe revivrait, si la France récupérait ses frontières conquises sous la république. Il lui souhaitait tout au moins de s'étendre jusqu'à l'embouchure de la Moselle et de tourner ainsi la nouvelle barrière établie par le congrès de Vienne aux Pays-Bas. Ce changement opéré, la Russie eût pu s'avancer, sans crainte d'une alliance franco-anglaise, vers Constantinople et s'assurer la libre navigation du Bosphore. Il convenait au roi de Suède de dire en 1829 que l'Europe avait besoin d'être purifiée par la poudre à canon. Si le rapprochement des deux cours des Tuileries et de Pétersbourg n'eût pas été indéfiniment
(1) A. Stebn, Der gro^^e Plan dct Herzog^ rom Polignac vom Jahre 1829. {Historisclie Vierteljaluschri/tyixn. 1900.) Cf. l'article signé A. Fm- GAUD, dans la Bévue d* histoire diplowatique^ an. 1900, n" 3. — Montalembert, 15 août 1828. — Tallenay, Il mai 1830.
ajourné par la révolution de 1830, le rival de Napoléon, l'allié d'Alexandre eût retrouvé entre les deux puissances qui avaient successivement présidé à sa fortune un semblant de prestige et peut-être un renouveau d'action politique utile.